II. — Royalisme et catholicisme ; libéralisme
Victor Hugo était un peu gêné pour exposer ses croyances politiques dans le Conservateur; car la censure royale aurait impitoyablement biffé dans un journal littéraire des articles politiques, même royalistes : aussi prenait-il un biais, et tournait-il la loi le plus respectueusement du monde. L'assassinat du duc de Berry en particulier le força à s'ingénier à trouver une ruse pour faire de la politique. Ou sait que les ultras avaient déclaré une guerre à mort au duc Decazes, qu'ils rendaient responsable de la mort de leur prince. Victor Hugo, qui brûle de se mêler à la lutte, de dire son mot, commence ainsi un article littéraire sur le « Projet de la proposition d'accusation contre M. le duc Decazes » par M. Clausel de Coussergues, et sur les « Observations sur l'écrit publié par M. Clausel de Coussergues contre M. le duc Decazes» par le comte d'Argout : « Nous admettons volontiers cette division d'ouvrages littéraires et d'ouvrages politiques, en observant toutefois que s'il est facile de rencontrer des œuvres littéraires qui ne renferment rien dépoli-
lique. il est impossible di> trouver des écrits politiques où il n'y ait rien de littéraire. Si la Monarchie selon la Charte, la Notice sur la Vendée, les Mémoires sur Mgr le duc de Ben y, sont des chefs-d'œuvre comme écrits politiques, personne ne niera qu'ils ne soient en même temps des chefs-d'œuvre littéraires. Si toutes les productions révolutionnaires qui infestent nos carrefours (et que nous rougirions de nommer après les ouvrages d'un illustre pair) sont des rapsodies politiques, tout îe monde conviendra que ce sont aussi des rapsodies littéraires. On voit donc qu'il n'est aucun livre qui ne soit justiciable de la critique, chargée de décider s'il est bon. c'est-à-dire s'il remplit son objet. Tel est le point de vue sous lequel nous allons examiner les deux ouvrages qui font le sujet de cet article. » Puis dans le corps même de l'étude, nous trouvons, après de longues citations très significatives, de courtes remarques comme celles-ci :
« Toutes réflexions sur ce passage, autres que celles qui porteraient sur le style, nous sont interdites par le genre de ce recueil. Nous avons confronté les preuves, il ne nous reste plus maintenant qu'à comparer les styles des deux parties. Celui de M. Coussergues offre cela de particulier, qu'il porte l'empreinte de la conviction, et le cachet de la probité ; on sent que l'homme qui parle est un homme excellent, forcé par sa conscience de remplir un devoir pénible. Dans l'exposition, il est simple et clair ; dans la récapitulation dont le cadre est ingénieux, il est rapide et précis ; dans la réponse aux apoloyistes de M. Decazes, qui termine le volume, il est semé de traits piquants et d'observations spirituelles. Du reste, on n'y trouve point d'éclat, point de mouvement, peu de chaleur, si ce n'est dans la quatrième partie, où le fidèle et vertueux député démontre la culpabilité ministérielle de M. Decazes, dans l'assassinat de S. A. R. le duc de Berry, partie qu'il faut !irf et relire. »
50 LA PRÉFACE DE CROUWELl »
Et l'article finit ainsi :
« Nous réclamons, en terminant, l'indulgence du lecteur pour cet article, écrit malgré tant d'entraves, et dicté du moins par une intention pure. Déplorant le silence obligé des feuilles royalistes, nous n'avons pas voulu qu'un généreux défenseur des prérogatives du trône et des libertés du peuple parût au milieu de nous sans même être accueilli par une voix amie et reconnaissante. Nous lui avons rendu témoignage aussi clairement que nous l'avons pu : satisfaits si, dans notre suffrage littéraire, il a su lire notre approbation politique. »
Je citeraiencore comme exemple de cette polémique déguisée, un second article, toujours contre le duc Decazes, et qui commence ainsi :
Mémoire pour le vicomte Donnadieu... sur la plainte en calomnie par lui portée contre les sieurs Rey, Cazenave et Régnier... — Réponse au mémoire de M. Berryer pour M. le général Donnadieu, par M. le comte de Saint- Aulaire.
