‹ La première rideChapitre 2 sur 22 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

LÉON , à la croisée, BIDAULT.

BIDAULT , entrant par le fond.

J'étais sûr de vous trouver ici : M""' Savigny n'est pas visible ?

LÉON

Pas encore ; et , en l'attendant , j'admirais la situation riante de Fontenay-aux-Roses ; je contemplais ces coteaux couverts de fleurs.

Que vous voyez pour la centième fois.

LÉON

Qu'importe ? La nature a pour moi un charme indéfinissable. Il y a dans ce soleil , ce calme , ces parfums, quelque chose qui me ravit, qui me pénètre.

BIDAULT

Rêveries d'amoureux !

LÉON

Que vous ne comprenez guère!

BIDAULT

C'est ce qui vous trompe , jeune homme. Pas plus tard que ce matin , je me suis surpris en extase devant un pot d'hortensia qu'on a placé au bas de mon escalier.

LÉON

En vérité ! Est-ce que vous seriez amoureux aussi?

BIDAULT

Autant que vous... plus que vous, peut-être , parce qu'à mon

âge, la passion est d'autaiu plus vive , qu'elle est plus pressée. Si je suis amoureux? Mais, sans cela, aurais-je suivi M°"^ Savigny dans un village où l'on manque de tout? Serais-je venu m'établira la campagne, moi qui ne pouvais pas la souflrir? qui ne connaissais d'autre verdm'e que celle de la place de la Bom'se? Songez donc que pour qu'un homme de mon caractère, un ancien courtier de commerce , renonce tout-à-coup aux affaires , qui sont son élément; au bruit, au tumulte, à l'activité, jusque-là nécessaires à sa vie , il faut qu'il ait dans le cœur quelque chose de bien inusité , de bien violent , de bien volcanique : ce quelque chose prend sa som'ce dans im désir effréné de mariage. Tant que j'ai conservé ma charge , j'ai commandé à mon impatience.

Pourquoi cela?

BIDAULT

J'ai pour principe que, lorsqu'on prend une femme , il faut avoir le temps de s'occuper d'elle ; sous peine, pour le mari, de se voir ranger dans la classe...

LÉO'

Eh ! mon Dieu ! dans la classe des notaires , agens-de-change , avoués...

BIDAULT

C'est ça. Mais aujourd'hui que je suis libre , j'ai besoin de placer quelque part mes alfections. Il me faut une femme , parce que je suis riche , et qu'il m'est désagréable de dépenser seul ma fortune ; il me faut une femme , parce que je ne suis plus jeune et que le sort de vieux garçon m'épouvante; il me faut une femme, parce que j'ai des neveux, et que je prétends leur épai'gner le chagrin de faire des vœux pour ma mort. LÉON , avec dépit.

Ah!.. Et cette femme que vous cherchez, vous croyez l'avoir U'ouvée dans M°" Savigny ?

BIDAULT

M"* Savigny ? du tout ; non : ne vous alarmez pas : j'y avais bien pensé dans le temps ; sa position de veuve , sa fortune , son âge même, tout cela me convenait assez... ça me convenait mèmeparlaitement... Aussi, je m'étais empressé de lui déclarer ma passion.

LÉON

Et que vous répondait M°" Savigny ?

BIDAULT

Elle riait. Oh ! ça allait très bien. Mais vous vous êtes présenté...

Moi?

BIDAULT

Et comme dès-lors mon triomphe me parut incertain, je jugeai

prudent de renoncer au combat... Je tournai mes regards d'im autre côté. Écoutez , mon cher Léon : vous souvenez-vous de ce magnifique bal , que nous donna , l'hiver dernier, le banquier Derville ?

LÉON

Si je m'en souviens ? C'est là que , pour la première fois , j'obtins de M"* Savigny la permission de me présenter chez elle.

BIDAULT

Eh bien! parmi les jolies femmes que ce bal renfermait , quelles sont celles qui ont le plus généralement attiré les regards ?

LÉON

Je n'en ai vu qu'une , une seule ! mais celle-là effaçait toutes les autres ; celle-là charmait sans le savoir, sans y prétendre...

niDAULT.

