CHAPITRE X
ROBENHAUSIEN. -— MÉGALITHES.
§ 1. Honaments mégalithiques. — Les premiers monuments apparaissent, en Europe, avec le robenhausien.
Ce sont :
V De simples pierres brutes dressées que Ton nomme menhirs ;
2° et 3" Ces pierres, au lieu d'être isolées, peuvent être groupées de manière à former des lignes ou des enceintes. Dans le premier cas, leur ensemble constitue ce qu'on appelle un alignement, dans le second un cromlech.
k' Enfin les pierres, au lieu de rester séparées les unes des autres, peuvent se superposer donnant naissance à une véritable construction. Ce sont les dolmem.
Tous ces monuments primitifs portaient autrefois le nom collectif àç, Monuments celtiques ou Monumentsdruidiques. On supposait qu'ils étaient propres aux Celtes et élevés par leurs prêtres , les druides. C'est une grande erreur. Ces monuments se rencontrent en abondance dansdes régions qui n'ont jamais été occupées par les Celtes, comme le Danemark, l'Espagne, le Portugal, le Maroc, l'Algérie, etc. Ils sont môme très probablement en majeure partie antérieurs aux grandes invasions celtiques, et s'ils ont attiré l'attention des druides, ce n'est que lorsqu'ils étaient déjà en partie ruinés et mis à nu à la surface du sol. Il fallait donc un nom nouveau, on l'a puisé dans la nature même des matériaux, dont les monuments Bont formés. On les a appelés i)/o?2M??ie72^s 7?2egalithiques, ou plus simplement encore Mégalithes^ monuments en grandes pierres.
§2. Menhirs. — Les menhirs, comme je viens de le dire, sont de grandes pierres dressées dans le sens de leur plus forte dimension, et fichées en terre par un bout pour les maintenir dans la position verticale.
On appelait autrefois les menhirs, peulvans. Ce terme est maintenant abandonne. On les a aussi nommés : pierre droite, pierre fiche ou fitte, grosse pierre, gros caillou, grande borne; en patois, peyre drète, ficade, plantada, etc.
Les dimensions et formes des menhirs sont très variables. Le plus long connu est le grand menhir de Locmariaquer (Morbihan), actuellement couché sur le sol et cassé en trois morceaux. Il mesure d'un bout à l'autre 21 mètres, et a 4 mètres d'épaisseur. Son poids s'élève àfîoOOOO kilogrammes. Le menhir de Plesidy (Côlcs-du-Nord) s'élève à 11^,20 au-dessus du sol, et celui de Plouarzel (Finistère) à 11™, 03. En France, on a signalé 1 038 menhirs isolés disséminés dans 80 départements. C'est dire qu'il y en a à
peu près partout. Sur ce nomlji-e, 67 s'élèvent à 5 mètres et plus au-dessus du sol. Les plus grands sont surtout en Bretagne. Dans le midi de la France, ils sont généralement de proportions moindres. Cela tient à la nature des matériaux. Ainsi, le plus haut de l'Auvergne, celui de Davayat, n'a que 4™, 66.
Gomme on recherchait une hauteur aussi grande que possible, la base ou partie fichée en terre n'avait que le juste nécessaire. C'est ainsi que dans le grand menhir de Locmariaquer, cette base, de forme conique, ne mesure que 3 mètres sur 21 de longueur totale. Souvent les menhirs sont calés sous terre avec des pierres plus ou moins volumineuses, parfois, comme à Plesidy, ils sont pavés au pourtour.
La forme varie beaucoup. Le grand menhir de Locmariaquer devait ressembler à un obélisque. Le menhir de Dol (lUe-et- Vilaine), haut de 9"*, 30, est cylindrique, comme un grossier fût de colonne. Il en est de même de celui de Cadiou (Finistère) de ^^^^0 [Musée pré historique ^n"" 578). Celui de Penmarck (Finistère), au contraire, a l'aspect d'un éventail s'ouvrant en haut. Élevé de 8 mètres, il est plus large en haut qu'en bas (n° 577).
