La première aux doctrinaires les conspirations
L’air est tout murmurant de rumeurs de salon, d’agitations de coulisse, de conciliabules de cabine^ de nouvelles à l’oreille, d’intrigues de canapé. Il n’est bruit que de courses à toute vapeur sur les railwais et à travers les détroits, de coalitions de frères ennemis, de négociations d’outre-Manche, de pèlerinages à des tombes, de visites à des princes, d’offres à des prétendants, de recrudescences de fidélité, de résurrections de dévouement et de prophéties d’.4/mo- HOjch liégeois.
Ici on fait les malles et on corrige les épreuves d’un autre Voyage sentimental ; là on prépare une seconde édition du Moniteur de Gtuid ; ailleurs, sans les décimations de la guerre et du soleil de l’Inde, on ver-
rait poindre un nouveau duc de Wellington dans quelque marquis de ^^'ellesley; et, sans les désespérantes mers eilles de la guerre de Crimée, certains patriotismes appelleraient volontiers pn autre canon de Waterioo pour refaire les fonds publics et détraquer les consciences.
Mais, pour sûr, on escompte les catastrophes, on fait grand fonds sur Mazzini. Tant il a été causé de ravages dans les notions les plus simples de la moralité humaine par les sophismes et les théories des Couxpiratioîis et de \a Peine de mort en mature politûjue ! « Re- « tirez des actions incriminées par nos codes l’aversion
• morale qu’elles inspirent, disait M. Guizot; qu’on
• les croie innocentes, et vous verrez si toutes les « habiletés de la police et toutes les rigueurs du pou- « voir suffiront à les prévenir; car la peine suppose
• le crime, et si la supposition n’est admise, son effi- » cacité morale disparait. » Tant les gens qui, sous la monarchie de Juillet, avaient le régicide en légitime horreur, trouvent naturelle et sociale aujourd’hui cette apologétique d’on historien ministre du roi Louis-Philippe Des républicains qui crevaient voir
• un nouveau César, a écrit M. Thiers, pouvaient s’ar- « mer du fer de Brutus sans être des assassins : ü y ■ a une grande faiblesse à les en justifier. ■
Dà reste, existe-t-il quelque part, dans son coin, un général qui « demeure profondément enveloppé et obs- « car, qui agisse et parle souvent dans des sens con-
• traifes, qui mente avec une fermeté froide dont sont
• troublés ses plus inlimes affidés, » ce général-là est aussitôt désigné de l’œil et à mi-voix, comme une incar-
nation possible des trahisons du Monck dont, en 1850, le chef de la Doctrine avait publié l’histoire. On ne s6 souvient plus des mécomptes causés par le TacUurne, dont à cette même époque, la flagornerie avait fait un héros taillé sur le patron des hommes de Plutarque, et qui a disparu un malin, comme un caporal de hasard, dans le ridicule et l’impuissance de 'ses rodomontades de tribune, et de ses airs de pourfendeur.
En attendant, pour se faire la main et les accommoder aux circonstances, on relit le livre Des conspirations et celni De la peine de mort en matière politique. Livres charmants qui avaient fourni, contre la royauté de 1815^, des enseignements et des maximes que la justice expiatoire de l’ordre moral a retournés contre leur anteur et contre la royauté de 1 830 ; lesquels avaient été repris, en sous-œuvre, contre la république de 18-18, et dont il est espéré beaucoup contre le second empire. On provoque des mésintelligences, on attise des susceptibilités, on ménage des ruptures, on compromet des alliances, on trafique d’engagements, on tient boutique de défection pour les mécontentements, d’admirations et de coups de chapeau pour les gloires repues, de tarife pour les insatiabilités, de miroitements pour les ambitions de tout étage. H court des tableaux de reconstitution de pairie ; d’anciens grands électeurs pointent déjà sur la carte les vieux bourgs pourris des conservateurs-bornes; des lettres closes pour nos seigneurs les évêques de France n’attendent plus que la signature ; appel est fait au ban et à l’arrière-ban de tous les courages, de tous les dévouements, de tous les mécomptes, de toutes les cupidi-
8 LA PBEUIÊRK
tés, de toutes les bonnes volontés d’autrefois, oubliées ou méconnues, pour remplir les vides faits par la mort ou par la décrépitude sur la liste stéréotypée des ministères déchus de fusion, de conciliation, de transition, de coalition, de conser\’ation et de réaction. Tous les matins, la poste emporte aux quatre points du sol des blancs-seings de nominations in partibus, d’investitures d’en cas pour préfets, sous-préfets, maires, adjoints, juges de paix, gardes champêtres, sacristains et sonneurs de cloches. Les avancements dans l’armée, dans la magistrature, dans les finances, dans les télégraphies, tombent en pluie de promesses sur quiconque tient le nez au vent pour voir passer les signes annoncés dans le ciel.