« Ce titre seul en dit plus que les journaux censurés n'ont puendire. On y voitle général Donnadieu attaqué pour s'être défendu, et attaqué par M. de Saint-Aulaire, ce qui montre que la défense du général Donnadieu n'était pas une apologie du duc Decazes. Or, quelle feuille politique aurait osé, en rendant compte de ce Mémoire, faire entendre qu'il n'est pas de nature à consolider la réputation de M. Decazes, comme excellent citoyen, ou comme ministre fidèle ? Nos censeurs ont traité M. Decazes comme les Suisses avaient traité Dieu ; il n'est permis d'en parler ni en bien, ni en mal. Nous autres, qui nous occupons de vers et de prose, de spectacles et de beaux-arts, nous jouissons du privilège de faire entendre, de temps en temps, des vérités que noua croyons utiles. On ne s'est pas borné à rogner les ongles, à limer les dents aux journaux politiques, on leur a mis un bâillon : et nous, parce que nous n'avions ni ongles ni dents, on n'a pas songé à nous ôter la voix : aussi cherchons-nous, sans oublier que ce recueil est littéraire, à justifier en même temps son titre de conservateur. »
Puis fidèle à sa tactique, Victor Hugo fait une longue citation du mémoire de Berryer, et ajoute : « Le lecteur, en convenant avec nous que ce morceau est écrit avec beaucoup de talent, fera peut-être encore d'autres réflexions qui nous sont interdites. »>
C'est grâce à ce subterfuge adroit que Victor Hugo tenait les promesses des deux préfaces du Conservateur :
« Nous continuerons... de servir autantqu'il sera en nous le trône et la littérature. .. Nous rendrons compte de tous les ouvrages qui fixeront l'attention publique et qui nous seront adressés. Etant plus libres que les journaux politiques, rien ne nous empêchera de juger, sous le rapport littéraire, ces ouvrages qui effarouchent la timidité censoriale, et sur lesquels toutes les feuilles sont muettes. »
Ace moment, Victor Hugo est au moins aussi royaliste que le « roy ». C'est lui qui se charge d'analyser presque tous les ouvrages qui paraissent à propos de la mort du duc de Berry. Nous avons déjà cité le passage où il malmène un ex-officier d'artillerie, zélé mais insuffisant. Voici qui vaut mieux : « un jeune séminariste » publie une oraison funèbre du duc, dans laquelle il ose « faire adroitement allusion à ces bruits infâmes que l'on répandit sur les motifs personnels qui poussèrent l'assassin au crime. — Jusques à quand continuera-t-on d'insulter à la désolation publique?» s'écrie le jeune ultra indigné. Au contraire, quelques pages de Saint-Prosper sur le même sujet exaltent Victor Hugo : il s'écrie, comme un nouveau Bossuet, que ce livre « porte l'empreinte d'une douleur profonde, et la fait passer dans l'âme du lecteur, en retraçant fidèlement les détails déchirants de la fatale nuit». En avril, Victor Hugo n'est pas encore consolé
52 LA PRI.FACF, DE CROMWELl
de l'assassinat de février, et un nouveau volume du même Saint-Prosper, intitulé Berriana, renouvelle ses douleurs : « Un sentiment bien triste se mêle à cette douce lecture, elle inspire un double attendrissement, et plus ces charmants détails font éprouver de plaisir, plus les regrets augmentent de vivacité. » Notre poète mérite bien alors ce titre qu'il décerne comme une récompense au chevalier de Port-de-Guy, qui avait, dans le concours poétique ouvert sur la mort du duc de Berry, apporté une héroïde : c'est un « confesseur de la légitimité ».
