III. — Historique des Mines du Sinaï
Par G. Jéquier, membre correspondant de l’Institut, professeur à 1 Université de Neuchâtel (Suisse).
Grâce aux copies et aux estampages recueillis par d’anciens voyageurs, nous possédons encore, malgré la disparition des stèles de Wadi-Maghara,
la presque totalité des inscriptions sinaïtiques égyptiennes, que deux
; La publications récentes ont rendues accessibles au monde savant : c’est. d’abord celle de M. R. Weill, étude très poussée avec traduction et com-
mentaire (1), puis celle, plus complète encore, qui est le résultat des travaux entrepris sur place par l’'Egypt Exploration Fund (2). Nous pouvons ainsi reconstituer, au moins dans ses grandes lignes, l’histoire des expéditions envoyées par les pharaons, de leurs travaux miniers et de leurs établissements.
Les plus anciens monuments sont groupés sur les rochers de Wadi- Maghara ; le premier en date, placé plus haut que tous les autres, appartient à un de ces rois de la I"° dynastie dont les tombeaux ont été retrouvés à Abydos, celui dont le nom se lit d'habitude Semerkha ou Mersekha et qui correspond au Semempsès de Manéthon. Le pharaon, armé en guerre, est représenté par trois figures, d’abord avec la couronne de la Haute-Égypte, puis avec celle du Delta, et enfin en train d’assommer avec sa massue un bédouin qu’il tient agenouillé devant lui ; ce geste rituel
si expressif, qui est répété bien souvent sur les murs des temples égyp-
tiens, indique suffisamment que le but de cette triple figuration royale est d’inspirer aux indigènes le respect et la crainte de la puissance égyptienne. Le caractère tout militaire de ce bas-relief, la plus ancienne sculpture rupestre connue, est encore souligné par le fait qu’un peu en avant du groupe se dresse l’image du chef de l'expédition également armé de toutes pièces, qui porte le titre de mermeshaou, « général ».
Les autres rois thinites n’ont pas laissé de traces de leur passage au Sinaï (3). Par contre, dès le début de la période memphite, on voit reparaître à Wadi-Magharah des monuments du même type. C’est d’abord Djeser, le fondateur de la 11I° dynastie, le constructeur de la pyramide à degrés de Sakkarah, le premier grand monument en pierre de l'Égypte ancienne : le roi qui, comme le précédent, n’est désigné que par son nom d'Horus, Veter Kha est aussi représenté massacrant un indigène, sous l’œil bienveillant d’'Hathor, la déesse de la région ; un peu plus loin, V« envoyé royal », sans doute le chef de l'expédition, est également qualifié de général (4).
Un des successeurs de Djeser, celui qui porte le nom d’'Horus Sa-Nekht, dont la place chronologique n’est pas exactement déterminée, mais que
(1) R. WEïLz, Recueil des Inscriptions égypliennes du Sinaï. Paris, 1904.
(2) À. H. Garpiner and T.E. P£er, The Inscriptions of Sinar, I, Londres 1917 (Egypt. Expl. Fund, vol. XXXVI). Ce premier volume, seul
paru, contient la reproduction en fac-similé, de toutes les inscriptions,
(3) Une plaquette gravée au nom de l'Horus
Den (le roi Ousaphaïs, prédécesseur de Semempsis), représentant le roi massacrant un Schrih, offre une telle ressemblance avec le basrelief qui vient d'être décrit, qu'on est tenté d'y voir une scène relative à une expédilion dans la même région (SPIEGELBERG, Zeitsch. f. aeg.
Sprache, XXXV, p. 8).
4) GaRDINER-PEET, Znscer. of, Sinaï, pl I.
Cu LES MÉTAUX EN ÉGYPTE 244
nous connaissons comme le constructeur de la pyramide inachevée de Zaouiet el Arian, paraît deux fois à Wadi Maghara, d’abord faisant le geste tra. ditionnel de terrasser un ennemi, puis plus loin, debout et armé (1). Ces reliefs se trouvaient placés à proximité immédiate d’excavations minières, qui doivent sans doute être considérées comme contemporaines.
