‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 71 sur 125 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

m'éloignant de toute dissipation extérieure, mais en me rendant insensiblement un peu distrait sur mes devoirs au dedans.

Mademoiselle de Breil, fille de l'Ambassadeur, étoit à peu près de mon âge, bien faite, assez belle, trèsblanche, avec des cheveux très-noirs, et, quoique brune, portant sur son visage cet air de douceur des blondes auquel mon cœur n'a jamais résisté. L'habit de Cour, si favorable aux jeunes personnes, marquoit sa jolie taille, dégageoit sa poitrine et ses épaules, et rendoit son teint encore plus éblouissant par le deuil ^ qu'on portoit alors. On dira que ce n'est pas à un domestique de s'apercevoir de ces choses-là : cela peut être, mais je m'en apercevois toutefois, et même je n'étois pas le seul. Le Maître d'Hôtel et les valets de chambre en parloient quelquefois à table avec une grossièreté qui me faisoit cruellement souffrir. La tête ne me tournoit pourtant pas au point d'être amoureux tout de bon. Je ne m'oubliois point, je me tenois à ma place, et mes désirs même ^ ne s'émancipoient pas, peut-être parce que je ne savois pas trop à quoi les fixer. J'aimois à voir Mademoiselle de Breil, à lui entendre dire quelques mots qui marquoient de l'esprit, du sens, de l'honnêteté; mon ambition n'alloit point au delà du plaisir de la servir, mais je me sentois [120] pour ce plaisir de mon état une passion extrême. A table j'étois attentif à en chercher l'occasion; si son laquais quittoit un moment le dos de sa chaise, je m^y établissois à l'instant ; en

1 Probablement un deuil de cour, la reine de Sardaigne, née Anne- Marie d'Orléans, étant morte à Turin quelques mois auparavant, le 26 août 1728.

2 Cette fois il y a même dans le ms. de Neuchâîel, comme dans le ms. Moultou. Cf. p. 38, note, et p. 182.

LES CONFESSIONS

tout autre temps, je me tenois vis-à-vis d'elle : je cherchois dans ses yeux ce qu'elle alloit demander, j'épiois le moment de changer son assiette. J'aurois donné tout au monde pour qu'elle daignât m'ordonner quelque chose, me regarder, me dire un seul mot. Tout cela ne me réussissoit point, et j'avois la mortification de voir que j'étois nul pour elle; elle ne s'apercevoit pas même que j'étois là. Cependant son frère, qui m'adressoit quelquefois la parole à table, m'ayant dit je ne sais quoi M'assez peu flatteur, je lui fis ^par bonheur une réponse si fine et si bien tournée qu'elle y fit attention et jeta les yeux sur moi, avec un petit sourire qui n'étoit pas désobligeant. Ce coup d'œil, qui fut rapide et court, ne laissa pas de me transporter, et, le lendemain, l'occasion s'étant présentée d'en obtenir un second, je m'en prévalus très-heureusement. On donnoit ce jour-là un grand dîner, où, pour la première fois, je vis avec beaucoup d'étonnement le Maître d'Hôtel servir l'épée au côté et le chapeau sur la tête. Par hasard on vint à parler de la devise de la maison de Solar, qui étoit sur la tapisserie avec les armoiries : Tel Jiert qui ne tue pas. Comme les Piémontois ne sont pas pour l'ordinaire consommés dans la Langue Françoise, quelqu'un trouva dans cette devise une faute d^orthographe, et dit qu'au mot jîert on avoit mis un t de trop.

Le vieux Comte de Gouvon alloit répondre, mais ayant jeté les yeux sur moi, il vit que je souriois sans rien dire : il m'ordonna de parler. Alors je me dépêchai de dire que je ne croyois pas que le t fût de trop ; que Jîert étoit un vieux mot François, qui ne venoit pas

1 de peu obligeant.

2 par hasard (A) heureusement (B).

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