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TRACES DE FEU ET SILEX TAILLÉS

§ 1. Gisement de Thenay. — Jusqu'à présent, dans la longue énumération que nous avons faite, nous ne sommes arrivés qu'à des résultats négatifs. Nous abordons maintenant les observations positives. Elles sont moins nombreuses, mais elles sont concluantes.

Dans la séance du 19 août 1867 du Congrès international d'anthropologie et d'archéologie préhistoriques (1) réuni à Paris, l'abbé Bourgeois fit une communication intitulée : Etude sur des silex travaillés trouvés dans les dépots tertiaires de la commune de Thenay^ près Pontlevoy [Loir-et-Cher]. En parlant de ces silex taillés :

a J'ai, dit-il, comparé minutieusement ces instruments tertiaires avec ceux que j'ai recueillis en si grand nombre à la surface du sol dans la même contrée, et je n"ai pas tardé à remarquer la complète identité des types fondamentaux... Quoique l'aspect général de ces instruments dénote un travail grossier, néanmoins on y observe des retouches fines et faites avec habileté. Pour apprécier le talent des ouvriers primitifs qui les ont fabriqués, nous devons tenir compte de la nature des silex qu'ils avaient à leur disposition...

(( Beaucoup de ces instruments ont été déformés par l'action du feu, et, conséquemment, il faut admettre que riiomme était en possession de cet élément...

« Enfin, je retrouve là presque tous les signes auxquels on reconnaît l'action de l'homme, savoir : les retouches, les entailles symétriques, les entailles artificielles produites pour correspondre à une entaille naturelle, les traces

(1) Bourgeois. Compte rendu du Congrès de Paris, 1867, p. 67.

d'usure et surtout la reproduction multipliée de certaines formes.

« La présence des silex taillés à la base du calcaire de Beauce est un fait étrange, inouï, de haute gravité, mais un fait indubitable pour moi... »

Puis, comme effrayé par la portée de ce fait, l'abbé Bourgeois conclut :

« Nous devons sans doute vieillir l'homme européen, mais nous devons peut-être aussi rajeunir nos fossiles. »

Pour bien se rendre compte de l'importance de la découverte de l'abbé Bourgeois, il suffit de jeter un coup d'œil sur notre tableau des terrains tertiaires, p. 28. On voit que le calcaire de Beauce de Thenay, contenant des silex taillés et brûlés, fait partie de l'aquitanien, c'està-dire qu'il est oHgocène ou miocène tout à fait inférieur. Depuis son dépôt, les mers de nos régions ont profondément varié, le climat s'est grandement modifié, puisque alors vivaient dans nos pays de vigoureux palmiers et de grands crocodiles; enfin, la faune des mammifères s'est complètement renouvelée au moins trois fois.

A l'appui de sa communication, Bourgeois a produit un certain nombre de silex. Les membres du Congrès ont pu les examiner à loisir chez le marquis de Yibraye (1). C'étaient les premiers échantillons trouvés, suffisants pour frapper un œil exercé comme celui du paléontologue de Pontlevoy, mais, j'avoue, peu concluants pour le commun des visiteurs. En outre, les restrictions sur l'ancienneté du gisement, ancienneté parfaitement démontrée, avaient involontairement indisposé les géologues et les paléontologues. Les silex de Thenay n'eurent, il faut l'avouer, pas de succès. M. Worsaae fut à peu près le seul à les admettre comme taillés (2).

(1) HÉBERT, Bull. Soc. géoL, 2 décembre 1867, p. 184.

(2) Gaudry, Bull. Soc. géolorjique, 2 décembre 1867, p. 183.

Bourgeois ne se tiuL pa> pour hattu. Il continua ses recherches avec ardeur, recueillit peu cà peu de meilleurs échantillons et linit par convaincre individuellement plusieurs géologues et paléontologues. Je fus un des premiers convaincus. Après moi [\\ vinrent MM. Valdemar Schrnidt et Raulin -'2 . Nous ne nous sommes prononcés qu'en pleine connaissance de cause, aprcs avoir non seulement examiné les collections de Bourgeois à Pontlevoy, mais encore après avoir étudié avec soin le gisement.

