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F16. 40, — Coupe théorique de la vallée du Nil.
il avait appris l’usage en d’autres pays. C'est l'arc à la main ou la lance sur l'épaule qu'il s’aventurait dans la jungle, soit pour attaquer le gibier, soit pour lui dresser des pièges, car le piège joue un très grand rôle chez les primitifs. Le silex de la montagne, l’un des plus merveilleux qu’il soit, fournissait la matière première des armes et des outils, dont les forêts et les marais lui donnaient la hampe et le manche, Cependant, on doit observer que, dans la Haute-Égypte, la tête de flèche en silex ne vient que tardivement, à l’époque des tombes royales d'Abydos,qu'à Négadah et dans les tombeaux à même le sol il ne s’en est pas trouvé. On est porté à croire que les prédynastiques armaient leurs flèches soit d’un os pointu, soit d’une arête de Poisson, soit d’un éclat de bois dur, ou qu'ils ne faisaient pas usage de l’are dans les débuts de Ja colonisation.
Il n’était pas besoin de faire de grandes courses pour trouver sa nourriture dans un pays aussi plantureux, où tous les biens de la nature se
trouvaient réunis; et, d’ailleurs, l’espace manquait pour les expéditions lointaines ; aussi les colons devinrent-ils rapidement sédentaires; peu à peu le goût leur vint de domestiquer les animaux, ou des influences étrangères leur apportèrent cet usage : ils eurent des troupeaux de Gazelles et d’Antilopes, engraissèrent les Hyènes et les’ Chacals, réduisirent le Chien à leur obéissance, cultivèrent quelques plantes utiles, et, passant de l’état nomade à la phase agricole de la civilisation, contraignirent le Bœuf au joug, semèrent et moissonnèrent les céréales.
La famille ethnique égyptienne. — Quand on analyse, autant qu’il est possible de le faire, les éléments constitutifs de la civilisation d’un groupe d'êtres humains, on est surpris par la complexité des origines, par Ja multiplicité des sources dont les effets combinés ont produit sa culture.
Mais cette analyse est forcément très incomplète; tout d’abord parce que la nature du groupe, ses aptitudes, ses tendances résultent d’un mélange ethnique sur lequel, le plus souvent, nous ne possédons aucun renseignement ; ensuite parce que beaucoup des influences dont le concours a joué cependant un rôle très important, ne nous sont plus suffisamment perceptibles par leurs effets pour que nous en puissions estimer la valeur, ou bien que, quoiqu'elles soient encore manifestes, nous ne savons pas le chemin qu’elles ont suivi pour parvenir jusqu’à leur terrain d’action, ni quel a été leur foyer originel, c’est-à-dire quelle est leur essence.
Dans les temps qui ont précédé l’histoire, temps de très longue durée, mais qu'on ne saurait évaluer, les groupes humains se sont très largement mélangés, soit par pénétration lente, soit par invasion brutale; de telle sorte que, même aux époques les plus reculées auxquelles l'archéologie nous permette de pénétrer, nous ne rencontrons et ne pouvons rencontrer que des groupes ethniques composés, et ce qui semble être les directives personnelles d'un ensemble d’hommes n’est déjà plus que la résultante de nombreux facteurs.
Ces considérations sont d’ordre général ; mais elles constituent une loi formelle quel que soit le peuple envisagé. Nous devons donc considérer, quand nous prenons une famille à ce que nous disons être ses origines, que la base sur laquelle nous allons exercer notre sagacité est elle-même fort complexe.
Discutant les hypothèses émises par François LENORMAND dans son Histoire ancienne de l'Orient (1), le Docteur Lorter s'exprime ainsi (2), en ce qui concerne les populations prépharaoniques de l'Égypte.
« L'histoire d’une population primitive occupant l'Égypte avant les
(1) 9° édil ,t. IT, p. 48. (2) Faune momifiée, V° partie, p. 71.
és à
vrais Égyptiens est une simple hypothèse. On a regardé comme preuve de l'existence de ces proto-égyptiens les milliards d'instruments de silex qui sont répandus partout sur les collines qui bordent la vallée du Nil, et qui sont évidemment de toutes les époques. Mais rien, absolument rien nous dit que ces instruments de silex, dont beaucoup présentent des formes très primitives (acheuléennes) n’aient pas servi tout simplement aux plus anciens Égyptiens. Quelle raison y a-t-il de croire qu’ils aient été les armes de tribus sauvages, noires, négroïdes, répandues çà et là dans la vallée du Nil. Dans tous les cas, on n’a trouvé aucun crâne, aucune tombe de ces
populations préhistoriques. »
Le problème que pose le Docteur Lorrer, et qu'il semble être tenté de résoudre dans un sens africain, je me garderai bien de le poser pour moimême; car, je l’ai montré, en dehors des produits de l'Homme aux temps quaternaires dans le désert africain, nous ne connaissons absolument rien. Il est donc de la prudence la plus élémentaire de nous abstenir de tout jugement.
