LIVRE I
Que si mon entreprise est singulière, la position qui me la fait faire ne Test pas moins. Parmi mes contemporains il est peu d'hommes dont le nom soit plus connu dans l'Europe et dont l'individu soit plus ignoré. Mes livres couroient les Villes, tandis que leur Auteur ne couroit que les forêts. Tout me lisoit, tout me critiquoit, tout parloit de moi, mais dans mon absence; j'étois aussi loin des discours que des hommes ; je ne savois rien de ce qu'on disoit^. Chacun me figuroit à sa fantaisie, sans crainte que l'original vînt le démentir. Il y avoit un Rousseau dans le grand monde, et un autre dans la retraite, qui ne lui ressembloit en rien.
[7] Ce n'est pas qu'à tout prendre j'aye à me plaindre des discours publics ^ sur mon compte*; s'ils m'ont quelquefois déchiré sans ménagement, souvent ils m'ont honoré de même. Cela dépendoit des diverses dispositions où le public étoit sur mon compte, et selon ses préventions favorables ou contraires, il ne gardoit pas plus de mesure dans le bien que dans le mal. Tant qu'on ne m'a jugé que par mes livres, selon l'intérêt et le goût des lecteurs, on n'a fait de moi qu'un être imaginaire et fantastique, qui changeoit de face à chaque écrit que je publiois. Mais quand une fois j'ai eu des ennemis personnels, ils se sont formé ^des systèmes selon leurs vues, sur ^lesquels ils ont de concert établi
1 de moi.
2 publiés. Bovet, Schini(.
' J'écrivois ceci en 1764, âgé déjà^de cinquante-deux ans, et bien éloigné de prévoir le sort qui m'attendoit à cet âge. J'aurois maintenant trop à changer à cet article; je n'y changerai rien du tout^.
3 un système.
* lequel.
5 âgé de. Schin:{.
6 Voyez ci-dessus, p. 4, n. 6, et Annales, t. I, p. 196, note.
LES CONFESSIONS
ma réputation qu'ils ne pouvoient tout-à-fait détruire. Pour ne point paroître faire un rôle odieux, ils ne m'accusoient pas de mauvaises actions vraies ou fausses, ou s'ils m'en accusoient, c'étoit en les imputant à ma mauvaise tête, de façon toutefois qu'on crût qu'à force de bonhomie ils prenoient le change, et qu'on fît honneur à leur cœur aux dépens du mien. Mais, en feignant d'excuser mes fautes, ils chargeoient sur mes sentimens, et paroissant me voir dans un jour favorable, ils savoient m'exposer dans un jour bien différent.
Un ton si adroit devint commode à prendre. De Tair le plus débonnaire, on me noircissoit avec bonté; par effusion d'amitié, l'on me rendoit haïssable; en me [8] plaignant, on me déchiroit. C'est ainsi qu'épargné dans les faits je fus cruellement traité dans le caractère, et qu'on parvint à me rendre odieux en me louant. Rien n'étoit plus différent de moi que cette peinture : je n'étois pas meilleur, si l'on veut, mais j'étois autre. On ne me rendoit justice ni dans le bien ni dans le mal : en m'accordant des vertus que je n'avois pas, on me faisoit un méchant, et au contraire, avec des vices qui n'étoient connus de personne, je me sentois bon. A être mieux jugé, j'aurois pu perdre parmi le vulgaire, mais j'aurois gagné parmi les sages, et je n'aspirai jamais qu'aux suffrages de ces derniers.
Voilà non-seulement les motifs qui m'ont fait faire cette entreprise, mais les garants de ma fidélité à l'exécuter. Puisque mon nom doit durer parmi les hommes, je ne veux point qu'il y porte une réputation mensongère; je ne veux point qu'on me donne des vertus ou des vices que je n'avois pas, ni qu'on me peigne sous des traits qui ne furent pas les miens. Si j'ai quelque