Snefrou, le premier roi de la IVe dynastie, représente pour nous le point de départ d’une ère de prospérité pour l'Égypte, et de développement
Frc. 282. — Stèle triomphale du roi Snefrou (III: dynastie), gravée sur les rochers de Wadi-Maghara (Sinaï). D’après un dessin de G. Jéquier.
intense dans tous les domaines de la civilisation. Nous connaissons de lui au Sinaï deux bas-reliefs, l’un qui est un tableau bien composé et soigneusement sculpté, figurant la scène de l’écrasement d’un bédouin aux traits sémitiques bien caractérisés, avec la légende un peu vague : « terrasser “les pays étrangers » ; le second est plus fruste, disposé à la manière ancienne avec deux figures du roi debout à côté de celle qui frappe l'ennemi vaincu (2). | Snefrou avait laissé dans la région, non seulement des stèles, mais un souvenir très vivant : jusqu’à la XII: dynastie, et sans doute plus tard encore, on donnait aux sites miniers, tant à Wadi-Maghara qu’à Sérabit-el-
(1) GarDiINER-PEET, Inser. of Sinaï, pl. I et IV. (2) Zbid., pl. LI et IV.
Khâdim, le nom de Bebaït Snefrou « mines Le Snefrou »:; LES Empire, il recevait un culte dans le temple ns au sonutet e se it= el-Khâdim. Il y a donc tout lieu de noue que C ou me qu1 institua d’une façon permanente l'exploitation du minerai, en qu supAparan on se contentait d’expéditions irrégulières, au fur et à theaure des ge. Parmi les successeurs directs de Snefrou, le premier seul, Khoitfou (Khéops), le constructeur de la grande pyramide de Giseh avait fait scuplter un relief à son nom (1); c'était toujours le même sujet de tableau, mais cette fois avee la suscription : « frapper les Anou », cette dénomination d’Anou étant celle qui s’appliquait, dès les origines, aux premiers habi-
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Fig. 283, — Stèle triomphale du roi Sahou-Ra (V* dynastie), gravée sur les rochers de Wadi-Maghara (Sinaï). Dessin d’après nature de G. Jéqurer.
tants de l'Égypte, les Chamites africains (2). Nous aurions ici une première indication précise sur la race à laquelle appartenaient les nomades du Sinaï, qui ne serait autre qu’un rameau d’origine libyenne, très fortement mélangé du reste d'éléments sémitiques, à en juger par le type bien caractérisé de toutes les figures de ces personnages représentés dans les monuments sinaïtiques (3).
Avec la V® dynastie, l'exploitation du Mafek dut être menée intensivement, Car nous avons à Wadi-Maghara des inscriptions de quatre rois, Sahoura, Neouserra, Menkaouhor et Dadkara, et même plusieurs stèles pour chacun de ces souverains (4); les unes sont du type ancien, avec le
(1) GaRDINER-PRET, op. cit, pl. III. - probable, puisque nous retrouvons plus tard ce (2) NAVILLE, Recueil de Travaux, XXXII, p. 52. nom d'Anou dans la même localité, uni à celui, (3) Ce-terme « frapper les Anous » est si fréquent plus spécial, de Mentou.
dans les monuments égyptiens de l'époque, qu'on (4) GarpiNer-Peer, Inscriptions of Sinaï, pl. IV
pourrait émellre l'hypothèse d'une confusion VIII
faite ici par le sculpteur, hypothèse du reste peu
roi représenté par deux ou trois figures, marchant et assommant l’indigène, tandis que les autres sont d’un caractère tout différent, se rapportent à l’expédition minière proprement dite et donnent les noms de tout l’étatmajor qui se compose d'employés de l'administration, de capitaines de bateaux, sans doute aussi de techniciens : l'élément militaire semble faire complètement défaut.
Dans ces textes, l'habitant du pays massacré par le roi, à part une stèle
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Fic. 284. — Stèle‘du roi Pepi II (VI* dynastie), gravée sur les rochers de Wadi-Maghara (Sinaï). Dessin d'après nature de G. JÉQuUIER.
où il porte le nom général d’Amou « Sémite » ou « Asiatique », est toujours qualifié de Hentou ; nous savons par d’autres inscriptions que ce nom était bien celui des tribus nomades cantonnées aux confins de l'Égypte (1). A partir de cette époque, ce nom devient courant dans les inscriptions sinaïtiques pour désigner les indigènes.
Les stèles des deux principaux rois de la VIe dynastie, Pepi le et Pepi ll nous montrent qu’à cette époque, l'exploitation continuait, comme précé-
(4) W. M. Müzer, Asien und Europa, p. 17-18
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demment, entre les mains de fonctionnaires civils; cependant les expéditions étaient mises sous le commandement d’un officier supérieur, ce qui. dénote peut-étre une modification dans les rapports entre Egyptiens et indigènes. |
Pour la période de troubles intérieurs qui suivit PAncien Empire, nous avons fort peu de documents précis, en Égypte même, aussi n’y a-t-il pas lieu de s'étonner queles monuments du Sinaï n’en fassent même pas mention. Il est fort possible que l’exploitation des turquoises ait été interrompue et les expéditions régulières suspendues pendant quelques siècles.
