XXIV PRÉFACE
impuissance de notre effort vers la splendeur et la beauté. L'art le plus assoiffé de vérité échoue tristement devant l'expression des réalités les plus immédiates, celles qui sont le plus près de notre cœur. Il altère, malgré lui, jusqu'au cri de la douleur qui, pour être vraie, doit rester muette. C'est une erreur de dire :
Les chants désespérés sont les chants les plus beaux, Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
Hélas! les sanglots et les larmes, comme les extases et les joies, ne peuvent passer dans l'art qu'à la condition de se forcer et de mentir !
N'insistons point. La Tentation regorge d'idées, celles-là moins artificielles et moins voulues. Les unes sont bien à lui, elles tiennent au plus intime de sa nature d'artiste ; les autres — comme il arrive toujours chez les jeunes gens qui écrivent — lui viennent d'ailleurs et se sont imposées à sa mémoire.
De tous les maîtres de sa pensée, c'est Spinoza qui lui a le plus fourni. On peut dire que la première Tentation est tout imprégnée de VÉthique. Et même nous ne connaissons pas, en français, d'exposé plus pénétrant ni plus éloquent des vérités essentielles du spinozisme, que ce beau dialogue entre le diable et saint Antoine, qui
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ouviv la troisième paille. Jusque dans la lurine «1 dans ra^encemeiil des scènes, il semble (jumu dislingue encore une influence loin laine de la mélhode spinozisle. Les visions île Tascèle se (h'rouienl, s'engendrent et se détruisent les unes les autres, à la façon des modes, dans la Suhslance.
Four Flaubert comme pour Spinoza, l'Univers se réduit à un jeu d'apparences, mais ces apparences sont réglées par un déterminisme (jui exclut l'intervenlion du miracle et de la liberté humaine. Ce que nous appelons le Mal est aussi nécessaire que le Bien : il })rocède de la même cause et se manifeste selon les mêmes lois. 11 naît, évolue et disparaît en vertu d'un ordre aussi inflexible que son contraire. Le meilleur n'a pas plus de raisons pour prolonger son existence que le pire. Toutes les civilisations, toutes les religions, — bonnes ou mauvaises, indistinctement, — ont subi le destin de la destruction inévitable. Le christianisme aussi mourra...
Et nous voici au cœur même du sujet. Comme dans une moralité du moyen âge, le sujet du Sainl Antoinr. c'est, d'une façon générale, le triomphe de la Foi sur l'Erreur, du Vice sur la Vertu, et. d'une façon particulière, le triomphe problématique, le salut d'une àme. Malgré les