Aussi déteste-t-il profondément Napoléon, qui n'a même pas été assassiné ! « Hélas ! après quatre ans d'une vie simple et bienfaisante, le plus jeune des derniers Bourbons, entouré de l'amour et des espérances de la nation, est tombé sous le poignard d'un Français, poignard que n'a pu rencontrer sur son passage, durant les onze années de son ombrageuse tyrannie, un Corse, gardé par un mameluck. » A ce moment, « Buonaparle, despote né dans l'anarchie, » n'est pour Victor Hugo qu'un charlatan : « Pour moi, en fait de charlalaneries. je ne balancerais pas à mettre les mouchoirs de Makandal sur la même ligne que la biche de Sertorius, le pigeon de Mahomet, et même que le démon familier dont s'était gratifié, il y a peu d'années, un gigantesque parodiste de toutes les folies des fléaux de Dieu qui l'avaient précédé. » On voit combien est juste cette phrase qu'il écrira plus tard dans le Journal d'un jeune Jacobite : « Le croquemitaine des enfants de 1815, c'était Bonaparte. » Il détestait du reste avec autant d'ardeur « le croquemitaine des enfants de 1802 », Robespierre et la Révolution
C'est la Révolution qui, suivant lui, a assassiné le
LA Pliiii'ARATlON \ LA PRÉFACE 53
duc de Berry, et dans sa fureur contre elle, VictorHugo va jusqu'à prêcher la guerre sainte.
« Il est en Afrique une hydre (1) qui s'endort après avoir dévoré sa proie : on lui abandonne une victime, et l'on profite de son engourdissement pour la tuer. Nous avons acheté bien cher le droit d'écraser l'hydre révolutionnaire : mais celle-là ne s'endort pas. Le treize février nous l'a prouvé.
« Il faut donc l'attaquer à force ouverte. Il faut anéantir la faction régicide Sans doute le gouvernement remplira dignement la noble tâche qui lui est aujourd'hui confiée ; mais c'est aux royalistes, c'est surtout aux écrivains monarchiques à le seconder. Jeunes ou vieux, obscurs ou célèbres, qu'ils accourent; on en est aux assassinats, le péril presse ; qu'ils se rangent, qu'ils se serrent autour de ce trône que la Révolution s'attend tous les jours à voir crouler, parce qu'elle vient de lui donner pour base un tomboau.
« Elle a été longtemps à méditer ce crime : le dogme sacré de la légitimité l'embarrassait ; la protection céleste, si évidemment étendue sur la Maison royale de France, lui semblait inexplicable. Qu'a-t-elle fait ? Elle a tranché ce nouveau nœud gordien d'un coup de poignard. La violence et la trahison, voilà tout le secret des succès révolutionnaires. »
Victor Hugo, aveuglé par ses préjugés d'enfance, ne comprend guère à ce moment ni les actes, ni même les principes de « notre abominable révolution », car il est de l'avis de « l'observateur au xrxe siècle », Saint- Prosper : « Je rirais, dit-il, avec lui de l'égalité qu'il définit si ingénieusement : mensonge fait par l'ambition à la crédulité des peuples. » îl n'admet même pas l'égalité devant les charges militaires : « Si nous avions l'honneur d'écrire dans un ouvrage politique, nous nous plairions à dire notre avis sur la loi du 10 mars, si
(\) q Le Tenné. » Note du Conservateur.
cbère aux partisans de cette absurde égalité, qui ravale tout le monde et n'élève personne. »
Mais après tout, la Révolution est passée, elle n'est pas le grand danger du moment : aussi est-ce surtout au libéralisme que Victor Hugo s'attaque, au « parti menteur par excellence » . Il est inutile de rapporter ici toutes ses railleries, toutes ses virulences contre les libéraux ; il défend pied à pied contre eux toutes les prérogatives de la royauté, même l'étiquette qu'il ridiculisera plus tard dans Ruy-Blas : il vient de raconter une anecdote citée par François de Neufchâteau dans son édition de Gil-Blas, anecdote qu'il reconnaît être « à la fois lugubre etplaisanle » : Philippe III est mort en 1621, suffoqué par un brasero, parce qu'on n'a pas trouvé à temps l'officier spécialement chargé de placer et de déplacer ledit brasero ; Victor Hugo termine ainsi son récit : « Je crois voir d'ici maint niais libérai sourire orgueilleusement; mais n'est-ce pas aussi par une sorte d'étiquette qu'à Sparte un jeune enfant se laissa ronger le ventre par un renard qu'il avait volé et caché sous sa robe ? » Une autre fois, le jeune légitimiste demande brusquement : « Combien faut-il de libéraux pour former un sot public ? »
Enfin, on voudrait pouvoir attribuer certainement à Victor Hugo deux lettres adressées au Conservateur, et signées Publicola Petissot, sur l'Art politique de Berchoux. Elles sont bien de son genre d'esprit à celte époque, et nul autre que lui, parmi les rédacteurs du Conservateur, n'aurait été capable'de tourner aussi spirituellement contre les libéraux l'arme que Courier avait trouvée contre les ultras, le pamphlet bon enfant en apparence. Mais rien jusqu'ici ne permet d'affirmer que ces deux lettres soient de lui.
