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CHAPITRE V

ROBENHAUSIEN. — PIERRE POLIE.

§ 1. Polissage. — Le polissage des outils et des armes en pierre n'a apparu qu'avec les temps actuels. On s'en

o32 ARCHÉOLOGIE PRÉHISTORIQUE.

est servi tout d'abord comme base de classification divisant l'âge de la pierre en période de la pierre taillée, répondant aux temps géologiques, et période de la pierre polie, équivalent des temps actuels. Malheureusement le polissage comme caractéristique pouvait induire en erreur. En effet les instruments en pierre polie sont toujours l'exception. Les pierres simj)lement taillées, qui régnaient en maîtresses dans les temps géologiques, se sont maintenues dans les temps actuels, comme nous venons de le voir dans les chapitres précédents. Elles n'ont même pas cessé d'être les plus nombreuses. La pierre polie a toujours été en minorité. En outre le polissage était connu pendant les temps géologiques. Certains os étaient polis et nous retrouvons de petits polissoirs en grès (Musée prcliutorique^ n" 168). Des pierres même ont été polies sur une face pour être ensuite ornées de gravures, témoin le caillou avec ours gravé, de Massât {Musée, n" 210). Si l'on n'a pas appliqué alors le polissage aux instruments en pierre, c'est qu'on n'y trouvait pas d'avantages. Même en pleine époque de la pierre polie, le polissage n'a été employé que pour un nombre fort restreint d'objets: les haches et leurs dérivés les herminettes, les ciseaux et les gouges en fait d'outils, ainsi que les casse-tête en fait d'armes.

§ '2. Ebauches. — Les ébauches de tous ces objets ont été préparées par l'éclatement, le martelage et le retoucha ge.

On commençait par dégrossir la matière première au moyen de coups qui faisaient partir de grands éclats. Les coups devenaient de moins en moins forts et les éclats de plus en plus réduits à mesure qu'on se rapprochait davantage de la forme cherchée. Pour compléter cette forme et diminuer autant que possible les aspérités, aUn que le polissage soit plus facile et plus prompt, on retouchait ensuite avec soin la pièce préparée et môme on la mar-

Iclait sur ses diverses faces pour abattre toutes les parties saillantes. Les ébauches de casse-tète présentent surtout ce dernier travail.

La préparation des instruments polis, soit par l'inexpérience de l'ouvrier, soit par suite de défauts dans la matière première, était souvent défectueuse. On jetait alors la pièce mal confectionnée. C'est ce qui fait que dans les ateliers de taille, comme à Londinières (Seine-Inférieure) et à Spiennes (Belgique), on trouve tant d'ébauches de rebuts [Musée préhistorique^ n"® 419 et 480).

Les ébauches terminées étaient exécutées avec tant d'art qu'on a dû parfois déjà s'en servir avant le polissage. {Musée, n"^ 420, 453 et 482).

§ 3. Sciage. — Les palafittes nous ont fait connaître un procédé particulier pour préparer le premier éclatement des ébauches. C'est le sciage. Les pièces polies des palatittes de la Suisse ont été faites avec des cailloux roulés. La surface de ces cailloux étant arrondie et rendue lisse par le roulis, il était assez difficile de les éclater régulièrement. Le marteau mordait mal sur la surface lisse et en dos d'àne. Pour remédier à cet inconvénient et pour régulariser les cassures, on produisait sur le caillou un trait de scie longitudinal dans le sens de la cassure désirée. Ce trait était poussé jusqu'à 1 ou 2 centimètres de profondeur. On n'avait plus alors qu'à frapper violemment sur un des côtés du trait pour diviser la pierre dans le sens voulu [Musée, n° 280).

Les traits de scie se donnaient aussi pour diviser, sans trop les morceler, les pierres d'espèces rares et de qualité supérieure, dont on utilisait avec soin tous les fragments. C'est ainsi qu'on voit souvent des traits de scie sur les haches en jade, en chloromélanito et autres roches de première qualité [Musée, n" 437).

Parfois on trouve des échantillons portant le trait de

534 ARCHEOLOGIE PREHISTORIQUE.

scie, sans que le détachement des deux parties ait été opéré. On reconnaît alors que l'évasement du sillon est assez considérable {Musée, n" 279). Dans trois échantillons de ce genre que possède le musée de Saint-Germain, cet évasement est au sommet de 7, 8 et 9 millimètres pour des profondeurs de 12, 9 et 15.