Cela ne suffisait pas à Thahile explorateur, il voulait une reconnaissance puLlique et éclatante. Il la chercha à la session de Bruxelles du Congres international d'anthropologie et d'archéologie préhistoriques, en 1872 3 . Il demanda qu'une commission fût nommée pour examiner ses échantillons et se prononcer sur la taille. Lavis de cette commission, composée de quinze memhres, fut partagé. Cinq memhres, MM. Steenstrup, Vircljow. Xeirynck, Fraas et Desor, déclarèrent ne pas trouver trace de travail humain ; huit reconnurent des pièces taillées : MM.dOmalius, de Huatrefages, Cartailhac, Capellini, AVorsaae. Engelhard, Valdemar Schmidt et Franks ; un, M. de Vjhra^e, se prononça pour la taille, mais avec réserve; enfin, le dernier, M. Van Beneden, ne se trouva pas assez éclairé pour se prononcer. La découverte de Bourgeois, au moins comme taille du silex, a donc ohtenu la majorité des voix. Mais, si au lieu de compter les suffrages on les pèse, ce qui est bien plus rationnel en science, le succès est plus grand encore. Parmi les adhérents, nous remarquons tous les membres qui, s'étant occupés d'une manière plus ou moins spéciale de silex taillés, peuvent à juste titre passer

(1) ^[0RT1LLET, Bull. Soc. géolorjique, 2 décembre 1867, p. :8j.

(2) Raultn, Bull. Soc. géologique, A avril 1S70. p. 519.

(3) Bourgeois, Compte rendu rlu Congrès de Bruxelles, 1S72, p. SI.

8S AUCHÉÛL0G1I-: PRÉHISTORIQUE.

pour les meilleurs connaisseurs. Le gros des dissidents, au contraire, est composé de savants étrangers à la question; si étrangers, que l'un d'eux, M. Fraas, est allé jusqu'à dire, pendant le cours du Congrès, que les haches de Saint-Acheul sont une invention de Tamour-propre français.

Les questions scientifiques ne se mettent pas aux voix. Elles s'imposent peu à peu par l'étude, l'observation, la discussion. Bourgeois, pour atteindre ce résultat, ne négligeait aucun moyen, aucune occasion. Ainsi, il a doté le musée des antiquités nationales de Saint-Germain d'une série de choix qui permet de convaincre tous les vrais observateurs regardant sans parti pris. De même, à l'Exposition des sciences anthropologiques de 1878, il exposait ses meilleurs échantillons.

Maintenant, discutons la question à fond.

Bourgeois a d"abord constaté qu'une partie des silex aquitaniens de Thenay a subi l'action du feu. Cette action se reconnaît par le craquellement. En effet, dans la formation du calcaire de Beauce de Thenay, on rencontre un certain nombre de silex complètement craquelés. Les uns sont tout fendillés d'une manière polygonale ; les autres, plus altérés encore, ont leur surface effrittée et creusée de petits trous irréguliers. Ce sont les craquelures parties par petits éclats. Un craquellement et efTrittement tout à fait semblable se produit dans les silex soumis au feu.

Oui, dit-on, il y a craquellement : mais est-on certain que ce craquellement n'ait pas été produit par de simples actions météorologiques ?

Ces actions, bien connues et décrites, chapitre xi,p. 79, ne donnent pas un craquelage et un éclatement, si je puis m'exprimer ainsi, semblable à celui des silex de Thenay. Le craquellement de ces derniers silex est donc bien incontestablement dû au feu.

Il y a plus, c'est qu'une grande chaleur finit par décolorer le silex et que, parmi les silex brûlés de Thenay, on en rencontre de décolorés, et ce sont justement les plus altérés par le craquelage.

La série de Thenay du musée de-Saint-Germain montre encore que non seulement les silex ont subi l'action du feu, mais que des fragments de calcaire ont été calcinés et décolorés parla chaleur.

Fig. G. — Silex craquelé parle feu. Aquitanien de Thenay (Loir-et-Cher). Musée de Saint-Germain. Gr. nat.

On ne peut donc nier l'existence du feu. Mais ce feu n'aurait-il pas été allumé accidentellement? Dans certaine couche de houille du bassin de Saint-Etienne, on trouve un lit de véritable charbon de bois. Cela prouve que là il y a eu un incendie pendant la période houillère. Or personne ne songe et ne songera à attribuer cet incendie à un acte intentionnel. Les mammifères, probablement, n'existaient pas encore alors. Les incendies spontanés, possibles de nos jours, Tétaient donc aussi dans les temps géologiques.