En nous appuyant uniquement sur les articles qui lui appartiennent sans conteste, on peut dire qu'il partageait tous les préjugés des royalistes de son temps : il épousait aussi leurs enthousiasmes de commande. Il était à la fois légitimiste et catholique
Depuis, Victor Hugo a assuré qu'il n'avait pas dépassé le « royalisme voltairien de 1818, nuance perdue aujourd'hui ». Et le Témoin de sa vie formule ainsi ses croyances: « Son royalisme était le royalisme voltairien de sa mère : le trône sans l'autel. » Cette assertion n'est juste que jusqu'à une certaine époque, car le même témoin nous raconte aussi que « la lecture «le Chateaubriand, pour lequel il se passionna, moditia sensiblement ses idées sur ce point. Le Génie du Christianisme, en démontrant la poésie de la religion catholique, avait pris le bon moyen de la persuader aux portes. Victor accepta peu à peu cette croyance qui se confondait avec l'architecture des cathédrales et avec les grandes images de la Bible, et passa du royalisme voltairien de sa mère au royalisme chrétien de Chateaubriand. » C'est à ce moment qu'il collaborait au Conservateur, et nombre de passages nous prouvent que, s'il n'était pas un très fervent pratiquant, il défendait du moins l'autel aussi bien que le trône.
Un long article sur « les Psaumes traduits en vers français par M. Sapinaud de Boishuguet, chevalier de Saint-Louis » nous montre qu'il était surtout sensible au lyrisme oriental, et que c'est en effet par le côté artistique du christianisme qu'il avait été attiré. « La poésie hébraïque, si continuellement sublime, mais toujours grave, simple, nue en quelque sorte, trouve malaisément une interprète fidèle dans la muse française, qui sacrifie à l'élégance et à l'harmonie la propriété de
l'expression et la vérité des images. » Au fond, toujours plus politique que religieux, il voit dans la religion le rempart de la légitimité contre la révolution : a Le dogme sacré de la légitimité l'embarrassait ; la protection céleste si évidemment étendue sur la maison royale de France lui semblait inexplicable. » Il est pour la foi religieuse, parce qu'il la voit presque partout coexister avec l'esprit monarchique ; c'est ainsi qu'il dira, en parlant de Corneille : « Poussons le courage jusqu'au bout, et après avoir montré dans notre poète l'homme monarchique, rendons-le tout à fait ridicule en citant quelque chose de ses poésies religieuses. » C'est par royalisme, plutôt que par catholicisme, qu'il déteste les Voltairiens : « Quanta nous, nous pensons que pour dépopulariser Voltaire auprès de cette collection de niais, d'ignorants et de demi-savants qui se disent les libéraux, il suffirait de le leur faire lire. » C'est parce qu'il voit en eux de fermes soutiens du trône, qu'il défend jusqu'aux Jésuites : « Il faut savoir gré... à M. Dufau de ses réflexions sages et modérées sur un ordre célèbre, dans un moment où il vient de narrer l'attentat de Jean Châtel, et dans un siècle où le mot de Jésuites fait pousser des cris de rage. »
Par tout ce que nous venons de dire et de citer, on toit que nous n'avons pas essayé de dissimuler ou d amoindrir l'enthousiasme royaliste du poète à ses débuts : c'était, je le répète, un ultra ; il adorait consciencieusement ce qu'il a plus tard brûlé avec entrain ; et pourtant, on voit déjà apparaître derrière le jeune Jacobite de 1819 le Révolutionnaire de 1830. Victor Hugo a eu raison de dire en 1834, quoique trop modestement : « que dans le journal, au fond comme à la surface, il y a ce qui fera peut-être pardonner à l'au-
teur l'insuffisance du talent et la faillibilité de l'esprit, droiture, honneur, conviction, désintéressement ; au milieu de toutes les idées contradictoires qui bruissent à la fois dans ce chaos d'illusions généreuses et de préjugés loyaux, sous le flot le plus obscur, sous l'entassement le plus désordonné, on sent poindre et se mouvoir un élément qui s'assimilera un jour tous les autres, l'esprit de liberté. » En effet, tout en houspillant les libéraux, Victor Hugo se montre libéral, même en religion :1e futur chantre de la Pitié Suprême écrit déjà en mai 1820, à propos d' a assez mauvais vers » de Delille:
Pour expier vos crimes, Dieu se doit vos malheurs, il se doit des victimes.
