‹ La première aux doctrinaires les conspirationsChapitre 3 sur 3 · L.\ PREMIÈRE · texte numérisé non relu

L.\ PREMIÈRE

t’avaient promis et dont ils étaient les conseillers, les ministres et les courtisans. Laisse-toi prendre dans leurs bras ; ils vont te montrer à la foule ; ils veulent battre la grosse caisse avec ton esprit, ta jeunesse, ta douleur, tes espérances, tes prétentions!... Cela te consolera de la mort de ta mère.

— Peuple, que fais-tu dans les ateliers, dans ton travail, dans ton repos, dans ta famille, dans ton attente, dans ta résignation, dans le souvenir de tes mécomptes révolutionnaires?... Dehors! dehors! nous avons besoin de loi , de tes agitations , de tes grondements , de les colères, de tes menaces, de ton chômage, de ta faim. Nous sommes tes guides, tes éclaireurs, tes amis, tes chefs ! Nous t’avons toujours trompé, toujours perdu , il est vrai ; mais cette fois sera la bonne, nous te sauverons, suis-nous!

— Princes , vos ennemis vous ont dit : 11 y a dans votre vie un jour où le devoir l’a emporté sur l’ambition, où votre patriotisme a eu raison de votre vaillance; c’est le jour où vous avez cédé à la volonté de la nation qui venait de changer en république la monarchie que vous serviez par votre intelligence et par votre courage. Ce jour-là vous avez bien mérité de votre pays, en renonçant à vous sei-vir de vos soldats pour lui déchirer les entrailles, à faire un appel à la guerre civile pour tâcher de reprendre dans le sang la couronne de votre père , que ses ministres avaient laissée tomber dans la boue. — lié bien I aujourd’hui, nous vous disons, nous, vos amis : On vous trompe; méprisez, éloignez de vos rêves le fruit honteux de cette intelligence, de ce devoir rempli, de ce mérite, de ce patriotisme!

In'Ogle

11 nous faut vos uoms , et au besoin voti’e épée, pour jouer la revanche de la partie que nous a\ ons perdue ; pour venger la chute de votre couronne, la perle de nos portefeuilles.

Nous vous avons amoindris, sans doute, en vous exposant déjà aux dédains et aux refus des partisans du chef de la race royale dont vous êtes la branche cadette et usurpati'ice ; la fusion de l’orléanisme avec le légitimisme est toml)ée dans le ridicule de l’impossibilité, cela est vrai; mais notre éternel travail de coalition, nous venons de le reprendre avec les Républicains modérés, les habiles!

Doctrinaires comme nous, bourgeois comme nous, sans préjugés comme nous, tous ces Républicains-là n’ont ni les scrupules, ni les antipathies personnelles, ni les divergences absolues de principes qui caractérisent les légitimistes. Entre le Conservateur-borne et le Républicain modéré, il n’y avait autrefois que l’opposition dynastique ; et l’opposition dynastique vient s’offrir à vous j>our servir de trait d’union. Entre le suffrage universel dont les 11 épublicains modérés n’ont guère jamais voulu, dont ils ne veulent plus depuis qu’il s’est tourné contre eux , et l’adjonction des capacités dont nous ne voulions pas quand nous étions les maîtres de dire : « Nul n’aura de l’esprit que nous et nos omis, » il y a place pour les tours de gobelet du suffrage restreint qui nous mettra d’accord. Les mitraillem's des ateliers nationaux en 1848, peuvent bien, sans déroger, donner la main aux mitrailleurs des canuts de Lyon en 1834.

11 est vrai qu’ils ont mené contre nous la liévolulion

du mépris ; mais il est vrai aussi que nous leur avons riposté que : « Sincères ou pervers, utopistes aveugles « ou anarchistes volontaires, tous les républicains « étaient des perturbateurs de l’ordre social. » lis nous ont honteusement chassés, c’est encore vrai ; mais non moins honteusement à leur tour, ils sont forcés de nous rappeler. Injure pour mépris, soumission pour révolte , restauration pour expulsion ; nos comptes sont réglés, nous nous donnons quittance mutuelle.