Les causes de ces incendies peuvent être les feux volcaniques, les fermentations et la foudre.

Or, dans toute la région, il n'y a pas trace d'actions volcaniques.

Il n'y a pas trace non plus de dépôts tourbeux ou végétaux pouvant donner naissance à des inflammations spontanées, phénomènes qui sont toujours très rares et très exceptionnels.

Très rares et très exceptionnels aussi sont les incendies allumés par la foudre. Eh bien, dans les marnes de Thenay, les silex ayant subi l'action du feu se trouvent disséminés à divers niveaux. Il y avait là du feu qui agissait d'une manière continue, ce n'était pas un simple accident. C'était évidemment une action produite et entretenue intentionnellement. 11 y avait donc, à l'époque aquitanienne, un être qui connaissait le feu et savait le produire.

Cet être savait aussi taillerie silex, et, en effet, dans les marnes de Thenay on trouve des silex taillés mêlés aux silex brûlés. Il ne faut pas oublier que nous sommes là aux premiers débuts de l'industrie ; par conséquent, les silex taillés sont trèsrudimentaires. « Ces instruments, dit Bourgeois, très grossiers dans leur ensemble, présentent cependant des retouches fines et régulières. On ne trouve pas de lames bien détachées du nucléus, et les bulbes de percussion sont rares. Cela peut provenir de ce que les silex de la localité, qui ont été exclusivement employés, sont caverneux et à cassures esquilleuses (I). »

Cet énoncé, exact d'une manière géjiérale, demande pourtant ([uelques explications. En effet, on ne trouve pas de lames, on ne trouve pas non plus de nucléus, noyaux ayant fourni les lames. Les percuteurs, ou pierres ayant servi de marteaux, sont si rares, qu'on peut à peu près

(1) Bourgeois, Compte rendu du Congrès de Bruxelles, lb7:2, p. 87.

dire qu'ils n'existent pas. Enfin, les conchoïdes ou bulbes de percussion, qui caractérisent les silex taillés par l'homme dans la période quaternaire et à l'époque robenhausienne, font ici à peu près défaut. Dans toutes les récoltes de Bourgeois, je n'en ai trouvé que deux, et encore ne sont-ils pas sur des échantillons avec retouches. C'est ce qui explique pourquoi la taille des silex de Thenay a été si longtemps repoussée et a eu tant de peine à se faire admettre.

A quoi tient cet état de choses? Il tient à ce que, pendant l'époque thenaisienne, l'éclatement du silex ne se faisait pas habituellement, comme plus tard, par percussion, mais bien par l'étonnement au feu. Les silex, contenant leur eau de carrière, étaient brusquement chauffés et brusquement refroidis, ce qui les faisait éclater ; mais les éclats ainsi obtenus étaient irréguliers et à cassures esquiileuses. C'est l'aspect qu'ont les silex de Thenay, bien qu'ils puissent par percussion se casser comme tous les autres silex, quand on agit sur des morceaux intacts.

Le grand caractère du conchoïde de percussion manquant à peu près complètement dans les silex de Thenay, il ne reste plus, après l'action du feu, pour reconnaître une œuvre intentionnelle, que la retouche. Heureusement, dans certains échantillons, cette retouche, parfaitement caractérisée, parfaitement définie, nous fournit des preuves irrécusables du travail intentionnel.

Certaines pièces éclatées par le feu, par conséquent plus ou moins irrégulières dans leur ensemble, ont une partie de leur pourtour garnie de petites entailles symétriques, juxtaposées, abattant d'une manière régulière un des angles tranchants. Toutes les entailles sont faites d'un seul et môme côté, sans qu'il y en ait une seule sur la face opposée. Ce n'est point là un effet du hasard, mais bien une œuvre cherchée, voulue et intentionnellement exécutée.

ARCHEOLOGIE PREHISTORIQUE.

Cette régularité exclut toute idée de chocs et de roulis. Du reste, les pièces, ainsi retouchées, ne sont pas roulées; tous les autres angles sont restés vifs. Il n'y a d'abattu que l'angle qui porte les entailles.

