II. — LE FER (1), LES-HALLSTATTIENS
Je traiterai de l’industrie du fer d’après la même méthode adoptée pour la première partie de cette étude sur les métaux, et je prendrai pour base les données les plus orientales qu’à ce jour nous possédons sur la question. Je décrirai donc les diverses cultures du fer dans le nord de la Perse et les pays caucasiens, civilisations encore peu familières au monde savant et, à la suite de cet exposé, j’entrerai dans les comparaisons entre ces industries orientales et cellés, plus connues, de l’Europe et du monde mé- : diterranéen.
« Les peuples de l’âge du bronze vivaient retirés dans leurs retraites escarpées des montagnes du Tälyche, lorsqu'une invasion terrible vint fondre sur eux. Un autre peuple arriva, portant le fer dans leur pays, et avec lui la destruction. Les traces de cette brutale agression sont partout visibles. Les sépultures furent pillées, envahies, pour faire place aux nouveaux venus. À Nâmin, où les dolmens en pierre calcaire avaient les proportions de véritables édifices, tout est dévasté: mais les conquérants, victimes à leur tour de procédés semblables, n’ont laissé dans les sépultures, pillées pour la seconde fois, d’autres traces de leur passage que des débris de leurs armes de fer. À Tchila-Khané et à Lor-Daghi, quelques dolmens du bronze, vu leur éloignement et leur altitude de plus de 2.000 mètres, où les neiges séjournent pendant de longs mois, échappèrent à la dévastation, et nous donnent de précieux renseignements. À Chagouladèrrè, des sépultures du bronze il ne reste pour ainsi dire rien, mais les tombes de l’âge du fer s’y retrouvent partout dispersées, ou forment des
(4) Cf. J. DE MorGan, Mission scientifique en légation en Perse, t. VIII, 1905. Recherches au
Perse,.t. IV, Recherches archéologiques, 5° partie, Tâlyche persan (1901), p. 250 à 342. 1896, p. 13 à 125, II. Dé MorGan, Mém, de la Dé-
amas de squelettes, d'armes, d'objets votifs entassés pêle-mêle. On se croirait au milieu des vestiges d’un champ de carnage. À Chirchir, toujours mêmes traces de conquête. Agha-Evlar était un centre plus important à l'époque du bronze, avec les monuments les plus vastes que nous ayons observés, aussi l’homme du fer y a-t-1l mis le sceau du vainqueur. Les dolmens y sont non seulement pillés, mais réoccupés et, ce qui nous donne bien la date de la dévastation, c’est que, très souvent, les sépultures du fer installées dans les anciens dolmens du bronze sont intactes, tout comme elles le sont généralement au Petit-Caucase, à Allah-Verdi, à Akhthala, etc.
« À Agha-Evlar, un dolmen m’a tout spécialement intéressé. Toute une partie était vierge et renfermait plusieurs corps avec des armes de bronze, alors que, dans l’autre extrémité, avaient été entassés sans ordre une masse de cadavres avec des armes de fer (1). » |
Tout d’abord, je ferai observer que dès que paraît l’industrie du fer dans le nord de l’Asie antérieure, nous nous trouvons en présence de plusieurs civilisations fort différentes les unes des autres et que, vraisemblablement, ces dissemblances sont dues à des différences ethniques lorsque ces cultures sont contemporaines, à l'évolution quand elles sont successives : car il ne faut pas oublier que si l’industrie du bronze a été de durée relativement courte, il n’en est pas de même pour la culture du fer qui se continue encore de nos jours. Nous aurons donc, dans le Tâlyche et la Transcaucasie, à relever les documents dans des nécropoles d’âges très divers; mais dans bien des cas nous constaterons que les transformations, dues aux siècles écoulés, n’ont pas effacé les caractères primordiaux des civilisations.
. Les recherches, jusqu’à ce jour, n’ont porté que sur un petit nombre de districts, par suite, je lai déjà dit, des difficultés que soulevait l’administration impériale russe et de l’interdiction de fouiller en territoire ottoman. Cependant, nous pouvons déjà nous rendre compte de la diversité des éléments ethniques qui peuplaient alors ces pays, et l’histoire, telle qu’elle nous est fournie parles textes lapidaires assyriens etvanniques, montre un grand mélange dans les peuples de l’Asie antérieure. Elle confirme en cela les données de l’archéologie, mais, malheureusement, sans apporter de précisions qui nous puissent guider dans nos recherches.
Probablement existait-il dans le nord-est de l’Asie antérieure un fond de vieilles populations, peut-être elles-mêmes déjà très mélangées, non sémites el non aryennes, qu'on désigne maintenant sous le nom d’Asianiques et, à ces tribus, au cours des âges, par vagues irrégulières, sont venus se
(1) HENRI DE MORGAN, Mém. D. S. P., tt. VIII, 1995 p"327.
joindre des peuples nouveaux, apportant avec eux leurs coutumes, leurs arts, leurs industries, leurs croyances religieuses. Ces nouveaux venus ont répandu leurs connaissances, adopté eux-mêmes des idées locales, et c’est de ce mélange que, peu à peu, se sont formées les cultures caucasienne, médique, perse, hittite, ete. Mais les éléments constitutifs de ces cultures diverses sont si nombreux, si variés, qu'il est bien difficile de pénétrer dans ce chaos de populations; et ce que nous savons est encore si incomplet que nous ne pouvons que pressentir l’enchevêtrement de cette multitude de groupes humains.
L’aurore de l’industrie du fer remonte, assurément, à quelques milliers d'années avant nous; elle s’est produite en des temps où, dans le sud de l'Asie antérieure, en Égypte, en Syrie, dans le monde égéen, de grandes civilisations s’épanouissaient déjà, certainement à une époque à laquelle on savait écrire : nous pouvons donc espérer que, malgré l’extrême complexité des mouvements ethniques, en dépit des obscurités auxquelles nous nous heurtons encore à chaque pas, le jour n’est pas éloigné où l’on sera documonté de telle sorte qu’on puisse, tout au moins d’une manière générale, classer les peuples asianiques, les séparer des nouveaux venus, accorder à chacun des groupes des caractères propres et juger du rôle que les uns et les autres ont joué dans l’Histoire. Pour l'instant, nous. en serions presque réduits encore aux nomenclatures arides des conquérants assyriens et à la multiplicité des langues que parlent les tribus caucasiennes, si nos fouilles dans l’Arménie russe et le nord-ouest de la Perse, venant se joindre aux études sur l’Osséthie, suivies de quelques recherches dans le Petit Caucase, ne permettaient, aujourd’hui, de dégager quelques faits d'importance, en ce qui concerne la diffusion de l'emploi du fer.