LIVRE III
maison de Solar, ayant alors des vues pour des Ambassades, et peut-être dans l'éloignement pour le ministère, auroit été bien aise de se former de loin un sujet qui eût eu du mérite et des talens, et qui, dépendant uniquement d^elle, eût pu dans la suite obtenir sa confiance et la servir utilement. Ce projet du Comte de Gouvon étoit noble, judicieux, magnanime, et vraiment digne d'un grand Seigneur bienfaisant et prévoyant, mais, outre que je n'en voyois pas alors toute l'étendue, il étoit trop sensé pour ma tête et demandoit un trop long assujettissement. Ma folle ambition ne cherchoit la fortune qu'à travers les aventures, et, ne voyant point de femme à tout cela, je trouvois cette manière de parvenir lente, pénible et triste ; tandis que j'aurois dû la trouver d'autant plus honorable et plus sûre que les femmes ne s'en mêloient pas, puisque l'espèce de mérite qu'elles protègent ne vaut assurément pas celui qu'on me supposoit,
[124] Tout alloit à merveilles. J'avois obtenu et presque arraché l'estime de tout le monde; les épreuves étoient finies : l'on me regardoit généralement dans la maison comme un jeune homme de la plus grande espérance, mais qui n'étoit pas à sa place et qu'on s'attendoit d'y voir arriver. Mais ma place n'étoit pas celle qui m'étoit assignée par les hommes, et j'y devois parvenir par des chemins bien différens. Je touche à un de ces traits caractéristiques qui me sont propres, et qu'il suffit de présenter au lecteur, sans y ajouter de réflexion.
Quoiqu'il y eût à Turin beaucoup de nouveaux convertis de mon espèce, je n'en avois voulu voir aucun; mais j'avois vu quelques Genevois qui ne l'étoient pas,
LES CONFESSIONS
entre autres un M. Mussard, surnommé tord-gueule^ peintre en miniature et un peu mon parent. Ce M. Mussard déterra ma demeure chez M. le Comte de Gouvon et vint m'y voir avec un autre jeune Genevois, appelé Bâcle, dont j'avois été camarade durant mon apprentissage. Ce Bâcle étoit un garçon très-amusant, très-vif, très-gai, plein de saillies bouffonnes que son âge rendoit agréables. Il n'en fallut pas davantage. Me voilà tout d'un coup engoué de M. Bâcle, mais engoué au point de ne pouvoir ^m'en passer. Il alloit bientôt partir pour s'en retourner à Genève. Quelle perte j'ailois faire! J'en sentois bien toute la grandeur. Pour mettre du moins à profit le temps qui m'étoit laissé, je ne le quittois plus, ou plustôt il ne me quittoit pas lui-même, car la tête ne me tourna pas d'abord ^jusqu'à m'absenter pour long-temps sans congé. Mais bientôt, voyant à quel point il m'obsédoit, on lui défendit la porte, et je m'échauffai si bien qu'oubliant tout, hors mon ami Bâcle, je n'allois ni chez M. l'Abbé, ni chez M. le Comte, et personne ne me voyoit plus dans la maison.
On me fit des réprimandes, que je n'écoutai pas ; on me menaça de me congédier. Cette menace fut ma perte : elle me fit entrevoir qu'il étoit possible que M. Bâcle ne s'en allât pas seul. Dès lors je ne vis plus d'autre plaisir, d'autre sort, d'autre bonheur, que celui de faire un pareil voyage, ^au bout duquel, pour
' le quitter et de ne pas concevoir même comment on pouvoit vivre sans lui.
2 au point de m'absenter.
^' et cela pour le voyage uniquement, car, pour retourner à Genève, c'est à quoi je ne songeois point du tout. Je me rappelois avec délices combien je l'avois trouvé charmant en venant. Que devoit-ce être