« Il nous semble que ces paroles inexorables ne sont conformes ni au texte, ni à l'esprit des livres saints. Le Dieu miséricordieux est ici représenté comme un maître impitoyable. » Il a pitié, lui, de toutes les victimes de nos guerres religieuses et civiles, aussi bien du ministre protestant persécuté par Louis XIV, que du paysan vendéen Fusillé parles bleus; le jeune royaliste catholique a le courage et l'honneur d'écrire en pleine réaction religieuse : « la déplorable révocation de l'Editde Mantes. »
Tout en condamnant sévèrement les excès de la Terreur, il sent au fond de lui-même quelque chose qui l'attire vers cette époque si glorieuse par tant de côtés, par ses chimères même et ses illusions, et il dit : « En ce même temps, la révolution est imminente ; Chénier devait être trompé, il le fut : jeunes gens, qui de nous n'aurait point voulu l'être? » Sans doute, on pourrait trouver au premier abord
que nous attachons trop d importance à deux ou trois phrases libérales, dictées par une générosité native; quelles ne font pas équilibre à toutes ses déclamations royalistes ; que ces deux ou trois dernières citations ne peuvent contre-balancer toutes celles qui précèdent. Mais, de même que, si dans tout un livre pieux, une seule pensée sceptique apparaît, elle est autrement significative que tout le reste, et ses racines dans l'esprit de l'écrivain doivent être singulièrement fortes pour qu'elle ait pu percer, sans être étouffée par les préjugés religieux, de même nous ne craignons pas de nous tromper en attachant une importance particulière aux quelques phrases libérales que nous trouvons dès cette époque sous la plume de Victor Hugo ; c'est encore peu de chose, et c'est tout, car c'est l'avenir se dégageant du passé.
Nous pouvons donc résumer en toute sincérité notre opinion sur les convictions politiques et religieuses de Victor Hugo vers 1819, en disant : il y avait dès cette époque, dans ce cerveau prodigieux, des germes de libéralisme, à demi étouffés par l'éducation de la famille, par l'influence du milieu, mais qui devaient se développer lentement, et dominera leur tour toutes les idées généreuses mais surannées que l'on avait semées dans son esprit (1).
 ce moment, sans que l'on puisse dire qu'il sent deux hommes en lui, le Jacobite et le Révolutionnaire, Victor Hugo a déjà pourtant assez de liberté d'esprit
(1) « Je relève en marge d'Hernani ce vers tout personnel, qui
montre ce que pensait, dès 1829, le futur auteur des Misérables:
Moi, Poète trop longtemps près du troue attardé ! ■
{Célébrités contemporaines, Victor Hugo, par Jules Claretie.)
pour montrer, dans ses études critiques, souvent une impartialité méritoire, toujours une soif étonnante de vérité, quelquefois le désir du nouveau en littérature.
III. — Le critique musical. — Le critique d'art. — Le critique litiéraire : partialité et impartialité.
Victor Hugo était le grand critique du Conservateur : musique, beaux-arts, littérature française, il rendait compte de tout.