Du reste, entre nous, même amour de la distinction et de la prépondérance des classes ; même foi dans le catholicisme du Veau-d’or ; même admiration pour les fictions légales; même respect pour le droit de la force; même fétichisme parlementaire ; même suboixlination exclusive de l’ordre aux lois pénales, et de la liberté aux lois électorales ; même recherche apparente du progrès, et même volonté réelle de l’immobilité ; môme passion pour les menées et l’intrigue; même austérité de langage , et mêmes accommodements de conduite ; même empirisme de la charité pour conserv er le paupérisme ;. mêmes sophismes pour la matérialisation de l’homme par la constitution de la valeur; mêmes principes d’économie politique pour que l’impôt pèse éternellement sur le travail ; même haine systématique de tout ce qui, par le mot ou par la chose, de près ou de loin, touche aux questions sociales; même épouvante du peuple et de son émancipation , de sa liberté et de ses droits; même inintelligence de ses agitations et de son calme, de son silence et de ses murmures, de sa tristesse et de ses joies , de scs aspirations et de ses besoins.

Princes, vous le voyez , orléanistes et républicains modérés , plus rien d’essentiel ne nous sépare désormais en politique et en sociabilité. Montrez-vous donc, parlez ! soyez les Lafayetle d’un nouveau duc d’Orléans, prenez-le dans vos bras, pressez-le sur votre cœur, et scellez l’alliance en promettant à votre tour, du haut de vos fenêtres deClaremont, qu’un trône entouré d’institutions républicaines sera désormais une l'érité.

Qu’y a-t-il de réel et de menaçant dans ces turbulences de ministres déchus , de fonctionnaires en disponibilité, de secrétaires de commandements sans emploi, de parlementaires et de constituants en retraite?

A voir la quiétude un peu dédaigneuse du pouvoir qu’elles ont la prétention de troubler, et qui ne rue pas contre leurs manifestations et leurs chapelles, les foules que, pour inquiéter les manifestations légitimistes en pareille circonstance, l’Orléanisme de 1830 poussa contre Saint-Germain l’Auxerrois et de là au sac de l’.Archevêché, ces turbulences doivent passer par-dessus la tête du pouvoir.

S’il est vrai, comme le dit M. Thiers, que « la multio tude se range toujours derrière les agitateurs, » il semblerait, à la parfaite indifférence de la multitude, que les vents agitateurs de la coalition orléano-républicaine n’ont pas même la puissance d’en rider la surface.

Mais entre le pouvoir et la multitude , dont l’un est fort de son principe , l’autre de la force qu’elle donne et de la certitude que , désormais, rien de définitif ne se peut faire sans son aveu , il y a le milieu social d’où partent tous ces bruits et où tous ces bruits retournent ; qui les invente par esprit de

LA PBEMIERK

fronde, et qui les propage par désœuvrement; qui s’amuse à se faire peur, parce qu’il aime à se sentir protégé; qui évoque volontiex’s les orages, mais qui voudrait bien ne pas les entendre gronder; qui est féroce d’autorité et crie à l’anarchie quand il voit agir la la liberté, mais qui est furieux de liberté et crie au despotisme quand l’autorité est ù l’œuvre. Race oublieuse des hommes et des choses du passé, querelleuse des hommes et des choses du présent, crédule aux hommes et aux choses d’avenir, prenant l’ingratitude pour l’indépendance, toujours prête à se venger de ceux qui l’ont sauvée hier, en prêtant l’oreille aux discours de ceux qui l’ont pei-duc la veille.

C’est pour ces sortes de Gens d' entre-deux qu’il est bon, ce nous semble, de rappeler ce qu’ont été ces hommes et ces choses du passé, vivants encore et au nom desquels on les trouble, on les agite, on les passionne, on les inquiète, on les aveugle de miroitements rétrospectifs pour les faire se prêter à quelque expérimentation nouvelle de personnes et do choses éprouvées déjà, et qui ont été mises au rebut en divers millésimes.

Or, selon Franklin : « L’expérience tient une école « où les leçons coûtent cher ; mais, ajoutait l'ancien « libraire de Boston, c’est la seule où les insensés peu- «vent s’instruire.» — Selon M. Guizot: « L’expérience «estuneflamme qui n’éclaire que ceux qu’elle consume.» — Et, après avoir fouillé les abîmes où se sont accumulées nos trois dernières révolutions, JI. de Lamartine a dit : « Les expériences des peuples sont des ca- « tastrophes. »

Doctrinaires , vous conviendrez que si tout cela est vrai, tout cela est cher. >'ous voudrions doue bien vous prier de renoncer à nous envoyer de nouveau à l’école des insensés, puisque la catastrophe, ou si vous y tenez, la surprise dont parle M. Cousin dans sa récente préface du Grand Cijrus, a été notre dernière leçon. Ne serait-il pas sage à nous, pour vous dispenser de nous en donner une autre, de montrer que la flamme qui vous a consumés le 24 février ne vous a été d’aucun éclairement, et que le mol célèbre : Ilifii appris, rien oublié de Napoléon contre les rentrants de 1814, va droit aussi à votre adresse, 6 naufragés du 24 février, agitateurs et fusionnistes de 1849, coalitionnistes et conspirateurs de 1858?