Le fond du sillon, au lieu d'être aigu, est obtus. Ses parois sont toutes garnies de stries longitudinales. Ces stries prouvent qu'on employait du sable interposé pour opérer le sciage, L'évasement du sillon et son fond obtus montrent que l'outil employé n'était pas en silex. Ce devait être tout bonnement un morceau de bois taillé en biseau à la base. L'agent actif était le sable humide, l'outil en bois n'avait d'autre fonction que celle de promener le sable tout le long du trait en le pressant contre la pierre à entamer.

§ 4. Polîssoîrs. — Le polissage est la dernière opération que les ébauches avaient à subir pour être transformées en instruments complets. Ce polissage se pratiquait parfois avec des polissoirs mobiles, par conséquent d'une petite dimension (Musée, n° 427). Mais le plus habituellement les polissoirs étaient fixes et atteignaient des proportions considérables. Je suis arrivé à constater en France 127 de ces grands polissoirs, disséminés dans trente départements. Ils portent tous des cuvettes ovales à fond très uni ou de larges rainures anguleuses plus ou moins longues, dans lesquelles entrent facilement les haches polies {Musée^ n» 426). Rainures et cuvettes sont parfois réunies en assez grand nombre. Le polissoir de Marcilly-le-Hayer (Aube), sur une longueur de â'^jSS et une largeur de 0™,90, a huit rainures et trois cuvettes. Quelques polissoirs n'ont que des cuvettes ou des rainures. Ainsi la Pierre Cochée de Droué (Loir-et-Cher), sur une longueur de 2"», 50 et une largeur de 1™,70, n'a que des rainures, mais elles sont au nombre de vingt-cinq.

Les polissoirs sont surtout en grès ; aussi est-ce dans l'Aube, l'Yonne et Seine-et-Marne, région des grès, qu'ils se rencontrent en plus grand nombre. Ces grès passent souvent au poudingue, comme dans les environs de Vendôme (Loir-et-Cher) et à Pamproux (Deux-Sèvres). Parfois aussi ils sont lustrés, comme à Saint-Cyr-en-Talmondais (Vendée) et aux environs de Chàtellerault (Vienne). Un polissoir de cette dernière localité, qui se trouve au musée de Saint-Germain, est même on partie composé de jaspe rouge. Enfin Ton cite de grands polissoirs en granité, à Seilliac (Corrèze) et à Saint-Léger-Magnazeix (Haute- Vienne). Un collectionneur de la Haye-Descartes en possède un formé d'une large plaque de silex du Grand-Pressignv.

Les polissoirs sont souvent isolés et disséminés, mais parfois aussi ils sont groupés en grands ateliers. C'est ainsi qu'à Souppes (Seine-et-Marne), au Gué deBcaumoulin, il y a huit roches en grès lustré quiportent dix-huit rainures et trente à trente-cinq cuvettes. Dans TAube cinquante-huit polissoirs se groupent dans les arrondissements de Troyes et de Nogent-sur-Seine. C'est là aussi que se trouve le pays d'Othe, si riche en ateliers avec ébauches de rebut. A Châtillon-sur-Indre (Indre), un polissoir de 2 mètres cubes se trouve au milieu d'un atelier de taille du silex.

Le polissage se pratiquait au moyen de Tinterposition du sable mouillé entre l'ébauche et le polissoir. Les haches en silex nous en donnent la preuve. Elles sont très souvent garnies de petites stries longitudinales sur les faces pohes. Ce sont les empreintes laissées par les grains de sable.

§ 0. Haches polies. — Les haches polies, pourtant assez nombreuses, sont généralement disséminées. On les renconl^reunpeu partout à la surface du sol, surtout brisées et endommagées. C'estprincipalement quand on défriche des bois qu'on en trouve le plus. Cela se conçoit, dans les champs

cultivés, elles ont déjà été recueillies soit comme amulette, soit pour les collections et plus souvent encore par suite du simple épierrement. Le sol des forêts, au contraire, est plus ou moins vierge, et renferme encore tout ce qu'il a reçu. Comme l'épierrement ne peut se faire que peu à peu, les champs voisins des forêts contiennent encore un certain nombre de ces haches et sont par conséquent plus riches que les autres.