Un grand nombre de menhirs sont maintenant renversés. Beaucoup ont môme complètement disparu, mais souvent des noms de lieux-dits et de localités en ont conservé le souvenir. C'est ainsi que le quartier du Gros-Caillou, à Paris, rappelle un ancien menhir. Il en est de même des nombreux Pierrefitte qui se rencontrent en France.
Quelle était la destination de ces monuments?
Ce n'était pas des tombeaux ; de nombreuses fouilles pratiquées à leur pied l'ont prouvé. On rencontre, il est •vrai, souvent du charbon et des cendres vers leur base, mais cela tient tout bonnement à ce que bûcherons et surtout bergers sont venus de tout temps s'abriter contre
oS6 ARCHÉOLOGIE PRÉHISTORIQUE.
eux et dans les saisons froides y ont allumé du feu.
Malgré le nom parfois employé de liaute-borne, ce ne sont pas de simples limites. Les menhirs sont trop disséminés irrégulièrement pour cela, groupés en ordre ici, tout à fait isolés plus loin. Lorsque, comme dans l'Yonne, un menhir sert de limite entre trois communes, Aillant, Chassy et la Ferté-Loupière, ou comme à Beaufond, dans le Jura bernois (Suisse), séparait les anciens diocèses de Lausanne, de Bàle et de Besançon, c'est tout bonnement un ancien mégalithe qu'on a utilisé, lui donnant une destination nouvelle; c'est ainsi que le rocher naturel de Malvéria (Haute-Savoie) a été pris pour séparer les communes d'Annecy-le-Vieux et de Veyrier.
Rien n'établit que les menhirs soient des monuments essentiellement religieux, bien qu'un certain nombre d'entre eux aient donné lieu à diverses superstitions païennes et chrétiennes. Beaucoup dans l'Yonne, lesCôtesdu-Xord, le Finistère, le Morbihan, l'Indre, la Creuse, le Puy-de-Dôme, Saône-et-Loire, etc., supportent des croix et même des madones.
11 est plus probable que ce sont des monuments commémoratifs. On en remarque dessus et en tète de tumulus, près de dolmens, etc.
Les menhirs se rencontrent non seulement en France, mais en Angleterre, dans le Maroc, en Algérie, en Palestine, dans l'Inde.
§ 3. Alignements. — Les alignements sont des réunions de menhirs, rangés suivant une ou plusieurs lignes et formant un groupe parfaitement défini. On en a signalé ,56 en France dans 15 départements. Les plus connus et les plus remarquables sont ceux d'Erdeven et de Carnac (Morbihan). M. Gaillard, dans un plan qu'il a dressé, en 1881, de l'alignement d'Erdeven, a constaté :
Menhirs debouts 290
Menhirs renversés 740
Détruits 90
Total 1120
A Carnac, il y a trois alignements faisant suite l'un à l'autre, mais séparés par un certain espace libre. Longueur totale, environ 3 kilomètres. Ce sont : le Ménec, composé de 11 lignes de menhirs de 3 à 4 mètres de haut au début, et n'atteignant même pas 1 mètre à l'extrémité {Musée préhistorique, n» 579); Kermario, 10 lignes; Kerlescant, 13 lignes, mais moins régulières.
Les alignements ne sont parfois composés que d'une seule rangée de menhirs, comme à Grozon (Finistère), où il y en a trois de ce genre.
Les alignements du midi de la France, compris dans les oG indiqués ci-dessus, difïerent beaucoup des précédents. Us sont souvent formés, au lieu de pierres tichées en terre, de simples pierres posées sur le sol. Ils paraissent aussi plus récents, étant reliés à des cromlechs contenant du métal. Mais les alignements de Bretagne ont leurs analogues en Angleterre. Il suffira de citer les Sarsden Stones, dans la vallée du "White-Horse (Berkshire). Le groupe est divisé en trois parties, le monument complet se compose d'environ 800 menhirs.
