CHAPITRE XIII
PRÉCURSEURS DE l'eOMME.
§1.Lois de la paléontologie. — Il est maintenant établi d'une manière certaine que dans les temps tertiaires existaient des êtres assez intelligents pour faire du feu, tailler des silex et des quartzites.
Quels étaient ces êtres?
C'étaient des hommes, a-t-on répondu tout d'abord. Il n'y a que l'homme suffisamment intelligent pour accomplir des actes pareils.
Les lois de la paléontologie ne permettent pas d'accepter cette réponse. Ces lois, déduites de l'observation directe, peuvent se résumer ainsi :
1° Les anima IX varient d'une assise géologique à l'autre, et la faune se renouvelle avec les divers terrains ;
2® Les variations sont d'autant plus rapides que les animaux ont une organisation plus complexe, ou, en d'autres termes, l'existence d'une espèce est d'autant plus courte
que cette espèce occupe un rang plus élevé dans Téchelle des êtres. Ainsi les mammifères, animaux bien plus compliqués que les mollusques, se modifient plus rapidement et plus complètement d'une assise à l'autre ;
3° Les variations ne sont pas radicales; elles sont partielles et successives : aussi, les faunes sont d'autant plus analogues et voisines qu'elles sont plus rapprochées comme époques géologiques, et d'autant plus distinctes et différentes que les assises qui les contiennent sont plus éloignées les unes des autres ;
4» Enfin, les variations se rapportent toutes à un plan général, de sorte que tous les animaux trouvent leur place naturelle dans des séries continues et régulières, bien que divergentes, comme s'il y avait filiation entre eux.
Eh bien ! depuis le dépôt des marnes à silex brûlés et retouchés de Thena^, depuis Tépoque du calcaire de Beauce à laquelle appartiennent ces marnes; en un mot, depuis Taquitanien, la faune a en général assez varié pour qu'on établisse six grandes coupes géologiques. Quant à la faune mammalogique, elle a changé au moins quatre fois complètement. Bien plus, les modifications, les variations qui séparent les mammifères actuels de ceux du calcaire de Beauce sont si profondes, si tranchées, que les zoologues les considèrent non seulement comme déterminant des espèces distinctes, mais comme caractérisant des genres différents.
Depuis letortonion, étage auquel appartiennent les silex taillés de Puy-Gourny et une partie de ceux du Portugal, la faune mammalogique a changé entièrement deux fois.
L'homme seul serait-il resté invariable, lui qui se place à la tète des animaux dont l'organisme est le plus compliqué? Ce serait contraire à toutes les lois énumérées cidessus. Et il n'est pas possible de réclamer pour l'homme une exception aux lois générales. Il suffit de jeter un
104 AUCllÉOLOGlE l'nÉIlISTORlQL'E.
simple coup d'oeil sur les populations actuelles des diverses régions du globe, pour reconnaître que l'homme varie tout autant et même plus que les autres animaux.
§ 2. Anthropopîthèque. — Nous savons aussi, d'une manière positive, que Tliomme a varié dans les temps géologiques. En effet, l'homme quaternaire ancien n'était pas le même que l'homme actuel, que l'homme qui lui a succédé du temps des cavernes, comme le prouvent les crânes de Néanderthal, d'E^uisheim, de Denise, de Canstadt et la mâchoire de la Naulette. La différence, air commencement du quaternaire, c'est-à-dire géologiquement tout près de nous, est déjà si grande, qu'on a parfoi?^ hésité si l'on rapporterait bien à l'homme les débris que je viens de citer. Nous sommes donc forcément conduits à admettre, par une déduction logique tirée de l'observation directe des faits, que les animaux intelligents qui savaient faire du feu et tailler des pierres à l'époque tertiaire, n'étaient pas des hommes dans l'acception géologique et paléontologique du mot, mais des animaux d'un autre genre, des précurseurs de Vliomme dans l'échelle des êtres, précurseurs auxquels j'ai donné le nom à'Anthropopithecus (1).