« À une époque très éloignée, disent encore Lorrer et Gar£Larp (1), ne pouvant être déterminée jusqu à aujourd’hui, une ancienne race habitait les rives du Nil, dans ces parages de la Haute-Égypte, à Kawamil, à Guébel Silsileh, à Khozam, à Rôda, et probablement dans beaucoup d’autres localités où des louilles n’ont point été faites. De cette peuplade, certainement autochtone, sont descendus les Coptes de la Haute-Égypte, car d’après tout ce qu'il nous a été possible de constater, les Coptes, habitant aujourd’hui la région d’Assouan, ressemblent encore d’une façon frappante, par l’ossature de leur tête, aux crânes découverts par nous dans les tombes de Roda. Ceci tendrait encore à prouver ce que nous avancions ailleurs ; c’est que, pour nous, les Égyptiens, qui, du reste, ne présentent nullement les caractères propres aux Asiatiques, ne sont point venus d’Asie, mais qu’ils forment bien une race primordiale, autochtone, née en Afrique, avec des caractères africains manifestes : prognathisme plus ou moins prononcé, dolichocéphalie très marquée, tendance à la scaphocéphalie, et enfin, chez le vivant, grosses lèvres retournées, nez court fréquemment épaté.
Mais les mélanges ont été si nombreux, dans cette étroite bande de terre qu'est l'Égypte, qu'on est tenté de dire avec Wincaow : « Mesurer avec fruit les têtes des Égyptiens, c’est absolument comme si l'on voulait mesurer les têtes des chiens errants de nos grandes villes. »
Cependant, des considérations d'ordre général, zoologique permettent d’entrevoir ce que pouvaient être les Hommes qui, dans les temps primitifs, vivaient à ce point de jonction entre les trois continents de l’Ancien monde.
(1) Faune momifiée, III partie; 1907, p. 67.
Au point de vue zoologique la faune actuelle de la Chaldée, de la Syrie, de la Perse, de l'Arabie et de l'Égypte forme le nœud qui unit les faunes caractéristiques de l'Asie, de l'Afrique centrale et de l'Afrique du Nord (faune méditerranéenne). Ce fait est constaté par l'étude des animaux vivant de nos jours dans ces régions (1). Ceci est une indication qui nous porte à penser que, là aussi, nous devons rencontrer, en ce qui concerne l'humanité, un nœud, un enchevêtrement des peuples divers qui, en ces temps, habitaient le Nord de PAfrique, la Syrie, la Chaldée, PArabie et le Centre africain, peut-être même aussi le Sud de Europe (2).
À ces époques très reculées il n’était pas encore question des peuples de langue aryenne, qui n'avaient point fait leur apparition dans le “pays qu’ils babitent aujourd’hui (Asie Mineure, iles méditerranéennes, plateaux arménien etiranien)et à plus forte raison ne devons-nous pas mettre en cause les tribus de parler touranien (Turcs, Mongols, ete ….). Il existait donc dans l’Asie antérieure un vieux fonds de population assurément très mélangé au point de vue anthropologique et linguistique, dont les Assyriens nous ont transmis bon nombre de noms de tribus, fonds auquel nous rattachons, sans en tirer d’étroites conséquences ethniques, les Susiens, les Sumériens, les Vanniques, les peuples du Naïri, les Hétéens et les Caucasiens de nos jours (3).
Les origines des Égyptiens pharaoniques ont été l’objet de bien des controverses, tant de la part des égyptologues que de celle des ethnologues; parce qu'on a confondu dans presque toutes les argumentations des questions cependant bien distinctes, celle de la race, celle du langage et celle de la culture. En 1895, G. MasPero(4), traitant des origines naturelles, était d’avis que le gros de la population égyptienne présente les caractères des races blanches qu'on trouve installées, de toute antiquité, dans les parties du continent lybien qui bordent la Méditerranée; que cette population est originaire de l'Afrique même et s’est transportée en Égypte par l'Ouest et le Sud-Ouest. Peut-être rencontra-t-elle dans la vallée quelque peuplade noire qu’elle détruisit ou qu’elle refoula : peut-être y fut-elle accrue, après coup, d'éléments asiatiques venus par l’isthme ou par les marais du Delta.
