PRÉFACE DE CI
disait Voltaire de Pierre Ier, de ces hommes moitié héros et moitié tigj-es. Voltaire pourtant avait fait Biulus ; et il y a moins de distance entre Brutus immolant son fils à l'affermissement de la république qui s'élève, et Pierre sacrifiant le sien aux intérêts de son empire naissant, qu'entre ce czar et le roi Philippe Oui ; mais, dira-t-on, M. Lebrun nous a montré une reine décapitant sa sœur par politique ; M. Lemercier nous peint un roi déshéritant son fils pai démence ; M. Lefebvre nous en fait voir un autre tuant le sien par jalousie amoureuse : convient-il de traduire éternellement sur la scène le délirant reges? Non, sans doute ; aussi allons-nous bientôt applaudir, grâce à M. Pichat, Enée, roi fondateur, Léonidas, roi libérateur; grâce à M. Guiraud, Pelage, roi libérateur et fondateur tout ensemble. »
Bien entendu, il n'admet pas non plus qu'on attaque l'autel, soutien du trône ; il ne trouve guère « moral de présenter sans cesse les abus que les hommes ont faits de la religion à un peuple qui n'est déjà que trop disposé à n'y voir que des abus ». Il condamne sévèrement un auteur qui a osé faire et signer un roman les Missionnaires : « Ducis, qui préférait, disait-il, faire un mauvais ouvrage plutôt qu'une mauvaise action, aurait mieux aimé faire une mauvaise comédie qu'un roman immoral et irréligieux. » Il va même plus loin : il ne suffît pas qu'une œuvre ne soit pas agressive, il faut encore qu'elle soit religieuse pour être parfaite :
« la Muse de M<ne Desbordes- Valmore est triste, et, chose singulière l ce n'est presque jamais au ciel qu'elle va chercher ses consolations ; elle ne songe en quelque sorte à Dieu que dans trois ou quatre élégies touchantes sur la mort de son enfant. Sa douleur est toute terrestre, à moins qu'elle ne devienne maternelle.il me semble que Mme Desbordes-Valmore n'a encore obtenu que la moitié du triomphe réservé à un talent tel que le si«n ; ses vers passionnés vont au cœur : qu'elle leur imprime un caractère religieux, ils iront à l'âme. »
Victor Hugo ne se contente pas d'une apologie purempnl. défensive de la royauté et de la religion : il sait que la meilleure manière de se défendre, c'est d'attaquer, et il porte résolument la guerre chez l'ennemi ; on littérature comme en politique, sa bête noire, c'est « Bonaparte ». C'est ainsi que le Clovis de Lemercier, jugé si sévèrement au point de vue royaliste, trouve grâce pourtant devant Victor Hugo, parce que « pour entreprendre un pareil ouvrage sous Bonaparte, il fallait avoir un courage peu commun ; c'était vouloir peindre la tête de Méduse en face. M. Lemercier y est parvenu ; il nous a tracé un tableau hideux de bassesse et de vérité. Il lui a plu de 'e nommer Clovis, mais on pourra toujours dire de lui ce qu'il avait dit du Tibère de Chénier : il l'avait vu ». Il n'est pas jusqu'à la concision militaire du style de ses ennemis qui ne devienne une sorte de parcimonie mesquine des caractères d'imprimerie : « M. Dufau a lu les bulletins de la grande armée... et les victoires et conquêtes : on le voit à son économie d'éloquence typographique. »
La littérature révolutionnaire excite la fureur de Victor Hugo au moins autant que les hommes de la Révolution : c'est ainsi que, protestant contre une tentative pour montrer le prêtre au théâtre, il se reprend luut à coup : « N'interdisons d'ailleur* aucune des ressources de l'histoire aux auteurs tragiques ; abandonnons-leur, s'il le faut, les prêtres d'autrefois, Yinquùition, aujourd'hui si vieille. Dans quelques siècles, nos jacobins, nos radicaux, nos teutoniens, nos carbonari seront aussi du domaine de l'histoire ancienne : soyons sûrs qu'alors les auteurs n'auront plus besoin d'aller chercher des crimes pour leurs tragédies dans les annales des trônes, dans les archives du Saint-Office. »
Quant au théâtre même de la Révolution, il n'a pas assez de mépris et de haine pour lui : « La Révolution naturalisera le drame dans notre littérature, parce que l'on ne pourra guère faire que des pièces de ce genre bâtard sur cette époque monstrueuse. La royale tragédie y est toujours souillée par le drame bourgeois et la farce populacière. » Il n'est pas jusqu'à une très innocente biographie nouvelle des contemporains qui n'excite à ce point sa fureur, qu'il se croit obligé de signer de son nom, en toutes lettres, un article en réalité assez vif : il y signale ce qui l'a « frappé à une première et rapide lecture, souvent interrompue par des mouvements d'indignation et de dégoût. »