Les lits des rivières fournissent aussi de nombreuses haches. Elles y sont parfois en très bon état, ayant été perdues dans l'eau par accident. Dans le dépôt archéolo- <l\que des palafittes, elles abondent; mais les échantillons les plus beaux et les plus intacts proviennent généralement des sépultures. On a signalé aussi quelques cachettes. C'est ainsi que dans le clos de la Madeleine, à Vannes (Loiret), on a trouvé réunies ensemble, le tranchant en l'air, trois haches en silex, dont une parfaitement polie, les autres simplement préparées pour le polissage. A la Chapelle-Basse-Mer (Loire-Inférieure), huit haches polies en diorite étaient rangées en cercle, les pointes au centre et les tranchants à la circonférence.

La manie de ne voir que des guerriers dans les hommes du passé a fait considérer pendant longtemps les haches polies comme des armes. Il n'en est rien. Ces haches étaient essentiellement des outils. Nous retrouverons l'arme plus loin dans le casse-tête.

Encore une rectification. Plusieurs auteurs et des meilleurs appellent les haches ])o\'ies celts on celtes. Ce nom est tout à fait impropre. Il est déi'ivé du mot de basse latinité très peu employé, celtis, qui paraît désigner un ciseau en fer pour graver la pierre. L'application est donc fausse. Elle a de plus deux inconvénients, le nom de celte ayant aussi été donné aux haches en bronze, et ce nom laissant croire à certaines personnes que les celtes, haches de pierre, sont

exclusivement les instruments des populations celtiques, tandis qu'elles se trouvent partout, dans nombre de pays où les Celtes n'ont jamais mis les pieds.

§ 6. Composition minéralogique des haches. — La

composition minéralogique des haches polies varie beaucoup, non seulement suivant les localités, mais encore dans la même localité. Pour s'en assurer, il suffit de jeter un simple coup d'oeil sur le tableau suivant :

jg ^ -g X 5 -= H -= . - ç .H

Désignation des roches. o'j^ -^ q^ ~l'Z :-':2 ~'2

% I |l fî I II ê

Silex -212 100 18 'i: T — —

Roclies quarlzeuses. . . l - — — — — 2

Grès 1-2 2 — — — — 6

Roches dioritiques — 3 11 3 33 43 27

Roches granitiques. .. , l — — — — — 32

Roches porphyriqaes. — — — — — — 1

Fibrolite — — 2 1 S 3 1

Jade et jadéite 9 2 12 4 — 3

Proches serpentincuses, 8 — — — 2 1 S

Roches jaspoïdes. . . . . 1 — — — — — 2

Roches diverses. 2 5 1 — — — —

Totaux 246 112 33 8 56 47

La première qualité d'une pierre pour faire une bonne hache est d'avoir le grain assez fin pour pouvoir prendre un beau poli et par suite acquérir un tranchant très vif. A cette qualité industrielle, il faut joindre trois qualités physiques: ladureté,laténacitéct la densité. Si la pierren'eslpasdure,

elle aura beau prendre un magnifique poli, le tranchant s'éinoussera très vite et l'outil ne vaudra rien. C'est le cas du calcaire, du marbre. La ténacité est la force de résistance à la cassure. Un corps peut être extrêmement dur et en même temps fort cassant, tel est le diamant. Il faut donc que la ténacité soit jointe à la dureté pour faire une bonne hache polie. 11 faut aussi la densité ou le poids le plus fort possible sous un même volume. La densité entraîne généralement la compacité, excellente condition pour le poli et la vivacité du tranchant. En outre, le plus grand poids sous le moindre volume possible est une excellente conition pour le maniement de routil.

Les meilleures pierres pour la confection des haches et autres outils polis sont celles qui appartiennent à ^ i famille des jades : jades proprelentdits, chloromélanites, jadéiteset néphrites. On peut y joindre une espèce voisine, la saussurite. Viennent ensuite les fibrolites. Malheureusement ces pierres sont toujours rares et exceptionnelles.

^1«et ^ ^L T Les deux pierres les plus employées la ville d'Orléans (Loi- sont le silcx et la dioritc. ret). 1/3 gr. ^^ g^^^ ^^ taille très facilement,

est fort dur, prend un beau poli et donne des trancbanls e\:trêmement vifs. Il est cassant, mais l'ensemble de ses qualités l'emporte sur ce défaut; aussi a-t-il été grandement utilisé.