Que pouvaient être ces alignements ? On les a pris tout d'abord pour des cimetières, mais les fouilles n'ont pas contirmé cette hApothèse. On en a fait des lieux de réunions politiques et religieuses, rien n'appuie cette supposition ; au contraire, la forme étroite et allongée des alignements semble la contredire. Les alignements étaient probablement des espèces d'archives, chaque pierre dressée rappelant un fait, une personne ou une date. C'est l'explication la plus rationnelle.
§ 4. cromlecUs. — Les vrais cromlechs sont des enceintes formées par des pierres fichées en terre. Je dis pierres plutôt que menhirs, parce que dans la plupart des cromlechs le volume des pierres qui forment l'enceinte est relativement de petite dimension. Pourtant, il en est, surtout en Scandinavie et en Angleterre, qui ont encore un volume considérable.
En Angleterre, les enceintes accompagnant fréquemment les dolmens, les deux choses ont été tout d'abord confondues ensemble et le nom de cromlech était donné aux dolmens. Maintenant, on est généralement d'accord pour réserver le nom de cromlechdiyxiL enceintes, et donner le nom de dolmen à la chambre avec supports et table de recouvrement qui se trouve au milieu.
Dans le nord de l'Europe, il y a aussi beaucoup de dolmens avec cromlechs. En France, cette association est bien plus rare. Cependant M. Cartailhac l'a signalée dans le Midi.
Les cromlechs affectent des formes très variées. Il y en a de circulaires, d'ovales, de rectangulaires, etc. Parfois, ils sont rehés entre eux par des lignes ou rangées de pierre et forment sur le sol de véritables arabesques. On en cite ainsi du Danemark et d'Algérie.
Les cromlechs se relient aussi parfois à d'autres ensembles. Ainsi, en tête de l'alignement du Ménec [Musée, n*» 579), on reconnaît très bien les traces d'un grand cromlech circulaire, dont il existe encore des portions bien conservées, malgré les maisons construites en ce point.
Ou bien ils sont tout à fait isolés, comme le grand cromlech circulaire du petit Saint-Bernard (Savoie).
Dans les Pyrénées et en Italie, à Golasecca, on rencontre des cromlechs en simples pierres posées qui entourent des sépultures non apparentes, contenant des métaux.
Ces cromlechs sont donc beaucoup plus récents ; nous n'avons pas à nous en occuper ici.
§ 5. Dolmens. — Le dolmen est un monument composé de dalles en pierre placées de champ, supportant d'autres dalles horizontales qui servent de plafond ou de toit. Ces dalles constituent ainsi une ou plusieurs chambres, habituellement précédées d'un vestibule ou d'un couloir d'accès. Les pierres latérales placées de champ s'appellent pib'eis ou supports. On nomme tables les dalles de recouvrement.
Quant au monument lui-même, son nom dolmen provient, dit-on, de deux mots bretons, dol^ table, et men^ pierre. Les Anglais l'appelaient autrefois cro?7z/ec/«, terme maintenant réservé pour les enceintes. Les Portugais disent anta; les Allemands, hûnengi^aben^ tombeau des géants ; les Corses, stazzona. Dans le nord de la France, îes dolmens sont des allées couvertes ; G,n Bretagne, on les désigne volontiers sous le nom de grottes ; dans l'Hérault et le Gard on les nomme oustals. Ils portent aussi, suivant les départements, la dénomination de maison des fées, des loups, etc., pierres levées ou lées, peyres leba- <los, pierres couverclées ou codées, etc. Ces dénominations, appliquées à des lieux dits, peuvent même servir à dévoiler l'existence d'anciens dolmens sur des points où il n'en reste plus aucune trace.