Quant à la littérature libérale contemporaine, il ne l'aime ni au théâtre, ni ailleurs ; le public libéral luimême est sa cible : nous avons déjà cité sa demande: « Combien faut-il de libéraux pour former un sot public ? » Il raillera encore dans l'Artiste mnbitieux de Théaulon, « de petits traits contre les distinctions sociales, lesquels se consolent de n'être pas malins au bruit des applaudissements dont les couvrent les jeunes niais qui se sont arrogé une si plaisante suprématie dans nos parterres. » Une comédie libérale, « la Dame noire, ne présente absolument rien de neuf que son titre, création digne de cette Melpomène des boulevards qui ressemble à la Muse tragique comme la Cythérée hottentote ressemblait à Vénus. » Voici enfin, comme bouquet de ces aménités, qui ne sont plus de la critique littéraire, mais de l'invective politique, la fin d'un petit article sur les Plaisirs de Clichy : » On rit de pitié à la première ligne, on bâille de dégoûta la seconde. Cette compilation est si ridicule qu'elle en est nauséabonde Si le libraire a cru faire une
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bonne spéculation, il s est grandement trompé, car les acheteurs ne se disputeront probablement pas un livre où les niais mêmes qui ont souscrit, rougiront de voir leurs noms. On ne peut mieux qualifier les Plaisirs de Çlichy, qu'en leur appliquant l'expression de Cailhava : c est un vrai chaos de bêtises. »
Parmi les institutions libérales, il en est une en particulier sur laquelle il s'acharne : l'Université. Quiconque a lu Victor Hugo sait que le poète aime peu les universitaires ; à vrai dire, il les a longtemps détestés : à partir de 1830, parce qu'ils n'étaient pas assez romantiques ; avant 1830, parce qu'ils n'étaient pas assez royalistes. Le bouc émissaire qu'il charge des péchés de l'Université, est, en 1820, le professeur de poésie latine au collège de France, Tissot. Tantôt, à propos d'une traduction nouvelle des Eglognes, Victor Hugo commence aiusi son article : « Les Bucoliques de Virgile sont encore à traduire, quoique le Constitutionnel ait décerné à M. Tissot le sobriquet qui lui restera, de premier de nos poètes êlégiaques : cette bouffonne antiphrase prouve qu'au bureau même du Constitutionnel on ne peut s'empêcher de se moquer quelquefois du professeur de poésie latine. » Tantôt, à la rubrique Variétés, on lit le filet suivant : « On siffle les calembours aux Variétés, mais on les applaudit au Collège de France. Le bucolique et élégiaque professeur de poésie latine s'interrompit l'autre jour en parlant de Boileau, pour boire son verre d'eau. Ce lazzi, qu'il appela la petite pièce, le fit beaucoup rire. M. Tissot, puisqu'il faut le nommer par son nom, est bien plus plaisant encore lorsqu'il ne cherche pas à l'être. » Eûfîn, c'est tout un long article, un véritable éreintement, que Victor Hugo consacre à sa victime :
« Je ne connaîtrais rien déplus triste qu'un cours de poésie latine, fait sérieusement, parce qu'au fond un cours de poésie latine est un sot cours ; j'avoue pourtant que je ne connais rien d'aussi gai que le cours de poésie latine de M. Tissot. L'éloquence de M. Tissot, comme celle de tous les grands orateurs, est encore plus dans l'action et dans le geste que dans les paroles ; elle est dans ce charmant embarras qui annonce que M. le professeur ne sait pas trop ce qu'il va dire, lequel embarras se termine d'ordinaire par un bredouillement plein de grâce et un ingénieux nonsens ; elle est dans ces grands yeux, dans ces longs bras étendus, dans ce coup de poing donné si à propos sur la chaire au moment où il faut que l'auditoire applaudisse, dans ce verre d'eau que l'on boit pendant l'interruption lorsqu'il faut que les applaudissement se prolongent, et dans cette confusion pudibonde qui colore le visage de l'orateur enivré de ces témoignages de l'estime publique, etc. «