A vrai dire, en fait de musique, Victor Hugo n'était pas très grand clerc : lui qui plus tard expliquera admirablement dans Hernani le ravissement qu'apporte l'harmonie,
Car la musique est douce,
Fait, l'âme harmonieuse, et comme un diviu chœur,
Eveille mille voix qui chantent dans le cœur,
il ne comprend pas très bien que la musique puisse, dans un opéra, passer avant la poésie :
« Sur ce que les Français appellent si mal à propos leur premier théâtre, la muse française n'est comptée pour rien; au milieu des symphonies de l'orchestre et du fracas des changements scéniques, l'oreille se contente de juger comment les acteurs chaulent, sans que l'esprit puisse saisir ce qu'ils disent. Certes, s'il est cruel pour un auteur de crier dans le désert, il ne l'est pas moins de chanter dans le tumulte. Les hommes médiocres pourraient seuls se réjouir de n'être pas entendus, si les hommes médiocres savaient qu'ils le sont.
« Parmi les roulades et les coups d'archets, il serait impossible d'apprécier un nouveau drame lyrique, si l'administration n'avait la sage précaution de le faire imprimer le jour même de la première représentation. Grâce à cette ressource, on juge les auteurs : et, après n'avoir pu les entendre, on voit du moins si l'on peut les lire.
« La tragédie d'Olympie s'est présentée sur !e théâtre lyrique avectoutce qui pouvait lui assurer un succès indépendant des auteurs. Le prestige des décors et la richesse des costumes ne laissent rien à désirer, grâce aux frais énormes de la mise en scène. Les ballets de M. Gardel ont réuni tous les suffrages ; et si quelques esprits chagrins trouvent le poème un peu surchargé de musique, nous ne nous en plaindrons pas ; cette musique est de M. Spontini, et c'est ici que l'on peut dire avec Voltaire :
Le superflu, chose si nécessaire ! »
— Dans un autre article de près de deux pages sur « Aspasie et Périclès, opéra en un acte, paroles de M. Viennet, musique de M. Daussaigne. ballets de M. Gardel », après une longue citation du livret, Victor Hugo ajoute poliment : « La musique de cet opéra est l'ouvrage du neveu d'un compositeur célèbre ; elle a mérité les applaudissements du public; les ballets de M. Gardel les ont enlevés. » C'est tout, et c'est maigre.
Comme critique d'art, Victor Hugo est un peu plus compétent, et beaucoup plus intéressant : il ne se pose pas en juge sans appel , il termine même un de ses articles « en priant humblement ceux de MM. les artistes que nos jugements contrarieraient, de les casser sans scrupule : nous ne sommes simplement qu'amateur, et il y a si loin d'un amateur à un connaisseur ! »
En effet, son critérium estbien simple, et ne demande pas d'études spéciales fort avancées : reprenant et simplifiant certain procédé de Diderot, il ne cherche dans l'œuvre d'art que la partie « imagination », par exemple le roman d'un tableau : sans se préoccuper des procédés du peintre, coloris ou dessin, il ne voit que le sujet :
LA PRÈPAHATIO* A LA PIÉPAOB 64
« La jeune Chasseresse envoyée par M. Cogniet est un tableau charmant dont l'idée rappelle ces idylles antiques, si ingénieuses dans leur simplicité. Une jeune tille vient de percer un oiseau d'une Qèche ; elle s'empare de sa conquête et pleure. L'oiseau sanglant et la chasseresse attendrie, voilà toute la composition de M.Cogniet, qui, dans un cadre convenable, a dignement exécuté cette idée touchante. Un tableau d'un genre pareil avait été envoyé de Rome, il y a deux ans : c'était un jeune pâtre endormi sur la ruine d'un vieux lion de pierre au bord d'une mer agitée. Cette composition, que îles aristarques de journaux avaient critiquée, nous a vivement frappé. Nous louons la poésie partout où nous en découvrons vestige. >»
Le sentimentalisme en matière d'art est dangereux; il confine à l'esthétique de M. Poirier pour qui le chefd'œuvre des chefs-d œuvre est une gravure représentant « un chien au bord de la mer aboyant devant un chapeau de matelot ». Mais cette sensibilité, plus poétique qu'artistique, n'empêche pas Victor Hugo d'enlever une description de tableau avec une verve, un rendu, que n'auraient désavoués ni Th. Gautier, ni Paul de Saint-Victor : il rend compte d'un concours pour le grand prix de peinture ; il s'agissait de représenter Achille aux jeux funèbres célébrés en l'honneur de Patrocle , donnant à Nestor une coupe d'or. Le jeune critique passe rapidement sur quelques tableaux platement corrects :