Les dolmens ne sont intacts qu'au moment où on les rencontre pour la première fois dans le sein de la terre. Dès qu'ils sont à découvert, ils s'altèrent rapidement. On peut facilement suivre tous les progrès deladégradationet reconnaître que les prétendus autels ne sont que des tables reposant sur des piliers dénudés; que les lichavans ou trilithessont tout bonnementdeux piliers parallèles supportant une table formant linteau, cet ensemble a l'aspect d'une porte. Un bel exemple de ce genre est le débris de dolmen
conservé dans la ville de Saint-Nazaire (Loire-Inférieure).
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Enfin, on a donné le nom de demi-dohnens à des tables reposant encore d'un côté sur un ou plusieurs piliers et
de l'autre sur le sol. Maintenon Eure-et-Loir) présente une dégradation de ce genre.
Les dolmens, tout en conservant un air de famille, affectent des formes assez variées. Ils diffèrent un peu suivant les pays et beaucoup d'après les matériaux employés. Les trois principaux sont le granité, le calcaire et Je grès. Mais, dans le même pays, il y a aussi d'assez grandes variations. Pour s'en assurer, il suffit de jeter un coup d'oeil sur la planche LVIII du Musée préhistorique. Elle contient le plan de 16 dolmens, tous du Morbihan, à l'est de l'arrondissement de Lorient et à l'ouest de celui de Vannes.
Les dolmens constituent tous une chambre fermée; chambre qui est généralement précédée d'une galerie d'accès ou tout au moins d'un petit vestibule. Parfois plusieurs chambres sont groupées ensemble. L'entrée des chambres se fait par une porte plus ou moins rétrécie et soigneusement close. Ces portes sont assez variées [Musée préhistorique, n°^ 549 à 536)
On a beaucoup discuté sur l'orientation des dolmens. L'idée de l'orientation au levant a eu pendant longtemps un certain crédit. INlais elle est tombée devant l'observation sérieuse. M. Cartailhac surtout a éclairé cette question. 11 n'y a pas d'orientation régulière, cherchée. M. de Wismes, fouillant un groupe de dolmens à Pornic (Loire -Inférieure), a reconnu un dolmen s'ouvrant à l'est^ deux au sud-ouest et un au nord [Musée, n° 370).
§ 6. Distribution des dolmens. — Les dolmens sont très abondants en France. L'ancienne Commission de la topographie des Gaules avait réuni 2 280 indications. Lorsque plus tard j'ai donné la carte préhistorique de la France, dans ]a. Nouvelle Géographie universelle d'Elisée Reclus, je suis arrivé à 2 314. Les listes rectifiées de la Commission des monuments mégalithiques contiennent 3410 indications de dolmens, réparties dans soixante-dix-
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huit départements. Ces monuments sont distribués d'une manière fort irrégulière. Ainsi, dix départements formant deux groupes, l'un à l'ouest, l'autre au sud, contiennent à eux seuls 1732 dolmens, c'est-à-dire plus de la moitié, ce sont :
Dolmens. Menhirs.
Loiro Inférieure 54 79
Morbihan 30G 294
Finistère 170 222
Côtes du iNord 73 152
Ille-et- Vilaine 15 32
Ardèche 241 7
Lozère 164 3
Aveyron 435 21
Hérault 115 9
Gard 159 23
Ces tableaux nous montrent qu'il n'y a pas de relation entre le nombre des dolmens et celui des menhirs.
Ils renversent aussi complètement la fameuse théorie qui prétend que les dolmens remontent les grands fleuves. En effet, les départements du Midi où les dolmens se montrent en plus grand nombre, sont justement ceux qui se trouvent dépourvus de grands fleuves. Et dans ces départements, ce sont les hauts plateaux, manquant d'eau, qui en présentent le plus, comme les causses de la Lozère et de l'Aveyron.
Dans l'ouest, en Bretagne, les dolmens sont plus abondants le long des côtes que dans le centre du pays. C'est ainsi que rille-et-Yilaine, le moins maritime des cinq départements, est aussi celui qui aie moins de monuments. Les dolmens sont rares dans le nord et dans l'est de la
France, au contraire très abondants dans l'ouest et dans le sud.
