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nière de la croix, pour arracher les âmes à l'empire de la mort. Mais si vous œuvrez mal, où si vous n’êtes que des missionnaires médiocres, vous arrêtez la marche de ce réveil dont la vue réjouissait et fortifiait nos cœurs. Vous tarissez pour notre’! Société les sources de la charité chrétienne, et vous risquez de faner, d’un souffle de mort, cette fleur de vie évangélique que l'Esprit du Seigneur a fait éclore au sein de nos Eglises, et qui promet de porter de si beaux fruits.
Le dernier mot de ce sermon de consécration est celui- Ci :
Je vous invite, au nom de Dieu et de la part des pasteurs ici présents, à manifester vos intentions.
Sur cette invitation, ajoute le récit, M. Lemue a pris la parole au nom de ses frères.
Il semble évident qu’il parla du pied de la chaire.
Le premier sentiment qu’il exprima fut celui de l’humiliation. Il confessa son indignité personnelle et celle de ses camarades, et aussi leur grande faiblesse, leur tremblement à la pensée de la responsabilité qui va désormais peser sur eux. Mais, d’autre part, il affirma avec force le'sentiment qu'ils avaient de leur vocation, et de son caractère impérieux : chrétiens, ils devaient tout quitter pour apporter l'Evangile à ces païens qui constituaient encore la grande masse de l’humanité. Ils se réjouissaient de pouvoir le faire par expérience personnelle et au nom des protestants de France. Ils étaient enfin puissamment encouragés par la pensée que le Seigneur n’a jamais abandonné ses missionnaires, et qu'aucun d’eux n’a regretté d’avoir consacré sa vie à Jésus-Christ.
Lemue termina son allocution par de très affectueux remerciements à l’adresse de celui qu’il appela « notre cher et bien aimé directeur ». Puis il ajouta :
Maintenant nous nous courbons devant le Seigneur pour recevoir, par l’imposition des Don la charge sacrée de ministres de l'Evangile,
GrandPierre, descendu de chaire, et debout devant les trois candidats, reprend alors la parole. Il leur donne lecture du formulaire dont le Comité avait arrêté le texte, « en faisant une pause après chaque article, et en invitant les missionnaires à jurer qu'ils veulent remplir les engage-
ments qui y sont contenus ; ce qu’ils ont fait, dit le récit, ER
répondant oui à chaque question qui leur était adressée, et en étendant la main sur la Bible ouverte devant eux. » | Ce formulaire en quatre articles est très simple, très
court et a servi jusqu’ ici, sauf exception, à la consécration de tous nos missionnaires. Alfred Boegner le lisait dans le volume même que je tiens à la main. Je l'ai employé moimême, il y a quinze jours, à Genève, pour la consécration d'Erik Labarthe, qui va continuer, au Lessouto, l’œuvre dont Lemue et Rolland furent d’abord les précurseurs, puis les fidèles artisans.
Cest seulement après avoir prononcé ce quadruple oui que les missionnaires se sont mis à genoux, et que le ministre officiant, c’est-à-dire leur directeur, a déclaré, « en conséquence des engagements qu’ils venaient de contracter, conformément à l'usage de la primitive Eglise et selon l’ordre de notre Seigneur », leur conférer, par l'imposition des mains, la charge de ministres de Jésus-Christ, avec les droits et privilèges qu’elle comporte, « parmi les peuples non chrétiens et partout ailleurs où ce titre et cette charge seront reconnus. »
Là-dessus, dit notre récit, le ministre officiant leur a imposé les mains, en prononçant sur chacun d’eux une bénédiction appropriée à leur vocation et à leurs circonstances.
Voici, à titre d'exemple, la première de ces bénédictions,
celle donnée au missionnaire Lemue
Mon cher frère, le Seigneur qui vous a appelé à lui, par une
vocation efficace, veuille vous fortifier pour son service ; qu’il
répande sur votre personne et sur votre ministère ses plus précieuses bénédictions ; qu’il vous fasse devenir une lumière pour plusieurs, et que, dans la grande journée de son apparition, il vous accorde la grâce de vous trouver devant son tribunal entouré d’une multitude de paiens convertis, que votre prédication et votre exemple auront amenés à la DOSSERES de la vie éternelle !