On pourrait peut-être prétendre que, par suite de la pression contre un corps dur, une des arêtes se serait détruite en laissant partir de petites esquilles dans le sens

Fig. 7. F,-, s.

Collection de l'Ecole d'anthropologie de Pari'^. Musée de Saint-Germain

Silex étonnés par le feu, avec retouches. Aquitanien de Thenay (Loir-et-Cher). Gr. nat.

opposé à la pression. Ce résultat se produit quelquefois dans les accumulations de silex. Mais, dans ce cas, l'action n'est jamais parfaitement régulière, la retouche produite ainsi par pression est toujouis plus ou moins inégale, plus ou moins grossière. En outre, la partie^ainsi retouchée est généralement concave, tandis que dans les échantillons de Thenay, les retouches s'étalent d'une manière régulière décrivant un arc convexe. Cette forme ne

peut exister que par suite d'un travail inlentioiiuel. Ce travail existe donc bien réellement. Il est certain que la taille de ces silex n'est contestée que parce qu'ils sont tertiaires. S'ils étaient quaternaires ou robenhausiens, personne ne soulèverait la moindre difficulté.

Dois-je répondre à une dernière objection : la rareté des silex complètement craquelés et des pièces parfaitement taillées ? Sur 5 ou 6 mètres cubes de silex extraits des marnes aquitaniennes de Thenay,on n'a trouvé qu'une trentaine de très bons échantillons. C'est plus que le nécessaire! Un seul échantillon incontestable suffirait. Au lieu d'un, nous en avons trente. Les échantillons de choix sont toujours rares en tout et partout. Plus les silex sont craquelés, plus ils s'émiettent et, par conséquent, se détruisent facilement. C'est ce qui explique pourquoi, en fait de craquelage, il n'y a pas beaucoup de très bons échantillons. Quant aux silex taillés, ils sont aussi abondants que dans les alluvions quaternaires. Saint-Acheul passe pour un gisement des plus riches. Admettons qu'on y ait recueilli dix mille silex ouvrés. On a tiré plus de 50 000 mètres cubes de gravier : cela fait un silex ouvré par 0 mètres cubes ; c'est encore moins qu'à Tliena}'. Reste la question de gisement.

Les premières recherches de Bourgeois ont été faites dans les berges d'un chemin creux et dans les talus d'un petit vallon au fond duquel coule le ruisseau de Thenay. On lui a objecté : Yous explorez l'affleurement de berges et de talus, qui nous dit que les silex que vous signalez ne sont pas des silex de la surface qui ont glissé sur la pente ? Pour répondre à cette objection — qui constitue une reconnaissance de la valeur des pièces produites — Bourgeois a ouvert une tranchée dans le talus du vallon. Il avait beau s'enfoncer dans le coteau, il trouvait toujours les mêmes silex brûlés, les mêmes silex taillés. Toujours

aussi on lui objectait que des fissures, des fentes avaient pu se produire et laisser pénétrer des silex provenant du haut du plateau. .

"^'**^|»r'*ir< Trous de pholades.

Calcaire d'eau douce, aquitanien.

^^^^ Marnes grises d'eau douce.

— — - - ^7^^^-1 Rares silex.

Calcaire d'eau douce.

^ ■ Terre véorétale.

Falun, mayencien marin.

Marnes grises d'eau douce.

Rares silex.

verte avec acérothériara.

~^^- '^j~^ Marnes grises d'eau douce.

Rares silex.

Marnes aquitaniennes d'eau douce avec silex brûlés et taillés abondants.

Fig. 9. — Coupe du puits creusé par Bourgeois dans l'aquitanien de Thenay (Loir-et-Cher). Relevée par G. de Mortillet. Echelle 1/50.

Ce fut alors que, pour réduire les opposants au silence, Bourgeois (1) résolut de creuser un puits au milieu du plateau, entre le talus du chemin creux et les berges du

(1) BouRGEOiSj Bull. Soc. géologique, 24 mai 1869, p. 901.

petit vallon. Ce puits, exécuté au pi^intemps de 1869, vint lui donner pleinement raison.