M""' Savigny? C'est juste; ma question n'avait pas le sens commun. Vous n'enavez vu qu'une... c'est clair... moi aussi... etcen'était pas la même. Nous étions là cinquante , qui en avons vu chacun une. Je vais donc poser ma question d'mie façon plus précise et plus nette. Quelqu'occupé que vous ayez été de M"°* Savigny , vous avez dû remarquer cependant qu'une jeune personne l'accompagnait ?

LÉON , avec indifféreuce.

Une jeime personne? En effet, je me souviens; sa nièce, je crois.

BIDAULT

Précisément. Comment la trouvez-vous?

LÉON

Ni bien ni mal : c'est une enfant.

BIDAULT

De dix-sept ans.

LÉON

Qui est encore en pension.

BIDAULT

Qui en sort cette année.

LÉON

Ma foi , je n'ai pas fait attention à elle. Est-ce que , par hasard , vous songeriez à l'épouser?

BIDAULT

Vous pensez bien à épouser la tante.

LÉON

Mais VOUS avez trente ans de plus qu'elle.

BIDAULT

Mais M"* Savigny en a dix de plus que vous.

LÉON , amicalement et eu souriant.

Mon cher monsiem' Bidault , si j'osais vous donner lui avis , je vous dirais que vous voulez faire une folie.

Merci : le conseil est généreux de voire part , car vous aurieK pu fe garder poui* vous.

LÉON

Oh ! moi , c'est bien différent : j'aime.

BIDAULT

Et je me ferai aimer. Croyez-vous que ce soit bien difliciie? Son âge , qui vous effraye , est précsiément ce qui me rassure : c'est un caractère tout neuf encore , qui prendra l'empreinte que Je voudrai lui donner.

LÉON

C'est cela : vous le jugez sur ce que vous avez vu dans le monde, où, timide, inexpérimentée, cette jeune fille arrivait pour la première fois : mais elle se défera de cet embarras qui vous charme ; luie fois près de vous , elle acquerra une volonté , car toutes les femmes en ont , et de bonne heure ; il faudra lui sacrifier vos goûts, ou subir les siens: de là, les querelles, les ennuis , les reproches , et vous vous apercevrez trop tard que cette enfant, qui , peut-être eût fait les délices d'un mari de son âge , vous rend fort malheureux, fort à plahidre, vous, M. Bidault; uniquement parce qu'elle a dLx-sept ans, et que vous en avez cinquante,

BIDAULT

Eh! eh! que vous dirais-je donc à vous, mon jeune ami? Vous aimez M"' Savigny; mais ce qui vous a charmé en elle, ce n'est pas ce qu'à mon âge on apprécie surtout, c'est-à-dire son caractère : ce ne sont point ses rares et excellentes qualités qui vous ont séduit ; c'est sa figure aimable , gracieuse , spirituelle ; le visage enfin qu'elle apporte dans la société , celui qui lui va si bien , paisible , souriant , heureux. Mais sous ce visage , qui vous a ravi dans le monde , il y en a un autre de trente-quatre ans , que vous ne connaissez pas. Je vous attends à la première querelle, et il en ariive dans un ménage , quelqu'imi qu'il soit , au premier mouvement de dépit ou de jalousie que votre femme aura : alors ces, traits auxquels le calme , le bonheur conservent leur régularité , leur jeunesse , perdront en un instant tout leui* charme : une femme en colère paraît toujom"s son âge : alors, l'autre figuie vous appaniîtra, celle de 1805, maussade, disgracieuse, ridée, peut-être, dont le souvenir vous restera, qui vous poursuivra partout, et votre amour s'évanouira avec l'illusion qui l'avait causé.

LÉON

De grâce, M. Bidault, brisons là. Il y a dans vos réflexions quelque chose qu'il m'est pénible d'entendre , et je vous prie de me les épargner.

— £) — BIDAULT

Je ne demande pas mieux : renfermons-nous chacun dans notre avis , et agissons en conséquence.

LÉON, à part.

C'est une chose unique : ces vieux garçons s'adressent toujours à déjeunes fdles.

BIDAULT , de même, Demandez-moi pourquoi les jeunes gens sont ainsi faits?., ils n'ont d'yeux que pour les femmes de trente ans.

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