La diorite, — ou, pour parler plus exactement, la famille des roches dioritiques^ aphanite, diorite proprement dite,

amphibolite, — est après le silex la roche la plus utilisée. Ses gisements sont fort répandus. Elle est très dure, très tenace, ce qui fait qu'elle ne se brise pas si facilement que le silex^ mais elle se taille plus difficilement. Elle prend aussi un tranchant moins vif.

On peut dire que ces deux pierres, }>ar leur abondance, fournissent la grande majorité dos haches polies d'Europe.

Dans chaque région, en fait de haches, c'est toujours la meilleure pierre utilisable de Tendroit qui prédomine. Dans Seine-et-Marne et dans l'Aisne, régions siliceuses, il n'y a presque que des haches en silex. Dans la Loire-Inférieure au contraire, région dioritique^ les haches sont en diorite. Dans Eemploi des meilleures pierres, comme la fibrolite, les variétés se localisent aussi. C'est ainsi que les haches en fibrolite grenue se sont surtout répandues en Bretagne, tandis que dans l'Auvergne et le bassin du Rhône, se trouvent des haches en fibrolite fibreuse. Les variétés de jadéites sont aussi localisées. C'est ce qui me fait dire que cette pierre est de nos pays, bien qu'on ne connaisse pas encore ses gisements.

Dans le bassin de la Seine, où la généralité des haches est en silex marin de la craie, on rencontre aussi quelques haches en silex d'eau douce et en grès lustré tertiaires.

Dans l'Yonne et la Côte-d"Or, on rencontre quelques rares haches en calcaire siliceux. On cite aussi dans l'Yonne une hache en granité du Morvan.

L'Auvergne volcanique fournit des haches en basalte.

Dans la région des Pyrénées, les haches sont en pierres de cette chaîne de montagnes, parmi lesquelles on remarque les ophites.

Dans la basse vallée du Rhône, les haches sont généralement petites, en roches éruptives des Alpes, à pâte de jadéite et contenant souvent de petits grenats.

Fig. 59. Hache polie en ro-

540 ARCHEOLOGIE PREIIISTOHIQUE.

Près de Bel fort, au fort de Roppe, on trouve des haches en trapp de la localité.

Les haches des palafittes de la Suisse sont généralement en roches très variées des Alpes centrales. On y remarque surtout les diorites, les serpentines [et les saussurites.

En Corse, même dans la région granitique de TOuest, la plupart des haches sont en serpentine, roche de la région de l'Est.

En résumé, dans chaque région,

la grande généralité des haches poche des Alpes, départe- i- . • i i ti

mentdevalciu8e.i/2gr. ^^^s est en pierres locales. Il y a pourtant toujours quelques échantillons en roches étrangères. Ces échantillons sporadiques sont habituellement en pierres de premières qualités, en roches les plus favorables.

§ 7. Formes des haches polies. — Les haches polies varient beaucoup de formes et de dimensions, suivant les roches employées, suivant les pays, et, dans le même pays, avec la même matière, d'après le caprice de l'ouvrier [Musée préhistorique^ pi. XLIX et L).

Comme dimensions, la plus grande connue, je crois, est une hache en pierre schisteuse, rencontrée dans le dolmen du Mané-Er-H'oeck, à Locmariaker (Morbihan). Elle a presque un demi-mètre de longueur, exactement 468 millimètres. Les' dolmens du Morbihan ont donné de belles séries de haches en jadéite, variant comme dimensions «ntre 377 et 32 millimètres.

Si, des haches funéraires, nous passons aux haches usuelles, nous les voyons, comme longueur, varier ;

En France, haches en silex de 314 à 39 millimètres ; haches en diorite de 297 à 25 millimètres. La plus courte

haclio du musée de Saint-Germain n'a même que 23 millimètres de longueur. Elle est en jadéite.

En Danemark, les haches polies en silex sont souvent plus grandes qu'en France ; elles varient entre 340 et 67 millimètres de longueur.

Dans les palafittes de la >Suisse, les grandes haches atteignent 220 millimètres, jade, 200, euphotide, 204. serpentme ; tandis que les petites n'ont que 33, 29 et 27 millimètres. Ces haches courtes sont surtout en jade, jadéite et saussurite.

Comme largeur, les haches en pierre varient aussi beaucoup. Presque constamment elles sont plus longues que larges, pourtant, surtout dans les petites, il en est de plus larges que longues. Ainsi les deux plus petits échantillons du musée de Saint-Germain mesurent :

L'un: longueur, 25 millimètres; largeur, d6 millimètres {Musée, n° 436) ; l'autre : longueur, 23 millimètres ; largeur, 24.