Ainsi, par le seul raisonnement, solidement appuyé sur des observations précises, nous sommes arrivés à découvrir d'une manière certaine un être intermédiaire entre les anthropoïdes actuels et l'homme. Gela rappelle Leverrier découvrant, sans instrument, rien que par le calcul, une planète. Cela rappelle les linguistes découvrant aussi les Aryens rien que par des données de linguistique.
C'est en 1873 (2), à la réunion de Lyon de l'Association française pour l'avancement des sciences, séance du
(1) MoRTiLLET, Revue d'anthropologie, 15 janvier 1879, p. 117.
(2) MoRTiLLET, le Précurseur de l'homme^ dans Compte rejidu Ass. fr., Lyon, 1873, p. 007.
HOMME TKRTIAIRE. 105
2"2 août, que j'ai posé la question du précurseur de l'homme. Dans la même séance, mon ami et collègue de l'Ecole d'anthropologie, Abel Hovelacque (1), est venu confirmer par des données déduites de la linguistique celles que j'avais tirées de la paléontologie. Nouvelle preuve de l'existence de ce précurseur ou anthropopithèquc dont nous n'avons pas encore pu retrouver les restes.
Nous pouvons aller plus loin dans la connaissance du genre anthropopithèquc. Ce genre évidemment devait contenir plusieurs espèces. En effet, l'anthropopithèque de Thenay, qui est aquitanien, ne peut appartenir à la même espèce que celui du Puy-Gourny, qui est tortonien. Entre ces deux époques géologiques, la hase et le sommet du miocène, il y a eu changement complet de faune.
Nous pouvons aussi supposer que l'anthropopithèque de Portugal ne se rapporte pas à ceux de France. En effet, son industrie a un caractère tout particulier. Nous devons donc admettre trois espèces d'anthropopithèques, que je propose de désigner par les noms des habiles chercheurs qui ont découvert leurs œuvres :
AntJLr(Jijopithecm /.hwrjeoisii, pour celui de Thenay, le plus ancien;
Anthropopitiiecus Ramesii, pour celui du Puy-Courny, plus récent ;
Anthropopithecus Riheiroi, pour C2lui de Portugal, dont le niveau, certainement tertiaire, doit se rapprocher de celui du Puy-Courny, s'il n'est le môme.
La seule donnée comme description anatomique que nous puissions avoir sur ces anthropopithèques, c'est qu'ils étaient sensiblement plus petits que l'homme. Ce caractère existait surtout dans V Anthropopithecus Bou^geoisii. En effet, les silex taillés de Thenay sont remar-
(1) Hovelacque, la Linguistique et le Précurseur de l'homme^ dans Compte rendu Âss. fr., Lyon, 1873, p. 613.
quables par leurs petites dimensions. Les deux figures 7 et 8 données page 92 représentent des silex taillés de Thenay. Ils sont exceptionnels comme dimensions. Si je les ai choisis, c'est pour mieux faire voir les retouches. En général, les silex taillés de Thenay sont intermédiaires entre celai de la figure 13 et celui de la figure 44. Ils se rapprochent même plus de ce dernier, et il en est de plus petits encore. On s'est même servi des petites proportions de ces silex comme objection à leur attribution à l'homme,
Fig. 13. Flf
Silex étonnés par le feu avec retouches. Aquitanien de Thenay (Loir-et-Cher).
Musée de Saint-Germain. Gr. nat.
et on avait raison; ce sont là, en effet, les œuvres d'un anthropopithèque de petite taille et non de l'homme.
Les pierres taillées de Portugal, trop petites aussi pour l'homme actuel, dénotent pourtant un anthropopithèque se rapprochant davantage des proportions humaines.
M. Abcl Hovelacque a voulu aller plus loin. Dans une savante étude intitulée : IVotre Ancêtre (1), il a comparé les hommes les plus inférieurs aux singes les plus supérieurs et, prenant les caractères intermédiaires, il a reconstitué un être idéal qui, très certainement, doit avoir d'assez grands rapports avec les anthropopithèques.
(1) Hovelacque, ^otre Ancêtre, 2^ éd., 1877