La preuve ne pouvait être plus concluante. A 60 centimètres, on rencontra un hanc régulier de calcaire, de 32 centimètres d'épaisseur, sans fissures, qui, par conséquent, n'avait rien pu laisser passer. Ce banc supportait une couche de falun avec nombreuses coquiiles marines; de plus, sa face supérieure était criblée de trous de pholades. Tous les objets inférieurs étaient donc certainement antérieurs à la mer falunienne ou mayencienne. De nombreux lits ou feuillets très réguliers de marne blanclie, alternant avec un second banc intact de calcaire et une couche d'argile verte, vinrent aussi témoigner que les silex trouvés au fond du puits sont bien de l'époque de la formation de l'ensemble, c'est-à-dire de l'époque des calcaires de Beauce ou aquitanienne. Le puits a été poussé jusqu'à 4°',83. C'est à 4°',23 de profondeur que les silex brûlés et taillés se sont surtout montrés. Il ne reste maintenant plus de doute sur leur antiquité et leur position géologique. Les travaux de recherches de silex à Thenay n'ont fait découvrir que quelques débris d'Acerotherium dans la couche d'argile verte, L'acérothérium est une espèce de rhinocéros sans corne. Il appartient à la faune aquitanienne, faune qui a été retrouvée beaucoup plus complète et plus caractérisée sur d'autres points des mêmes couches, de sorte que leur détermination ne saurait être mise en doute.

§ 2. Conglomérat quarlzeax du Puy Courny. — Si les silex de Thenay sont réellement taillés, comment concevoir que cette découverte ne se soit pas confirmée ailleurs? Telle est la dernière objection des opposants en détresse. Objection sans fondement, car un fait peut bien n'être observable que sur un point. C'est tout comme si l'on niait une éclipse parce qu'elle n'est visible que sur

Ar.CHEOLOGIE PRÉHISTORIQUE.

une toute petite partie de notre globe. Non seulement les autres gisements peuvent avoir été détruits par les diverses modifications géologiques qui se sont succédé depuis l'aquitanien, mais ils peuvent être, plus probablement encore, enfouis sous les dépôts postérieurs. Non seulement Texistence de nombreux dépôts recouvrant l'aquitanien y rend les recherches difficiles et fort restreintes, mais l'attention des chercheurs n"est portée dans

Fig. 9 bis. — Eclat de silex avec plan et point de frappe, conchoïde et esquilles, face d'éclatement et ondulations.

Fig. 9 ter. — Cùté supérieur de l'éclat de silex précédent, avec face d'éclatement et retouches latérales.

Puy Courny, récolte Rames. Coll. A. de Mortillet. Gr. nat.

cette direction que depuis fort peu de temps. Il serait tout naturel que ces chercheurs n'aient encore rien trouvé d'analogue aux silex taillés de Thenay.

Tel n'est pourtant pas le cas.

Dans le courant de 1877, M. J.-B. Rames, géologue distingué, m'a communiqué des silex tertiaires analogues à ceux de Thenay, provenant du Puy Courny, près d'Aurillac (Cantal). Les traces de travail étaient très rudimentaires, pourtant assez prononcées pour stimuler de plus amples

recherches. J'engageai fort M. Rames à les entreprendre. C'est ce qu'il fit, et, à l'Exposition des sciences anthropologiques de 1878 (!),il a pu envoyer quelques échantillons très intéressants, un entre autres qui, s'il avait été ramassé à la surface du sol, n'eût fait doute pour personne. Depuis, il en a été recueilli de bien plus concluants encore, entre autres celui figuré (fig. 9 bis), qui présente très nettement plan et point de frappe, concîioïde et esquille de percussion, faces d'éclatement et mêmes ondulations terminales de la lame. Tous les caractères de taille intentionnelle y sont accumulés comme à plaisir.