Si maintenant nous étudions la distribution générale des dolmens, nous les retrouvons en Asie, dans l'ouest de la péninsule indienne. Ils y sont, dit-on, abondants et leur emploi aurait duré jusqu'à nos jours. Un petit groupe bien caractérisé se montre vers la mer Morte, dans le pays des Moabites. De là pour les rencontrer de nouveau, il faut passer le Caucase et aller en Gircassie et dans la Crimée. Ils manquent dans toute l'Europe orientale. Pour les revoir il faut pénétrer dans le centre de l'Europe, jusqu'en Saxe, aux environs de Dresde ; de là ils se développent abondamment dans la direction du nord-est. Le Mecklembourg, le Danemark, le sud de la Suède en contiennent en grand nombre. Ils vont jusqu'aux limites de la Norwège,sans pénétrer dans ce pays. En redescendant on en rencontre aussi beaucoup dans le Hanovre et les Pays-Bas. Quelquesuns pénètrent en Belgique, dans le Luxembourg et la Suisse. En Angleterre, ils sont peu nombreux du côté de l'est, mais ils deviennent bien plus fréquents à l'extrémité des Cornouailles, dans le pays de Galles, et dans les lies de Man et d'Anglesey. 11 y en a aussi beaucoup en Ecosse et en Irlande. Dans ce dernier pays, M"® Stokes en a relevé 186.
On en a signalé, probablement à tort, dansTÉtrurie. 11 en existe quelques-uns en Corse. Passant les Pyrénées, ils suivent le nord de l'Espagne, descendent le Portugal et s'étalent dans l'Andalousie.
En Afrique, on les retrouve en très grande abondance depuis le Maroc jusqu'à la Tripolitaine. C'est surtout en Algérie où ils paraissent abondants.
§ 7. Peuple des dolmens. — Cette dissémination des dolmens par traînées, a fait naître une théorie, qui a eu un moment de succès et qui doit être abandonnre. C'est
la théorie du peuple des dolmens. Les dolmens apparaissaient comme des monuments très particuliers et parfaitement définis. Dans toute leur dissémination, ils ont un remarquable air de famille. On en concluait qu'ils étaient l'œuvre d'un seul et même peuple en migration qui les avaient semés sur tout son passage. Les inventeurs de la théorie, faisaient partir ce peuple de l'Inde, lui faisaient traverser le Caucase, et arriver dans le nord de l'Europe par la Saxe. De là il serait redescendu par le Hanovre et les Pays-Bas, aurait passé dans les Iles-Britanniques, puis revenu sur le continent par la Bretagne, et descendu dans le midi de la France ; après avoir contourné la péninsule Ibérique, s'être reposé un moment en Andalousie, il aurait passé en Afrique, dont il a occupé le nord.
Mais à peine avait-on tracé cette route du prétendu peuple des dolmens, que d'autres observateurs faisaient suivre à ce peuple la route inverse. Suivant eux, le peuple des dolmens, parti d'Afrique, aurait passé en Europe et remonté vers le nord. On voit par là que sa marche n'est pas si claire qu'on le prétendait.
En traçant la carte des dolmens, on remarque non seulement des lacunes dans la ligne d'ensemble, — ce qui, à la rigueur, peut s'expliquer par un passage plus rapide ou le manque de matériaux convenables dans les pays où existent ces lacunes, — mais on reconnaît des groupes de dolmens dans des régions isolées, ne se rattachant nullement à la traînée générale. Tels sont les groupes de la Palestine et de la Circassie. Ces groupes ne peuvent s'expliquer dans l'hypothèse que les dolmens sont l'œuvre d'un peuple spécial en migration.
