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CHAPITRE XII

Chronologie.

S'il est un ordre d'idées dans lequel la plüs grande prudence est de rigueur, c’est bien celui dans lequel entre en ligne l'application des données fournies par les mathématiques, à la solution de problèmes appartenant à d’autres branches de la science que le calcul. Comme tous les spécialistes, les mathématiciens restent cantonnés, dans leur domaine, dont la discipline de leur esprit leur défend de sortir. Ils donnent les résultats de leurs travaux, pour ces résultats eux-mêmes, sans en chercher l’application en dehors du cercle de leur spécialité, et en cela ils agissent dans la plus stricte observance des lois de la science.

Dès lors, dans l’application, qui généralement est tentée par des gens peu capables, ou même incapables, de suivre les calculs mathématiques, on se trouve en face de nombreuses causes d'erreur : parfois la question a été soit mal, soit incomplètement posée aux mathématiciens et, de ce fait, les résultats de leurs calculs sont faussés; parfois, et c’est le cas le plus fréquent, cette application n’est pas judicieusement faite, souvent aussi, de vagues notions mathématiques, chez la personne qui cherche à mettre en pratique les formules, la font sortir du droit chemin et s’écarter des lois du bon sens.

Tout le monde connaït les difficultés qu’on éprouve, en hydraulique, en résistance des matériaux, en balistique, ete., quand on passe de la théorie à la pratique, et combien les tables de corrections prennent de l'importance; mais ce ne sont là que des causes secondaires d’erreurs, parce qu’elles peuvent être prévues et, somme toute, ne reposent que sur l'insuffisance des observations qui ont servi de base aux calculs.

L'application à faux des notions mathématiques exactes est, de beaucoup,la plus grave des causes d’erreur ; elle a pour origine soit des idées théoriques mal dirigées, soit l’inobservance des questions annexes aux problèmes, des conditions qui permettent d'accepter ou obligent à rejeter telle ou telle solution.

C’est assurément par manque de réflexion que Marcel Dieulafoy, dans son Acropole de Suse, a commis de si grossières erreurs dans ses reconstitutions de l’architecture militaire sous les rois achéménides de Perse. Il y a négligé la nature des matériaux alors employés, la brique crue, et s’est inspiré des études de Viollet-le-Duc sur la cité de Carcassonne, construetion en pierre, qui permettait les encorbellements, les porte-à-faux, et toutes les combinaisons que la résistance de la brique crue ne tolère pas. Dieulafoy, entrainé par de vieux souvenirs mathématiques, n’a-t-il pas garni la base des tours rondes de l’acropole susien, tours qui n’ont jamais existé d’ailleurs que dans son imagination, d'un système de tores paraboliques, dont la surface offrait aux projectiles lancés des remparts l’angle de rebondissement le plus avantageux; n’a-t-il pas placé, dans sa restauration de l’Apadana, la frise si pesante des archers, au-dessus des colonnes, et reposant sur des charpentes qui n’eussent jamais supporté un pareil effort. Ce sont là des fautes de bon sens, impardonnables de la part d’un ingénieur ; et personne, dans le monde scientifique, n’a fait la moindre des objections quand a paru l’Acropole de Suse.

Si j'ai parlé des fantaisies auxquelles s’est livré M. Dieulafoy, c’est, tout d’abord pour montrer combien il est dangereux de négliger les conditions générales dans lesquelles ont pu se passer les choses, c’est aussi pour souligner jusqu'où peut aller le manque de bon sens, enfin pour montrer avec quelle facilité, dans le monde savant, on accepte, sans broncher, les absurdités les plus notoires, soit par insouciance, soit par timidité, soit par engoüment irréfléchi. Ce n’est pas sans de bonnes raisons, excellentes de son temps, meilleures encore du nôtre, que Rabelais a inventé ses fameux Moutons de Panurge.

C’est dans une erreur analogue qu'est tombé le professeur allemand Edouard Meyer, quand il a lancé cette déplorable proposition de la ckronologie réduite, proposition qui, acceptée d'enthousiasme par un grand nombre d’archéologues, dont quelques-uns de très haute valeur, mais inaptes à juger sainement d’une question mathématique, a jeté le plus fâcheux des troubles dans l’appréciation des dates et des synchronismes, déjà rendue si difficile par la pauvreté des données qui nous ont été léguées par l'antiquité, en ce qui concerne, surtout, les époques les plus anciennes de l’histoire.

