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CHAPITRE IX

ROBExNHAUSIEN. — AGRICULTURE.

§ i. Arboriculture. — Les palafittes et autres habitations robenhausiennes nous ont montré que les hommes de cette époque consommaient tous les fruits sauvages qui peuvent se manger.

La noisette {Corylus avellana) était peut-être le fruit le plus recherché. On en rencontre des débris ou des provisions partout. Il y avait déjà les deux variétés que nous rencontrons dans nos taillis, la noisette ronde et la noisette allongée.

Un autre fruit très recherché aussi était celui de la macre flottante [Trapa natans), connu sous le nom de châtaigne d'eau. La macre paraît avoir été beaucoup plus commune autrefois en Suisse qu'elle ne l'est aujourd'hui.

Parmi les fruits à noyaux, le plus abondant est la prunelle [Prunus spinosa),ivès consommée, malgré son âcreté.

On trouve aussi des noyaux de prune sauvage [Prunus

mcûicm), de la merise à grappe [Cerasus padus) et de la petite cerise de Sainte-Lucie {Cerasus mahaleb) que nos enfants ne disputent même plus aux oiseaux, enfin la cerise sauvage [Cerasus aviwn] que quelques botanistes ont prétendu ne pas être indigène.

Il faut encore citer :

La fraise [Fragaria vesca).

La cornouille {Cornus mas).

Le fruit de l'if {Taxus baccata).

L'amande de pin {Punis sylvestris).

La faine ou fruit du hêtre iFagus sylvati'ca), en petite quantité, même rare, pourtant meilleure que les fruits du pin et de Tif ; cela ferait croire que le hêtre était beaucoup moins répandu à cette époque que de nos jours.

Le gland de chêne {Quercus robur).

La poire {Pyrus communis), très rare.

La ^(jmm^{Pyrus malus), extrêmement abondante, soit à Tétat de simple pépin, soit avec la pulpe carbonisée. Évidemment on recueillait avec grand soin les pommes, on les coupait en deux et on les faisait sécher, comme approvisionnement pour Thiver. Ce sont ces moitiés de pommes sèches que nous retrouvons carbonisées. Elles appartiennent généralement à la petite pomme sauvage. Pourtant, on rencontre aussi des demi-pommes plus fortes, plus développées, qui dénotent un progrès horticole. On reconnaît qu'il y avait déjà des essais, couronnés de succès, d'amélioration de cet arbre fruitier.

§ 2. Liqueur ferroentée. — Il me reste à parler de deux petits fruits dont les graines se trouvent accumulées en très grande abondance sur certains points. Ce sont les graines de framboise (Rubus idœus) et de mûre {Rubus fîndicosus). Il y a même des mûres de plusieurs variétés, on reconnaît les graines de la mûre de haie ou grande ronce, et celles de la mûre dite pétavin, produite par la petite ronce

rampante des champs et des vignes. Kellerne voulait voir dansées accumulations que des fosses d'aisance contenant des graines mangées mais non digérées. Dans ce cas, les graines auraient été plus ou moins disséminées. Elles forment, au contraire, sur des points données, comme des espèces de paquets. Pour moi, ces paquets sont du plus grand intérêt. Ils prouvent qu'on avait entassé dans des récipients, framboises et mûres, puisqu'après en voir exprimé le jus on a jeté à l'eau le paquet de graines. Dans quelle intention a-t-on entassé ces fruits dans des récipients? Évidemment pour les faire fermenter et produire une boisson alcoolique. Nous sommes donc en présence de la fabrication de la liqueur la plus ancienne connue.

Un fait complètement analogue s'est produit avec la cornouille, mais il appartient à une époque un peu postérieure, au larnaudion. A Peschiera, dans le Mincio, se trouve une palafitte où les noyaux de cornouille abondent en telle quantité, qu'ils ne peuvent s'expliquer qu'au moyen d'une fabi-ication de liqueur fermentée. Il n'y a là rien d'étonnant puisqu'en Italie on fabrique encore du vin de cornouille.

§ 3. Blé ou froment. — Au vin il faut joindre le pain. Leh\éouh^Gmeni{Triticwn vulgm^e) éUiiàêjk très répandu à l'époque robenhausienne. Non-seulement, on en a retrouvé dans toutes les palafittes, mais encore dans beaucoup d'autres stations. Je ne citerai comme exemple que celle des berges de la Seine, à Yilleneuve-Saint-Georges (Seine-et-Oise), découverte par M. Roujou; celle de Martres-de-Veyre (Puy-de-Dôme), explorée par MM. Pommeroi, et la grotte d'Aggtelek, en Hongrie.

Non-seulement le blé était répandu partout à l'époque robenhausienne, mais il avait déjà fourni plusieurs variétés. La variété qui parait avoir été la souche des autres est celle que M. Heer a nommée h\écLnù({ue{Triticum

vidgare ayitiquorum). Le grain est elliptique et petit. Cette première variété, successivement améliorée par la culture, a été abandonnée. On ne la trouve plus cultivée nulle part. Une autre variété est le blé compact (Triticum vulgare compactum) de M. Heer, qui aie grain à peu près de la grosseur du blé ordinaire, mais un peu plus court. C'est déjà un grand perfectionnement. On trouve aussi une variété très voisine du h\é ^TmidiWitv [Triticum vulgare hybernum) de Linné. Cela suffit pour montrer que la culture du blé était générale et déjà fort avancée à l'époque robenhausienne.