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Fig. 285. — Stèle triomphale du roi Pepi I‘ (VI: dynastie), gravée sur les rochers de Wadi-Maghara (Sinaï). Dessin d’après nature de G. Jéquier.
Cet abandon de la marche sinaïtique, si tant est qu'il ait réellement eu lieu, ne fut pas définitif. Le travail reprend avec ardeur sous les grands rois thébains de la XI: dynastie et peut-être même déjà sous leurs prédécesseurs (!).
Dès ce moment, le Wadi-Maghara parait être à peu près délaissé par les Égyptiens ; le seul roi de cette dynastie qui y ait laissé des monuments est l’un des derniers, Amenemhat 111, dont nous possédons plusieurs ins-
(1) Un pelit monument trouvé à Sérabit el-Khâ- seagrchesin Sinaï, fig. 128 ; GARDINER-PEETr, Znscr. dim représente qualre rois, parmi lesquels un of Sinaï, pl. XXII). des Mentouhotep de la XI° dynastie (PETRIE Re-
criptions relatant des travaux miniers, accompagnés de troupes armées, qui une fois se montent à l'effectif important de 735 soldats. Puis, plus rien dans cette localité, saul une stèle de XVIIIe dynastie, datée du règne de Hatshepsou (1).
La raison de cet abandon de l’ancienne localité minière est sans doute que le gisement était considéré comme à peu près épuisé et non pas qu’on avait renoncé à l'exploitation du Mafek, car c’est Justement à cette époque que les travaux commencent et sont poussés avec une grande activité dans un site nouveau, plus éloigné de la côte et partant plus difficile d’accès, mais probablement encore vierge, le Sérabit-el-Khâdim. Ce nouvel effort est dù aux souverains de la XII: dynastie, dont tous les noms apparaissent successivement dans les nombreuses inscriptions laissées par les Égyptiens, tant sur les rochers aux abords des mines, que sur les stèles qui se dressent encore dans le temple et aux alentours.
Sérabit-el-Khâdim possède, en effet, un vrai temple, qui fut d’abord une simple chapelle souterraine et s’agrandit un peu au hasard au fur et à mesure des expéditions minières. Ce monument est d’un type très différent de celui des temples égyptiens de la vallée du Nil : une longue enfilade de petites chambres et de courettes aboutit à une cour sur laquelle s’ouvrent les deux sanctuaires d’Hathor, dame du Mafek, la déesse du Sinaï, et de son parèdre Sopd, dieu de l’Orient ; partout, à l’intérieur et à l’extérieur, se dressent des stèles étroites et hautes, couvertes d’hiéroglyphes (2).
Divers indices nous permettent de constater que le culte et les rites célébrés dans ce temple sont très différents de ceux qui étaient en usage en Égypte même:ce sont ceux des Sémites, auxquels se sont adaptées deux divinités égyptiennes ou égyptianisées. En réalité, ce sanctuaire n’est pas autre chose qu’un haut-lieu, un bethel, avec ses pierres levées, ses cendres d’holocauste, ses chambres de dormition, le tout habillé à l’égyptienne, pour satisfaire à la fois les besoins religieux des indigènes et ceux des expéditionnaires (3). La localité, un vaste plateau dominant toute la contrée environnante et isolé par des ravins profonds, se prête mieux qu'aucune autre à un béthel sémite, et on peut même supposer qu'il fut utilisé de cette façon par les Bédouins bien avant l’établissement des Égyptiens.
Le travail de mines s’accomplit de façon très régulière à Sérabit-el-Khàdim sous tous les rois de la XII: dynastie, mais un de ces souverains mérite une mention particulière, pour l’activité intense avec laquelle fut poussée l’exploitation durant son long règne : Amenemhat III, dont les monuments sont en nombre considérable dans la région. Pas plus dans ces
(4) GARDINER-PEET, 0p. cit pl. X-XIV. dans PETRIE, Researches in Sinaï, p. 72-95. (2) Voir la description détaillée du temple (3) Zbid., p. 96-108 ; 186-193.