En dédommagement et revanche de l’insuccès des mariages espagnols, après lesquels on devait retourner, à l’usage de la branche cadette, le fameux : Plus fie Pyrénées du Louis XIV de la branche aînée, on fait grande confidence à tout venant d’un projet de mariage qui permettrait de dire : Plus de détroit ! On ne rentrerait plus ainsi en croupe d’un Cosaque de Platow, ou dans les fourgons d’un Prussien de Blücher ; mais on serait poussé sur les rives de France entre deux ballots de dentelles de Malines et de voiles d’Angleterre. 11 est tenu aussi en portefeuille des modèles de déclarations de Saint-Ouen, et une collection de chartes octroyées, revues et amendées par des chartes bâclées. Rien ne manque, tout est prévu, arrangé, préparé pour le grand coup de théâtre qui doit restaurer à vue la face et la politique de la société du Milieu. Lee acteurs sont à leur rôle, les comparses à
AUX DOCTBlNAmES.
leur rang, le souffleur à son trou, on n’attend plus que le coup de pistolet du machiniste.
Ah ! le savant et vénérable auteur de /o Science sociale, M. Colins, a eu grandement raison de dire que « l’esprit de parti est mille fois plus extravagant que <( l’oi^eil national ■, dont le comte de Maistre avait écrit que « poussé à bout il dévorera les plus épou- < vantables absurdités plutôt que de reculer. > Et le même comte de Maistre a eu non moins grandement raison de dire : • Tout est vrai, tout est faux au gré • de l’esprit départi; il prouve ce qu’il veut, il se mo- « que de tout, et ne s’aperçoit jamais qu’on se mo* « que de lui. »
Doctrinaires, vous avez la parole et la main dans tout cela.
Doctrinaires, vous conspirez.
Ne jouez pas le dédain, ne criez pas à la calomnie.
Vous êtes aujourd’hui ce que vous étiez hier ; au pouvoir comme dans l’opposition , au gouvernail comme sur la bouée de sauvetage. Vous faites aujourd’hui ce que vous avez toujours fait; vous conspirez en 1858, sous l’empire, comme il y a dix ans vous conspiriez sous la république, comme il y a trente ans vous avez conspiré sous la royauté de la branche ^née, comme en 1839 et autres millésimes
10 LA PBEMrfaiE
vous ébranliez vos intrigues et de tos coalitions le trône de votre royauté' de la branche cadette. Le plus célèbre d’entre vous, celui que, du viTaat même de l’illustre Royer-Collard, qui vous avait reniés, vous prîtes pour chef, M. Guizot, le voulant ou non, dans son livre Dex conx}»rationSj a mis sur la voie de cette j)cnte secrète : • Qui ne sait, a-t-il dit, la puis- « sancc des préoccupations de l’esprit humain ? Quand ■ une idée le possède, quand il s’acharne à quelque a projet, tout s’y rattache, tout en dépend. Le plus « faible lien, le rapport le plus éloigné, lui offrent • l’apparence d’un incontestable et rigoureux enchaî- « nement. »
C’est bien vous ! c’est bien lui 1
Sous la royauté traditionnelle, comme sons la royauté élue, l’idée qui vous a toujours possédés, c’est l’idée du pouvoir : ambition de le prendre, désir de le garder, regret de l’avoir perdu. Le projet auquel vous ne cessez de vous acharner, c’est de l’occuper quand d’autres le tiennent ; c’est d’y remonter quand vous en 'êtes tombés, ou tout au moins d’en tirer pied ou aile si vous n’en pouvez mettre à votre chapeau les plus belles plumes. Pour cela, depuis plus de quarante ans, tout vous a été bon : — le sophisme et la vérité ; les promesses et les trahisons ; la plus ténébreuse confusion de doctrines et les subtilités les plus puériles do leur distinctimi ; l’affirmation et la négation intermittentes de tous les principes ; les paix plâtrées et les hostilités masquées ; les paroles hautes et les actes infimes ; les sourires de l’obséquiosité et les regards du dédain; les fictions de la liberté et les réalités de
l’arbitraire ; les affectations de l’austérité la plus re- Têche et le cynisme de la morale la plus facile ; le désintéressement le plus rogue et la corruption la plus "basse; les aspirations du progrès les plus laides et les mouvements de recul les plus prononcés ; les accouplements les plus dissolvants d’idées et de mots, d’hommes et de choses, et les exclusions les moins justifiées d’affinités capables d’unir et de fortifier; l’esprit d’opposition le plus effréné et le servilisme le plus scandaleux ; les violences et les amertumes les plus puritaines , et les apaisements les plus humbles et les hommages les plus courtisanesques.
« Omiiia sprvililer pro dominalione ! » vous fut-il crié, aux jours de l’une de vos coalitions les plus anarchiques dans les annales du parlementarisme. Tombé du haut ■ de la double échelle de l’oppositioB et du pouvoir, dont vous aviez fait le pivot de ce que vous appeliez le jeu régulier des institutions constitutionnelles, et au bas dé laquelle vous vous teniez alors dans la position du renard de la fable, ce mot, de Tacite vous est resté attaché au front comme la caractéristique indélébile de vos ambitions et de 'vos convoitises. . .
Au demeurant , cette pente sur laquelle vous vous précipitez n’est pas exclusivement la vôtre; elle a été, est, et sera fatalement celle de tous les hommes qui se disputent en ce monde la domination des idées et des choses. Aussi a-t-il été dit avec raison de nos soixante et quelques dernières années, que la révolution était un dramè qui avait eu bien des héros, et dans lequel , à la fin de chaque acte , les personnages qui
avaient joué les principaux rôles étaient refoùlés dans les chœurs où, gémissant et récriminant, ils faisaient de grotesques efforts pour remonter sur la scène.
