CHAPITRE m
Cette ombre, cette survenance de vie réelle et banale, le dégrisèrent des lueurs et des songes. Après une secousse pareille à celle de ces chutes en rêve, qui éveillent, il se retrouva les pieds sur le sable, assis dans le jardin d'un restaui'ant; quelqu'un qui avait bien dîné, voilà tout. Leg mangeurs autour de lui étaient plus rares, ne parlaient qu'à voix basse ; ce serait bientôt le soir : une pénombre montait lentement, enveloppait d'une ouate diaphane les branchages presque silencieux; des lanternes de voiture, sur
l'avenue, scintillaient languissamment dans la clarté du crépuscule ; comme avant le sommeil, la vie des choses s'étirait en une lassitude, en une paresse mélancolique et tiède. A une fenêtre vite ouverte du pavillon, une fille apparut, un verre à la main, en corset, avec la brutalité d'une tignasse rousse toute défaite, avec beaucoup de chair crue, olferie, et la sexualité des poils sous les bras en Tair. Fin d'un dîner en cabinet particulier. Evelin tressaillit dans un emportement vers celte créature; il crut senti' descendre vers lui un parfum comme si on avai éparpillé de la croisée un bouquet de fleurs sales, pourries. Mauvaise et bonne odeur, bonne d'être mauvaise. Mais une main d'homme saisit la fille par l'épaule, la força de rentrer; il y eut un tremblement de rideaux derrière la fenêtre reclose.
Alors Evelin regarda plus attentivement la jeune dame assise tout près de lui, silencieuse, en face de la petite fille qui avait posé son cerceau contre un arbre.
Et c'était le soir, non sans du jour encore. Sur les étroites tables, les flammes qui tremblaient derrière le verre des globes avec l'invraisem- Èlance et le mauvais présage des cierges, avivaient çà et là d'un peu de blancheur la pâleur des nappes. Une tristesse blême errait dans l'air.
Cette dame n'était point aussi jeune qu'il l'avait cru d'abord; la fillette devait avoir neuf ou dix ans, la mère trente; non, pas encore : vingtsix, vingt-sept; sans doute elle s'était mariée jeune. Jolie? oui, assez, avec un air sérieux. En réalité, Evelin ne la trouvait guère à sou goût, la comparant à l'aristocratique épousée, en sa candeur hautaine, qu'il avait vue, cette aprèsmidi, sur les marches de la Madeleine, à la fille rousse qui s'était mise, toute débraillée, à la fe- '^ nêtre du pavillon. La dîneuse était une bour- ■geoise, certainement; venue au restaurant, ce beau soir, avec sa fille, parce qu'on avait donné congé à la cuisinière; mais de la haute bourgeoisie, comme on dit dans la petite ville où avait vécu Evelin. A coup sûr, une femme très distinguée.
Il releva la têt® , à cause d'un refrain d'opérett©, au piano, là-haut, dans le pavillon ; puis, quand son attention redescendit, comme par une habitude déjà, vers la table voisine, il eut, soudaine et presque brutale, cette impression que, ne regardant plus, il avait été regardé fixement, ardemment, lourdement; et que le regard venait de s'esquiver, pour n'être pas surpris. La dame, à ce moment, coupait dans une assiette, pour sa fille, de la viande en tout petits morceaux ; elle
S4 LA PREMIÈRE MAITRESSI
paraissait très affairée de cette occupation de maman; il restait sur lui, sur tout lui, plus acharnée à la nuque avec un glissement le long des reins, ime chaleur, du regard qu'il n'avait pas vu.
Elle avait donc remarqué le jeune homme qui était là? Il valait donc en effet qu'une femme se souciât de lui? Car la présomption dans le rêve n'est pas incompatible avec la défiance de soi dans la vie. Mais oui, pourquoi pas, elle s'était inquiétée de lui; il se rappelait, non sans complaisance, avec le dédain toutefois davoir été si petit il y avait si peu de temps, les mondaines de province, qui s'extasiaient de sa bonne mine, en Incroyable, au bal de la sous-préfecture. Il jugeait à présent cette dame beaucoup plus jolie; trop grasse cependant, avec des lourdeurs dans le corsage. Il s'était écarté un peu, en arrière d'elle; il pouvait la considérer à loisir, sans impertinence apparente.