Les naturalistes et les ethnologues ont, en général, partagé cette ma-
(1) Cf. J. ne MorGAN, Études sur la faune malacologique terrestre et fluviatile de l'Asie antérieure, in Bull. Délég. Se. en Perse, 1910 : et les travaux en préparation de M. L. GERMaAIN sur cette faune.
(2) Donnant largé cours à l'hypothèse, dans le chapitre spécial consacré à la Mésogée et aw berceau de l'humanité (Voir 1'° partie, chap. 11, p.42 et suiv ), j'ai montréle rôle très important qu'ont joué l’Eurasie et le proche Orient dans la naissance et le développement de la vie ; ces considérations, il
est vrai, sont très hypothétiques, mais elles soulèvent des problèmes qu'on ne saurait négliger dans la présente élude;
(3) Nous basant tout d'abord sur des raisons d'ordre linguistique, nous avons donné à ces peuples le nom d’Asianites mais, aujourd'hui, peu à peu la valeur archéologique et historique de ce terme s’affirme de plus en plus.
(4) Histoire ancienne des peuples de l'Orient classique, t. I, p. 45. .
mère de voir. R. Hartmann, Morron, Norr-GLippon, Reiniscx, HAMY, A. DE Morrizzer, ZaBorowsky, etc., font de l'Égyptien un Labyen et quel. ques-uns, parmi ces auteurs, vont même jusqu’à penser que la culture’ égyptienne est entièrement africaine; mais, pour la plupart, les égyptologues qui, avant 1895, ont traité de la question, reportent en Asie le berceau de la civilisation pharaonique. La Bible(1) attribue aux Égyptiens une origine asiatique : Mizraïim, fils de Cham, frère de Kouch et de Canaan se serait, d’après l’Écriture Sainte, fixé sur les bords du Nil avec ses enfants. Cette tradition est soutenue par Tr. HommeL (2) et, pour cet auteur, la civilisation égyptienne découle entièrement de celle de la Babylonie.
Dans la vallée du Nil, les éléments n'étaient pas les mêmes que dans celles du Tigre et de l’Euphrate. Le fleuve des grands lacs venait du pays des Noirs, et se jetait à la mer dans celui des Africains blancs, des Libyens, les Kabyles de nos jours. Il est naturel de penser que ces deux éléments se sont trouvés en contact quelque part dans la vallée du Nil, et qu'il s’est formé là une zone plus ou moins étendue de mélange entre les deux groupes. C’est de ce mélange que, suivant certains auteurs, serait, au point de vue ethnique, sorti l’'Égyptien pharaonique.
Toutefois, d’autres éléments ont-il pu venir compliquer le mélange ; car les Sémites, maitres dans la Phénicie et dans leur domaine d'Arabie, ont été à même d’avoir des relations avec l'Égypte, voire même d’occuper le Delta, comme ils avaient conquis la Syrie et la Palestine. Dès les premières dynasties on voit des tribus sémitiques guerrover contre les Pharaons dans la presqu'ile du Sinaï où elles étaient fermement établies. Or, le Sinaï, qui est le boulevard de l'Égypte, l’était pros encore quand le fleuve coulait à Péluse. |
Quant aux relations avec les peuples de la mer, avec ceux qui ont précédé les Hellènes dans la Méditerranée, la question est beaucoup plus compliquée ; car d’une part nous savons que ces pays maritimes n’ont été peuplés que tardivement, par des hommes sortant à peine de l’industrie néolithique, et d'autre part, nous ignorons quelle était la géographie de l’Orient méditerranéen à ces époques reculées. Il est aujourd’hui prouvé que les nombreuses iles de l’Archipelne sont que les ruines d’un continent disparu, de même qu'il est presque certain que les Canaries et les Açores ne montrent que les sommets des chaines montagneuses qui, jadis, s’élevaient dans des terres atlantides plus ou moins développées.
S’il en est ainsi pour l’Hellade maritime actuelle, si les iles ont jadis été reliées entre elles, peut-être l’ont-elles été également à l'Asie et à
(1) Gen., chap. xv. p. 3-6.