La plus grande largeur atteint 162 millimètres, dans une hache du département de l'Aude, qui n'a que 238 millimètres de long. Les haches du Morbihan beaucoup plus longues sont moins larges. La plus large n'a que 106 millimètres.

Ces diverses mensurations montrent que les haches polies varient beaucoup de forme. Les unes sont étroites et allongées, les autres élargies et courtes [Musée p7'éhistorique^ n°® 467 et 459). Il y en a aussi de fort épaisses et de très minces. L'extrême de l'épaisseur aboutit au boudin ou bourrelet (n° 446), l'extrême de la minceur à la plaquette (n° 447). Comme formes générales il y en a de cylindriques, de quadrilatérales et surtout de triangulaires. Quelques-unes sont irrégulières, étant faites avec des cailloux naturels qu'on a simplement aiguisés au tranchant (n"^ -445), ou étant composées de pierres de qualité

supérieure qu'on a utilisées et coupées sans en perdre un morceau (n° 437).

Dans les plaquettes, les bords sont presque aigus. Mais en général ils sont plus ou moins arrondis. Il arrive aussi parfois qu'ils sont coupés franc, on dit alors que les bords sont équarris.

Dans les haches cylindriques ou en bourrelet, la coupe au milieu décrit un cercle. Mais le cercle parfait est une rare exception. Cette coupe forme généralement un ovale, allant depuis l'ovale presque rond jusqu'à l'ovale le plus étroit et le plus allongé. Les haches à bords équarris donnent comme coupe un rectangle plus ou moins long [Musée préhistorique^ n°* 446 à 448).

Le plus souvent le sommet est peu régulier. Pourtant parfois il est parfaitement arrondi, ou soigneusement allongé en dos d'àne. Parfois aussi il est coupé franc et équarri (n° 453). Ces sommets équarris sont très fréquents en Scandinavie ; ils y sont souvent carrés. Les sommets sont généralement plus ou moins pointus. Il y a même une série de haches en bourrelet, à tranchant très étroit et très arqué, en roches difficiles à déterminer, qui ont des sommets très pointus. On en trouve de disséminées dans diverses collections, sans provenance certaine. Je n'en connais d'authentiques de ce type que des Canaries et de l'Amérique centrale. Il est donc très probable qu'elles ne sont pas européennes, mais bien américaines {Musée préhistorique, n° 466).

Dans l'ouest de la France, Morbihan, Loire-Inférieure et Vendée, on trouve des haches en diorite avec le sommet renflé, c'est ce qu'on a appelé haches à bouton (n» 463). Enfin on a rapporté du Cambodge des haches dont la moitié supérieure se rétrécit et forme comme une soie rectangulaire (n** 465).

La base ou tranchant des haches polies décrit toujours

HOMME ACTUEL. o43

un arc de cercle plus ou moins ouvert. En terme général on peut dire que c'est vers cet arc que la hache a sa })li]s grande largeur. Pourtant on remarque quelques exceptions. Il est des pièces qui se rétrécissent vers la base. Le centre de l'arc décrit par le tranchant concorde habituellement avec Taxe longitudinal de l'instrument. Pourtant certaines haches ont le tranchant oblique, soit que la chose ait été exécutée intentionnellement, soit, ce qui est plus fréquent, quïl ait fallu faire disparaître un défaut ou une ébréchure latérale.

Sur les faces on remarque souvent un aplatissement triangulaire, à angles arrondis qui, partant du tranchant comme base, a son sommet dans Taxe médian de la face {Musée préhistorique, n° 423). C'est la trace de polissages subséquents qui ont eu lieu par suite de l'emploi de l'outil et de l'usure du tranchant.

Les sommets et les milieux sont souvent piqués pour faciliter l'emmanchement (n°^ 429 et 430). Les faces sont parfois percées vers le sommet (n°^ 462 et 622). On peut aussi citer des faces ornées, soit d'une légère carène ou côte médiane longitudinale (n° 460), soit d'une triple carène rayonnant du milieu (n" 464), soit enfin d'un sillon longitudinal donnant à la hache l'aspect d'une double gouge.

§ 8, Emmanchures des haches. — Les très grandes haches ne devaient pas être emmanchées, elles ont des dimensions trop fortes et sont trop lourdes. On les maniait directement à la main. Ce qui le prouve bien, c'est que ces grandes pièces, quand elles ne sont pas funéraires, ont assez souvent un double tranchant. On utilisait alternativement l'un et l'autre bout.