Il était dit dans le manifeste doctrinaire ; « Puis- « que la république sociale parle haut, il faut qu’elle « soit regardée en face et interrogée à fond. Je vou- « drais écarter tous les voiles et aller droit au cœur de « l’idole. » Hé bien! ce qui était dit du socialisme en 1849, nous le disons du doclrinarisme en 1853, et puisque le doclrinarisme conspire , s’il se lait , nous voulons l’interroger à fond , écarter à notre tour tous les voiles et aller droit au cœur de celte idole du milieu politique et social.

— « Plus, disait-on encore, j’ai pensé à la silua- « tion de mon pays, plus je demeure convaincu que

« son grand mal, le mal qui est au fond de tous scs

• maux, qui mine et détruit ses gouvernements, ses « libertés, sa dignité et son bonheur, c’est ce mal que

• j’attaque, l’idolâtrie démocratique. »

El nous, Monsieur, nous pensons que le mal, tout le mal qui, depuis 1 8 1 5, est au fond des maux de la F rance, qui a miné ses gouvernements , scs royautés , sa dignité au dehors, sa sécurité au dedans, c’est le doctrinarisme, c’est l’idolâtrie doctrinaire, c’est vous!

Pour vous, Monsieur, la démocratie, produit providentiel du travail des siècles, des mœurs et de la vieille constitution de la France, est le mot sous lequel se cache le chaos moderne ; pour nous. Monsieur, le chaos moderne se cache sous les mots doclrinarisme en politique , éclectisme en philosophie , guis parasites nés d’hier sur la greffe du Libéralisme, branche stérile luimême de la Révolution. C’est sous le règne du doctrinarisme et de l’éclectisme, en effet, que vous, Monsieur, vous avez défini notre étaL social : « L« (pierre (huis le chaos; • et que le publiciste de Hain en a dit ceci : « Depuis vingt-cinq ans, la France s’épuise en « efforts pour établir un ordre de choses durable ; les « causes de trouble renaissent sans cesse, et la société n ne fait que passer tour à tour d’une agitation fé- « brile â une apathie léthargique. — C.orruption d’un « côté, mensonge de l’autre, haine partout, voilà no- « tre état ! »

Selon vous, aussi. Monsieur, « L’idée démocratique O est l’idée qui soulève et fomente incessamment la

• guerre au milieu de nous; » et, ajoutez-vous, « c’est « cette idée funeste qu’il faut extirper. »

Et nous, Monsieur, nous disons : — Ce qui fomente la guerre dans ce pays, aujourd’hui comme depuis quarante ans, ce qui empêche les fatigués de la marche, les blessés de la lutte, les refoulés du point de départ, les impatients du progrès, de se rendre compte des causes de leur fatigue, de leur défaite, de leur temps d’arrêt, de ce qu’il y avait de vrai ou de faux dans leur principe, de ce qui manquait au point d’appui et au levier de l’avenir politique et social ; ce qui les décourage de se remettre en marche, de se frayer un chemin nouveau, de s’assurer des chances meilleures de victoire, de chercher une idée plus vraie pour le progrès et une issue possible à leur point de départ, c’est le doctrinarisme, c’est l’écleclisrae : c’est-à-dire le milieu dominant entre le vrai et le faux, entre le bien et le mal, entre l’immoral et l’honnête, entre le vice et la vertu, entre la force et le droit, entre la foi et l’athéisme , entre la légalité et l’arbitraire , entre la liberté et le pouvoir, entre le matérialisme et le spiritualisme , entre les droits du travailleur et les privilèges du capitaliste;., c’est l’idée doctrinaire, l’ambition doctrinaire, lesquelles, par frayeur de l’inconnu qui est en avant, veulent refouler la politique et la société vers l’abîme certain qui est en arrière; et cette ambition , cette idée, il faut qu’elles soient extirpées.

11 faut qu’elles le soient en religion, en philosophie, en morale, en politique intérieure et internationale , en questions de sociabilité, en enseignement, en éducation , en économie , dans tout ce qui fait partie intégrante de l’existence et de la dignité du gouvernement des peuples.

