‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 75 sur 125 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

surcroît, j'entrevoyois Madame de Warens, mais dans un éloignement immense; car, pour retourner à Genève, c'est de quoi l'idée ne me vint même pas. Les monts, les prés, les bois, les ruisseaux, les Villages se multiplioient [i25] à mes yeux, se succédoient sans fin et sans cesse, et toujours avec de nouveaux charmes : ce bienheureux trajet sembloit devoir absorber ma vie entière. Je me rappelois avec délices combien, en venant, je l'avois trouvé charmant. Que devoit-ce être lorsqu'à tout l'attrait de l'indépendance je joindrois celui de faire route avec un camarade de mon goût, de mon âge et de bonne humeur, sans gêne, sans devoir, sans contrainte, sans obligation d'aller ou de rester que comme il nous plairoit ? Il falloit être fou pour sacrifier une pareille fortune à des projets d'ambition, d'une exécution lente, difficile, incertaine, et qui, les supposant réalisés un jour, ne valoient pas dans tout leur éclat un quart d'heure de vrai plaisir et de liberté dans la jeunesse. Plein de cette sage fantaisie, je me conduisis si bien que je vins à bout de me faire chasser, et en vérité ce ne fut pas sans peine. Un soir, comme je rentrois, le Maître d'Hôtel me signifia mon congé de la part de M. le Comte : c'étoit précisément ce que je demandois, car, sentant malgré moi l'extravagance de ma conduite, j'y ajoutois, pour m'excuser, l'injustice et l'ingratitude, croyant mettre ainsi les gens dans leur tort et me justifier à moi-même un parti pris par nécessité. On me dit, de la part du Comte de Favria, d'aller lui parler le lendemain matin avant mon départ, et, comme on voyoit que ma cervelle ^étoit tellement renversée que j'étois capable de

1 étoit renversée et que.

LES CONFESSIONS

n'en rien faire, le Maître d'Hôtel remit après cette visite à me remettre quelque argent, qu'on m'avoit destiné et qu'assurément j'avois fort mal gagné ; car, ne voulant pas me laisser dans l'état de valet, on ne m'avoit pas fixé de gages.

Le Comte de Favria, tout jeune et tout étourdi qu'il étoit, me tint en cette occasion les discours les plus sensés, et j'oserois presque dire les plus tendres, tant il m'exposa d'une manière flatteuse et touchante les soins de son oncle et les intentions de son grand père. Enfin, après m'avoir mis vivement devant les yeux tout ce que je sacrifiois pour courir à ma perte, il m'offrit de faire ma paix, exigeant pour toute condition que je ne visse plus ce petit malheureux qui m'avoit séduit.

[126] Il étoit si clair qu'il ne disoit pas tout cela de lui-même que, malgré mon stupide aveuglement, je sentis toute la bonté de mon vieux maître, et j'en fus touché; mais ce cher voyage étoit trop empreint dans mon imagination pour que rien pût en balancer k charme. J'étois tout-à-fait hors de sens ; je me raffermis, je m'endurcis, je fis le fier, et je répondis arrogamment que, puisqu'on m'avoit donné mon congé, je Pavois pris, qu'il n'étoit plus temps de s'en dédire, et que, quoi qu'il pût m'arriver dans ma vie, j'étois bien résolu de jamais ne me faire chasser deux fois d'une maison. Alors ce jeune homme, justement irrité, me donna les noms que je méritois, me mit hors de sa chambre par les épaules, et me ferma la porte au nez. Moi, je sortis triomphant, comme si je venois d'emporter une grande victoire, et, de peur d'avoir un second combat à soutenir, j'eus l'indignité de partir sans aller remercier M. l'Abbé de ses bontés.

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