Les haches moyennes étaient fixées directement à un manche en bois, en forme de massue. En effet, pour que la hache puisse traverser le bois sans trop l'affaiblir, il fallait qu'il soit très renflé au sommet. Lespalafittes de la

544 ARCHEOLOGIE PREHISTORIQUE.

Suisse ont fourni plusieurs de ces manches portant encore la hache en pierre {Musée préhistorique^ n°* 439, 440). On en a aussi trouvé en Angleterre (n" 441). Assez souvent on rencontre des haches portant des traces du manche, différence de teinte dans la patine, légers dépôts et même piquage de la pierre (n°^ 428, 429). 11 faut faire grande attention à ces traces diverses quand on trouve des haches.

Les haches plus petites ont été emmanchées soit directement dans des hases de corne de cerf avec andouilicr servant de manche, comme on en a trouvé cà Concise (Suisse) (n" 438), à Luxé (Charente), àRoccasecca(Itahe); soit dans des manches en bois avec interposition dégaines en corne de cerf.

Ces gaines sont de deux types très différents.

Les gaines du premier type sont courtes. Elles se terminent par un talon, généralement quadrangulaire, parfois bifide, qui entre daiis le bois du manche. Ce sont les gaines à talon. [Musée, n"^ 434 à 436 et 443).

Celles du second type sont plus longues. Elles ont dans leur milieu un trou assez large pour laisser passer le manche. Ce sont les carnes à trou [Musée, n°* 431 à 433 et 444).

Ainsi les gaines à talon entrent dans le manche et c'est au contraire le manche qui traverse les gaines à trou.

Ces deux types ont une distribution particulière. Les gaines à talon régnent en maîtresses en Suisse. Lespalafittcs de ce pays en ont livré un nombre fort considérable. Ce sont elles aussi qu'on trouve dans les palafittes de la rive française du lac de Genève et dans la palafitte de Saint- Cl au de (Jura). La station terrestre du camp de Chassey (Saône-et-Loire) et les berges de la Saône (Ain), n'en ont pas donné d'autres. On les a retrouvées jusque dans la grotte du Pontil (Hérault) ; Boucher de Perthcs

en a donné trois au musée de Saint-Germain, comme des

Fig. 60. Hache emmanchée, gaine à talon, en bois de cerf, entrant dans le manche, Palaûtte de Suisse. 1/6 gr.

Fig. 61, Hache emmanchée, manche entrant dans la gaine à trou, en bois de cerf. Bassin de PenhoHet, à Saint-Nazaire (Loire-Inférieure). 1/6 gr.

environs d'Abbeville (Somme), mais elles sont douteuses. Sauf les trois échantillons douteux de Boucher de

Perthes, on ne trouve que des gaines à trou; dans la Haute-Saône 1, Ardennes 2, Nord 2, Pas-de-Calais 2, Somme 16, Oise 3, Aisne 5, Marne 24, Seine-et-Marne 4, Seine 2, Seine-et-Oise 6, Eure 4, Maine-et-Loire 2, Loire- Inférieure 2, Vienne i, Belgique 1, Angleterre 1. Sur ces 78 gaines à trou, il en est quelques-unes qui sont en os au lieu d'être en corne de cerf.

§ 9. HcrinineUes. — Les lîcrminettes sont très voisines des haches ; si voisines qp'on les a souvent confondues ensemble. La hache a les deux faces du tranchant tout à fait semblables, dans l'herminette, au contraire, ces faces sont différentes. Généralement, il y en a une parfaitement plate, l'autre étant plus ou moins bombée et courbe. Il est pourtant une autre variété d'herminette qu'il est important de signaler. Les deux faces sont plates, mais l'inférieure est en retrait sous la supérieure et reliée à elle par un petit plan oblique. C'est ce qu'on nomme les herminettes à biseau (3Iusée préhistorique^ n°» 468 à 473).

Les herminettes à face inférieure plate et à dos bombé sont surtout françaises, suisses et même espagnoles. Ce qui a été dit des haches s'applique à elles en grande partie.