On le voit : dans sa campagne littéraire pour la royauté et contre le libéralisme, l'irrévérencieux journaliste ne respecte souvent rien, ni les livres, ni les auteurs. Les morceaux que je viens de citer montrent à quel point Victor Hugo avait raison d'écrire, à propos d'un de ses articles au Conservateur, ce qu'on pourrait dire de plus d'une de ces pages : « La douleur va jusqu'à la rage, l'éloge jusqu'à l'apothéose, l'exagération dans tous les sens jusqu'à la folie. Tel était en 1820 l'état de l'esprit d'un jeune Jacobite de dix-sept ans, bien désintéressé certes et bien convaincu. Leçon, nous le répétons, pour tous les fanatismes politiques. » Mais si de pareilles exagérations n'ont rien que de très naturel chez un jeune homme, ou plutôt chez un enfant qui possède déjà en germe tous les éléments de cette imagination débordante et de ce génie exubérant et tumultueux qui en feront bientôt le plus grand des poètes
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lyrique», on ne saurait trop admirer au contraire la sévère et solide raison, le sens littéraire si net. qui lui permettent le plus souvent de maîtriser ses indignations politiques, de faire taire ses sympathies, et de critiquer, avec une impartialité, une froideur de juge et de vieillard, les écrivains vivants ou morts, amis ou ennemis.
Dans le passé sans doute, la chose peut paraître moins méritoire : pourtant n'est-il pas surprenant qu'un néophyte, amoureux de la poésie du catholicisme, chrétien par imagination, puisse rendre justice au terrible moqueur qui avait défloré le christianisme, lui avait enlevé sa poésie, et l'avait rendu ridicule? Sans doute, Victor Hugo ne se refu--- pas a l'occasion, quand il cite Voltaire incidemment, une petite raillerie contre le grand railleur ; il dira par exemple à propos du Frondeur de Royou, où il ne trouve de comique que le style : « Voltaire, qui savait comment on ne fait pas la bonne comédie, a dit depuis longtemps qu'il faut une action,
pour achever cette œuvre du démon. »
Mais lorsque Hugo essaye de porter un jugement d'ensemble sur le génie et l'œuvre de Voltaire, il fait un effort visible pour se débarrasser de tous ses préjugés, pour oublier que les amis de Voltaire sont ses ennemis, à lui, chrétien, et que ses amis, à lui, Hugo, sont les ennemis de Voltaire : je n'hésite pas à transcrire ici tout le début d'un article sur la Vie privée de Voltaire, dont le Journal ne nous donne que la fin Je pense que le lecteur éprouvera presque un intérêt dramatique en étudiant ce long morceau où Ton voit le jeune homme de génie lutter, pour arriver à la vérité
littéraire, contre les préjugés politiques et religieux qui offusquent son esprit :
« Nous allons entreprendre une tâche délicate et difficile. Nous oserons parler sans passion d'un homme qui a tantôt été décrié avec aveuglement, tantôt exalté avec mauvaise foi ; nous allons rendre justice à Voltaire, c'est-à-dire, lui payer notre tribut d'admiration ; et certes, il faut, comme nous, s'être résigné à dire la vérité tout entière, il nous faut tout le courage de l'équité pour prendre aujourd'hui place parmi les partisans de cet illustre génie. Les rangs de ses apologistes ont été souillés par tant d'hommes chargés de crimes et d'ignominie, la voix de ses défenseurs a été si souvent consacrée en même temps à défendre les atrocités et les infamies d'une foule de monstres, tout fiers de supposer Voltaire leur complice, que l'on ne doit pas s'étonner de nous voir hésiter au moment de témoigner en sa faveur ; car il s'agit de faire chorus avec la Révolution tout entière. A cette idée révoltante, et qui suffirait seule pour nous faire reculer, se joint encore le regret de nous séparer un moment de cette classe d'hommes honorables, qui ne se sont faits les antagonistes de Voltaire que par de respectables motifs Certes, après tant de forfaits, d'anarchie, et de longues calamités, il doit être permis d'être accusateur, lorsqu'on a été victime ; l'amertume est excusable dans l'infortune, la colère est un des droits du malheur, et il y aurait mauvaise grâce à condamner en ceux qui voient dans Voltaire l'unique auteur de notre abominable révolution, quelque emportement dans leurs reproches et même quelque erreur dans leurs récriminations. Aujourd'hui que nous avons par devers nous de si terribles expériences, Voltaire est jugé bien sévèrement ; il ne fut que léger, et il semble pervers ; il ne fut qu'imprudent, et il paraîtcoupable. Ce fut un grand malheur pour cet homme, du reste si noble et si généreux, de naître dans un temps corrompu ; les objets les plus sacrés et les plus augustes, les souverainetés politique et religieuse, les cultes et les trônes étaient journellement attaqués dans les causeries des gens du monde et les écrits des hommes de lettres. On voulait à toute force s'amuser, et l'on s'amusait de tout ; dans les