E. Meyer d’ailleurs n’a pas été le seul à chercher dans l’astronomie des bases chronologiques, les efforts dans ce sens ont été nombreux, mais jusqu'ici tous ces calculs sont demeurés vains, parce que les données sur lesquelles pourrait reposer la solution du problème ne sont pas certaines elles-mêmes. « Il n’existe pas plus de raisons (1) pour attribuer une valeur

(1) M. PrRouTET, l'Anthropologie, 1917, p. 72

absolue aux calculs basés sur les observations du lever de Sirius rapportés par le papyrus de Kahoun et par le papyrus Ebers, plutôt qu’à ceux basés sur l'observation contemporaine de Ramsès IT.

J. OPpert, assyriologue et mathématicien (1), avait déjà remarqué que l'évaluation du temps, chez les Égyptiens et les Chaldéens, est basée sur le même point de départ; car les deux cycles, sothiaque (égyptien) et lunaire (chaldéen) se rencontrent en l’an 11542 av. J.-C., c’est-à-dire six ou sept mille ans environ avant l’époque à laquelle nous pensons que s’introduisit l'influence asiatique dans la vallée du Nil; ceci d’ailleurs n'implique pas la nécessité de relations chaldéo-égyptiennes au cours du douzième millénaire ; cette coïncidence montre simplement que l’évaluation du temps était, en Égypte et en Chaldée, basée sur le même principe, mais n’oblige pas à choisir le début d’un cycle comme coïncidant avec un événement historique d'importance. Cette coïncidence, d’ailleurs, qui ne peut pas être fortuite, prouve qu’il y a eu des relations entre l’Asie et l'Égypte, mais ne fournit par elle-même aucune indication quant à l’âge de ces relations.

Ni pour l'Égypte, ni pour la Chaldée ou l’'Élam, nous ne possédons de listes chronologiques complètes ; nos connaissances ne reposent que sur des fragments qui, le plus souvent, ne sont pas reliés entre eux. Il ne suffit donc pas de totaliser les années des règnes dont nous avons connaissance, nous devons tenir compte des lacunes de notre documentation, des hiatus qui se sont fatalement produits, soit au cours des dynasties, soit quand le pouvoir est passé d’une famille à une autre, d’une cité à une autre ville, et ces inconnues jouent certainement un rôle très important dans la chronologie d'ensemble.

La base astronomique sur laquelle s’appuie Ed. Meyer (2) pour établir sa chronologie réduite est rigoureusement exacte au point de vue mathématique : toute la question repose donc uniquement sur ce point : L’auteur est-il en droit de tirer de ces calculs des déductions affectant la chronologie des temps antérieurs à l’époque à laquelle des dates précises nous sont fournies par d’indiscutables textes. J'estime que non; et je ne suis pas le seul de mon avis; des égyptologues et des linguistes très distingués tels que G. Maspero, Ed. Naville, G. Jéquier, W. M. Flinders Pétrie, Sir Ernest Wallis Budge, C. Autran, Borchardt, etc., n’ont jamais accepté la thèse d’'Ed. Meyer. Krall (3) a montré que le calendrier sothiaque a été imaginé et adapté à l’histoire de l'Égypte sous les Antonins, et Hall, dans son livre Ancient History of the near East (1919) a consacré tout un chapitre à la réfutation des assertions du professeur allemand, j'y

(1) Congrès de Bruxelles, 1872, p. 162. (3) Studien zur Geschichte des alt. Egyptens, I, (2) Cf. Histoire de l'Antiquité, t. II. Trad. fr., p. 76 sq. 1914, p. 27.

renverrai le lecteur, afin de ne pas être obligé d’entrer dans des détails très nombreux et en dehors de ma compétence.

Dans le $ 159 de son Histoire(1), Ed. Meyer expose sa thèse et énumère une foule d'arguments, d'ordre secondaure d’ailleurs, et sans valeur spéciale. Le seul document offrant quelque précision à cet égard est le papyrus de Kahoun, attribué par Borchardt à l’époque d’Ousertesen III dela XII dynastie, attribution qui, d'ailleurs, n’est pas admise par tous les égyptologues, même des plus compétents ; mais, me fait observer M. G. Jéquier (2) : « Tout le système Meyer repose sur ce seul texte ; aussi peut-on faire jouer l’adage £estis unus, testis nullus : ce texte peut d’ailleurs avoir été mal interprété. Il y a de telles surprises en linguistique, qu’il parait être de la plus élémentaire prudence d’attendre la confirmation des quelques lignes de ce texte; pourquoi, d’ailleurs, les déclarer impeccables, et d'autre part, condamnér fes assertions du Scribe de Nabonide qui, cependant, écrivait par ordre de son prince? On ne peut pas penser qu'Ed. Meyer soit impartial, en face d’un pareil jugement entre deux sources également antiques, et dont l’une, celle que justement il récuse, est officielle.