Il y a plus : M. Rames a constaté que les silex de l'assise tortonienne de Puy-Gourny sont disséminés au milieu d'alluvions essentiellement quartzeuses. Les quartz sont roulés, les silex non. Ces silex proviennent d'une assise aquitanienne qui occupe une position inférieure comme gisement. « Ils appartiennent absolument tous aux deux plus belles variétés desilex, corné et pyromaque[2) ; )> tandis que dans le gisement originaire ces deux variétés sont mêlées à des silex résinites, jaspoïdes, ménilites. « Donc, si ces deux variétés se trouvent seules dans le tortonien, c'est qu'elles étaient les plus dures, les plus faciles à tailler et les seules Jugées propres à être mises en œuvre (3). )> Ce triage, ainsi que le transport sans roulis à un niveau plus élevé, ne peuvent s'expliquer que par l'intervention d'un animal intelligent. Les couches de sables quartzeux renfermant ces silex contiennent aussi des ossements de Mastodon angustidens, de Dinothenum giganteum, à'Bipparion^ etc. Cette faune est caractéristique du miocène tout à fait supérieur ou tortonien. Le gisement est donc plus récent que celui de Thenay. Les silex se distinguent aussi

(J) MoRTiLLET, Bévue d'anthropologie, 15 janvier 1879, p. 118.

(2) J.-B. Rames, Matériaux, août 1884, p. 399.

(3) Ici, p. ')02.

par un caractère industriel : au lieu d'être éclatés par le feu, ils le sont par percussion. Ils rentrent ainsi dans la grande catégorie normale des silex taillés. On peut dire qu'il y a eu progrès industriel de l'aquitanien ou miocène inférieur au tortonien, miocène supérieur.

M. Tardy (1), en J869, a présenté un silex, incontestablement taillé comme venant du conglomérat trachytique d'Aurignac. Malheureusement, l'aspect du silex est tellement semblable à celui des silex taillés du quaternaire, qu'on ne peut s'empêcher de lui attribuer cette origine.

§ 3. Tertiaire de Portugal. — La découverte de Bourgeois est confirmée, en outre, d'une manière aussi brillante et aussi concluante par celle de Carlos Ribeiro (2). Cet ingénieur a présenté, en 1871, à l'Académie des sciences de Lisbonne, des silex et des quartzites taillés provenant des assises tertiaires de la vallée du Tage. L'année suivante, il a soumis les mêmes silex à la réunion du Congrès international d'anthropologie et d'archéologie préhistoriques de Bruxelles (3). Ces silex n'obtinrent pas un grand succès. Bourgeois ne reconnut tout d'abord aucune trace de travail intentionnel. Un nouvel examen des divers échantillons lui fit pourtant remarquer un silex évidemment taillé ; malheureusement, ce silex n'avait pas été trouvé en place. Il suspendit donc son jugement. M. Franks (4) seul déclara qu'à son avis plusieurs des silex des environs de Lisbonne, présentés par Ribeiro,

(1) Tardy, Bull, de la Soc. d anthropologie, 16 décembre 1869, p. 703, 2 figures; — Bull. Soc. géologique, 10 janvier 1870, p. 338, 1 figure.

(2) Ribeiro, Descripgâo de alguns silex e quartzites lascados encontrados nas carnadas de terreno terciario, 1871, in-4o, 10 planches.

(3) Ribeiro, Compte rendu du Congrès de Bruxelles, 1872, p. 95, 3 planches.

(4) Franks, Compte rendu du Congrès de Bruxelles, 1872, p. 99.

étaient taillés intentionnellement. Profitant de l'Exposition internationale de Paris, en 1878, Ribeiro exposa, dans la galerie des sciences anthropologiques, une série de silex et de quartzites tertiaires au nombre de quatrevingt-quinze. Les ayant tous examinés avec le plus grand soin, j'ai reconnu qu'il y en avait vingt-deux portant des traces indubitables de travail (1 ) . Tous les paléoethnologues

Fig. 10. Face sapérieiire. Fig. 1[. — Face inférieure.

Silex tertiaire des environs de Lisbonne, avec plan de frappe, conchoïde et esquillement de percussion, et incrustation dans le conchoïde en creux. Collection de l'Académie des sciences de Lisbonne. Gr. nat.

auxquels Emile Cartailhac et moi avons montré ces échantillons, ont été du même avis. Cartailhac les a fait photographier en majeure partie et en a figuré huit dans les Matériaux (2). J'en ai reproduit six dans la planche II [ de mon Musée fréhiUorique . Le travail intentionnel de ces silex et quartzites est très bien établi, non seulement par leur forme générale, caractère qui peut être trom-

(1) MoRTiLLET, Bull. Soc. cl' anthropologie, 21 novembre 1878, p. 428; — Revue d'anthropologie, 15 janvier 1879, p. J16.