C’est justement là que vous en êtes, ô Doctrinaires! votre conspiration d’aujourd’hui n’est qu’un anachronisme de vos coalitions et de vos conspirations d’autrefois et d’hier.
Voyez plutôt.
Sous la Restauration on conspirait avec ardeur, avec enthousiasme, avec foi, dans des espérances d’avenir qu’on entrevoyait vaguement à travers de généreuses aspirations vers un monde nouveau de liberté et d’égalité, avec des haines et des terreurs fiévreuses d’un passé de privilège dont on croyait voir les boutures reverdir sur les ruines qui le couvraient.
On conspirait parce que l’étranger avait envahi et humilié la France; parce que la royauté de droit divin, qui avait eu, selon l’expression de Chateaubriand, ( pour carrosse de son sacre les chariots d’ambulance « remplis de nos grenadiers mutilés, » n’ayait jamais reposé que sur une hypothèse dont la Foi était la sanction, et que l’Examen, de plus en plus incompressible depuis trois siècles’, avait tué la Foi.
On conspirait parce qu’on avait aimé ou servi l’Empire; parce qu’on était l’ennemi des Bourbons, et aussi l’ami des d’Orléans ; parce qu’il y avait des menaces
AUX DOCTRINAIRKS. 13
contre les principes de S9, et des insultes contre le drapeau de la République et de l’Empire.
On conspirait parce que la France, rejetée également hors des voies battues de l’ancien régime et des voies nouvelles de la révolution, en était réduite à s’escrimer sans but fixe, sans issue certaine, dans des luttes interminables contre les formes discoureuses et paperassières d’un gouvernement exotique qui n’avait point de racine dans sa constitution traditionnelle, qui n’était ni le développement de son esprit, ni l’expression de ses mœurs.
On conspirait parce que la France, disait-on, était centre gauche, et que le gouvernement était aux mains des hommes de la droite , sans que la royauté voulût consentir à donner la garde et la conduite de la monarchie bourbonienne aux révolutionnaires qui l’avaient proscrite et qui, journellement, dans les ventes des sociétés secrètes, lui juraient haine et mort sur des poignards.
On conspirait parce que , après l’épouvantable cataclysme qui avait jeté la société hors de ses fondements et fait dans tous les cerveaux un anarchique mélange de lumière et d'obscurité, il n’y avait pas des ressources pour tous les besoins, des fonctions pour toutes les convoitises, des sphères pour tous les déclassements.
On conspirait surtout parce que l’aristocratie de parchemin, de grand nom et de belles manières, regardait et traitait de haut l’aristocratie do compte courant, de la fabrique et du papier timbré.
LA PEEMIÈRH
On cooapicait pour tout et à propos de tout ; parce qu’on était jeune et parce qu’on était vieux.
On conspirait pour conspirer.
Dites-nous un peu, par exemple, pour qui et pour quoi M. de Lafayette fut le meneur patenté de toutes les conspirations d’alors ? Pour une république ? on le disait. Pour une présidence? on le pensait. Et voilà que, tout précisément, le jour où une révolution lui met dans les mains une république et une présidence, il conserve la monarchie et fait un roi.
C’est là, du reste, ce qui, plus qu’ep aucun autre temps, a démontré la justesse des définitions modernes de ce qu’on est convenu d’appeler hommes populaires.
« Hommes fopilaibes : Instruments d'un parti, « sans valeur par eux-mêmes ; — drapeaux flottants « aux mains de coteries remuantes et ambitieuses ; a — nullités qui ne sont choisies, prônées, illustrées,
« que parce que les intrigants qui les exploitent 1^ ■ savent faibles, dociles, dévouées, aptes à se donner • les apparences du commandement, lorsqu’on réa- « lité elles ne sont que des machines d’obéissance « aveugle. ■
On les appelle aussi ; « Roseaux peints en fer. ■
Doctrinaires, vous étiez dans ces intrigues, dans ces coteries, dans ces conspirations, sous ces drapeaux flottants, à la suite de ces popularités de Ra-
toos doBt vous étiez les Bertrancls. A eux les voyages, les honneurs, le bruit, les épaulettes, les grands plumets et l’aetion tapageuse, et aussi les doigts brûlés et les périls de la place de Grève ! à vous l’action discrète, le conseil, la pensée, la parole, la dissertation et la quiétude sur le canapé de votre cénacle ! à vous surtout la jeunesse que vous endoctriniez par la philosophie, par la littérature et par l’histoire, du haut de vos chaires de Sorbonne, et par la polémique dans les journaux et dans les brochures. Vous fûtes les théoriciens de la conspiration, les dissertateurs de la peine de mort en matière politique, les casuistes cauteleux de l’interdiction légale et de la tolérance morale, de l’incertitude entre l’acüon criminelle par elle-même et l’opinion qui la regarde comme méritoire; les tacticiens de la permanence de l’état de guerre entre le pouvoir et les partis.