(2) Der Babilonische Ursprung der ägyptischen tr 48°2,
l'Afrique du Nord; en ce cas il y aurait eu aisément mélange des Méditerranéens avec les Africains du Nord et, par suite, introduction de leur ‘sang dans le Nord de l'Égypte pour le moins. Quant aux relations de l'Égypte et desiles méditerranéennes, elles semblent se borner à une influence non réciproque de la culture pharaonique sur celle des Minoens et autres pré-Hellènes (1).
Ce qui précède semble être à première vue du domaine de l'hypothèse; cependant, dans mes fouilles de la Haute-Égypte, à Toukh, je me suis trouvé en présence d’un fait bien insignifiant à première vue, et qui, cependant, m’a longuement donné à réfléchir
depuis, sur les relations possibles entre l'Europe Fig 41. — Sémiledu Sinaï, Méridionale et la vallée du Nil. Dans un tombeau
d'après G.Masrino,Hist, préhistorique, j'ai trouvé un collier composé de
ane. Orient LE PS Limnées d'une forme complètement étrangère à la faune lacustre de la vallée du Nil, et appartenant aux groupes de cette famille qui vivent aujourd’hui plus au Nord, dans l'Asie Mineure et la Syrie; or, les Limnées sont des coquilles très fragiles et peu précieuses dans le pays où elles existent; on ne conçoit donc pas que ce collier ait pu être transporté de pays lointains en Haute-Égypte ; peut-être ces coquilles proviennent-elles de points, aujourd’hui disparus, beaucoup plus rapprochés de l'Égypte que n’est l'habitat actuel de ce groupe de Mollusques. Certainement un fait isolé, comme l’est l’existence de ce collier, ne peut pas être d’un grand poids dans la discussion, cependant il ne doit pas être passé sous silence.
Quoi qu’il en soit, avant que les goûts, les aptitudes et les tendances des peuples de l'Égypte et de l'Asie antérieure se manifestent à nous par des traces positives, il existait probablement déjà dans ces pays des groupes humains différant entre eux par leurs origines et, par suite, offrant à la culture intellectuelle des terrains très divers.
Selon M.C. Aurran (2), dont les études reposent principalement sur les légendes et-sur la linguistique, le delta du Nil aurait été occupé dès les temps les plus reculés par les Asianites (Tyrsènes, Hétéens, Syriens ou affiliés). « Le Delta formait donc à l’origine, un foyer de civilisation bien distinct. Du royaume du Sud, il diffère sous bien des rapports : au point de vue ethnique, comme à celui des modes d'activité, alors que la culture de l'Égypte s'affirme nettement territoriale, africaine, tournée
(1) Funpers Perrie (Royal Tombs, pl. LIV) a beaucoup plus récente que ne le pense l'archéocru pouvoir assimiler certains Lessons trouvés à. logue anglais.
Abydos, à la poterie égéenne; cette céramique (2) Les Phéniciens, p. 108. esl à coup sûr étrangère à l'Egypte, mais elle est
vers l’intérieur et plutôt casanière, celle de 1 Aïyuzroc (le Delta) se montre au contraire pénétrée d'éléments asiano-égéens. »
Cette affirmation ne me parait pas être justifiée, bien loin de là ; tout d'abord parce que, dès la I[Te dynastie, le centre de la puissance pharaonique s'était reporté d’Abydos à Memphis, que les Égyptiens étaient maitres au Sinaï, que de très bonne heure, d’après les récentes découvertes, ils ont occupé la Syrie, ce qui n'aurait pu avoir lieu s’il avait existé dans le Delta un pouvoir en dehors du leur. Il se peut que des navigateurs et des commerçants étrangers se soient installés aux embouchures du fleuve, je suis loin d'y contredire ; mais, en plaçant l'établissement de ces comptoirs à l’époque des dynasties Thinites, c’est-à-dire vers le début du IVe millénaire avant notre ère, au plus tard, ne commet-on pas une très grave erreur chronologique ? Ce serait attribuer aux Égéens une civilisation beaucoup plus ancienne qu'aux Égyptiens, ce qui paraît contraire à toutes les indications fournies par l'archéologie, la tradition et l’ensemble de l’évolution historique.
Je ne m’étendrai pas plus ici sur la nature ethnique et la vie des premiers colons de l'Égypte; dans la suite de cette étude, je montre que dans les temps prédynastiques sont venues de l’Asie des influences qui, modifiant la civilisation indigène, ont contribué pour une large part à l’établissement des bases de la civilisation pharaonique.