salons de la bonne compagnie, on se moqua d'abord des nobles et des prêtres, et bientôt des rois et de Dieu Pour comble de malheur, de grands scandales, d'étonnantes incrédulités semblaient justitier ces fatales railleries ; la noblesse avait ses philosophes, et le clergé ses esprits forts. Au milieu de cette confusion générale, Voltaire ne sentit pas assez le respect qu'il se devait à lui-môme et l'importance de sa propre opinion ; il crut pouvoir faire comme les autres ; au torrent qui l'entraînait se joignirent encore des impulsions particulières ; ses sarcasmes furent dictés plutôt par un esprit de vengeance que par esprit de révolte ou d'irréligion. Toutefois le chantre de Henri qui, dans tous ses ouvrages sérieux, respecta la vérité, ne se permit de mentir qu'en plaisantant ; il sembla adopter pour devise : ridendo dicerc falsum, croyant peut-être qu'un paradoxe, soutenu en badinant, perdait tout son danger, et se liant sans doute au vieux syllogisme : tu ri$, donc tu mens. Les événements ont prouvé qu'il se trompait. C'est ainsi qu'il a sa part dans les causes de nos désastres ; il contribua en riant à la démoralisation de son siècle; et si sa gloire, ses immortelsouvrages, son prodigieux génie et surtout ses belles actions ne rachetaient les erreurs de sa vie, il aurait à répondre, devant la postérité, de ses plaisanteries téméraires, et même des catastrophes qui, par une déplorable fatalité, en ont été jusqu'à un certain point les épouvantables conséquences... « Il n'est pas douteux que si Voltaire était né de nos jours, il n'eût exécré les hommes et les doctrines de la révolution. Voltaire était essentiellement monarchique ; la plupart de ses écrits le prouvent; mais au reste, il faut aujourd'hui le ju^er plutôt d'après son caractère que d'après sa vie. Et d'ailleurs, si nous examinons ce qu'ont souffert et ce qu'ont pensé de nos saturnales républicaines ceux des philosophes du xviil* siècle qui out assez vécu pour en être témoins, ne nous sera-t-il pas permis de tirer de leur opinion bien prononcée une induction favorable à Voltaire ? Sans rappeler ici Rulhières, massacré à la Conciergerie, André Chénier, Roucher et tant d'autres immolés sur l'échafaud, nous voyons l'ami de Sterne, Raynal, protester hautement contre la prétendue philosophie de 1793 ; Marmontel s'enfuit loin du théâtre où siège l'assemblée athée et régicide ; Laharpe,
échappé miraculeusement aux mcmnayeurs de Barrère, abjure et maudit ses erreurs ; et enfin Malesherbes, moins heureux, Malesherbes, l'homme le plus vertueux de son siècle, si Louis XVI n'avait pas existé (1), vient apporter sur la place de la Révolution son désaveu éclatant aux doctrines de ses bourreaux.
« Nous croyons en avoir assez dit pour justifier notre opinion sur Voltaire. Nous conservons une haute admiration pour sa grande âme, pour son vaste génie, et nous accordons un pardon facile à ses fautes, que nous sommes loin de rendre solidaires des attentats de nos sophistes et des forfaits de nos démagogues. Nous en venons maintenant à l'ouvrage qui forme le sujet de cet article, et dont nous a un pen écartés un préambule que nous osons ne pas croire inutile. »
Victor Hugo, en 1834, avait changé d'avis, puisqu'il supprime tout ce passage dans le Journal : la coupure était regrettable ; aussi n'avons -nous pu résister au plaisir de faire connaître un aussi curieux morceau. Certes, il y a, comme idées, une différence notable entre cette œuvre de jeunesse et le discours définitif que Victor Hugo, mûri par l'expérience, a prononcé au centenaire de Voltaire. Mais la forme est déjà superbe : il y a là déjà ce mouvement oratoire spécial à Victor Hugo, et qui mériterait une étude à part, cette forme nette, antithétique, qu'il blâme sans doute à ce moment ea poésie, mais qu'il admet parfaitement et qu'il pratique en prose. Enfin, et surtout, il y a là ce que nous avions promis de montrer : un effort méritoire pour s'affranchir dans ses jugements littéraires de ses préjugés religieux.