— < Que tout ce qui n’est pas légalement défendu se
< trouve tout à coup moralement permis, disait « M. Guizot; que les citoyens ne se croient plus au-
< cun frein partout où ils ne verront pas l’échafaud, « l’amende ou la prison, la société sera aussitôt dis-i
• soute... •
— • Dès que la moralité d’une action n’est pas évi-
• dente, ajoutait M. Guizot, dès qu’il y a lieu à la
■ moindre incertitude, les passions, les calculs, tout « se cache sous des opinions ; tout se résume et se « métamorphose en idées... Et quoi de plus aisé, « , après un bouleversement énorme que de se former
■ mnsi une croyance qui prête son appui à l’hostilité « cmitre le pouvoir ! ■
— « Si les ennemis du pouvoir, écrivait encore le chef « de la Doctrine, conviennent qu’il a droit de les pu- « nir ; s’ils reconnaissent qu’il a droit de déployer con-
• tre eux la force dont il dispose, c’est qu’ils ont pris « le parti de se considérer avec lui comme en état < de guerre. Dès lors, tout lien social est rompu. Ce « n’est plus ni de lois ni de châtiments qu’il s’agit. Les
• complots sont des embuscades, les supplices des ■ défaites ; le gouvernement a perdu sa position moo ralë. 11 est descendu sur le terrain de la force; tout
• est égal entre lui et ses ennemis. Comme il a droit « do se défendre, on a droit de l’attaquer. Il ment
• s’il réclame l’obéissance ; on ment si on lui demande « justice. Tout cela appartient à la société, et la so- « ciélé est dissoute ; il n’y a plus que la guerre avec « la liberté de scs armes, la continuité de ses périls « et l’incertitude de ses résultats. »
Dans les lignes qui vont suivre, le maître de la Doctrine se posait en professeur d’escrime et de botte secrète de l’opposition militante et armée, dans son duel contre M. le bourreau chargé du dernier mot de la logique du pouvoir.
« La vérité, disait M. Guizot, se glisse lentement « dans l’esprit du pouvoir, et quand elle y entre, ce « n’est pas pour y régner aussitôt ; il refuse long- « temps de la croire; forcé de la croire, il refuse « longtemps de lui obéir... Précisément à cause de « cela, il faut, quand le pouvoir se trompe, se hâter « d’en convaincre le public ; d’établir dans l’opinion
• ce qui ne pénétrera que si tard dans les faits. Plus la « route est longue, plus on doit se mettre en marche
AUX DOCTRINAIRI'S. 17
« de bonne heure; on peut alors, avant d’arriver, ob- <1 tenir quelques résultats. .. La société est faite aujour- « d’hui de telle sorte que le pouvoir est à demi vaincu « quand le publie juge qu’il a tort. 11 a beau persister, en « persistant il hésite, il se sent en présence d’une force « qui lui manque. Peu à peu l’opinion qu’il combat « l’envahit lui-même; il ne cédera pas encore, mais
• il hésitera davantage. D’abord la crainte, ensuite « le doute jetteront le trouble dans son action. Il sera « timide et fera des fautes en usant d’un moyen que
• la société réprouve, auquel lui-même ne croit plus.
• Il fait le focsser vf.rs cette sitlation. 11 faut mettre
• ses erreurs en lumière; quand le jour les aura « frappées, la force qu’il s’en promet sera d’un em- « ploi plus difficile, et les fautes qu’il commettra en « s’en servant l’énerveront eritre ses mains. »
Et ces provocations machiavéliques aux conspirations et aux attentats qui « se cachent sous des opinions, « se résument et se métamorphosent en idées , quand « il est si aisé de se former une croyance qui leur prêle « son concours» ; ces appels nécessaires et indirects à la suppression de la liberté de la presse qui en est le plus ardent foyer, lancés par un homme qui, dans les brochures de la société Aide-toi, le ciel l'aidera, faisait, de la demande de toutes les libertés qu’il refusera de donner quand ils les aura dans les mains, un instrument de sape et de démolition, avaient-ils au moins pour excuse l’amour de la vérité contre l’erreur, la haine de la certitude contre le doute? Non. Lu royauté de 1815, la royauté de droit divin, fut ainsi guerroyée
à outrance, et poussée aux situations extrêmes,
parce que, ayant son appui dans le parti de son principe et de son droit, elle s’obstinait, après les essais malheureux des premiers temps de sa restauration, à ne pas le demander au parti qui, ne sachant même pas qu’il y ait des droits et des principes, affirmait par la bouche de son grand maître que « les droits ne « sont rien où n’est plus la force de les faire valoir. » C’est ce parti qui, en religion comme en morale, en philosophie comme en politique, enseignait l’éclectisme, lequel, dit Bonald , « n’admettant ni le matérialisme ni « le spiritualisme, ne niant ni l’un ni l’autre, voulant « les modifier tous les deux et les compléter, est forcé « de chercher sa route entre l’ordre et le désordre, « entre le bien et le mal, entre la monarchie et l’a- » narchie , et a été introduit par de faibles philoso- « plies et de faibles politiques qui croient que la « vérité est un milieu, comme la vertu, aussi incapa- « blés d’éclairer les peuples qu’impuissants à les gou- « verner. »
Ce jugement porté sur vous à voire origine, par l’un des plus puissants esprits de la première moitié de ce siècle, vous ne pouvez plus l’infirmer aujourd’hui, O Doctrinaires! Après la période de quinze années qui vous avait été donnée pour éclairer les peuples, voici, en effet, la jiériode de dix-huit années qui vous a été donnée aussi pour les gouverner; et les conspirations attestent votre impuissance de gouvernement dans la seconde période, comme les conspirations, dont vous aviez tenu école, avaient témoigné do votre incapacité d’enseignement dans la première.