LA PREMIÙiC

II faut qu’elles le soient, 6 Doctrinaires! parce que ce n’est pas seulement pour n’avoir rien ordonné, rien fait quand vous étiez les maîtres du pouvoir et de l’enseignement de la France, quand vous aviez mission de la retirer du chemin de la confusion et de la remettre sur la voie où le bien est séparé du mal , le vrai du faux, le salutaire du funeste, le chimérique du possible, que vous êtes coupables du crime de lèse-jeunesse, de lèse-édu cation , de lèse-patrie, de lèse-humanité; vous êtes coupables surtout, parce qu’au lieu de travailler à dissiper cette confusion des éléments de l’ordre et des semences de l’anarchie, dont vous parliez dans votre manifeste de 1849, vous avez contribué à l’accroître; parce qu’au lieu de faire la lumière, vous avez épaissi les ténèbres ; parce qu’au lieu d’enseigner la vérité vous avez propagé l’erreur; j)arce qu’au lieu d’asseoir la France de la révolution, dans l’honnête, dans le moral, dans le juste, dans le possible , vous avez été les plus ardents à creuser l’abîme d’où s’est élancé le spectre rouge du faux socialisme impuissant, que vous poursuiviez de vos anathèmes, et où elle va roulant, entraînée par ce qui est pervers, ce qui est irreligieux, ce qui est chimérique, ce qui est matérialiste, ce qui est funeste.

Dans l’ordre de l’éternelle justice, les œuvres de la pensée humaine concourent à dés desseins par leur apparition : Habent sua fata libelli. Les Girondins réveillèrent partout les souvenirs des grandes luttes de notre révolution (époque sombre et cruelle parfois, il est vrai, mais énergique et glorieuse du moins), précisément à l’heure où le pays ne pouvait plus vivre

AUX DOCTBINAIRES.

avec les hommes de notre époque bâtarde d’un libéralisme bâtard, sans entrailles, comme sans compréhension, vaine, bavarde, présomptueuse, rancuneuse , lâche et nulle , qui a été à la politique ce que le protestantisme a été eà la religion , et qui n’a laissé après elle que le vide.

Hé bien I aujourd’hui, où les partis déchus de cette époque font effort pour nous y ramener, nous venons, nous, donner à la France les preuves de la légitimité de sa révolution de Février et la JustiGer de leur chute. Et ces preuves , ô Doctrinaires ! nous allons les prendre en vous-mêmes, en vous seuls, écrites par vous, professées par vous, dans vos livres, dans vos chaires, dans vos journaux, quand vous étiez les princes de la parole, les modèles du style, les maîtres de la science, les chefs du gouvernement, les orateurs, les historiens, les philosophes, les journalistes, les économistes , les hommes d’Etat écoutés, admirés, applaudis, suivis, au pouvoir comme dans l’opposition, dans vos luttes pour la marche en avant, comme dans vos résistances pour le temps d’arrêt et le pas en arrière.

Tirées ainsi des actes et des écrits de la Doctrine, ces preuves seront d’autant plus concluantes et d’une autorité moins récusablc, que dans son livre Des moyens de gouvernement^ M. Guizot reconnaît , que « Tout parti a des opinions ou , si l’on veut , des

• préjugés qui le dominent, des intérêts qui le diri- « gent , des passions qui fermentent dans son sein ;

• que c’est par là qu’il se laisse conduire ; que ce

• sont là les anses par où on peut le prendre, et que

« là résident les moyens de gouvernement qu’il offre

T)’un autre côté, selon le comte de Maistre : « Dans n tous les pays et dans tous les gouvernements imagin iiables, la direction des affaires est à la science. » D’où la conclusion logique, n’est-ce pas? que tant valait et tant vaut la science, tant a valu et tant vaudrait le gouvernement.

Souffrez donc. Messieurs, que nous vous prenions par vos ANSES ; que nous cherchions quels préjugés vous dominent, quels intérêts vous dirigent, quelles passions fermentent en vous, et que, pour le dire au public, il soit demandé à votre science ce qu’elle a été, ce qu’elle a valu. Nous connaîtrons ainsi les causes pour lesquelles, à son jour et à son heure, ce pays vous a rejeté avec colère, et quels moyens nouveaux de gouvernement vous apporteriez à la France, si jamais , par impossible, vos menées, vos intrigues , vos fusions , vos coalitions , vos conspirations , vous portaient encore à ce pouvoir d’où, en trois Jours, il y a dix ans, vous ôtes si rudement tombés.

« au pouvoir. »

FIN DF U l'HEMlFHR Al'\ DOCIBINAIRES.

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