Victor Hugo a peut-être montré encore plus de liberté d'esprit dans les divers jugements qu'il a portés
(i) Oraison funèbre de Louis XVI, par M. Soume — (Not« du Conservateur,)
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sur Deliile. Certes, il semble à première vue qu'il aurait dû prodiguer les éloges au poète royaliste que la Restauratiou avait adopté, dont elle avait voulu faire sou poète, son grand poète; et pourtant Victor Hugo apporte les plus graves restrictions aux éloges, enquelque sorte officiels, qu'il est obligé de lui accorder dans un long article sur sesœuvres posthumes. Sansdoute Victor Hugo nepeutpas ne pas louer, dans le départ d'Eden, le ton religieux de l'ouvrage : « La prière qu'Adam adressa au Très-Haut est remarquable en ce que l'expression vraie d'une passion profane s'y môle sans disparate au ton grave de la poésie sacrée » Mais, d'un autre côté, il trouve quelquefois trop d'affectation dans lessentiments: après avoir cité par exemple la prière d'Eve, il ajoute : « Ces vers, et c'est là le seul reproche qu'ils semblent mériter, sont peut-être un peu au-dessus de la simplicité d'Eve. » Quant au fond même de l'ieuvre, il ne le trmive pas d'une religion suffisamment douce et humaine : la pitié pour les souffrances de l'homme n'apparaît pas assez : « Il est bien vrai que Deliile a effleuré toutes ces idées et donné à Michel un air doux et sévère à la fois ; mais le cœur n'est point satisfait, on dé-irerait que cette douceur se montrât encore plus dans les paroles que sur le visage du messager divin. » Eu somme, ce n'est qu'un « joli poème ».
Tout en s'inclinant devant l'intérêt politique de ces œuvres, Victor Hugo fait les plus expresses réserves sur leur valeur littéraire, avec une telle sûreté de goût que même devenu chef du romantisme, il aurait pu publier sans y changer un seul mot. ce jugement définitif sur le poète pseudo-classique :
« Jacques Deliile. dont le cœur renfermait tant de nobles et pures inspirations, gâta son beau talent en adoptant un genre
qui ne demande que de l'esprit. Il se fit le père de la Poésie descriptive, et, heureusement pour sa gloire, cette création ne fut pas son meilleur ouvrage. Nous préférons les vers si touchants de la Pitié sur les malheurs de la royale famille, à toutesles descriptions, peut-être plusrichesde poésie, que contiennent V Imagination, YHomme des champs et les Trois Règnes. Delille sera sans doute le chef d'une école ; mais cette école sera dangereuse : le talent s'y égarera, et la médiocrité y trouvera un refuge ; elle sera de plus inutile : Delille y dominera toujours seul, et il ne s'y formera jamais de disciple qui puisse égaler le maître. Peut-être aussi faut-il être un Homère pour faire des Virgiles.