\ 216 PRÉHISTOIRE ORIENTALE textes que dans les inscriptions des prédécesseurs et du successeur d’Amenemhat, vaux miniers, du roi massacrant un indigène ne se présente plus Jamais pour rappeler aux gens du pays le respect dù à un souverain étranger dont la domination est à ce moment, sans doute, acceptée et reconnue de tous. La paeification est complète, et le Sinaï peut ètre considéré comme faisant maintenant partie intégrante du domaine de la couronne et non plus comme une marche à la population plus ou moins hostile.
L'activité d'Amenemhat II lui valut plus tard d’être considéré comme un-des saints patrons de l'établissement minier, au même titre que Snefrou qui, à tort ou à raison, passait pour le premier instigateur de Si en ee du Sinaï et de ses richesses souterraines.
Avec la décadence du Moyen Empire, c'est de nouveau le silence complet dans la région sinaïtique où très probablement les travaux furent entièrement suspendus ; ils reprirent de plus belle après l'expulsion des Hyksos. Presque tous les souverains de la XVIH° dynastie ont laissé des inscriptions à Sérabit-el-Khädim, mais surtout Hatshepsou, Thoutmès 11 et Amenophis III, sous le règne desquels on fit dans le temple des agrandissements sérieux. Tous les Pharaons de la dynastie suivante figurent encore dans ces monuments, et même quelques-uns des derniers Ramessides. Après cette époque, o1 ne trouve plus un seul monument égyptien au delà de l’isthme de Suez : le domaine des Pharaons est désormais défimitivement réduit aux limites naturelles de l'Égypte, la vallée du Nil inférieur.
L'examen rapide que nous venons de faire de ces monuments nous permet d'établir les lignes générales de l’histoire du Sinaï et des établissements miniers jusque vers l'an 1000 avant notre ère.
La région était habitée par une population nomade, d’origine sémitique, les Mentou ; à côté de ces tribus se trouvait encore un rameau de race libyenne, des Anou apparentés à la population primitive de l'Égypte ou refoulés hors de la vallée du Nil lors de la conquête.
Ces deux groupes finirent par se fondre pour constituer les Anou- Mentou du Nouvel Empire, peuple dans lequel les caractères sémitiques paraissent toujours prédominants.
Par sa situation géographique, le Sinaï est une défense naturelle du
A gr 217 » . ; S "ne côté de l'Est, une marche désertique dont les Pharaons surent apprécier:
l’importance puisque, dès que le double royaume fut institué, nous les voyons affirmer leur autorité et leur puissance dans la région en y faisant tailler des bas-reliefs destinés à impressionner les indigènes et à leur enlever toute velléité de favoriser des incursions ou des invasions venant
de l'Orient.
il n’est question d’expéditions militaires, mais uniquement de trad'ouverture de nouvelles excavations. Le tableau symbolique
Les sentiments de ces tribus nomades devaient être hostiles aux Égyptiens, ou tout au moins leur amitié peu sûre, et cela, jusqu’à la fin de l’Ancien Empire, puisque pendant toute cette période, ée sont les tableaux de répression totale qui forment d’abord le seul, puis le plus fréquent sujet de bas-reliefs.
Le lieu choisi pour l’érection de ces monuments est en dehors de la voie de communication directe et normale entre l'Égypte et la Palestine, en un point écarté qui n’a pas de valeur stratégique spéciale. Il est donc évident que le but des expéditions qui gravèrent les premières stèles n’était pas exclusivement militaire, mais qu'il s'agissait aussi'et surtout d'exploiter le précieux minerai, le r#afek, et cela bien que les inscriptions n’en disent mot.
Les travaux de mines ne furent organisés de façon sérieuse que par Snefrou, et encore ne s’agit-il pas là d'exploitation permanente, mais d’expéditions plus ou moins nombreuses, profitant de la bonne saison pour travailler pendant quelques mois et se répétant, soit régulièrement toutes les années sous certains règnes, soit plus rarement, au fur et à mesure des besoins.
Dès le commencement de la XIL° dynastie, les rapports entre Égyptiens et indigènes paraissent complètement modifiés, puisque les expéditions n’ont plus aucun caractère militaire. Le site minier est reporté plus à l’intérieur du pays et l'exploitation devient plus intense et plus régulière ; elle se pratique toujours par expéditions successives, mais la créa tion d’un temple parait indiquer l’existence au moins d’un petit établissement permanent.
L’invasion sémitique dite des Hyksos ne laisse aucune trace au Sinai ; après cette crise, les travaux reprennent comme aux temps du Moyen Empire et dans les mêmes conditions, jusqu’au moment où, en suite des grands mouvements des peuples orientaux et septentrionaux, l'Égypte se voit privée de toute action et de tout moyen d'expansion au delà de Ia vallée du Nil.