LIVRE I
moins l'histoire de ces évé[ne]mens en eux-mêmes que celle de l'état de mon ame, à mesure qu'ils sont arrivés. Or les ames ne sont plus ou moins illustres que selon qu'elles ont des sentimens plus ou moins grands et nobles, des idées plus ou moins vives et nombreuses. Les faits ne sont ici que des causes occasionnelles. Dans quelque obscurité que j'aye pu vivre, si j'ai pensé plus et mieux que les Rois, l'histoire de mon ame est plus intéressante que celle des leurs.
Je dis plus. A compter l'expérience et l'observation pour quelque chose, je suis à cet égard dans la position la plus avantageuse où jamais mortel, peut-être, se soit trouvé, puisque, sans avoir aucun état moi-même, j'ai connu tous les états; j'ai vécu dans tous, depuis les plus bas jusqu'aux plus élevés, excepté le trône. Les Grands ne connoissent que les Grands, les petits ne connoissent que les petits. Ceux-ci ne voient les premiers qu'à travers l'admiration [5] de leur rang et n'en sont vus qu'avec un mépris injuste. Dans des rapports trop éloignés, l'être commun aux uns et aux autres, l'homme, leur échappe également. Pour moi, soigneux d'écarter son masque, je l'ai reconnu par tout. J'ai pesé, j'ai comparé leurs goûts respectifs^ leurs plaisirs, leurs préjugés, leurs maximes. Admis chez tous comme un homme sans prétentions^ et sans conséquence, je les examinois à mon aise; quand ils cessoient de se déguiser, je pouvois comparer l'homme à l'homme, et l'état
Une note, p. 14, a aussi été ajoutée après coup, mais avec une encre noire. Quant aux notes des p. 6, i3, i5 de la présente édition et i56 du ms., je crois qu'elles sont contemporaines du texte, tandis que celle de la p. 76 du ms. pourrait être postérieure. — Les sept notes de Rousseau seront indiquées par un astérisque, comme dans le ms.
^ prétention. Schin^.
LES CONFESSIONS
à l'état. N'étant rien, ne voulant rien, je n'embarrassois et n'importunois personne ; j'entrois par tout sans tenir à rien, dînant quelquefois le matin avec les Princes et soupant le soir avec les paysans.
Si je n'ai pas la célébrité du rang et de la naissance, j'en ai une autre, qui est plus à moi et que j'ai mieux achetée : j'ai la célébrité des malheurs. Le bruit des miens a rempli l'Europe ; les sages s'en sont étonnés, les bons s'en sont affligés; tous ont enfin compris que j^avois mieux connu qu'eux ce siècle savant et philosophe : j'avois vu que le fanatisme, qu'ils croyoient anéanti, n'étoit que déguisé; je l'avois dit avant qu'il jetât le masque*; je ne m'attendois pas que ce seroit moi qui le lui ferois jeter. L'histoire de ces événemens, digne ^ de la plume de Tacite, doit avoir quelque intérêt sous la mienne. Les faits sont publics, et [6] chacun peut les connoître, mais il s'agit d'en trouver les causes secrètes. Naturellement personne n'a dû les voir mieux que moi; les ^montrer, c'est écrire l'histoire de ma vie.
Les événemens en ont été si variés, j'ai senti des passions si vives, j'ai vu tant d'espèces d'hommes, j'ai passé par tant de sortes d'états, que dans l'espace de cinquante ans j'ai pu vivre plusieurs siècles, si j'ai^ su profiter de moi. J'ai donc, et dans le nombre des faits et dans leur espèce, tout ce qu'il faut pour rendre mes narrations intéressantes. Peut-être malgré cela ne le seront-elles pas, mais ce ne sera point la faute du sujet, ce sera celle de l'Écrivain. Dans la vie en elle-même la plus brillante, le même défaut pourroit se trouver.
* Voyez la Préface de mon premier Discours, imprimé en i-jSo.
1 dignes. Schin:^.
2 chercher.
siècles, su. Schin^.