« Quoi qu'il en soit, loin de nous l'idée de refuser à. notre Delille l'hommage que son nom exige si impérieusement ; ses ouvrages et sa vie nous imposent une égale vénération ; car si, au gré de quelques Aristarques sévères, il ne fut que versificateur par le talent, personne ne niera qu'il n'ait été poète par le caractère. Nous avons dû, pour la paix de notre conscience, protester contre le genre descriptif qu'il a introduit dans notre littérature. »
C'est ce qu'il répétera, toutes les fois que l'occasion se présentera de prononcer le nom de Delille : il oppose aux « grands poèmes didactiques, tels que ceux de Pope et de Virgile, qui sont beaux et intéressants, parce que ces gens là avaient du génie... d'autres ouvrages du même genre, tels que ceux de Bernard ou de Delille, qui sont élégants et ennuyeux, parce que leurs auteurs n'avaient qu'une sorte de talent... » C'était déjà fort beau, pour un critique débutant, d'avoir l'audace de refuser à Delille le génie qu'on lui prétait gratuitement, pour lui reconnaître la seule chose qu'il ait, le talent :
« Delille, de didactique mémoire, mitle premier chez nous cette espèce de poème à la mode. Il était doué d'un talent assez remarquable pour séduire ses contemporains. L'admiration qu'avait justement inspirée le noble interprète du
premier poète de l'antiquité c'était point épuisée, et deviut connue de droit l'apanage du chantre, suuveut Lien inspiré, des Jardins et de la Pitié. Accueilli avec tant d'éclat, le poème didactique acquit en un instant de nombreux prosélytes, et dès lors s'opéra une grande révolution littéraire. A la cohorte des poètes penseurs et des orateurs métaphysiciens, suivéda un essaim d'intrépides descriptifs en prose et en vers. La poésie, qui ne vit que de sentiments et de transports, ne fut plus que la peinture froide et muette d'une nature inanimée. Savoir décrire fut la seule qualité qu'on exigea du poète, et tout le secret du style consista dans une routine qu'on appela fastueusement l'art de peindre. Alors toute la nature en détaU lut soumise à la description la plus sévère, et l'on put dire, avec une rigoureuse vérité, de tout poète descriptif :
Un âne, sous les yeux de ce rimeur maudit,
Ne peut passer tranquille : il faut qu'il soit décrit.
« Mais si le goûts'égareun moment, nous ne pouvons être longtemps dupes d'une erreur qui intéresse de si près notre plaisir. L'ennui, ce passe-temps auquel on s'accoutume le moins aisément, surtout en France, fit bientôt justice de toutes ces productions, dans lesquelles unuset aitcr assuitur pannus, comme l'a dit un homme de sens, qui n'était pas plus partisan que nous de ces poèmes, qu'U comparait, comme on voit, à l'habit d'Arlequin. »
Plus Victor Hugo va. plus il devient sévère ; ses éloges même, à la fin, sont malicieux : i Mettre du talent dans un prospectus, voilà ce qui était neuf et difficile, et ce qu'a fait M. Raymond, inspiré par la muse de Delille. •
Ces quelques citations suffiraient à montrer que Victor Hugo, après des plaidoyers pour ses amis ou des réquisitoires contre ses adversaires, savait, en matière littéraire, dépouiller l'esprit de parti, revêtir l'impartialité d'un juge. Mais ce n'est pas seulement pour des
écrivains déjà morts qu'il donnait des preuves de son entière liberté d'esprit : il la montrait encore, ce qui est plus difficile et plus méritoire, à l'égard des vivants. Dès la première livraison du Conservateur, il promet, dans ses jugements, une parfaite équité, abstraction faite des opinions : c'est ainsi qu'il annonce l'insuccès d'une pièce royaliste : « Ce peu de mots a pu faire pressentir noire jugement sur la comédie nouvelle : il sera sévère ; l'auteur est royaliste, et nous voulons donner des gages de notre impartialité. » Ce n'est pas une promesse en l'air : à propos d'une épître-satire sur le XIXe siècle, adressée à un pair de France, Victor Hugo dit :
« Voici du moins un honnête homme qui parle, et, dans Ge siècle de raison, un honnête homme est presque aussi rare qu'un bon auteur. Nous sommes fâchés de ne pouvoir donner ce dernier titre à M. Rosset, dont nous partageons les opinions et honorons le caractère. Le style de M. Rosset est faible, son ouvrage est médiocre, et nous n'aurons pas la cruauté de citer un vers de Boileau qui le condamne... Il est malheureux que l'Epître de M. Rosset ne soit pas aussi digne sous le rapport littéraire que sous le rapport moral du noble pair à qui elle est adressée. La Satire du dixneuvième siècle est encore à faire ; M. Rosset est un satirique à l'eau de rose... »