« Pour les Égyptiens, dit Ed. Meyer, le commencement de la véritable année solaire se distinguait du premier de l'an de l’année civile et coïncidait avec le lever de Soflis (la planète Sirius); celle-ci entre sous le parallèle de Memphis le 19 juillet Julien (qui en l’an 4241 av. J.-C. correspond au 15 juin Grégorien, vers le solstice d'été) au Ve et au VI° millénaire. Ce lever coïncida avec le commencement de la crue du Nil; c’est pourquoi Sothis fut considérée comme annonçant l’inondation. Par suite de son mouvement indépendant, et de la précession des équinoxes, le lever de Sirius, pendant des milliers d'années, à marché d'accord avec l’année Julienne, de sorte que c’est celle-ci, et non la véritable année solaire, qui fut regardée comme l’année normale. »

Puis, après avoir dit que,sous la XXVI° dynastie, par suite de l'erreur qui s’accumulait, on avait été obligé de déplacer la fête de la « naissance du dieu solaire », l’auteur poursuit :

« Au cours d’une période sothiaque, c’est-à-dire au cours de 1461 années civiles (— 1.460 années de Szrius), le jour de l’an et les mois du calendrier eivil parcoururent, par conséquent, le cercle complet des saisons: cette période terminée, le jour de l’an eivil tombe de nouveau, pendant quatre ans, au jour du lever de Sirius, le 19 juillet julien. Lorsqu'on créa le calendrier égyptien, son jour de l’an (plus tard appelé 1e Thoth), tomba naturellement le 19 juillet et, parmi les années où cette coïncidence

(1) Chronologie, p. 27. 2) In Zitt., 6 mai 1923

a pu se produire, 4141/0 — 42387 2778/7 ; 1321/0 — 1318/7 avant J.-C. et 140/1 — 143/4 après J.-C. c’est la première seule, l’année 4141/0 avant J.-C. qui peut être celle où l’on introduisit le calendrier, puisque suivant Meyer, celui-ci était déjà en usage depuis longtemps, sous l’ancien empire. »

En 730 ans. le premier jour de Thoth avait reculé en décembre; au bout de 1.460 ans, il était revenu au 15 juin par la perte totale d’une année. Or on sait, par le savant latin Censorinus, qu’en 138 de notre ère, le 5° Thoth coïincidait avec le 25 juin. C’est de là qu’on a déduit que les cycles précédents avaient commencé en 1321, 2781 et 4241 et que Ed. Meyer a fait débuter à cette dernière date l’histoire de l'Égypte (1).

Il est inutile de suivre Ed. Mever dans les considérations ultérieures. Après cet alinéa, l’auteur reprend et examine les évaluations chronologiques des divers égyptologues et, comme elles ne sont pas conformes à sa thèse, il les déclare sans valeur. D'ailleurs, dans ses diverses publications, le professeur allemand pose son hypothèse en axiome, et suppose que tout le monde est de son avis. Cette partie de son livre est un véritable plaidoyer d'avocat; et, malheureusement, bien des adeptes de sa thèse suivent la même voie. | |

La chronologie égyptienne se présente, dès lors, comme suit :

Av. J.-C. os Les origines.

Av. J.-C. vers 4240. Le plus ancien royaume de la Basse Égypte et Les deux royaumes des adorateurs d'Horus.

3315-2895. Les thinites, [re et [l° dynasties (2). 2895-2540. L'ancien Empire, ILI° à V° dynasties. 2540-2360, La fin de l’ancien Empire, VI° et VIII: dynasties, les derniers memphites.

2360-2160. La fin de l’ancien Empire, IX° à X° dynasties, les Hérakléopolitains.

2160-1785. Le moyen Empire, XI: et XIL° dynasties. 1785-env. 1680. Démembrement, XIIL° dynastie. 1680-1580. L'époque des Hyksos, XIV° à XVII dynasties. 1580-1100. Le nouvel Empire, XVIII à XX° dynasties. 1100-663. L'Égypte sous les Libyens, les Ethiopiens et les Assyriens, XXI° à XXV° dynasties.

663-525. Restauration de l'indépendance, XXNI° dynastie. 25-332. L'époque Perse, XXVII° à XXXI° dynasties. 331-30. La domination macédonienne, Les Ptolémées. La domination romaine,

(1) CF. A. J. ReiNACu, l'Egypte préhistorique. (2) Dates généralement acceptées avant la In Rev, des idees, 1908. théorie de Meyer.