Bien que les dolmens dans leur ensemble aient des caractères communs, dans les détails ils varient d'une contrée à l'autre, ce qui montre qu'au lieu d'être le produit d'un seul et même peuple en migration, ils sont l'œuvre
de populations sédentaires assez distinctes pour avoir eu dos habitudes diverses. Ces variations se montrent même parfois dans des lieux très voisins et très rapprochés les uns des autres. La France seule en renferme plusieurs. En Bretagne, les dolmens sont généralement des chambres avec longs couloirs d'accès [Musée préhistoi^ique^ pi. LVIII). Dans les environs de Paris, ce sont de longues et larges allées couvertes, précédées d'un vestibule très court (i>/usee, n°654). Dans la Lozère, l'Aveyron, le Gard, TArdèche, ce sont presque toujours de simples caisses rectangulaires aux larges proportions (n" 649).
Dans tous les cas les dolmens sont des monuments si grands, si volumineux, d'une construction si difficile, qu'il suffit d'un peu de réflexion pour reconnaître que c'est le travail d'une population sédentaire, ayant tout son temps disponible, et non celui d'une population en migration .
Le dolmen de JBagneux, près Saumur, mesure à l'extérieur, sans le vestibule, 18 mètres de long, 6°^, 50 de large et 3 mètres de haut. La grande table a 7™, 30 de long sur 7 mètres de large et 1 mètre d'épaisseur. Elle pèse environ 100 tonnes.
Ces énormes matériaux viennent parfois de loin et ont été transportés à un niveau bien supérieur à celui du point d'extraction. Ainsi à Lescure (Aveyron), sur des schistes, on voit un dolmen en granit roche qui n'existe qu'à 2 ou 3 kilomètres de distance, et à 130 ou 140 mètres en contre-bas. A Blessac (Creuse), également sur des schistes, il y a un dolmen en granit provenant de 2 ou 3 kilomètres de l'autre côté de la vallée. A Moulius (Indre), se trouve un dolmen en grès rosé provenant de 33 kilomètres. Ce ne sont certes pas là les œuvres d'un peuple en migration.
Enfin la preuve la plus concluante que les dolmens ne
sont pas l'œuvre d'un seul et même peuple, c'est qu'on rencontre dans leur intérieur les squelettes de races très différentes et fort tranchées.
§ 8. Tumulus. — On donne le nom de tumulus à des amas de terre et de pierres, formant des tertres ou monticules. Un très grand nombre de dolmens sont recouverts de tumulus, mais il y a des tumulus d'époques fort diverses. Je n'ai donc pas à m'en occuper ici d'une manière générale. Je dirai seulement que parmi les tumulus qui recouvrent des dolmens, il en est de dimensions prodigieuses, qui forment de véritables collines. Tel est le Mont Saint- Michel, à Carnac. Ce n'est pas sans raison qu'on l'appelle mont. Les Romains avaient construit un temple sur son sommet. Il y a actuellement, à une de ses extrémités, une chapelle dans laquelle on peut dire la messe, à l'autre les ruines d'un sémaphore et, entre deux, une grande esplanade avec un lech ou croix en pierre historiée [Musée pi'é historique, n" 575). Le noyau central et le revêtement extérieur de ce tumulus-colline sont en pierrailles, débris de granit extraits de la roche locale. Entre eux, existe une colossale chape en boue ou relais de mer, qu'il a fallu aller chercher au loin à un niveau bien inférieur. C'est une preuve plus que convaincante que nous ne sommes pas là en présence d'un peuple en migration.
Tous les dolmens étaient primitivement sous terre. Dans les environs de Paris, ils étaient enterrés dans le sol^ surtout sur les pentes des coteaux. Ailleurs ils étaient recouverts de tumulus. Si nous voyons maintenant des dolmens découverts, c'est qu'ils sont plus ou moins en. ruine. Habituellement, avec un peu d'attention, on reconnaît des débris et des vestiges de l'ancien tumulus.
