LIVRE III
du nom ferus^ fier, menaçant, mais du verbe ferit^ il blesse, il frappe; qu'ainsi la devise ne me paroissoit pas dire, tel menace^ mais tel frappe qui ne tue pas.
Tout le monde me regardoit sans rien dire ; on ne vit de la vie un pareil étonnement^. Ces momens sont courts et rares, mais ils sont délicieux : ils vengent de l'inégalité des rangs le mérite injustement avili. Mais ce qui me flatta [121] plus que tout le reste fut de voir sur le visage de Mademoiselle de Breil, duquel je n'ôtois pas la vue, un air de satisfaction. Cette personne si dédaigneuse daigna me jeter un second regard qui valoit bien le premier ; puis elle regarda son grand père d'un œil caressant, comme pour exciter la louange que j'avois droit d'en attendre et qu'il me donna en effet. Mais quoique je n'y fusse pas insensible, je jouis bien moins de cette louange que de l'applaudissement secret que Mademoiselle de Breil y donna ^.
Le lendemain, à dîner, elle fit enfin attention que j'étois là, et, dans une absence de son laquais, elle me demanda à boire d'un ton fort doux. Je tressaillis et volai pour la servir. J'avois trop rempli le verre : en le lui présentant, je répandis une partie de l'eau sur l'assiette et même sur elle. Son frère me demanda étourdiment pourquoi je tremblois si fort. Cette question ne servit pas à me rassurer, et Mademoiselle de Breil rougit jusqu'au blanc des yeux.
Ici finit l'histoire, où l'on remarquera, comme avec Mad^ Basile et dans toute la suite de ma vie, que je ne
1 Voy. p. 39-40, n. I .
2 Le ms. Moultou place la scène du verre d'eau au même dîner, «quelques minutes après», et non le lendemain.
LES CONFESSIONS
suis pas heureux dans la conclusion de mes amours. Je m'affectionnai inutilement à l'antichambre de Mad^ de Breil: je n'obtins plus une seule marque d'attention de la part de sa fille. Elle sortoit et rentroit sans me regarder, et, de mon côté, j'osois à peine jeter les yeux sur elle. J'étois même si bête et si maladroit qu'un jour qu'elle avoit en passant laissé tomber son gant, au lieu de m'élancer sur ce gant que j'aurois voulu couvrir de baisers, je n'osai jamais sortir de ma place, et je laissai ramasser le gant à un gros butor de valet que j'aurois mille fois écrasé. Pour achever de m'intimider, je m'aperçus que je n'avois pas le bonheur d'agréer à Mad^ de Breil. Non-seulement elle ne m'ordonnoit rien, mais elle n'acceptoit jamais mon service, et deux fois, me trouvant dans son antichambre, elle me demanda d'un ton fort sec si je n'avois rien à faire ailleurs. Il fallut renoncer à cette chère antichambre. J'en eus d'abord du regret, mais les distractions vinrent à la traverse, et bientôt je n'y pensai plus.
J'eus de quoi me consoler du dédain de Mad^ de Breil par les bontés de son beau-père, qui s'aperçut enfin que j'étois là. Le soir du dîné dont j'ai parlé, il eut avec moi un entretien d'une [122] demi-heure, dont ii parut content et dont je le fus encore plus. Il me dit de m^attacher à TAbbé de Gouvon, son fils, qui m'avoit pris en affection ; que cette affection, si j'en profitois, pouvoit m'être utile et me faire acquérir ce qui me manquoit pour les vues qu'on avoit sur moi.
Dès le lendemain matin je volai chez M. l'Abbé. Il ne me reçut point en domestique; il me fit asseoir au coin de son feu, et m'interrogeant avec bonté, il vit bientôt que mon éducation, commencée sur tant de