Et, pour terminer, cette formule répétée intégralement à la fin de chacune des trois bénédictions
Seigneur, ratifie dans ton ciel les vœux que nous formons sur la terre. Amen ! |
Après cela, l’imposition des mains fut donnée successi-
vement*par dix-neuf pasteurs et ministres du Saint Evan-
gile, chacun prononçant aussi, mais à voix basse, une courte bénédiction. Deux des pasteurs énumérés au début de la cérémonie — j'ignore lesquels et pourquoi — n’ont donc pas pris part à cet acte solennel. Le certificat de consécration ne reçut même que 18 signatures. | |
Aussitôt après, et tandis que les missionnaires restaient agenouillés, le pasteur Paumier prononça la prière de con-
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sécration. Le texte nous en a été également conservé : en ce temps-là, les pasteurs avaient généralement coutume de ré-
diger à l’avance et de mémoriser leurs prières. Celle de Pau-
mier a moins d’emphase, plus de véritable onction que celle de Marron ; elle est pourtant très étoffée et quelque peu déclamatoire.
Après l’amen du pasteur de Rouen, GrandPierre reprit
Levez-vous, ministres de Jésus-Christ, consacrés à son service par l’imposition des mains ; vous êtes, dès ce moment, associés aux travaux du ministère évangélique.
Les missionnaîres se sont levés. Alors tous les pasteurs et les ministres du Saint Evangile présents leur ont donné l’accolade fraternelle, accompagnée, dit la brochure, de vœux, de bénédictions et de beaucoup de larmes d’attendrissement et de joie.
Au milieu des profondes émotions excitées par cette cérémonie solennelle, le chœur a entonné le cantique suivant
Divin Sauveur, une vaste carrière
S’ouvre aux trayaux des messagers de paix
De l'Evangile ils portent les bienfaits 4
Aux malheureux privés de sa lumière.
A leurs desseins donne un succès heureux ; Seigneur, nous te prions pour eux.
Les paroles de ce cantique, qui comprenait cinq strophes, dont je n'ai cité que la première, avaient été récemment composées par lun des pasteurs consacrants, Juillerat- Chasseur. J’ignore qui en avait écrit la musique. Il portait pour titre : Les missionnaires recommandés à Dieu, et avait été chanté pour la première fois, dans ce même temple, trois jours auparavant, à l’Assemblée générale de la Société des Missions. Voici ce que nous lisons, à ce sujet, dans le Journal des Missions de juin 1929 :
Ce cantique en forme de prière, et dont les paroles exprimaient si bien le sentiment de toutes les âmes chrétiennes, dans cette circonstance, a été exécuté par un chœur d'amateurs, qui avaient su, par beaucoup de persévérance, vaincre les difficultés nombreuses d’une composition musicale de la plus grande beauté. Ces paroles surtout : Seigneur, nous te prions pour eux, qui terminaient toutes les strophes, semblaient, à chaque refrain, émouvoir plus fortement J’auditoire et l’enlever, sur l'aile de la prière, au pied du trône de la grâce.
Vous ne saviez sans doute pas, mes chers choristes de La Vocation, que vous aviez eu, il y a un siècle, de tels précurseurs. Maïs soyez tranquilles, malgré tout leur mérite, vous les avez dépassés.
Après le chant, poursuit notre brochure, M. le comte Ver-
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Huel, président de la Société des Missions évangéliques, a remis une Bible à chacun des missionnaires, et, en les embrassant, il leur a adressé des paroles que son émotion rendait infiniment éloquentes.