§ 9. Destination des dolmens. — Tous les dolmens intacts, qui ont été rencontrés dans le sein de la terre ou sous des tumulus, contenaient des sépultures. Les dolmens
sont donc des tombeaux et généralement des tombeaux communs, dans lesquels on ensevelissait un grand nombre de personnes. Il y a parfois une telle accumulation d'ossements que tous les corps réunis devaient présenter un volume beaucoup plus considérable que le vide dans lequel les 03 sont accumulés. Cela prouve que les ensevelissements étaient successifs. Les derniers venus ont été introduits dans le dolm.en, quand les chairs de leurs prédécesseurs étaient déjà décomposées et détruites. Les dolmens sont donc des chambres funéraires, des caveaux mortuaires servant à des familles ou à des tribus.
Toutes les fois qu'on ouvre un dolmen intact, on voit que les interstices, existant soit entre les piliers, soit au-dessous de la table, sont soigneusement bouchés par un blocage ou muraillement en pierres sèches. Parfois môme les piliers, destinés à soutenir la ou les tables^ sont remplacés par des murs à sec.
L'entrée ou porte de ces dolmens intacts est fermée avec soin. Les plus grandes précautions ont été prises pour que ces sépultures ne puissent être violées soit par les hommes, soit par les animaux.
Toutes les sépultures de l'époque robenhausienne n'ont pourtant pas eu lieu dans des dolmens. On enterrait aussi dans ce qu'on appelle des cistes de pierre. Ce sont des espèces de caisses en dalles, vrais dolmens en diminutif, formées généralement de quatre dalles sur champ, supportant une dalle de recouvrement. Ces cistes ou caisses étaient trop restreints pour qu'on pût y coucher un mort. Le corps y était déposé accroupi, la tète inclinée sur les genoux repliés. J'ai vu de ces cistes au miheu de la région des grands dolmens de Plouarzel (Morbihan). M. Prunières a décrit un cimetière de ce genre dans la Lozère, et M. Morel-Fatio en a fouillé un dans le canton de Yaud [Suisse).
b98 ARCHÉOLOGIE PRÉHISTORIQUE.
§ 10. Grottes sépulcrales naturelles. — Les sépultures, à l'époque robenhausienne, se faisaient, non-seulement dans les dolmens, mais encore dans les grottes naturelles. La France nous a fourni de nombreux exemples de ces sépultures. J'ai pu, jusqu'à ce jour, relever 117 de ces grottes naturelles ajant servi de sépultures disséminées dans 36 départements.
Ces sépultures ont des mobiliers funéraires identiques à ceux des dolmens. Ce sont les mêmes haches polies, les mêmes grains de colliers, les mêmes poteries, les mêmes pointes de lance et de flèche en silex. Les 36 départements qui ont présenté des grottes naturelles sépulcrales, possèdent aussi, sauf trois ou quatre, des dolmens. Ainsi l'Ardèche, qui a fourni 241 dolmens, compte o grottes sépulcrales ; la Lozère, 164 dolmens, 3 grottes ; l'Aveyron, 425 dolmens, 8 grottes ; l'Hérault, Mo dolmens, 9 grottes ; le Gard, 159 dolmens, 19 grottes naturelles sépulcrales. Dans chaque région, le mobilier des grottes est exactement le même que celui des dolmens voisins. Il y a donc similitude et contemporanéité complète entre les sépultures des dolmens et celles des grottes naturelles.
A l'étranger, j'ai pu constater que les sépultures dans les grottes naturelles, sont encore plus étendues comme distribution que les dolmens. Ainsi j'ai relevé en :
Angleterre -2 grottes. Dolmens.
Belgique 14 — Dolmens.
Suisse 2 — Dolmens.
Allemagne 6 — Dolmens.
Pologne 3 — Pas de dolmens.
Autriche 1 — Pas de dolmens.
Grèce l — Pas de dolmens.
Italie 8 — Pas de dolmens.
Sardaigne 2 — Pas de dolmens.
Espagne ,. 2 — Dolmens.