Oui, ce qu'il y avait d'aimable en elle, c'était la parfaite distinction de toute sa personne; nulle excentricité dans la toilette, dans l'air; aucim éclat; un charme de médiocrité élégante, de demi-teinte, d'effacement; un bon goût de camaïeu pâle. Sous un chapeau de soie plissés — de soie mauve, pareille à celle de la
robe — des cheveux châtains, sans frisures, en deux bandeaux presque plats dont la simplicité n'impliquait aucune affectation, se divisaient sur un front bas, d'une pâleur un peu jaune, très douce, une pâleur de vieux vélin; le fil invisible d'une seule ride traversait ce front tranquille. Les yeux petits, où la pupille dans le blanc azuré de la sclérotique imitait une goutte de vin d'Espagne sur du lait un peu bleu, s'obscurcissaient comme volontairement, se dérobaient, furtifs, sous la modestie des longs cils; quelquefois, ils s'ouvraient, paraissaient très grands, avec une lueur fauve, voulaient, exigeaient, triomphaient ! Mais ils rétractaient vite cet éclair dans une douceur de pénombre; ils faisaient penser à des fulgores qui s'éteignent. Le nez mince s'effilait, point trop long cependant; la bouche assez épaisse, où les dents ne se montraient que peu, était d'un rose triste, comme exténué. Et de toute cette dame il émanait de la paix, du recueillement, de la solitude. Sa vie avait dû s'écouler entière dans la simplicité d'un intérieur modeste, dans l'honnêteté quotidienne de devoirs accomplis sans emphase et sans peine. D'être un peu grasse empêchait sa distinction de s'affiner jusqu'à l'aristocratie. Une bourgeoise tout à fait, s'occupant de son ménage, faisant faire ses robes à la mai-
son, avec économie; il y avait même en sa toilette comme en ses façons, un peu de provincialisme; mais cette simplesse, cette modicité, se relevaient d'une élégance achevée, qui, pour n'avoir rien d'exceptionnel, n'en était pas moins exquise.
Une fois encore, Evelin, pendant qu'il allumait un second cigare, eut la sensation d'un regard violent, tenace, dominateur, qui l'enveloppait et le tirait ! mais, s'étant incliné vers elle, il la vit, le front vers l'assiette, immobile, grave, les yeux baissés.
— Renée, mon enfant, tenez-vous donc tranquille, je vous prie. C'est extraordinaire que vous ne puissiez pas rester en place. Une autre fois vous dînerez à la maison avec votre bonne.
La voix, presque sans inflexion, était d'une grand© douceur, malgré 1« ton &% réprimande. On devinait que catte femme savait se faire obéir, sans emportement ni dureté ; parlant avec mode' ration à son Hiari, à ses domestiques, comme à son enfant. Elle avait été très bien élevée. On devinait aussi qu'elle aimait à donner de bons conseils, d'un ton posé, à causer de choses simples et saines, qu'elle était circonspecte pour elle-même et pour les autres, ayant la crainte et
l'horreur de tout excès. Sûrement elle savait consoler, avec un peu d'indifférence, avec beaucoup de tact. Ses idées étaient en ordre, bien rangées, comme son linge dans l'armoire, et régulières, comme les plis de sa robe et de son chapeau. Sa voix avait le rythme égal d'une âme non troublée.
Et justement à cause de cette mesure, de cette réserve, de tout ce très bien sans au delà, cette personne ne plaisait guère à Evelin, plus tenté, dans la nouveauté de son cœur et de ses sens, par de presque angéliques fiançailles, rêvées, ou par la pompeuse luxure des amours de courtisanes ; c'est vers le milieu de la vie seulement que le désir se désintéresse de l'extraordinaire, se résigne au banal aimable , s'embourgeoise. Cette dame, Evelin aurait pu la rencontrer chez sa mère, en province, plus charmante qu« les voisines qui venaient jouer le whist, le soir, sous l'abat-jour, entre deux tasses de thé, mais de la même espèce qu'elles. Et c'est vers d'autres créatures, si divinement sereines ou si splendidement démoniaques, que s'ameutait la jeune cohue de ses passions. Pourtant il la considérait, avec persistance; peut-être, simplement, parca que c'était une femme, une femme qui l'avait regardé; peut-être par ce que, malgré lui, il ni
pouvait se défendre contre le charme d'une ressemblance avec les souvenirs de sa puérilité encore si proche. Presque enfant, il la reconnaissait maternelle. Et ils étaient tout près Fun de l'autre, — en étendant le bras il aurait pu lui toucher la main, — sans se parler, dans le silence et le soir épaissi. Et elle ne tournait pas les yeux vers lui. Mais il sentait bien qu'elle le sentait là.
La fillette, qui s'était levée et jouait au cerceau entre les tables, renversa d'un coup de coude le verre dEvelin.
— Renée, venez ici, tout de suite. Asseyezvous, je le veux!
La dame parlait d'une voix qui ne cessait pas d'être douce, en dépit de la colère des mots. Puis se tournant vers Evelin :
— Oh! monsieur, dit-elle, combien je vous demande pardon. Ma fille est aussi insupportable que possible, je suis désolée de ce qui est arrivé. Vous devriez mourir de honte, Renée !