(2) Cartailhac, Matériaux pour l'histoire de l'homme, octobre 1879, p. 433, 1 planche. ^'<;v^r^^3"^*^

peur, mais encore et surtout, ce qui est plus concluant, par des plans de frappe très nets et par des conchoïdes de percussion fort développés, parfois doubles, en relief sur une face, en creux sur la face opposée. 11 ne saurait donc y avoir de doute. Ces divers échantillons sont taillés à grands éclats ; presque tous affectent une forme triangulaire, sans retouches, qu'ils soient en quartzite ou en silex. En examinant l'ensemble, on croirait voir une série moustérienne, seulement plus grossière (jue d'habitude. Il y a aussi quelques disques. Une seule pièce présentait des retouches; mais, comme on voyait sur ses faces des taches ferrug:neuses dues au choc des instruments de fer, il est certain qu'elle vient de la surface et elle peut être bien plus récente. Plusieurs échantillons montrent encore sur les plats, et même dans les conchoïdes de percussion en creux, des traces et fragments de grès, ce qui établit qu'ils proviennent bien des couches en place. Or, ces couches do grès intercalées avec des argiles et des calcaires constituent, dans la vallée du Tage, une vaste formation qui, sur quelques points, atteint 400 mètres de puissance. Les couches sont souvent disloquées, et soulevées parfois presque jusqu'à la verticale. C'est bien là évidemment un terrain tertiaire. Telle est, du reste, la détermination quen donne Ribeiro, directeur du relevé géologique de Portugal, par conséquent l'homme le plus compétent en cette matière.

En 1881, au Congrès d'archéologie et d'anthropologie préhistoriques de Lisbonne, Ribeiro nous a conduit à Otla^ au milieu d'une formation d'eau douce très puissante et très étendue. C'est un grand bassin lacustre, sablo-argileux dans le centre, sablo- caillouteux sur les bords. L'être intelligent qui taillait le silex, ne pouvait laisser des traces de son industrie que sur les rives du lac; aussi est-ce sur les bords du lac qui baignaient la

IlUM.Mt: TKUTIAIUE.

base du Monte-Redoiido qu'ont eu lieu les recherches. Elles ontété couronnées de succès. GiuseppeBellucci, l'habile chercheur de l'Ombrie^ a découvert en place un silex incontestablement taillé. Avant de le détacher, il l'a montré à bon nombre de nos collègues. Ce silex tenait fortement dans la roche. Il fallut employer le marteau pour l'extraire. Sa position datait bien de Tépoque du dépôt. En effet, au lieu d'être à plat sur une surface qui aurait

Fig. 12. — Position du silex taillé, en place, découvert par G. Bellucci, près Monte- Redondo.

P. Couche de grès à cailloux siliceux, poudingue.

G. Couche de grès.

D. Surface avec cailloux désagrégés.

S. Erosions atmosphériques. Le point noir marque la place et la position du silex taillé.

pu se colmater et se consolider plus tard, il était fixé à la partie inférieure de la lèvre supérieure d'une excavation d'érosion atmosphérique. Il est donc impossible de désirer une démonstration plus complète en ce qui touche la présence des silex dans le gisement.

Reste à déterminer l'âge de ce gisement.

Si les silex taillés demeuraient près du bord, il n'en était pas de même des débris de végétaux et des corps d'animaux qui flottaient sur l'eau. Ils étaient poussés plus avant dans le lac et finissaient par se déposer au milieu

du sable et du limon. Ce sont surtout les limons qui nous ont conservé ces divers fossiles. Eh bien, dans une couche limono-sableuse, à 3 kilomètres et demi au sud-est de Monte-Redondo, couche appartenant sans aucun doute au lac dont nous nous occupons, nous avons pu voir en place des ossements et surtout des mâchoires d'hipparion, animal éminemment tertiaire. La flore des couches de ce grand lac tertiaire, étudiée par 0. Heer, et la faune par M. Albert Gaudry, montrent que ce lac appartient au tortonien ou miocène supérieur.

A l'époque tortonienne existait donc dans le Portugal un être intelligent éclatant le silex tout comme l'homme quaternaire.

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