Algérie 1 — Dolmens.
§11. Grottes sépulcrales artificielles. — Mais entre les dolmens et les grottes sépulcrales naturelles, il y a une série de sépultures qui relient intimement les grottes naturelles et les dolmens, ce sont les grottes sépulcrales artificielles, grottes creusées par l'homme dans le but spécial d'enterrer ses morts. Je ne puis que répéter, à propos de ces grottes artificielles, ce que j'ai dit concernant les deux autres séries. Le mobilier funéraire des grottes artificielles est identique avec celui des grottes naturelles et des dolmens. Ces trois modes de sépulture sont incontestablement de la même époque et appartiennent à la même civilisation.
Les grottes sépulcrales artificielles ont été signalées, dans 10 départements, au nombre de 166. Elles sont surtout abondantes dans le département de la Marne. En général, elles sont creusées dans des roches tendres, principalement dans la craie. Les grottes artificielles de la Marne affectent dans leur ensemble la forme des dolmens. Elles sont précédées d'un vestibule, et la porte qui met en communication ce vestibule avec la grotte proprement dite ou caveau funéraire, est construite dans les mêmes données que la porte des dolmens. Ainsi dans le bassin de la Seine, les dolmens ont volontiers un trou rond servant de porte, comme on peut le voir au dolmen de Conflans-Sainte-Honorine qui a été transporté dans les fossés du musée de Saint-Germain {Musée préhistorique^ n° 534). Eh bien, les portes mettant en communication le vestibule et la chambre mortuaire des grottes artificielles delà Marne sont souvent de cette forme toute particulière. Cela suffit bien pour démontrer que grottes sépulcrales et dolmens se lient intimement entre eux.
Mais il y a mieux encore. Il existe des monuments mixtes qui sont moitié dolmens et moitié grottes. Dans le Gard, M Aurès a signalé, à Aubussargues , une grotte sépulcrale naturelle, appropriée et fermée avec de
grandes dallesàla manière des dolmens du pays. M. Lièvre, à Magnac-sur-Trouvre (Charente), a indiqué des sépultures robenhausiennes, sous des rebords de rochers, protégées sur le devant par une rangée de pierres debout. Voilà pour le passage du dolmen à la grotte naturelle.
M. Verneau a fouillé, à Brezé (Maine-et-Loire), une sépulture creusée dans la marne argileuse et la craie. Ce caveau, de 4 mètres de longueur sur l^'jiO de largeur, était recouvert de larges dalles en pierre analogues aux tables des dolmens. M. CazalisdeFondouce nous a fait connaître des sépultures mixtes encore bien plus démonstratives ; cesont celles de Fontvieille(Bouches-du-Rhône).De grands caveaux sont creusés à ciel ouvert dans des grès tendres, tertiaires. Comme les dolmens, ils sont recouverts de grandes tables de pierre formant toit. Bien plus, comme les dolmens, ils sont précédés d'un vestibule, et le vestibule est mis en communication avec le caveau mortuaire par une porte surbaissée en bouche de four, tout à fait semblable à celle de certains dolmens du midi de la France (Musée préhistoinque^ n° 351). Il est impossible d'avoir un intermédiaire plus complet entre la grotte artificielle et le dolmen.
Le dolmen n'est donc qu'une des formes du caveau sépulcral. Il se mêle intimement et il s'enchevêtre avec les autres formes ; nouvelle preuve tout à fait démonstrative, qu'il ne saurait caractériser un peuple spécial.
Le caveau funéraire — grotte naturelle, grotte artificielle et dolmen — est donc le produit d'une idée religieuse poussant à honorer les morts. Cette idée, comme toutes les autres, s'est répandue de proche en proche par la prédication et la propagande. Qui oserait dire que les bouddhistes ou bien les chrétiens, ou bien encore les mahométans, ne forment chacun qu'un seul et même peuple.
parce qu'ils ont les mêmes croyances et les mômes pratiques ?