D'où provient le blé? Sous le rapport historique, son origine est perdue dans ce qu'on appelle la nuit des temps. Aussi les mythologies, dont le caractère essentiel est d'attribuer à la divinité tout ce que nous ignorons, se sont empressées de lui faire hommage de l'invention des céréales et surtout du blé. D'après la mythologie égyptienne, le blé est dû à Isis, d'après la mythologie grecque, à Cérès, d'aprèsla mythologie juiveet chrétienne, àDieu même, puisqu'après le péché originel, il dit à Adam: «Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front.» Ces rêveries mythologiques n'ont aucune valeur scientifique, mais elles prouvent que l'origine de l'agriculture et du blé, qui en est la base, remonte bien aux temps préhistoriques.

Le blé n'est spontané nulle part. Est-ce une espèce complètement domestiquée ? Ou bien descend-il d'une forme ancestrale qui serait l'épeautre [Triticum spelta). Dans ce dernier cas, il proviendrait d'Orient ; en eftet, des voyageurs disent avoir trouvé l'épeautre sauvage en Mésopotamie et en Perse. Dans le premier cas, c'est aussi vers l'Orient qu'il faudrait tournei nos regards. Le blé, lorsqu'il est cultivé dans nos champs, laisse parfois des descendants sporadiques et spontanés ; mais ils disparaissent bien vite ; au bout de deux ou trois ans, il n'y en a

plus. Vers le Caucase, au contraire, ces individus sporadiques et spontanés, échappés des cultures, se perpétuent parfois pendant une série de plusieurs années, outre qu'ils sont généralement plus fréquents. Gela prouve que l'on est là bien plus près du lieu d'origine, si ce n'est pas le lieu d'origine même.

§ 4. Opgc et seisle. — Le blé n'était pas la seule céréale connue et cultivée à l'époque robenhausienne. Il était accompagné certainement de l'orge et peut-être du seigle.

Gomme le blé, l'orge avait déjà fourni des variétés bien tranchées. Les palafittes ont donné l'orge à deux rangs de grains [Hordeum distichon), !a plus simple, et l'orge à six rangs [Hordemn hexastichon). Cette dernière variété, qui s'éloigne le plus de l'état sauvage d'une graminée, est la plus abondante à l'époque robenhausienne. Quant à l'orge ordinaire, à quatre rangs de grains [Hordeum vulgare), on ne l'a pas encore signalée.

Alphonse de Gandolle considère l'orge à deux rangs de grains comme spontanée et aborigène au midi du Caucase, du côté de la mer Caspienne et probablement en Perse.

Le seigle [Secale céréale) a été indiqué comme une céréale préhistorique, mais il est toujours resté rare, et il n'est pas nettement établi si cette céréale est bien robenhausienne, ou si elle ne se montre qu'à l'âge du bronze? C'est une espèce qui paraît aussi provenir d'Orient, mais un peu plus au nord, peut-être, de la Turquie d'Europe.

§ 5. Mouture et pain. — Les céréales qui viennent d'être citées étaient associées non seulement comme cultures, mais encore leurs grains étaient souvent mêlés, on les conservait dans des espèces de greniers à provisions.

Pour les réduire en farine, on plaçait le grain entre deux pierres plates. L'une plus grande, fixe, qui remplissait les fonctions de meule dormante, l'autre plus légère, à laquelle on imprimait, à la main, un mouvement de va-et-

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vient pour triturer le grain interposé [Musée préhistorique^ n» 587). Le grain s'écrasait aussi sur la meule dormante au moyen de molettes, pierres plus ou moins arrondies de la grosseur du poing en moyenne {Musée, n°* 589 à 591). Ces molettes ressemblent à des percuteurs; seulement, au lieu de présenter des étoilures de percussion, elles offrent des facettes, résultant des frottements.

Cette meunerie des plus primitives produisait une farine assez grossière. On en faisait de la pâte que Ton cuisait sous forme de galettes, en l'appliquant sur des cailloux chaufiTés au feu. Il nous est parvenu des morceaux de pain robenhausien. Tous montrent d'un côté une cavité arrondie, laissée par le dos du caillou. Ces fragments de pain nous montrent aussi combien la farine était grossière; on y remarque de nombreux débris de grains et même parfois des grains tout entiers.

§ 6. Lin et étoffes. — Les produits agricoles ne se bornaient pas aux animaux domestiques et aux céréales; il y avait aussi une plante textile, le lin. On en retrouve surtout dans les palafittes, des graines, des balles, des tiges, des fibres et principalement des produits ouvrés : fils, cordes, filets, étoffes diverses.

Le lin robenbausien n'est pas le lin cultivé de nos jours {Linum usitatissimum)^, mais le lin à feuilles étroites [Linum anguslîfolium). Ce dernier est spontané et indigène dans à peu près tout le bassin de la Méditerranée. C'est même très probablement une forme ancestrale du premier. En effet, celui-ci diffère par un plus grand développement et des fibres plus allongées, qualités qui ont bien pu être développées et fixées par la culture.

Le lin, après avoir été taillé, c'est-à-dire séparé de sa partie ligneuse, a été peigné au moyen de dents en côtes affûtées, réunies avec des cordes et du bitume {Musée p7'éhistoric[ue, n"* 601, G02) ; puis filé et tissé. On en

faisait des étoffes diverses. Il y eu avait de très grossières et de très fines. Certaines même étaient ornées de franges et de broderies {Musée, W' 606 à 608).

Certaines étoffes étaient faites aussi avec la seconde écorce du tilleul, dont deux variétés {Tilia grandi folia et Tilia parvifolia), sont spontanées dans nos montagnes fraîches.

Il n'y avait pas d'autres matières textiles. La laine n'était pas encore employée. On n'en a pas trouvé trace. Le chanvre [Cannabis sativa) était tout à fait inconnu. Le chanvre est une plante spontanée dans le nord de l'Inde et dans la Sibérie orientale. Du moment où elle ne nous a pas été apportée par l'émigration robenhausienne, c'est une preuve que cette émigration n'était pas partie de si loin.

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