Les herminettes à biseau se rencontrent en Portugal. Elles sont souvent arquées dans leur longueur. C'est pourtant la Finlande qui est leur pays par excellence. De là elles descendent dans la Grande-Russie, en se modifiant un peu. Parfois le biseau du bas n'existe plus, c'est le poli général qui forme le tranchant, une face de l'outil étant verticale et l'autre oblique. Dans le gouvernement d'Olonetz les herminettes varient entre 33 et 240 millimètres de longueur.

40. § Gouges. — Les herminettes à dos bombé passent aux gouges. La Hongrie nous fournit des échantillons de

passage (ilfee'e p7'éh?stori^^ue, n° AlA). En effet, la gouge n'est autre chose qu'une bcrminette dont la face plane est plus ou moins creusée [Musée, n°^ 477 à 479). Les gouges sont rares en France et en Suisse, où les herminettes sont assez communes. Au contraire, en Scandinavie, surtout en Danemark, où les herminettes paraissent faire défaut, les gouges sont nombreuses et fort belles. Il y en a de très profondément creusées. En Scandinavie, les gouges comme les haches sont en silex.

En Finlande, où les herminettes à biseau sont communes il y a pourtant aussi quelques gouges. Le tout est en une roche brune schistoïde. Un échantillon curieux a été recueilli dans le gouvernement d'Abo-Bjorneborg : c'est une plaque de cette roche schistoïde avec un tranchant d"herminette à biseau, et même double biseau, à l'une des extrémités et une belle gouge à l'autre, en sens inverse [Musée, n" 476).

§11. Ciseaux en pierre. — Le ciseau, outil étroit, plus ou moins long, tranchant par un bout, outil bien simple, n'a pourtant fait son apparition qu'à l'époque robenhausienne. Les ciseaux en pierre sont fort répandus dans le nord de l'Europe. En Scandinavie, où ils sont les plus communs, ils varient peu de forme. Ce sont des prismes de silex rectangulaires longs et étroits, à sommet équarri, souvent entièrement polis, mais qu'on utilisait déjà fréquemment à l'état d'ébauche simplement taillée et finement retouchée [Musée préhistorique, u"^ 480 à 483).

En France et en Suisse, les ciseaux prismatiques sont rares. Généralement ces outils affectent la forme de longs bourrelets ou boudins à coupe transversale se rapprochant du cercle. Quelques-uns sont aplatis [Musée, n"^ 484 à 487). Leur composition comme roche varie beaucoup. Il y en a en silex, en diorite, en fibrolite, en jadéite, etc. On en signale du Pas-de-Calais, de l'Oise, de Seine-et-Oise,

de i'Eure, de la Vendée, du Puy-de-Dôme, de Vaucluse. Les palafittes suisses en ont fourni plusieurs. Ils sont rares en Angleterre, et, dans ce pays, intermédiaires entre les rectangulaires du Danemark et les arrondis de France.

§ 12. Casse-tête. — En fait d'instruments en pierre polie, il ne reste plus qu'à parler des casse-tête. Ce ne sont plusdes outils, mais bien des armes, et, comme armes, ils affectent des formes beaucoup plus variées. Aussi, avant la publication du Musée préhistorique, leur donnait-on les noms les plus divers. On les appelait, suivant leur disposition, disques, pics, marteaux, haches bi-pennes, haches-marteaux, marteaux-pics, etc. En effet, il y en a de complètement discoïdes, de pointus aux deux bouts, de plats ou arrondis aux deux extrémités, de munis de deux tranchants, de tranchants d'un côté et plats de l'autre, etc. Le caractère commun est d'être percé vers le milieu d'un large trou dans lequel on peut fixer un manche (Musée préhistorique^ pi. LUI etLlV).

La meilleure preuve que ces instruments ne sont pas des outils, c'est que les taillants ne sont pas affûtés. La nature tendre et souvent fort grenue de la pierre montre qu'elle ne devait pas avoir de tranchant. En outre, on a gravé parfois des ornements sur les extrémités, ce qui prouve qu'elles n'étaient pas destinées à couper. Cihs instruments sont généralement en roches tendres, mais fort tenaces et très denses, qualités excellentes pour des casse-tête. Les casse-tête, peu nombreux en Italie, y sont presque toujours en roches de la localité où on les trouve: aphanite, diorite-porphyroïde, granit blanc à mica noir, euphotide, porphyre. Le même fait se présente souvent en France. Silex dans le bassin de la Seine, mélaphyre des Vosges dans la Haute-Saône, granit dans le Morbihan, protogine dans la Haute-Savoie, trachyte et roches porphyroïdes dans le Cantal. Les palafites de la Suisse nous

offrent beaucoup de casse-tête, ébauchés ou brisés, en serpentine. En Scandinavie, la presque totalité des cassetête est en roche trapéenne. Ils ont généralement un tranchant d'un côté et un dos arrondi de l'autre (J/i«ée, n° 502). Le trou, au lieu de se trouver au centre de la pièce, est prati(|ué tout près du dos, de sorte que la pièce n'est pas équilibrée. On a recueilli quelques rares exemplaires de ces casse-tête de forme et de roche Scandinaves, sur les côtes de France, Normandie, Morbihan, Loire- Inférieure.