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IL est à remarquer qu’en réalité la chronologie ne commence à être basée sur des documents positifs qu’à partir du nouvel Empire et que, par suite, toute la partie qui précède, dans la liste ci-dessus, repose uniquement sur le caleul des périodes sothiaques, si l’on refuse créance aux totalisations des années de règne fournies par Manéthon et par le papyrus de Turin. Ed. Meyer, fréquemment en désaccord avec Manéthon, lui emprunte, cependant, ce qui peut être utile à sa thèse, et récuse tout ce qui lui est contraire. Le passage le plus curieux de cet exposé est certainement celui où il est question de la période quis’est écoulée à la fin du moyen empire, au moment de l'invasion des Hyksos et de leur domination.

« D'après l’épitomé de Manéthon, dit-il (p. 332 $ 298\ la XIIe dynastie est suivie de la XIIIe avec 60 rois thébains et un total de 453 ans, puis. par la XIVe, originaire de Xoïs dans le Delta, avec 76 rois et un total de 184 ans. Survient ensuite la conquête de l'Égypte par les Hyksos, ou rois pasteurs, qui règnent sur l'Égypte en deux dynasties, la XVe avec ses six rois et la XVI° avec 32 rois, et, enfin, arrive la XVII° dynastie, pendant laquelle règnent simultanément 43 pasteurs et 43 thébaïns. Ces trois dynasties XV° à XVIII embrassent chez Manéthon (la tradition est ici très incertaine) une durée d'environ 930 ans. L’intervalle entre la fin de la XIIe et le début de la XVIIIe dynastie, avec le roi Amosis, le libérateur de l'Égypte serait par conséquent d'environ 1.570 ans. Les exagérations touchent ici à l'absurde : car les dates sothiaques nous apprennent avec certitude que cet intervalle ne comporte pas plus de 210 ans en chiffres ronds, de 1788/5 à 1580;/75 environ. »

« C’est cette malheureuse phrase du papyrus de Kahoun, ajoute M. G. Jéquier, dans sa lettre, phrase qui a fait réduire l’intervalle entre la XITe et la XVIIIe dynastie à 210 ans, ce qui me parait parfaitement inadnissible ; car, le nouvel empire est étroitement apparenté à la XII° dynastie, au point de vue archéologique, et il est impossible aussi de mettre entre les deux un trou aussi considérable que le voudrait Manéthon, il faut faire entrer en ligne de compte que la XIII: et la XIV° dynasties sont en bonne partie collatérales, donc à tort comptées en doubie. Puis viennent les Hyksos et la XVe dont les princes n'étaient que des vassaux, des prête-noms. Ainsi on arrive à donner à toute cette période une durée de près de cinq siècles qui est suffisante pour caser tous les personnages couronnés dont nous avons les noms (1). » |

« Ces dynasties collatérales recommencent avec les XXIe, XXII° et XXIIL, XXIVe dynasties, qui sont si enchevêtrées qu'on ne s’y retrouve plus ; ici encore, il faut être très prudent en se servant de Manéthon. »

(1) Cf. G. JEquier, ist. de la civilisation égyptienne, p. 197,

o2 PRÉHISTOIRE ORIENTALE

Ainsi, pour Ed. Mever, les. 211 rois que Manéthon place de la XII dynastie à la fin de la période des pasteurs, dont M. G. Jéquier propose, avec juste raison, de ré luire quelque peu le nombre, tiendraient les Pasteurs dans une période de 210 ans. Nous sommes loin des évaluations fournies par le papyrus de Turin, dont l’auteur lui-même donne le détail à la page 242 de son livre. Même en comptant des dynasties contemporaines, on ne peut cependant pas admettre, pour les règnes des princes qui doivent être retenus comme ayant gouverné isolément, une durée moyenne de 15 ou 18 mois. Il n'existe pas, dans l'histoire entière du monde, pareille succession de règnes éphémères. Ces 210 ans d'Ed. Meyer sont inacceptables ; mais tenons-nous-en [à pour ces détuls qui tant de fois déjà ont été discutés. |

Se guidant d'après l’histoire générale des temps pharaoniques, bien qu'ils n'eussent aucune base scientifique d’estimation, les égyptologues, tout en faisant les réserves nécessaires, ont proposé, pour les débuts de la monarchie pharaonique, des bases laissant le champ nécessaire pour que l'histoire de l'Égypte fût à même de se développer sans excès d> temps, et aussi pour qu’elle ne fût pas à l'étroit. Parmi ces évaluations, celles des savants les plus autorisés se tiennent, en général, dans le ve millénaire, quelques-unes descendent au début du iv. Ed. Meyer place l'avènement de Ménès en 3315, retranchant ainsi mille ans environ du temps que les plus avisés des savants jJugeaient nécessaire pour le développement de l'histoire des Pharaons.

