‹ La première invasion de la Belgique, 1792Chapitre 16 sur 135 · LES ARMEES ET LE COMMANDEMENT EN CHEF · texte numérisé non relu

LES ARMEES ET LE COMMANDEMENT EN CHEF

terre. Il eût pu retourner en Holstein reprendre la vie de famille un moment abandonnée ; il aurait pu se retirer en Bavière ; mais il existait chez tous ces aventuriers allemands, mercenaires de grande ou petite maniue, (pi'ils s'appelassent Lucknerou Jean de Wertli, Kornber}4' ou le maréchal de Saxe, un fond de vénalité insatiable (jui les portait, avant de se vendre, à rechercher un acquéreur généreux'. Or, Frédéric II était d'une avarice proverbiale et ne donnait à ses généraux que des api)ointemeuts dérisoires ; il en était de même de l'Empereur, auijuel des finances obérées ne permettaient point de prodiguer l'or à ses officiers. Fiestait la France, dont, k vrai dire, la situation financière n'était guère en meilleur état, mais (pli passait encore pour riche ; ce fut donc de ce coté que Luckuer dirigea ses pas. Ses ouvertures furent accueillies. Le baron de Luckner, qu'on prit, sans plus ample informé, })Our un descendant des vieux burgraves du Rhin ou du Danube, })rit rang incontinent k côté des Lévis et des Montmorency; le 2U juin 1763, il fut admis dans l'armée française avec le grade de lieutenant général, aux appointements de 30.0ÛU livres.

Toutefois, son inscription sur les registres de notre état-major général une fois effectuée, et sa situation pécuniaire ainsi assurée, notre compatriote accidentel crut avoir assez fait pour sa nouvelle patrie et il s'empressa de retourner en Holstein, où l'appelaient ses intérêts de grand propriétaire. De 1763 k 1790, c'est-à-dire en vingt-sept ans, il ne vint (ju'k trois rciirises en F'rance, et n'y passa que quelques jours'-': il ne prenait même pas la peine d'aller chercher lui-

I. Lclimaiin. Sclninihorsl. II, 137, ihins PtuillVr ; " ... .M;iii verkuiirie sich ilciii Meistbietcndiui. ■■ 1'. 76.

•.'. •■ Bis ziirn Jiitire I7XS li.it n- l-'i^ankriMcli iiui' (Irriiniil kiiiziTc Zeil besuchL » l'feilïer, p. 7ô.

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même ses appointements et avait un fondé de pouvoirs fharjïé de ce soin. Au moment do la Révolution, Luckner nous avait fait paver déjii 972. < ►00 livres — le million ou peu s'en faut — Tlionneur de le compter ]>armi les officiers généraux français.

Il est lion de dire ([ue l'ancien élève des Jésuites de Passau, qni avait été sur les bancs de Técole un incon-igil)le cancre, qui, même dans sa langue maternelle, parlait le « jargon » auquel fait allusion Westplialen, s'exprimait dans un français aussi peu correct qu'incompréhensible ' . Lafayette, qui vécut pondant près de deux ans dans son intimité, nous a conservé un de ses discours, une de ces allocutions familières au moyen desquelles il aimait k entrer en communication directe avec ses soldats. C'était à l'époque — postérieure à notre récit — où Lafayette avait reçu à Sedan la visite des commissaires de la Législative et s'apprêtait à organiser contre l'Assemblée la résistance à main armée que l'on sait. Lafayette avait jugé à propos de mettre au courant de ses projets tous les génépaux sous ses ordres, et même ceux qui, comme Luckner, n'étaient pas sous son commandement, mais dont il lui importait cependant d'obtenir l'adhésion. Il dépêcha donc au quartier général de Luckner un de ses aides de camp, chargé d'exposer la situation au maréchal et de lui demander son concours.

Luckner reçoit avec empressement l'oftîcier de Lafayette, l'assure qu'il est tout à fait de cœur avec son général ; [luis, sortant de la maison où il cantonne et réunissant les sohlats qu'il a sous la main, il les met, en ces termes, au courant de la situation politique :

« Il fient t'arrifer un ci-ant accident à Paris' ; l'en-

I. ■■ Er sprach schlecht, besonders dss iliin unL'elaufi''o Fianzosisch. (PfeifTiT. p. i:,.) •2. L'insiuTcclidfi du lo août.

LES AKMKi:s i-:t i.i-: commandement kn chef 2ft

nonii qui l'ost lofant nous, chè mè moque ; mais l'onntMui qui l'est torrière nous, chè mè moque bas. Si Ton fous tonne te l'arclicnt, prenez, mandez, chè mè moque ; ne m'apantonnez bas ; moi ne fous apantonne chamais. Le chénéral Lafayette, il a fait arrêter trois gomissaires qui Tétaient fenus pour mettre le tésortre tans son armée ; nous afoir pientôt le même iîsite, et nous les recefoir te môme. P'oilà le aite de camp te Lafayette qui mè a apporté le noufelle, et qui tira à Lafayette les ponnes tispositions te rarméo tu Houx Luckner'. »

Comment ce militaire, qui de sa vie n'ayait commandé une armée, pas même une brigade de toutes armes, eut-il la pensée de solliciter do Louis XVI le bâton de maréchal de France? c'est ce que nous n'ayons pu éclaircir. Toutefois, il est certain que Luckner, déjà ayant la Révolution, avait quémandé cette dignité suprême et qu'il fut compris, en 1783, sur une liste de candidats soumise au souverain. Louis XVI ne crut pas deyoir accéder à ce désir de son nouyeau sujet, et, quand on lui j)résonla la liste des concurrents, il prit la plume et passa un trait sur le nom de Luckner. L'ancien combattant de la guerre de Sept Ans garda toujours rancune au prince de cette marque de défaveur royale, et ne lui pardonna jamais cette « barre » qui avait atermoyé ses prétentions. 11 disait parfois, suivant Gay de Vernon, qui nous <-^ conservé cette anecdocte, qu' « il avait touchours la parre sur le coeur"-' ».

Luckner était encore en Holstcin au moment de la Révolution ; mais la gravité des événements qui suivirent la convocation des Etats généraux, peut-être la crainte de voir supprimer ses appointements — car il

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