Sous la monarchie de Juillet, on conspira parce qu’il avait été lu sur les barricades un programme qui avait disparu avec elles le lendemain de leur démolition; — parce que la Charte avait été proclamée devoir être une vérité, et que dans l’application la ruse en faisait un mensonge ; — parce que la royauté élue se disait l’émanation de la souveraineté du peuple, et qu’un peuple do plus de trente-cinq millions d'âmes trouvait, avec raison, que deux cent dix-neuf députes, sans mandat spécial pour fabriquer un roi, et nommés par moins de deux cent mille censitaires privilégiés, n’avaient pu incarner en eux sa souveraineté, ni parler et agir en son nom.
On conspira parce que les lois étaient des déceptions légales et les libertés des droits illusoires ; car la loi était toujours l’œuvre des forts, c’est-à-dire des riches, puisque, par le cens électoral, la force moderne était la richesse, et qu’il était impossible que les abus de la force fussent réformés par même qui avaient intérêt à les garder.
On conspira parce que ceux qui se sont eux-mêmes les Comédiens de quinze ans rant cette période , pour arriver au pouvoir liberté c’est l’agitation, la justice c’est le droit mun, l’insurrection contre le souverain de fait est
le plus sacré des devoirs , » et qu’ils ne cessaient, au contraire, de dire, depuis qu’ils avaient pris le pouvoir : « La liberté c’est le repos, la justice c'cst le droit exceptionnel, le souverain de fait est toujours et essentiellement le souverain de droit. »
On conspira parce que ces langues à deux tranchants avaient menti la veille, ou qu’elles mentaient le lendemain, et que dans l’ordre divin, qui a dit: « Il est nécessaire que le scandale arrive, mais malheur « à celui par qui le scandale arrive! » il y aurait eu injustice et immoralité à laisser ces hommes jouir en paix de leur mensonge du jour, ou de les laisser sans châtiment pour leur mensonge de la veille ; — parce qu'il y aurait eu injustice et immoralité à ce que l’ordre pût sortir du triomphe des théoriciens des conspirations de la période de 1815, sous prétexte que ces agitatem’s avaient changé de principes et de théories depuis qu’ils avaient besoin d’ordre pour consolider leur révolution de 1830; parce qu’il est dans Tordre de la justice éternelle, qui est Dieu, que quiconque q semé les vents ne puisse recueillir que les orages ; parce que à chaque principe il faut son homme, à chaque homme son œuvre; et que, dans les révolutions, l’homme des premiers temps ne saurait être l’homme des derniers.... S’il y a Danton aux premiers, aux derniers il y a Bonaparte.
On conspira, parce que les hommes passés do l’attaque contre la monarchie restaurée à la défense de la monarchie élue, ainsi que les hommes qui, dans les oscillations du jeu parlementaire, allaient de l’opposition au pouvoir et du pouvoir à l’opposition , em-
AUX rX)CTRlNAIRES.
pêchaient, par leurs continuelles métamorphoses, de savoir où était le vrai et le faux, l’honnête et l’immoral, la fidélité et l’apostasie, et qu’ils faisaient ainsi de la France , comme on l’a dit , un enfant sans raison, fantasque, volontaire, convulsif, prêtant l’oreille à tous les bavards, à tous les rhéteura do Bas- Empire 80 cramponnant au sophisme et planant majestueusement dans le vide.
On conspira parce qu’il avait été dit*: « Nous ne voulons pas de la gloire des armes qui coûte cher à la civilisation, au peuple et aux individus ; nous voulons la paix qui est la mère féconde des gouvernements à bon marché, du dévelopjjement progressif des forces productives de l’homme et de la société, d’une répartition plus équitable des charges et des produits ; » et que , malgré de si sages paroles , la honte sous les armes, qu’un maréchal de France appela « um halle dans la boue, » coûtait, bon an mal an, trois cents millions de plus que la gloire par les armes n’avait Jamais coûtée, aux jours même où nous en avions eu le plus, sous l’Empire ; — parce qu’en pleine pfiix, mendiée à genoux à toutes les frontières, le commerce mourait d’inanition et l’industrie de pléthore.
On conspira parce que la classe qui avait trouvé légitime et sainte la lutte séculaire, soutenue par le peuple, à ses instigations, contre le monopole des droits et privilèges de l’aristocratie conquérante de chûteau-fort, qui avait dit : « Nulle terre sans sei- « gneur! » marchait à son tour avec des lois faussées et des libertés fictives, forces de la peur et de la ruse, à la constitution d’une aristocratie financière et indus;
22 LA PREMlfcRK
triellede coffre-fort, qui disait, elle aussi : « Nul trarail sans banquier! »
On conspira parce que, après avoir dit qu’il n’y avait de vrai que les intérêts, on abandonnait les intérêts à la lutte sauvage du Laissez faire, laissez pas~ ser, où le fort ruine le faible; où, comme l’enseignait le comte Rossi, l’économiste de la Doctrine : « Si la con- « currence peut animer l’offre du travail, elle n’anime
• jamais la demande ; où celui qui s’arrête un instant « est écrasé parla foule qui le suit au pas de course; « où rejoindre celui qui précède, le fouler aux pieds « et passer outre, c’est l’effet constant de l’indus- « trie, c’est sa loi, c’est sa vic; » où, selon Adolphe Blanqui , « le vaincu faisait faillite sans que le vain- « queur fît fortune, » et où le faible, n’ayant plus qu’à se venger ou à mourir, était placé entre l’insurrection et le suicide.