La plus hardie des affirmations du professeur allemand est celle dans laquelle 1l dit ({ 159, p. 28): C’est la première (date) seule, l'année 4241/0 qui peul être celle où l’on «a introduit le calendrier.

Remarquons tout d'abord que suivant les traditions ainsi que l’enchainement des faits d'ordre religieux, les divinités Horus et Hathor sont, en Égypte, d’origine étrangère ; elles seraient venues du pays de Pount, et M. C. Autran a montré (Tarkondemos, 175 sq.) qu'il en est de même du culte de Sothis « alors qu’il est donné comme émporté de l'Est en Qémit et par les suivants du faucon. Sirius, au contraire, est sous des noms divers révéré en Asie-Mineure dès l’époque la plus ancienne ». Ce n’est donc pas des observations, faites à Memphis, qui ont pu être l'origine du calendrier sothiaque. Voilà qui vient à l’appui de l'opinion de Krall quant à l’époque récente de l’application à PÉgypte du calendrier astronomique.

Mais c’est au point de vue archéologique surtout que cette hypothèse est inacceptable. Il faut se faire une idée bien fausse de ce qu'était l'Égypte mille ans avant Ménès, pour attribuer aux primitifs qui l’habitaient alors, si toutefois elle était déjà colonisée, des conceptions basées sur un phénomène astronomique aussi rare que la coïncidence du lever de Sothis

à al à

avec celui du soleil, fait qui exige pour être prévu des calculs et des observations soutenues, dont il est enfantin, vraiment, de croire des primitifs capables.

La sépulture royale de Négadah, les tombeaux d'Abydos, et toutes les tombes, contemporaines de la Ir dynastie thinite témoignent d’une civilisation encore dans l'enfance, montrent l'Égypte faisant ses premiers pas dans la voie du progrès. À Négadah, le métal est encore très rare, c’est le cuivre sans alliage d’étain, c'est-à-dire qu'on en est encore à l’aurore de la civilisation, à l'apogée de l'usage du Silex taillé, aux premiers essais d'écriture hiéroglyphique. Nermer, le dernier des Chemsou Hor, vient de disparaitre. Les Thinites ne sont plus des primitifs, mais peu s’en faut.

Que pouvaient done être les habitants de la Vallée du Nil mille ans avant le temps de Ménès ; l'Égypte d’ailleurs était-elle déjà colonisée ? Si elle l'était, les tribus qui, dans sa vallée, vivaient de leur chasse et de leur pêche, ne connaissaient certainement ni le métal, ni l'écriture, ni probablement aussi les arts du potier, du tisserand ; c’étaient des primitifs dans toute la force du terme, et c’est à ces gens qu'Ed. Meyer attribue le choix d’un calendrier méthodique, reposant sur une observation astronomique délicate. Une pareille proposition offense le bon sens.

Comment les primitifs partagent-ils l’année ? en périodes que leur imposent soit la nature, soit les occupations auxquelles ils se livrent, et ces occupations ont toutes trait à cette nécessité qui les poursuit, de se procurer leur nourriture. De nos jours encore, les sauvages ne voient dans l’année qu’une période dans laquelle se reproduisent, à époques à peu près fixes, leurs divers travaux, leurs différentes occupations. En Polynésie, dans le bassin du fleuve Amazone, chez les Patagons, chez les gens de l'Alaska, de la Sibérie, la division de l'année est régie par la conduite des éléments et par les travaux des hommes. Nous avons vu que le partage de l'année chez les Kamtchadales comprend dix phases (p. 241).

Mais sans aller jusqu’au Kamtchatka, ne trouve-t-on pas dans nos campagnes mêmes des réminiscences de cette manière antique de partager l’année ? Nous possédons deux calendriers, l’un dû à la civilisation que je désignerais sous le nom de « Calendrier officiel », et l’autre, le « Calendrier pratique » dans lequel les travaux des champs et les dons de la nature figurent seuls : ce sont les labours, les semailles d'automne, celles de printemps, la moisson, la vendange, le battage des grains, pour les cultivateurs, les divers passages des bancs de Poissons, Hareng, Sardine, Thon, etc., pour les pêcheurs.

