CHAPITRE VI
L'origine chaldéenne de la culture pharaonique en Égypte.
Quand on étudie l'Égypte au point de vue de ses origines historiques et qu'on pénètre dans sa préhistoire, on est frappé de n’y pas rencontrer la liaison entre les industries de la pierre et celle du métal, ou tout au moins de n’y pas trouver ces transitions qu'impose le progrès se produisant d’une manière graduelle. On y voit tout à coup paraitre une civilisation encore fort primitive, mais déjà en possession de presque tous les éléments de culture qui, généralement, dans les autres pays, ne se montrent que successivement. Et l’on demeure bientôt convaincu que l'Égypte a reçu du dehors, en une période de temps relativement fort courte, toutes les connaissances nécessaires à son développement. D'ailleurs la tradition indigène a porté le même jugement sur les premières pages des annales nationales en attribuant à des étrangers, les Chemsou-Hor, ou « serviteurs d’'Horus », l’introduction de tous ces biens dans la vallée.
C’est donc ailleurs qu’en Égypte que s’est produite l’incubation de la culture prépharaonique; ce n’est pas dans la vallée du Bahr-Béla-MA, nous l’avons vu, ce ne peut être ni en Libye (Afrique septentrionale) ni en Abyssinie, ni sur le Haut-Nil et au pays des lacs, ni au Somal, ni en Arabie que les premiers progrès ont pu s’accomplir ; ce qui a été dit plus haut sur ces pays suffit pour le montrer. C’est donc vers l’Asie qu'il faut tourner ses regards. On est alors surpris de constater qu’il existe entre la culture de la basse Chaldée et de l’Élam, et celle de la vallée du Nil aux temps archaïques, des similitudes telles qu’il devient impossible de croire au développement indépendant des populations habitant ces deux régions :
« En examinant les monuments égyptiens de l’âge préhistorique et des premières dynasties, dit M. En. Porrier (1), tout le monde sera frappé des
(1) Ep. PortiER, Mém. Délég. sc. en Perse, 1912, t. XIIL, p. 82.
traits .de ressemblance nombreux qu'ils présentent avec les trouvailles élamites des couches les plus anciennes. Si l'on parcourt l’ouvrage de M. ne MorGan sur les Origines de l'Égypte ou celui de M. Caparr sur les Débuts de l'art en Égypte, on retrouve, presque à chaque page, des formes, des sujets, des détails de technique qui évoquent aussitôt le souvenir des antiquités de Suse : vases de pierre dure et d’albâtre remarquablement travaillés, têtes de masses d’armes, fétiches en forme d'oiseaux, de bouquetins, de taureaux, de poissons ou d'animaux plus petits, comme la tortue, la grenouille, le scorpion, figurines de singes ; usage des cylindres à zones d'animaux ; importance de la figure symbolique du lion, représentation très ancienne de la femme nue, les mains croisées sur le ventre ; caducée primitif à serpents entrelacés, etc. »
Cette remarque, je l'avais faite depuis bien des années, et pendant quelque temps je me suis demandé si le courant civilisateur était parti de l'Égypte pour venir en Chaldée, ou si l'inverse avait eu lieu. Mais l'étude des deux pays, bien vite, ne m'a laissé aucun doute à cet égard. J’ai donné mon avis à ce sujet en 1909 dans mes Premières civilisations, j'ai repris la question en 1921-22 dans l’Anthropologie, puis, devant les objections de quelques égyptologues, j'ai publié en 1923 une nouvelle étude sur ce sujet dans le Journal usiatique. Enfin je donne ici l'exposé complet de la question, bien qu'aujourd'hui l’opposition soit presque complètement tombée. Si j'ai consacré tant de temps et de soins à cette recherche, c’est que je la considère comme étant de la plus haute importance au point de vue historique. Loin de mon esprit la pensée de chercher à démèêler les origines des divers éléments ethniques qui se trouvaient en présence, tant en Égypte que dans l’Asie antérieure, aux temps qui ont précédé l’histoire. Au moment même de la colonisation de ces pays, après cette longue période sans habitants qui à suivi les cataclysmes quaternaires, les nouveaux venus étaient certainement déjà extrêmement mélangés. Ce n’est donc pas d’ethnographie que j’entretiendrai le lecteur dans ce chapitre, je ne parlerai que des arts, des industries, des connaissances diverses, des langues, afin de montrer qu'il existe une parenté intime entre les deux civilisations et de chercher quelles sont les causes de ces affinités. Les données sur lesquelles je m'appuierai sont extrêmement nombreuses et variées, mais parfois d’une interprétation difficile.
Il y a lieu d'examiner tout d’abord si les conditions géographiques se prétent aux rapports des peuples entre eux, et par quelle voie des relations ont pu s'établir; puis, d'étudier les arts, les mesures, les sceaux, les industries, les conceptions religieuses, les mœurs et usages, de tenir compte de l’origine des animaux domestiqués, des procédés de culture, enfin la nature des langues, leurs analogies s’il en existe, les contamina-