« Puis venait une composition bizarre, sans grâce, sans noblesse, sans goût, sans harmonie, sans élégance, et où brillait toutefois un beau talent. Nestor ressemblait mieux à un vieux berger, sorcier de village, qu'au vénérable roi de Pylos, pasteur des peuples ; Achille rappelait plutôt un campagnard querelleur que l'impétueux fils de Thétis ; la figure d'Agamemnon était orgueilleuse sans majesté, et Ulysse avait l'air d'un chef de voleurs : ajoutez à cela la foule des Grecs, dont les physionomies prodigieusement
variées paraissaient des copies adoucies des têtes de démon dans la tentation de saint Antoine ; et un fond dont les tons crus et brusquement tranchés représentaient plutôt le ciel nébuleux et les prairies vertes de la Flandre que le ciel éclatant et les vaporeux paysages de la Troade. Voilà, dirat-on, des défauts monstrueux : cependant, à ces défauts se mêlaient des beautés réelles. Les formes étaient âpres, mais bien étudiées ; les têtes ignobles, mais fortement caractérisées ; l'ensemble offrait quelque chose de sauvage et de nouveau. Placez la scène, non chez les Grecs, mais chez les Sarmates ou les Visigoths, le tableau était frappant de vérité. On attribue cet ouvrage à un élève, nommé Champmartin. Ce jeune homme peut aller loin, il a de l'originalité. »
N'est-il pas curieux de voir Victor Hugo, à un moment où le poncif est la règle dans la reproduction des scènes antiques, entraîné par une sympathie instinctive vers un tableau évidemment réaliste, où un peintre novateur avait essayé de faire, au lieu de « guerriers » classiques, devrais Peaux-Rouges à la Gustave Aymard, des Indiens aux armures de cuivre, aux grands casques emplumés, aux bijoux de femme, aux figures diaboliques ? Il serait intéressant de retrouver ce tableau, de comparer l'original à la copie a la plume que nous en donne Victor Hugo. Sans doute le poète, un peu effarouché, faitses réserves, mais au fond, il est séduit. Il n'a jamais admis le réalisme, mais il aime la vérité dans l'art, partout, même dans les grandes compositions historiques.
En matière de portraits, il préfère ceux qui représentent des personnages qu'il aime : il les juge par sympathie, et ses sympathies sont toutes légitimistes : « Comme royalistes et comme amateurs, éclairésounon, des arts, on doit bien penser que nous n'avons pas été des derniers à visiter le portrait de Mgr le duc de Berry
par M. Gérard Nous ne nous e tend ions pas beaucoup sur cet ouvrage, dont la vue nous a Vivement émus; nous pourrions déraisonner comme bien d'autres sur ses défauts et sur ses beautés ; mais nous ne nous en sentons pas le courage. Nous l'admirons à tort et à travers, comme Henri IV aimait Crillon. » A-t-on le droit de découvrir dans cette boutade de jeune homme, la pensée plus mûrie que, exaspéré par des critiques acerbes, il exprimera dans la célèbre formule : « J'admire tout « omme une brute »? A coup sûr, il y a déjà une tendance chez ce critique, qui se sent créateur â récuser les juges littéraires, à substituer, comme il le dira dans la Préface, à la critique mesquine des défauts !% critique des beautés, c'est-à-dire à admirer, sans trop de discernement, ce qui lui semble instinctivement beau, l'œuvre d'art vers laquelle il se sent porté par un? sympathie artistique ou politique. C'est ainsi que par loyalisme encore, il court admirer le portrait de la duchesse de Berry par Kinson : « Tout Paris a voulu voir ce tableau ; en celte circonstance, il nous a été doux de suivre la mode, et c'est avec plaisir que nous payons à l'artiste un tribut bien mérité de louanges. Sa composition est de l'effet le plus vrai, le plus touchant et le plus dramatique, tous les Français en font le même éloge que le roi. » Son royalisme, on le voit, rend Victor Hugo classique, même dans ses formules d'admiration ; n'est-ce pas le ton, presque le mot de Bossuet : « le roi, dont le jugement est une règle toujours sûre... » ?