Chez les peuples vivant dans la zone des pluies tropicales, ce sont ces pluies elles-mêmes qui règlent la division de l’année, en partie par leurs

périodes, en partie par leurs conséquences; car elles fixent les époques de chasse ou de récolte des produits naturels, chez les tribus les plus primitives, et chez les agriculteurs, imposent les temps des semailles et des moissons. |

L'année égyptienne primitive, l’année naturelle, était partagée en trois périodes correspondant aux faits naturels qui se reproduisent chaque année dans la vallée du Nil.

19 La période de l’inondation, Akai, de la mi-juin à la mi-octobre ;

2° La sortie, perit, c’est-à-dire la période de germination et des récoltes jusqu’en juin ;

3° La période de sécheresse, Schemou, « sans eau », ou Été (1).

* Quant aux mois, ils ont été ajoutés postérieurement et viennent arbitrairement brocher sur les saisons réelles.

Ce calendrier naturel est certainement un calendrier de seconde époque, parce qu'il est celui d’un peuple d'agriculteurs, il devait être tout différent quand les populations se nourrissaient de leur chasse et de leur pêche, et ressembler beaucoup à celui des Kamtchadales; puis, aux changements de mœurs et d’occupations, ont répondu des modifications dans le partage du temps. Est-il bien certain, d’ailleurs, que l'usage des mois ait existé en Égypte, en dehors de la classe lettrée et officielle ? Ce que nous voyons dans nos pays permet d’en douter ; or mille ans avant Ménès, cette classe lettrée n’existait pas. Attribuer à l’époque thinite l'établissement d’un calendrier basé sur des observations du soleil et de la lune eût été à peu près acceptable, alors que lui accorder l’invention du calendrier sothiaque serait déjà fort osé ; mais renvoyer à mille ans plus tôt cette découverte passe les bornes du sens commun.

C’est dans l’erreur du calendrier sothiaque que se montre tout le ridicule de la thèse allemande. Ed. Meyer nous dit lui-même : Au cours d’une période sothiaque, c'est-à-dire au cours de 1461 années civiles, Le jour de l'an et les mois du calendrier civil parcoururent, par conséquent, le cercle complet des saisons. Voit-on dès lors cette population agricole, naturellement obligée de suivre pour ses travaux le cours réel des saisons, se déclarer, par ordre supérieur, être dans la période sèche, quand le Nil couvrait de ses eaux toute la val'ée, ou se dire à la saison des moissOns, quand le niveau du fleuve commençait à monter ! Il faut vraiment avoirbien peu réfléchi à l'application pratique du calendrier pour en faire autre chose qu'une conception née dans un milieu de civilisation très avancée. L'usage du calendrier agricole a d’ailleurs subsisté jusqu'aux temps modernes, et se tient à côté du calendrier musulman, dont la religion impose la connaissance.

(1) Cf. F. HARTMANN, l'Agriculture dans l'ancienne Egypte, 1923, p. 92.

MOT st md à

Mais le désordre causé par la thèse d’'Ed. Meyer ne s’est pas borné à l’histoire de l'Égypte, il a gagné toute l'Asie antérieure, l’Égéide, a faussé toutes les idées que, laborieusement, on était parvenu à se faire sur l’antiquité de la Chaldée. N'est-ce pas une énormité que le fait d'admettre une erreur de mille ans dans un document officiel aussi précis, aussi sérieux qu'est le texte de Nabonide ?

On ne saurait trop se méfier des évaluations chronologiques qui ne

reposent-pas sur des documents épigraphiques. Toute autre base d’estima-

tion est du domaine de la fantaisie, soit en elle même, soit par l’application injustiliée de faits exacts. En géologie, en préhistoire, et, nous le voyons, en histoire même, on s'expose à de très graves mécomptes en cherchant des évaluations chronologiques dans l’astronomie. Là où nous ne possédons pas de documents positifs, contentons-nous d'évaluer approximativement en siècles, en millénaires même, les dates des faits ; mais ne cherchons pas plus de précision. Jusqu'à ce que des textes viennent nous apporter des certitudes, ne nous exposons pas à de grossières erreurs sur lesquelles il faudra revenir un jour, mais qui, par le désordre qu’elles auront semé dans les esprits, retardent les conclusions et paralysent les efforts.