On conspira parce que, entraînant la société dans des gueriTs mesquines de portefeuilles, on détournait son attention et ses épouvantes d’un intérêt immense (pji s’appelle le ti'avail, et d’une plaie profonde qui s’appelle le paupérisme, sorte de fonds commun des nations modernes que la civilisation a créé, et qu’elle abandonne dans sa marche, ne sachant lui donner pour remède que l’aumône et la prison, celle-ci commençant où celle-là finit ; — parce que, avec la subordination absolue du travail au capital, l’accroissement de la richesse et delamisère, de l’instruction et de l’immoralité marchait sur deux lignes parallèles; — parce que le publiciste, dont la France a fait son empereur, était en droit d’écrire:
• La misère fait tous les jours des progrès en France.
AL’X DOCTRINAIRES. 23
« — La rétribution du travail est abandonnée au bail sard et à la violence ; c’est le maître qui opprime, « ou l’ouvrier qui se révolte. — Sans organisation, sans
• droit, sans avenir, la classe ouvrière est comme un
• peuple d’ilotes au milieu d’un peuple de sybarites. « — N’ayant ni règle, ni organisation, ni but, machine
• qui fonctionne sans régulateur, véritable Saturne du « travail, l’industrie dévore ses enfants et ne vit que ■ de leur mort. »
Quand vous aviez le pouvoir, c’est contre vous. Doctrinaires , que ces conspirations étaient menées ; et alors vous leur opposiez les implacabilités du canon et les sévérités de votre Cour des Pairs. Quand vous étiez tombés du pouvoir dans l’opposition, c’est vous qui, par vos coalitions et vos intrigues, leur prêtiez la force de l’occasion , de l’exemple et des conséquences suprêmes de votre logique.
Les scandales en ce genre avaient été si grands parfois, aux yeux de ceux-là mêmes qui étaient les moins faciles à se scandaliser, que le Journal des Débats, l’un des vôtres la veille , et qui s’attendait bien à le redevenir le surlendemain , ne put s’empêcher de s’écrier 'entre ces deux portes ouvertes sur sa chère servitude : — « Il n’est pas permis à un homme comme M. Guizot • de se jouer de ses principes et de son talent. » — « Vous avez détruit la foi que le pays avait en vous,
« la confiance que \ous inspiriez aux opinions sages, « aux intérêts sérieux ; voilà le mal irréparable que « vous avez fait. » — • I>a couronne vous a laissé de « coté, il faut qu’elle s’en re[vente. » — « Où donc est « l’article de la Charte qui porte que le roi ne sera roi « qu’à la condition devons avoir pour ministre?... » — « Pourquoi donc tel membre de l’opposition de droite « se modérerait-il, quand M. Guizot semble vouloir « égaler en amertume et en violences les plus funestes 0 célébrités de l’opposition de gauche? » — « M. Guizot ■ a tenu un langage (jui a scandalisé, nous dirons pres- « que l’opposition elle-même... »
El comme le scandale et le courroux allaient chaque jour s’éperonnant l’un l’autre, le Journal dcx Débats s’échauffa jusqu’au paroxysme de l’indignation -, et, pour n’en pas être étouffé, il vous décocha son suprême dédain dans cette superbe apostrophe : « Vous « aurez peut-être notre concours, mais jamais notre « estime. » Ce qui, soit dit en piissant, devait toucher peu des hommes qui savaient fort bien où prendre la clef des apaisements , et qui professent pour maxime de morale sociale, que « L’honnête est essentiellement « distinct de l’ulilc. *
Malheureusement pour vous, en effet, pour la couronne à laquelle vous imposiez vos services, et pour le Journal des Débats lui-même , la clef des apaisements fut retrouvée, le concours annoncé fut donné (avec ou sans estime, là pour vous et pour lui n’était pas la question), et huit années durant vous fûtes la j)ersonnification de cette incapacité , de cette imprévoyance, de cette inertie de gouvernement que vous aviez retra-
cées en ces termes dans votre livre De la peine de mort :
« Je ne suppose pas qu’il se rencontre jamais un ^ « pouvoir qui ne s’inquiète point du succès défini- « tif, et n’aspire qu’à retarder sa perte. En fait, cela « n’est point; car si, au bout des voies qu’il suit, un « gouvernement démêlait sa perte assurée, il en sorti- « rait aussitôt. Ce qu’il s’en promet, c’est vraiment le « salut : que s’il était assez égoïste ou assez léger jwur a ne se soucier i/ue du présent^ je lui conseillerais encore a de prendre garde. Il a pu jadis se livrer à celle indif- « férencc et compter sur un long ajournement; mainte-
• liant tout va vite, d’autant plus vite que la société pa-
• rait plus calme et ne trahit gu'ei'c d’avance, par ses 0 agitations, la force immense quelle jiourrait dé- <1 ployer un jour. Los approches de la révolution n’é- « cbappaient point à l’înerte prévoyance de Louis XV.
