CHAPITRE ÎV
Un matin, — un peu après six heures, — une petite porte, à un seul battant, s'Ouvrit dans un grand portail peint en vert sombre. Une femme sortit, tranquille, bien mise, très distinguée; elle n'était plus jeune, ne paraissait pas vieille; elle avait dû être belle, l'était encore, quoiqu'un peu trop grasse.
Honorine d'Arlemont, graciée, quittait la maison centrale.
Devant elle, il y avait une longue route, avec de rares bâtisses. Une petite pluie fine tombait dans la pénombre blême, tout était gris, mouillé,
silencieux, terne. Elle avait fait quelques pas à peine, lorsque Gerbier, qui s'était garanti de la pluie sous l'auvent d*une auberge, s'approcha. Elle ne parut pas étonnée de le voir, elle dit : « Voilà un bien vilain temps. » Il répondit : « Oui, on dirait un matin d'automne. » Elle lui demanda s'il n'avait pas pris la précaution de s'assurer d'une voiture pour aller jusqu'à la gare d'où le train la ramènerait à Paris. « Si, si, dit-il, j'ai une voiture, mais je l'ai laissée au bas de la côte; j'ai pensé qu'il valait mieux ne pas éveillei l'attention, ne pas faire de bruit. » Elle l'approuva; elle marcherait volontiers, quoiqu'un peu lasse davoir, cette nuit, moins bien dormi que de coutume; elle lui prit le bras, ils se mirent en route. Ils ne parlaient plus, il la regardait; elle semblait surtout attentive à ne pas mouiller ses bottines dans les flaques de boue. Ils passèrent devant un chemin, plus étroit, qui s'éloignait de la route; il fit un mouvement comme pour dégager son bras, comme pour suivre, tout seul, ce chemin. Tentation de disparaître ! Mais elle dit simplement : « Non, je crois que c'est tout droit. » Dans la voiture, ils demeurèrent silencieux ; ^ les peupliers , un à un, fuyaient des deux côtés. Toutefois, à un moment, il lui demanda : « Vous n'avez pas été étonnée de me voir? — Non, répondit-elle;
étonnée, pourquoi? » Et ils se turent. Mai» dans le wagon, pendant la rapidité du voyage égayée de soleil, elle se montra beaucoup plus expansive, presque joyeuse. Elle ne cherchait pas à cacher qu'elle aurait plaisir à revoir Paris. Cela se comprenait, — après une si longue absence. Etait-il bien changé, Paris, avait-on ouvert de nouvelles avenues? bâti de nouveaux quartiers? Puis elle demanda à Gerbier les titres des ouvrages qu'il avait publiés depuis qu'elle ne l'avait vu; elle fut heureuse d'apprendre qu'il avait du succès, toujours, qu'il était très estimé, qu'il gagnait de l'argent. Quand il eut avoué, dans la conversation, qu'il aspirait à l'Académie, elle le félicita de cette ambition qu'elle jugeait raisonnable. « L'Académie, c'est le couronnement d'une vie littéraire bien remplie. » Il fallait laisser dire les extravagants et les énergumènes, les bohèmes. Et elle espérait bien qu'il serait élu. Pourquoi ne serait-il pas de l'Académie, puisqu'il était un homme honorable, un écrivain moral, sérieux? Quanta ces fous, Jean Morvieux, Straparole, il ne les voyait plus, certainement. « Je crois que Straparole est mort, » dit Gerbier. Elle répondit : « Mourir, c'est ce qu'on a de mieux à faire, quand on n'est bon à rien, quand on perd le temps à faire des vers que personne ne lit, quand on vit avec des filles qui
VOUS compromettent. » Elle ajouta : « Sans doute, il est mort de misère? — Je crois que oui, » dit Gerbier; et ils haussèrent les épaules, ensemble. A la station- buffet, ils déjeunèrent. Elle trouva la nourriture bien mauvaise, sans aucun souvenir avoué de l'ordinaire de la prison ; le bouillon surtout était exécrable. « Ah! ce n'est pas comme chez soi! » Revenus dans le train, elle l'interrogea encore, sur d'autres points, très discrètement d'ailleurs; elle apprit avec plaisir qu'il avait épousé une demoiselle de la bourgeoisie, pas jolie et riche, qu'il avait des enfants. « Il faut qu'un homme, à un certain âge, se marie, ait une famille ; cela le pose dans le monde; on ne peut pas toujours vivre comme un oiseau sur la branche. » Ce n'était pas elle, Honorine, qui lui donnerait jamais de mauvais conseils! Il fallait qu'il fût très convenable avec sa femme, qu'il ne l'offensât point, qu'il fût très respectueux. Il convient, en toute circonstance, d'éviter le scandale, et l'on a la conscience en repos quand on mène une vie régulière. La nuit venait quand ils descendirent du train. En montant dans le fiacre : « rue François P% 14, » dit M™* d'Arlemont. Il ne réprima pas un mouvement de surprise. « Oui, dit-elle, j'ai gardé mon appartement, quoique absente. » La voiture avançait très lentement. Ils arrivèrent enfin. Dans l'antichambre, vaste, sans bibelots,
tendue de reps vert, la domestique, toujours la môme, très propre, tout à fait convenable, prit le chapeau de Gerbier. « Vous servirez le thé froid dans le salon, » dit Honorine. Ils entrèrent. Il revit la pièce blanc et or, les meubles en palissandre, avec des cuivreries, bibliothèques vides, bonheurs-du-jour clos équilibrant leurs taches nettes et sombres; sur le marbre nu de la cheminée, entre deux candélabres hérissant vingt lys de métal doré, la pendule, énorme, basse, sd décorait d'une nymphe couchée sur un rocher d'or mat; une lampe, sous un abat-jour de papiei rose feuilleté de fleurs, faisait luire la table de Doule.
— Vous permettez, monsieur Gerbier , que j'aille me défaire, me mettre en peignoir? Je 8uis un peu lasse de ce long voyage.
Elle sortit par la grande porte sans tenture, placée à côté d'une des deux fenêtres. Quand elle reparut, elle était en peignoir blanc, très simple, sans dentelles. Ils prirent le thé, assis devant la cheminée, ils causèrent. Elle était bien curieuse de connaître les pièces nouvelles, de voir les modes récentes. Elle ne manquerait pas d'aller, dès le lendemain, aux magasins du Louvre, au théâtre du Gymnase; ce théâtre, c'était celui qu'elle préférait. Et la soirée se passa, très paisible, aimable; onze heures sonnèrent ; M""" d'Arle-
mont s'éloigna de nouveau; la porte resta entr't)uverte ; on voyait, par le bâillement, le noir d'une chambre pas éclairée.
Il eut, une dernière fois, le besoin, l'espoir, le rêve de fuir !
Mais, bientôt :
— Monsieur Gerbier? appela une voix qui venait de la chambre voisine, de la chambre j| obscure, par le bâillement de la porte.
11 hésitait.
— Eh bien! venez, je vous attends.
Il répondit : «Me voici», il traversa le salon,
entra dans la chambre, se trouva dans les téûiittres.
riN
2821.— Lib^Imp, réunies, rue Saint-Benoît 7, Paris
Ftl
GÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, p»e t>E 6RENm