De même, quand il s'agit d'adversaires, Victor Hugo juge et compare leurs œuvres indépendamment de leurs doctrines ; Viennet peint en beau unroide France que Lemercier avait peint en laid : qu'importe ? « Loin de nous l'idée de comparer le drame bizarre, mais plein détalent, de M. Lemercier, au mélodrame long et pâle de M. Viennet. Il y a dans l'ouvrage de M. Lemercier une sève, une vigueur, une inspiration qui manquent à M. Viennet, et si le tragique du premier fait
quelquefois rire, uous le préférons encore au pathétique du second, qui fait incessamment bailler. •
En somme, Victor Hugo, comme critique, sait se tenir en dehors ou plutôt au dessus des petitesses de parti, de l'esprit d'intolérance et d'intransigeance dans les - binions qui est si familier à la jeunesse : hâtons-nous pourtant de le dire, Victor Hugo, fort heureusement pour lui et pour nous, montre souvent qu'il est jeune ; tantôt c'est par un peu d'irrévérence malicieuse, comme ce compte rendu d'une séance publique à l'Institut :
« Tandis que les bancs académiques se garnissaient lentement, et que chacun, l'inclinant à l'oreille Je son s lui chuchotait à voix basse le nom de tout nouvel arrivant, en accompagnant sa désignation de quelque épiphonème, soit apologétique, soit satirique, sur le visage, la mise ou le talent de l'immortel, nous passions le temps comme le lièvre de Jean La Fontaine, nous umgions,
Car qxie faire en un gite à moins que l'on ne songe :
si ce n'est pas manquer de respect à l'Académie, que de l'appeler un gite. Notre irrévérence serait au reste suffisamment excusée, si le sujet de nos réflexions pouvait être utile à l'Académie. Nous songions donc qu'au lieudecesbanquettes circulaires qui mêlent l'Académie française avec le reste de l'Institut, et confondent presque les quatre Académies avec le public, il serait à la fois plus commode et plus digne de voir ces quarante fameux fauteuils où brilleraient au premier rang les académiciens littérateurs ; les autres pourraient être distingués par la différence des broderies. Grâce à ces classifications, les spectateurs ne seraient plus exposés à prendre, comme le faisait un de nos honorables voisins, II. Duval pour un savant, ou M. Mollevault pour un poète. « Puisque nous sommes en train d'innover sur le papier, nous voudrions encore que derrière chaque illustre fauteuil les noms de tous les occupants alternatifs fussent inscrits sur une plaque d'airain ; ce serait là une source de nobles
émulations et peut-être aussi de réflexions bien piquantes. Quelle épigramme, derrière le fauteuil de Monsieur tel ou tel, que le nom de Racine ou le nom de Chapelain 1 »
D'autres fois, c'est avec une verve amusante que Victor Hugo, malgré ses efforts pour paraître un vieux critique, montre bien qu'il est à l'âge où Ton est sans pitié ; c'est ainsi qu'un excellent père de famille ayant composé un poème en quatre chants, Y Art du Tour, le jeune critique s'écrie :
«Il est deux manières d'exciter le rire: à force d'esprit ou à force de bêtise. Je ne connais rien d'amusant comme une farce de Molière, si ce n'est un drame de M. Pixérécourt; et un bon mot de Swift ne me divertit pas plus qu'une niaiserie de Poinsinet... La Géographie mise en vers ou la Géométrie mise en rimes n'obtiendront pas le premier rang dans cette précieuse collection des produits de l'ineptie humaine : nous pensons que l'honneur de ce poste éminent est de droit dévolu à Y Art du Tour de M. Lebois... Pourtant nous ne manquerons pas aux égards : M. Lebois nous a donné lui-même une belle leçon de politesse dans ce vers où, ayant à parler d'un outil dont il trouve le nom peu propice, il nous le désigne en ces termes :
C'est, chers Messieurs, la queue, excusez, de cochon.
« Nous dirons donc simplement à M. Lebois que .sa requête nous a paru encore plus drôle que son poème ; nous l'engageons à continuer ; son troisième ouvrage sera sans doute encore plus amusant que les deux premiers : et la succession des productions littéraires de M. Lebois pourra rappeler ces concours qui, suivant Addisson, s'ouvraient jadis dans les petites villes d'Ecosse, et où de bons villageois venaient tour à tour s'essayer, sur les tréteaux, à qui ferait la plus laide grimace. »
Mais je le répète, ce qui vaut mieux que cette gaîté méchante, ce qui surprend agréablement chez un aussi
jeune homme, c'est une gravité précoce, un respect de soi môme et des autres, qui lui dictent non seulement de belles phrases, mais aussi de belles pensées, comme celle-ci :
>us pesons toutes nos expressions en rendant Compte de cette tragédie : l'auteur ne peut plus nous entendre, et nous ne voulons parler de lui qu'avec le respect dû au tal "rit et à la mort... L'art réclame du critique une sévérité salutaire ; cependant il répugne d'adresser de graves avis à un cercueil ; et un journaliste ne ressemble guère, pour s'arroger des droits pareils aux leurs, aux juges fum'bres de la vieille Egypte. Nous ne tourmenterons pas de critiques cette œuvre posthume. »