Evelin répondit que le mal n'était pas grand ; il n'y avait pas de quoi gronder cette jolie demoiselle; il faut bien que les enfants s'amusent ; on ne saurait leur demander d'être raisonnables comme les grandes personnes; et il pro-
nonça d'autres paroles, vaines, insignifiantes, ce qu'on dit en pareil cas; il y mettait beaucoup de politesse ; il tenait à faire voir qu'il avait reçu une bonne éducation. Il affectait surtout de parler des enfants d'un ton de miséricorde ^t d'attendrissement, les excusant de tout parce qu'ils sont petits, mettant ainsi une plus grande distance entre leur âge et le sien.
Elle sourit imperceptiblement.
La causerie continua, banale, sur la question de savoir s'il est meilleur de gâter les enfants ou de les traiter avec sévérité. La dame inclinait pour une certaine rigidité tempérée par l'affection; les petites filles surtout doivent être élevées d'une façon un peu grave ; elle n'admettait pas le tutoiement, les familiarités trop tendres, et ces emportements de caresse où beaucoup de mères se laissent aller; d'ailleurs, il faut soigneusement se garder de l'excès dans l'autre sens; pas de punitions trop dures, ni de froideur; en cela, comme en toute chose, il y a un juste milieu où l'on doit se tenir. Evelin, lui, proclamait au contraire qu'il convient de ne rien défendre aux petits hommes et aux petites femmes, de laisser s'épanouir librement leurs jeunes âmes d'anges. Il parlait avec une certaine chaleur, XLOJX sans soigner ses phrases, avec des réminis-
cences de lectures poétiques. Le lire des enfants, c'est la chanson du foyer ; les maisons sont heureuses comme des nids, quand ces voix d'oiselets y gazouillent à l'aise. Et il se tourna tout à fait vers sa voisine, pour juger de l'effet de cette rhétorique dont il était content. La dame le regardait, penchée aussi, la poitrine battante, de ses yeux presque fauves, grands ouverts ! Mais ces chaleurs moururent sous les longs cils baissés ; et le corsage était immobile comme si elle n'eût pas respiré. «Vous êtes bien jeune, monsieur, pour aimer les enfants avec cette tendresse ardente. » Elle eut son sourire de tout à Iheure, presque ironique. Il se sentit humilié. Le prenait-elle pour un gamin? Il avait dix-sept ans, depuis un mois. Ils se taisaient. La conversation ne reprit qu'après un assez long silence, changeant d'objet. La journée avait été fort belle, presque chaude, pourtant la soirée serait fraîche peutêtre. C'est agréable de dîner en plein air, sous ces beaux arbres, entre ces parterres, au bruit des jets d'eau qui retombent; on s'amuse à voir passer le monde. Mais la cuisine des restaurants est bien mauvaise; assez bonne au goût, mauvaise pour Testomac, à cause des sauces où l'on met un tas de choses. Rien ne vaut la cuisine de chez soi. Et d'autres discours pareils. Il se souvenait
de ceux qu'on tenait chez sa mère, dans la petite ville, les jours de visite. Il s'en voulait d'être à ce point vulgaire, il en voulait surtout à cette dame, si distinguée, à la voix si douce, de tenir de tels propos, de ne pas vouloir en entendre d'autres ; car, deux ou trois fois, il tenta, parlant des jours de juin, de hausser le ton, de la faire songer aux belles campagnes fleuries, pleines de rayons et de chants; ce qui l'aurait charmé, c'eût été qu'elle dit, troublée d'une émotion sincère : «Ah! vous êtes poète, certainement!» Mais non , — avec ce sourire de dédain aux lèvres, — elle le ramenait d'un mot aux choses mesquines, aux riens bêtes d'une causerie sans élévation et sans charme; et, quand, presque toutes les tables s'étant dégarnies autour d'eux, ils eurent demandé les additions, elle dit, après avoir payé la sienne d'une petite pièce d'or dont elle compta soigneusement la monnaie : « C'est vraiment un peu cher pour un dîner aussi simple. » Il se leva, non sans dépit. Il allait saluer cette dame, qu'il ne reverrait jamais, et s'éloigner; car, enfin, à son âge, en plein Paris, par ce soir de printemps, il avait mieux à espérer qu'un niais bavardage avec une bourgeoise, pas très jeune, pas jolie, qui n'avait pour elle, en lomme, qu'un air de décence et d'honnêteté.
Il ■ I ' m
— Madame..., dit-il en s'inclinant tandi, quelle se levait.
Mais, avant qu'il eût achevé, elle avait mis sa main regantée sur le bras d'Evelin, d'un mouvement lent, comme faisant une chose naturelle, accoutumée. Puis, « nous partons, » dit-elle à sa fille. Et maintenant, le long de l'avenue où montaient et descendaient les voitures, ils marchaient sur l'asphalte, entre les arbres, la fillette jouant au cerceau devant eux, sans courir. Promenade de femme et de mari, ou de mère et de âls, après e diner qui prennent l'air.