Combien touchante cette intervention du vieil amiral, du vieux Pair de France qui, un jour, au bord de la tombe où l’on venait de descendre son fils unique, se tourna vers les élèves de la Maison des Missions, et les embrassa aussi en leur disant : « C’est vous désormais qui serez mes enfants. » ;
Il ne restait plus qu’à donner la bénédiction à l’assemblée. Pour cela, « le ministre en fonction » était remonté en chaire, l’auditoire s’était levé, mais GrandPierre sentit encore le besoin de lui dire une parole. La voici :
Il faut que cet Evangile, au ministère duquel ces jeunes frères
viennent d’être consacrés soit bien précieux, puisque, pour aller le prêcher à plusieurs milliers de lieues d’ici, ils ne crai-
gnent pas de quitter ce que l’homme a de plus cher au monde, :
et d'exposer même leur vie. Que chacun de nous se demande donc à lui-même : Est-ce que je connais cet Evangile si précieux ? en ai-je ressenti l’efficace dans mon cœur ? Et, tandis qu’il porte la paix et la consolation dans l’âme du païen, a-t-il
touché mon cœur, l’a-t-il vivifié, l’a-t-il changé ? Suis-je devenu :
enfant de Dieu par la foi en Jésus-Christ, et l’esprit de Dieu rend-il témoignage à mon esprit que je possède la vie éternelle ? Si nous nous faisons à nous-mêmes ces questions, mes frères, et si nous y répondons, avec sincérité de cœur et avec vérité, ce sera le fruit le plus salutaire que nous aurons retiré de cette touchante cérémonie.
Que la grâce et la paix de notre Seigneur Jésus-Christ, etc.
Ainsi s’est terminée, conclut le rapport, une cérémonie qui, nous le savons, a non seulement excité de profondes émotions, mais qui a porté dans beaucoup d’âmes des fruits permanents en vie éternelle. La cause des Missions évangéliques a fait dans ces jours-ci un pas immense. La présence du Seigneur a été sensible au milieu de son Eglise. Nos âmes ne suffisent pas à exalter sa bonté et sa fidélité. R
Avez-vous remarqué l’extrême simplicité de cette cérémonie ? Deux prières et deux chants seulement. Aucune lecture biblique, aucun élément liturgique ; ni lecture de la loi, ni confession des péchés, pas même la récitation de l’Oraison dominicale. Tout cela viendra plus tard enrichir nos consécrations, mais en seront-elles plus impressives ? Quant à l’ordre adopté : le sermon, la profession de foi des candidats, et, en dernier lieu, l’acte de la consécration, il fut généralement suivi jusque dans les dernières années du
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xIx° siècle, et je me permets d’y trouver une marche plus logique, et surtout une gradation plus heureuse de l’intérêt et de l'émotion que dans l’ordre qui, depuis lors, a prévalu,,, placant l’allocution du candidat après sa consécration. Il me paraît que les pasteurs et l'Eglise elle-même ont besoin de savoir ce que pense, ce que croit, ce que veut le postulant, avant que le ministère évangélique lui soit conféré.
A la porte du temple fut faite une collecte que notre document taxe d’abondante, et qui rapporta, en réalité, 263 francs. Cela peut nous paraître un peu maigre, étant donné l’affluence. Mais c’étaient des francs-or, valant 1.315 francs de notre misérable monnaie. Et puis, l’argent avait alors beaucoup plus de valeur d'achat qu’aujourd’hui, et le protestantisme parisien, dix fois moins nombreux, était infiniment moins fortuné.
Les trois jeunes missionnaires quittèrent Paris dès le samedi 9 mai, passèrent le dimanche à Calais, et s’y embarquèrent le lundi pour Londres. Quand le bateau mit à la voile, ils élevèrent ensemble leur cœur à Dieu.
Pour moi, écrivit l’un d’eux, tant que je pus découvrir les côtes de France, j’eus les yeux fixés de ce côté-là. Ce n’est pas que nous fussions tristes ; au contraire, nous nous sentions tel- À lement sous la dépendance de Dieu, que, quand nous nous vimes exposés sur la mer dans un frêle bâtiment, il ne semblait pas qu’il y eût place en nous pour un autre sentiment.
À Londres, ils furent reçus dans le collège de Hoxton, qui appartenait à la Société des Missions de Londres. Les circonstances les obligsèrent à y rester deux mois et demi. Ils En: retrouvèrent à Londres le pasteur Wilks, qui n’avait pu 5 participer à leur consécration, soit qu'il fût déjà parti pour l’Angleterre, soit qu’il fût encore souffrant, car il relevait à peine d’une grave maladie. Celui-ci les présenta, le 14, à l’Assemblée générale de la Société des Missions de Londres, et, en particulier, au docteur Philip (1). Bisseux, le plus jeune de nos trois amis, — 20 ans et demi — prononça, en anglais, un petit discours, qui produisit une vive impression. Le président proposa alors un vote extraordinaire de félicitations à notre Société et aux Eglises de France, et toute l’assemblée se leva pour témoigner sa joie. La collecte, <
(1) Peut-être est-ce ce jour-là que Wilks remit à Philip, au nom de notre Comité, et à la suite d’une souscription faite parmi ses mem- Re bres, une tabatière en or, avec une inscription gravée, dont le prix 5 avait été de 250 francs. S
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à l’issue de la réunion, qui avait produit l’année précédente 5.000 francs en produisit 10.000. Quelques jours après, dans une réunion d'adieu où ce fut Lemue qui prit la parole, la recette s’éleva à 62.000 francs.