« Si de nouvelles révolutions étaient jamais encore plus « prochaines , peut-être se feraient-elles moins sentir « sous les pas du pouvoir. Il aurait donc tort de se
• contenter du provisoire, car le provisoire même serait
• court et peu sur. •
Malgré cette science théorique des résultats funestes de l’unique souci du présent, de cette indifférence qui compte sur un long ajournementi dans une société qui va d'autant plus vite qu’elle paraît plus calme ; malgré l’exemple de la Restauration renversée par une révolution qui s’était fait peu sentir sous les pus du pouvoir . vous conduisîtes, durant les huit années de votre ministère, les affaires de votre roi et de votre pays de telle sorte, que vous contentant du provisoire que vous saviez pourtant si bien être court et peu sûr, vous
fûtes à votre tour poussés à cette situation que vous avez si bien décrite, d’un « pouvoir d demi vaincu (jnanil « le public juge qu'il a tort, qui est timide et qui fait
• des fautes quand l'opinion qu'il combat l’envahit lui-
• même. » xMors il vous fut fait comme vous aviez fait: on s’aida et le ciel aida ; vous aviez conspiré , on conspira ; hommes du centre droit, vous vous étiez coalisés avec le centre gauche et les partis extrêmes; les hommes du centre gauche et des partis extrêmes se coalisèrent à leur tour contre vous elle centre droit. Et on marcha rondement à l’assaut , sous la gai-dc et conduite d’un tacticien qui avait été votre complice, aussi habile que vous en théorie, non moins consommé en pratique, et qui sur vos doctrines éclectiques avait greffé cet axiome révolutionnaire : « 11 faut toujours,
• quand on veut faire une révolution, déguiser l’illégal
• autant qu’on le peut ; se servir des termes d’une « constitution pour la détruire, et des membres d’un
• gouvernement pour le renverser. »
Le conseil de M. Thiers parut bon, il fut suivi, et le 23 février 1848 un journal, qui n’était resté auprès de vous que pour vous forcer à maixher , la Presse s’écriait avec un dédain courroucé : « La majorité n’a < pas voulu que le ministère tombât dans la chambre, « il tombe dans la rue ; la majorité n’a pas voulu que
• le ministère tombât, disait-elle, dans la boue, il « tombe dans le sang. »
Doctrinaires, c’était trop de moitié !
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Le maître de la Doctrine a raison : « L’on tombe toujours du côté où l’on penche. » Et c’est \ous et lui, bien certainement, ô Doctrinaires! que, près de descendre dans sa fosse. Chateaubriand entrevoyait, dans les illuminations de son génie , le jour où il écrivait : • Quand on a assez de lumière pour s’apercevoir qu’on « se trompe, et trop de vanité pour en convenir, au « lieu de retourner en aixière on s'enfonce dans ses « propres erreurs ; c’est la marchd et la consolation de « l’orgueil. »
L'ne année à peine s’était écoulée depuis le naufrage d’un trône et d’une dvnastie dans le sang du boulevard des Capucines et de la place du Palais-Hoyal, et déjà les auteurs et les complices de ce grand sinistre, épaves oubliées par l’indifférence populaire , erraient sur la rive, lisant aux passants un manifeste on étaient formulés les retours de leur ambition et l’espoir de prendre, par leurs moyens ordinaires de la conspiration et de l’intrigue, la revanche de ce qu’en 1849, sous le coup immédiat de l’enseignement, ils appelaient encore une catastrophe; mais qu’aujourd’hui , dans la magnifique infatuation de leur oublieuse vanité , ils n’appellent plus qu’une surprise...
Oui, une surprise ! comme est celle des insensés qui, gorgés d’ivresse, s’obstinent à dormir au bord d’un abîme et ne s’éveillent qu’en tombant.
Nous savons pourquoi on a conspiré sous la mo-
LA PREMIKRK
narchie de 181.') , pourquoi on a conspiré sous la mo- ^narchie de 18.30. Au fond de tous ces désordres par la guerre occulte et par la guerre ouverte , par la guerre des pamphlets, par la guerre des rues et par le régicide, il y avait, vraies ou simulées, mais toui jours affichées, des aspirations et des promesses d’avenir, des épouvantes et des haines du |)assé. Et cependant, sur eux, si sérieux qu’ils parus.scnt, allaient tomber, pour en amoindrir la superbe importance, ces paroles du prophète des Mémoires d'oiihrlombe : « Nos débats actuels paraîtront des luttes pué- • riles aux yeux de la postérité. L’époque où nous « entrons est le chemin par lequel des générations « fatalement condamnées tirent l’ancien monde vers « un monde inconnu. »
Si hésitante, si impuissante, si pauvre qu’on soit en droit de la dire, dans scs actes, dans ses idées et dans ses hommes, la république de lSi8 n’en a pas moins été une de ces marches en avant, qui marquent les étapes de la grande Révolution de l’humanité allant à son terme. Que lui voulaient donc les ambitions et les intrigues de la Doctrine? Que veulent-elles aujourd’hui encore (et nous avons payé le droit d’en parler, à nos heures, avec indépendance), que veulentelles au pouvoir actuel qui, pour ne pas la leur livrer en se livrant, a été réduit à la couvrir de ce manteau de la dictature que plus de huit millions de suffrages ont converti en manteau d’empereur?