Une roche très recherchée pour la confection des cassetête est un talschiste amphibolique. Au milieu d'uiie pâte grise de talc fort tendre, se taillant par conséquent très

Fig. G2. Cas5e-tète naviforme, en roche talqueuse, tourbière de Saïut-Joacliin (Loire-Inférieure). 1/3 gr.

facilement, il y a de nombreux cristaux fibreux d'amphibole noire, qui donnent à cette pâte une grande ténacité et solidité. Ces cristaux se détachent en points noirs sur le fond gris. Ces casse-tête sont habituellement taillés d'une manière très élégante, en forme de nacelle, aussi a-t-on appliqué à ces sommets de casse-tête l'épithète de naviformes (Musée, n° 517). On en a trouvé dans la Haute- Marne, l'Aube, Seine-et-Marne, Seine-et-Oise, la Seine, les Côtes-du-Nord, le Morbihan, la Loire-Inférieure, le Loiret. On en a aussi rencontré dans le Hanovre et le Danemark.

A part ces quelques cas de dissémination, on peut dire que chaque région a ses formes particulières. Il serait

trop long de les décrire; je ne puis que renvoyer aux collections et aux monographies locales.

§ 13. Percement des trous. — Une question se rattachant aux sommets de casse-tête, question qui a beaucoup préoccupé certains paléoelhnologues, est celle du mode de percement des larges trous de ces armes. Je devrais dire des modes de percement, car divers procédés ont été mis en usage.

Lorsqu'on a utilisé le silex, on s'est servi d'un trou déjà existant, se contentant de régulariser au moyen d'une série de petites percussions l'ouverture naturelle. Lorsque le morceau de silex naturellement troué était large, on le taillait en disque; lorsqu'il était allongé, on en faisait uu double pic. Des pics de ce genre ont été trouvés aux environs de Paris et d'Abbeville [Musée préhistorique^ nooOO), Quant aux disques (n° 499), on en connaît de Seine-et- Oise et de l'Yonne.

Pour ce qui concerne les trous percés à travers les autres roches, ils ont été faits au moyen de deux procédés différents, dont le principe est pourtant le même. Ce principe est l'usure de la roche par l'intervention du sable et de l'eau. Le procédé ne diffère que par l'emploi de l'intermédiaire qui détermine l'action du sable mouillé. Le plus grossier de ces procédés consiste à faire tourner un corps pointu sur le point qu'on veut percer en interposant constamment entre ce corps et la pierre du sable fin et de l'eau. Le corps qu'on fait tourner n'a pas besoin d'être dur, ce peut être un simple morceau de bois. Le bois même a l'avantage de saisir le sable entre ses fibres et de l'entraîner, ce qui augmente l'action de rodage. Pour commencer l'opération, on prépare au point désigné un petit godet par percussion. Pour l'activer, on pratique le rodage successivement de chaque côté. 11 se forme ainsi deux cônes creux qui convergent l'un vers l'autre et qui finissent par se

joindre par leur sommet. On n'a plus alors qu'à régulariser le trou. Des pièces inachevées ou cassées pendant l'opération {Musée, n"^ 502, 503) nous ont révélé tous les détails du procédé. Mais comme il faut, par le rodage, user entièrement la roche qui se trouve dans le trou, ce procédé est fort long.

On l'a simplifié en employant, au lieu d'un appareil rôdeur plein, un appareil vide à l'intérieur, comme un jonc ou un os creux. On n'a plus eu alors qu'à creuser un anneau ; il reste à l'intérieur du tube un noyau de la roche, quij à la fin de l'opération, se détache et donne de primesaut un trou de la grandeur voulue. Des pièces à demi-faites et des noyaux de rejet {Musée, n^* 505, 506) ne laissent plus aucun doute sur l'emploi de ce mode de forage.

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