Enfin vint le jour du départ, le dimanche 19 juillet. Frédéric Monod, en séjour à Londres, put y assister. Avec nos trois missionnaires français s’embarquèrent, à Gravesend, sur le Charles Kerr, navire de 550 tonneaux, 15 autres personnes appartenant à diverses Sociétés des Missions. Outre le D° Philip, sa femme et ses deux filles, la Société de Londres était représentée par deux couples de jeunes missionnaires anglais partant pour la première fois et un autre couple retournant aux Indes ; la Société de Barmen par 4 missionnaires, dont un marié ; enfin deux demoiselles partaient comme institutrices.
Ce départ collectif fut, au port d'embarquement, l’occasion de touchantes manifestations, dont une lettre de Frédéric Monod, publiée par notre Journal des Missions, donna le récit. Le samedi soir, à 8 heures, dans la cabine qu’allaient habiter nos jeunes envoyés, se firent les derniers adieux, « Nous avons encore -prié, les trois frères et moi, écrit Frédéric Monod, et, un quart d'heure après, nous nous sommes perdus de vue, pour ne nous revoir peut-être que dans le royaume de notre Maître, où nous nous sommes donné un rendez-vous assuré. »
En effet, aucun des trois missionnaires n’est jamais revenu en France. Ils se marièrent en Afrique, Lemue avec Eléonore Colani, les deux autres avec des Anglaises ou des Hollandaïses de la colonie. Lemue et Rolland fondèrent d’abord la mission du Bechuanaland, puis vinrent au Lessouto. 'Le premier mourut dans l’Orange, en 1870, âgé de 66 ans ; le deuxième, l’un des fondateurs de la Mission du Lessouto, fut un très grand missionnaire, dont le travail resta longtemps gravé dans l’âme des chrétiens bassoutos. L'un d’eux disait, au moment de mourir : « Je vais bientôt aller auprès de Dieu, là où sont Abraham, Isaac et Samuel Rolland. » Pendant 20 ans, Rolland présida la Conférence de nos missionnaires ; il. n’était plus connu-que sous ce nom : « le Président ». Il mourut enfin lui-même à 72 ans, en 1873.
Quant à Bisseux, il fut retenu au Coin français par les descendants des réfugiés du xvrI° siècle, qui avaïent oublié la langue de leurs pères, mais non leur origine. Il fut îe missionnaire de leurs esclaves, et bientôt aussi, dès qu’il put parler le hollandais, un de leurs pasteurs. Etabli dans
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la Vallée du Charron, il ne prit sa retraite qu’à 86 ans, en 1894, et mourut, dans la colonie du Cap, deux ans après, ayant passé soixante-sept ans au sud de PAfrique... 5 Ainsi, l’un après l’autre, ils « sont morts, sans avoir obtenu les choses qui leur avaient été promises, mais Îles
ayant vues et saluées de loin... voyageurs et étrangers sur : cette terre..., cherchant une patrie. S'ils avaient eu en vue
celle d’où ils étaient sortis, ils auraient eu, certes, le temps d'y retourner (67 ans, pour Bisseux) ; mais ils en désiraient une meilleure, la patrie céleste. C’est pourquoi Dieu n’a pas honte de s’appeler leur Dieu, car il leur a préparé une cité. » — « Bons et fidèles serviteurs », les premiers d’une grande phalange qui compte aujourd’hui 260 missionnaires vivants, ils sont restés « fidèles jusqu’à la mort », fidèles à l'idéal de leur jeunesse, fidèles à leur vocation, fidèles aux engagements de leur consécration.
Alençon. — Imprimerie Corbière et Jugain.