(’e que les ambitions et les intrigues de la Doctrine voulaient à la république, ce qu’elles veulent au pouvoir actuel?... le voici.
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AUX D0CTR1NA1R!':S.
Dans son manifeste de compétition ù l’empire, publié en 1849, sous le titre De la démocratie en France, le maître de la Doctrine disait : « La paix intérieure, « la paix entre toutes les classes de citoyens, la paix « sociale, c’est le besoin suprême de la France, c’est « le cri de salut ! » Et pour empêcher cette paix intérieure, sous la république, la Doctrine s’agitait! Pour empêcher la paix sociale de se faire entre toutes les classes de citoyens, la Doctrine faisait appel à la reconstitution de classes prédominantes et prépondérantes, sous la république de l’égalité des droits! Pour qu’il fût démontré que la république ne pouvait, en donnant la paix intérieure, la paix sociale, répondre au cri de salut, la Doctrine conspirait ! Par le vrai et par le faux, par les probabilités et par les chimères, elle ravivait l’esprit de parti chez tous ceux dont l’avénement de la république avait inquiété la position ou troublé la quiétude; car elle sait bien, la Doctrine que « Le salut de tous, commel’a dit Mirabeau, est dans « l’harmonie sociale, et l’harmonie sociale ne s’éta- « blit que sur l’anéantissement de l’esprit do parti. »
La Doctrine conspire encore aujourd’hui, parce que, dans ce même manifeste de compétition à l’empire, le maître disait : • Savez-vous comment un gouverne- « ment démocratique ou autre proclame et prouve sa « victoire quand elle est réelle et définitive ? En réta- « blissant la paix ; à ce signe seul vous aurez vaincu. » Or les hommes de la Doctrine ont été, plus de trente années durant, les fauteurs, les arrangeurs, les détracteurs tour à tour et les complices de ces luttes puériles dont la postérité doit se moquer. Ils avaient
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eu les dix-huit années de la monarchie élue, pour exhiber et mettre en œuvre tout l’avenir de pacification sociale qui aurait pu Être renfermé dans leur passé théorique de quinze ans sous la monarchie traditionnelle ; — et Lyon deux fois mitraillé, pour toute réponse au cri sinistre des ouvriers sous le drapeau noir : • Vivre en travaillwit ou mourir en combatlant! »
— les barricades et le canon du cloître Saint-Merry ;
— la razzia de la rue Transuonain; — les échauffourées et les incendies de la Vendée ; — les désordres ensanglantés de Clermont et de Toulouse contre la mesure si impopulaire et si mal exécutée du recensement , qui compromit l'armée , la magistrature , l’administration dans la personne d’un officier général, d'un procureur général, d’un préfet, et qui provoqua la censure et l’abandon du Journal dex Débats lui-mème ; — tant de régicides coup sur coup; — tant de lois de compression,- d’intimidation, de disjonction, de déportation, de non révélation, et de jugements de complicité morale, ont prouvé que la monarchie de Juillet, conduite par la Doctrine, n’avait ni proclamé, ni prouvé sa victoire ; que sa victoire n’était ni définitive ni réelle ; qu’elle n’avait pjis rétabli la paix en France, la paix à l’intérieur, la paix sociale, en un mot, qu’elle n’avait pas vaincu !
Or, s’il est vrai, comme l’a écrit M. Guizot, « que « tout peuple qui a fait une révolution n’en surmonte « les périls et n’en recueille les fruits que lorsqu’il « porte lui-même sur les principes, les intérêts et les « passions qui l’ont causée la sentence du jugement « dernier séparant le bon grain de l’ivraie, et le fro-
« ment de cette paille destinée au feu ; » s’il est vrai, comme l’a écrit encore le maître de la Doctrine, que Il tant que ce jugement n’est point rendu , c’est le « chaos, et que le chaos, s’il se prolongeait au sein « d’un peuple, ce serait la mort; » si tout cela est vrai, il est certain que la révolution de Février a été la sentence du jugement dernier portée par le pays sur les principes, les intérêts, les passions, et par surcroît, sur les hommes de la révolution de 1830, appendice stérile de la révolution de 89. 11 est certain aussi que celte sentence se trouve formulée en ces paroles par lesquelles Udiatcauhriand, dans ses Mémoires d'uulre-lombe, a caractérisé le monde du temps où il les a écrits, « le monde sans autorité consacrée, > qu’il dit être placé «entre deux impossibilités^ l'impossibilité du passé, l’ impossibilité de laventr. «
lié bien I cette paix qu’elle n’a pu rétablir, la Doctrine n’a pas voulu que la république l’établît, et elle ne veut pas que l’Empire l’établisse. Cette victoire, que la Doctrine n’a pu ni proclamer ni prouver comme définitive et réelle, elle n’a pas voulu que la république la proclamât et la prouvât, et elle ne veut pas quç l’Empire la proclame et la prouve. Ce signe, auquel un gouvernement l’econnaît qu’il a vaincu, elle n’a pu le déployer au monde comme le labarum de son triomphe ; elle n’a pas voulu que la république le déployât, et elle ne veut pas que l’Empire le déploie davantage. La France, comme le disaient les Débats en 1839, ne veut pas des Doctrinaires pour ministres, » il faut que la • France s’en repente! »
Et voilà pourquoi, Doctrinaires, vous avez conspiré