Et pourtant, à travers ces admirations convenues, je ne dis pas officielles, à travers cet asservissement à des préoccupations politiques, on voit percer, malgré tout, ie sens de la réalité, de la probité artistiques, du cos-
tume vrai par exemple : le critique royaliste parle quelquefois comme l'auteur de la Préface : à propos d'une statue de Lamoignon de Malesherbes, entendant l'arrêt de Louis XVI, il remarque que « ce vertueux magistrat y est représenté en grand costume parlementaire; nous doutons qu'il ait ainsi paru devant la Convention nationale ».
Mais c'est surtout en critique littéraire que Victor Hugo est, à cette époque, l'homme de toutes les orthodoxies et aussi de toutes les contradictions ; il montre une partialité enthousiaste pour les royalistes contre les libéraux ; l'instant d'après, il juge amis et ennemis avec une impartialité singulière chez un aussi jeune critique ; ici ilne jure queparBoileau et Racine, c'est un classique ultra : tournez la page, le voilà qui fait bon accueil aux romantiques étrangers, et suit dévotement Chateaubriand dans sa voie nouvelle.
En littérature, il est royaliste de cœur ; il se séparerait même de son Boileau sur un point : pour être poète, dit l'Art Poétique,
Il faut sentir du ciel l'influence secrète ;
pour être poète, dit le Conservateur, il faut être monarchiste : » Nous regrettons que le défaut d'espace nous interdise de plus longues citations, où l'on aurait pu trouver des preuves de ces sentiments monarchiques que professe M. de Lubouïsse, et sans lesquels il est difficile d'être vraiment poète. Peu de beaux vers ont été inspirés par la trahison ou la révolta. » Il aime, comme pour les arts plastiques, à citer des références royales : « Ce sont là de ces vers qui, suivant l'expression de Louis XVI, valent toute une pièce. » Il se plaît à retrouver dans les œuvres littéraires, anciennes ou
modernes, un écho de ses propres passions ; il proclame superbe un discours de Delille sur l'éducation, parce (ju'il y a découvert comme une oraison funèbre anticipée du duc de Berry. Les vers qu'il transcrit de mémoire, après une seule audition, sont le plus souvent des vers royalistes : « Nous citerons entre autres ces deux vers qui expriment, avec beaucoup de pompe et d'éclat, une vérité trop méconnue :
Lorsqu'un trône a tremblé dans sa base profonde, Il ébranle en tombant tous les trônes du monde. »
Il sait gré, même aux poètes les plus faibles, de représenter les bons rois, ou d'embellir les mauvais : « Quelle est la seule qualité de Clovis ? If. Viennet n'a point vu dans ce roi célèbre un monstre, un tvran, un traître, un tartufe tragique, mais un prince de caractère humain et de mœurs cruelles, un conquérant à la fois absolu et généreux, par habitude de la victoire ; voila Clovis tel qu'il a essayé de le peindre ; s'il n'a que très médiocrement réussi, sachons-lui gré du moins de Tintention. » Sous forme de prétérilion, au contraire, il reproche à Lemercier d'avoir présenté le même roi sous des traits hideux : t Nous ne le chicanerons pas sur celte attention toute nationale d'avoir été chercher dans nos archives le tyran qu'il voulait peindre, et surtout d'avoir adopté de préférence entre les divers témoignages des historiens, la version la moins favorable à l'honneur de la monarchie française. » Il admet même à peine qu'on représente des rois étrangers en laid : à propos du Don Carlos de Lefebvre,
« On blâmait devant nous le choix de l'assassinat de Don Carlos pour sujet tragique. Cette opinion, dont le motif est respectable, estsujette à controverse. Qu'on ne me parle pas,