« Le plus sage, à notre avis, dit M. C. Autran, serait d'éliminer résolument la thèse d'Ed. Meyer des combinaisons chronologiques, car elle offre en elle-même beaucoup trop d’invraisemblance pour dominer tous nos calculs (1). »

Quand on jette les yeux sur l’histoire générale du monde, quand on envisage, par exemple, l’évolution des peuples depuis les débuts de notre ère jusqu'à nos jours, on est surpris du petit nombre de grands événements qui ont pris place durant ces dix-neuf siècles. En dehors des invasions des barbares, qui sont venues troubler momentanément l'harmonie de la culture gréco-latine, le monde a continué, dans le même sentier, sa course vers le progrès, avec d'autant plus de force qu'il était plus développé déjà lors des débuts de Empire romain. Si ces deux derniers millénaires n’ont connu qu’une seule culture, alors que l'Homme n’hésitait plus sur la voie qu’il devait suivre, que devons-nous penser du temps qui a été nécessaire aux premiers humains, encore indécis et hésitants, pour établir les bases des civilisations primitives, pour développer, dans des domaines séparés, les tendances et les aptitudes naturelles des divers groupes ?

Les dernières découvertes, tant en Égypte que dans l’Asie antérieure, nous ont appris qu’il ne faut pas dédaigner les vieilles traditions, et que

(1) Tarkondemos, p. 176, note 3.

si, le plus souvent, ces antiques souvenirs revêtent une forme fabuleuse, ils s'appuient sur des réalités dont le recul du temps estompe les traits. Jadis, il n’y à encore que bien peu d'années, on considérait la tradition égyptienne des serviteurs d'Horus comme une pure fiction, on regardait même la première dynastie pharaonique comme n’ayant jamais existé que dans l'esprit des scribes égyptiens. Aujourd’hui le voile s’est levé non seulement sur les premiers pharaons, mais aussi sur ces Hommes qui, avant l'établissement de la royauté dynastique, exerçaient le pouvoir sur la société en formation sur les rives du Nil (1).

(1) En 1395, le discrédit dans lequel étaient rence de la réalité ». Que tout ce début de l'histombés les rares documents faisant mention des toire doit être pris « pour ce qu'il est, pour un dynasties thinites était tel, que Maspero (His- système inventé longtemps après coup, au moyen toire, 1, p. 236 sq.) écrivait que les premiers suc- de combinaisons et d’arlifices variés » (Cf. cesseurs de Ménès «n'ont, comme lui,que l'appa- R. Were, Il et LI, dyn. 1908, p. 3).

Observations générales.

Le lecteur voudra bien m’excuser d’avoir donné tant d'importance aux considérations générales ; avant d'entrer dans le vif du sujet de cet ouvrage non seulement il m'était nécessaire de reprendre les questions d'intérêt mondial pour mieux faire entendre ce que j’ai à dire sur l'Orient, mais, dans ces questions relatives aux origines, les phénomènes sont d’une telle envergure que tous les faits résultant de causes naturelles sont liés entre eux, s’enchaïnent, découlent les uns des autres dans la plupart des cas. Il me fallait donc exposer les grandes lignes de l’évolution de notre planète au cours des temps durant lesquels l’homme a vécu à sa surface afin de pouvoir insister plus tard sur les conséquences des vicissitudes physiques du globe quant à la marche des premières familles orientales humaines vers le progrès. D'ailleurs, dans les pages qui précèdent, j'ai proposé bon nombre d’interprétations nouvelles des faits et J'espère qu’en cela, tout au moins, cette première partie de mon ouvrage rendra quelques services.

Depuis bientôt un siècle qu’on étudie les alluvions quaternaires de l'Occident européen, personne n’avait songé à tirer des conclusions quant aux conséquences de ces cataclysmes, et les traditions relatives au déluge étaient demeurées attachées au domaine de la fable, dans l’esprit de tous les préhistoriens, non pas au point de vue de leur réalité, mais à celui de la grande perturbation que les grandes inondations avaient causées dans le développement naturel de l'humanité. On cherchait à déterminer le berceau de chacun des groupes d'hommes, soit en se basant sur la linguistique, soit en tirant argument des restes laissés par nos prédécesseurs sur le globe, sans songer à ce que ces hypothèses avaient forcément d’illusoire, on croyait l’évolution continue sur toute la surface du globe. |

La réalité cependant était bien différente de ce qu’on pensait; car la vie humaine sur la terre se partage en deux phases bien distinctes. Dans la première le fabricant d’éolithes et l'artisan des instruments chelléo-moustiériens paraissent avoir vécu sans trop d’encombres. Mais est venu le déluge, la dépopulation d’une grande partie de la terre qui modifia du tout au tout l'habitat de l’humanité, sa répartition géographique, en sorte que

les groupes qui se sont formés plus tard ne se rattachent que d’une manière bien vague aux familles paléolithiques. La phase post-diluvienne montre, dès ses débuts, une division des peuples ne correspondant aucunement avec la répartition primitive; c’est un renouveau de la vie qui commence dès l’époque de l’industrie aurignacienne dans nos pays d'Europe, avec la pierre polie jointe au métal dans le proche Orient ; et tout ce que nous puissions espérer découvrir, ce sont les foyers secondaires, et non les berceaux des groupes humains, car ces berceaux appartiennent aux temps anté-diluviens.

