XXVI PREFACE
tentations, les suggestions dissolvantes qui l'assaillent, l'ermite sera-t-il sauvé?
En réalité, Flaubert n'a pas donné de réponse à la question, ni de dénouement à son drame. Il n'en a pas donné, parce que sa pensée est plus radicale que celle de Spinoza. Lui, il est un sceptique absolu. Tandis que Spinoza croit à la science, — à l'avenir de la science, — Flaubert s'en défie comme de tous les systèmes, comme de toutes les explications possibles de l'Univers. Il met sur ses lèvres cet aveu d'humilité en présence de l'Orgueil : « Si tu savais comme je suis malade et quels bourdonnements j'ai dans la tête!... Pourquoi, ô mère, toutes ces écritures que j^'épèle?... Le vent, parfois, éteint mon flambeau, — et alors je reste seul pleurant dans les ténèbres!... [Se penchant à son oreille :) Et puis j'ai peur! Car je vois passer sur les murs comme des ombres vagues qui m'épouvantent!... » Ces « ombres vagues », c'est tout rinconnu formidable qui échappera éternellement aux prises de la Science et qui l'inquiète malgré sa volonté d'ignorer le Mystère.
Flaubert ne croit pas davantage à la Raison : « Si c'était l'absurde, au contraire, qui fût le vrai?... » dit le diable à saint Antoine.
Et ainsi son livre n'a pas de conclusion. Il s'est interdit de conclure, car c'était là, chez lui, un
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|triiUM|)C absolu. L'aiiislc, dans son (imivf-o. «luit «Mrc coninio Dicni dans la création. M;iis Dieu n'a jamais conclu, Dieu n'a pas révèle, son dernier mot. En consc([uence, Tartiste se bornera à dessiner en toute conscience les formes (|ui passent sous ses yeux — en d'autres termes: — à rcpn''senter.
L'artiste moderne représentera donc ce qu'il voit, ce qu'il pressent. Or, Flaubert, en regardant rhumanité, constate que tout ce qui fut réputé le Mal, l'Erreur et la Laideur aux siècles de F'oi, d'Héroïsme et de Beauté, est entrain de s'épanouir sur la face du monde... Dans le langage toujours un peu débraillé de sa correspondance ou de sa conversation, il divisait sommairement l'histoire en trois grandes périodes : « Paganisme, — christianisme, — muffîisme! » Nous voici à la troisième élape ! Le délire de la science produit dans les cerveaux débiles de la masse une stupidité et une intolérance cent fois pires que les dogmatismes les plus étroits du passé. L'homme, dans la démence de sa vanité, se fait le centre des choses, — il s'adore lui-môme, et l'abjection de son égoïsme va le ravaler au niveau de la brute. La folie dégradante de l'égalité tue les aristocraties naturelles. Les hautes facultés qui élaboraient autrefois la culture, qui portaient la raison et la beauté
xxviii PREFACE
comme des fruits délicats et rares, — ces facultés s'abâtardissent au contact déprimant des médiocres et des imbéciles. « Les dieux sont morts, mais Babel recommence!... » L'Antéchrist va venir!...
Est-ce à dire que cette vue pessimiste soit le dernier stade où se repose la pensée de Flaubert? — 11 est trop spinoziste pour cela. Le monde ne s'arrête jamais , rien n'est définitif ici-bas ! La substance éternelle continue à créer sans but et sans terme, les modes recommencent perpétuellement-leurs évolutions. Ce quia été sera, et peutêtre que riiumanité, après avoir traversé toutes les phases du doute et de l'impiété, en viendra, comme saint Antoine, à « se remettre en prières ».
Cette synthèse finale manque dans la Tentation de 1874, et la discipline de l'idée maîtresse, comme la progression du développement, y est aussi moins sensible. Mais ce qui en est tout à fait absent, — ce qui distingue, en revanche, le premier Saint Antoine^ — c'est l'accent religieux.
Evidemment, cette élimination de tout élément mystique dans la seconde version fut préméditée. Dans son oeuvre remaniée, Flaubert s'est placé, comme Renan, au seul point de vue de la critique historique. Il ne s'efforce pas simplement de rester neutre dans le débat, on sent trop qu'à
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»*tle liait', son cciMir, non j>his (jiic ?a raison, n'est vivec ranachorète. Ortos, il ne fui jamai<î, h aucune ''poque de sa vie, ce (jui s appelle un homme religieux. Sa pic^^té d'enfant ne paraît.|)as avoir (''U' him fervente. L'exemple de sa famille — de sa inrn; •dlo-m«^me élevée dans rincrédulité du xvm' siècle — ne le poussait guère à la religion. Mais ses leclurcs assidues des Pères de l'Eglise et des liagiographes entretinrent en lui une sorte de sympathie fraternelle pour tous les solitaires et pour tous les héros de la vie intérieure. L'austérité presque monacale de son existence le rapprochait d'eux. Comme eux encore, le penchant le plus vif de sa nature le portait à la contemplation. Ces dispositions — nous le savons par sa nièce — persistèrent en lui jusqu'à la veille de sa mort. Mais chez le jeune écrivain du premier Saint Antoine, il y avait quelque chose de plus. Ktait-cc l'influence du néo-catholicisme qui flottait, pour ainsi dire, dans l'air de ce temps-là, ou bien sa sensibilité encore neuve s'ouvrait-elle plus facilement aux émotions religieuses? Toujoui*s est-il que dans le premier Saint Antoine — bien loin de s^attacher exclusivement, comme dans l'autre, aux contradictions et aux absurdités du dogme — il a permis à la foi de l'ascète de parler son vrai langage. La spiritualité chrétienne s'y traduit avec une