TABLE DES FIGURES DANS LE TEXTE

2 Pages.

Carte montrant l'état actuel des recherches sur la préhistoire dans le monde ancien PRE Ce ES D A RIT Fic. 1. — Esquisse de la Géographie lulétienne . a FiG. 2. — Esquisse de la Géographie de l'Europe à POiocete no Fic. 3. — Esquisse de la Géographie vindobonienne F1G. 4 — Esquisse de l'Europe à l'époque sarmatienne . FiG. 5. — Esquisse de l'Europe à l'époque plaisancienne. Ë F1G. 6. — La grande glaciation pliocéno-pléistocène. Le pôle Nord. sené 58 FiG. 7. — La porte ouralo-caspienne et les limites probables de la seconde tie tion 59 FiG. 8. — Climats actuels ie he * den ses Un : 60 F1G. 9. — Le plateau sous-marin des côtes norvégiennes . . . . . 67 F1G. 10. — L'Islande et ses vallées sous-marines. . . . re 69 FiG. 11. — Les terres englouties de la mer du Nord et de la Mopches HE 0 71 ue LilomdErlanictsolterdu Morbihan) "1." CL NN 72 Fic. 13. — La fos<e du cap Breton . 13 F1G. 14-15. — Les vallées sous-marines des Fe 1e De ; T6 F1G. 16. — La grande glaciation dans les Alpes, les Pyrénées et le Ma cie onal. 81 F1G. 17. — Les ruines actuelles de la glaciation dans les Alpes 83 F1G. 18. — Le plateau arménien et ses diramations. 99 FiG. 19. — Altitudes principales du plateau arménien. à 100 Fi&. 20. — Courbes schématiques de la conduite des glaciers. 104 FrG. 21, —- La vallée du Nil. : 1j) FiG. 22-23. — Coupes du Bahr-Béla- M. 120 F1G. 24. — Vue du Bahr-Bélä-Mà . à : 121 FrG. 25. — Un témoin d'’érosion dans le Babr-Bélà-Mà . 122 FiG. 26. — Station d'El Mekla, aux environs de Gafsa. 139 Fig. 27. — Les glaciers. ; FN 156 . F1G. 28. — Répartition du Moustanen. RE 158 FiG. 29. — Répartition de l’Aurignacien et du en 19 FiG. 30. — Expansion du Solutréen . 160 F1G. 31. — Expansion du Magdalénien . ; 161 Fig. 32 — Expansion actuelle de la race indo- RE ; ae 164 F1. 33. — 1lots arméniens actuels dans le nord de l'Asie antérieure . $ 165 F1G. 34. — Distribution actuelle des Iraniens et des autres Indo- roue dans l'Asie antérieure 166 F1G. 35. — Les races de l'Europe . : 189 F1G. 36, — Répartition des langues dans D nie rene 201 Fic. 37. — L'Expan-ion sémitique . . . : 219 FiG. 38. — Carte de la presqu'ile du RÉtehats 225

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— Haches néolithiques de divers pays . . .

— Sculptures quaternaires Fe V2

— Faucilles de l'Égypte Pre to tique ete PAYS Ver TE

— Emmanchement des pointes de flèches en silex. . . . . . . . . . — Nucléus et lames d’obsidienne . . . A Te et AUTO — Nucléus et lames en silex du Grand- Pour

— Hache amygdaloïde d'Égypte (type chelléen) . ue

— Hache amygdaloïde de Tunisie (type moustiérien). . . . . . . . . — Type d'emmanchement des haches paléolithiques .

— Racloirs dentelés. ;

— Pointe de type moustiérien du SA

— Types d'emmanchement des haches quaternaires

— Pointes de silex de la Haute-Égypte

— Pointes emmanchées . . . ee <

— Couteaux néolithiques de la Hauté-Égs DL :

. — Burins en silex . — Emmanchement des ces de nette te ; — Armes et instruments néolithiques des cités lacu Die 2. Eos occi-

dentale.

Pages.

TABLE DES MATIÈRES

. Pages.

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HISTORIQUE SOMMAIRE DES RECHERCHES ARCHÉOLOGIQUES DANS L'ASIE ANTÉRIEURE, PÉIOME DOME REDIA PF RIOUE, DU AIN ONDES RU SU ON M MN à ee Lo de RON NET

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