LES THÉRAPEUTES
Attends! attends! nous allons danser la dan?e du Passage de la mer Rouge et chanter l'hymne du Soleil !
LES RABDALISTES, désignant avec leurs baguettes plusieurs points dans l'espace.
Yois-tu, comme le sang dans un grand corps, circuler l'Haensoph universel dans les veines cachées de tous les mondes?...
ANTOINE, au milieu des Hérésies.
Par où fuir?... Des voix me hurlent aux oreilles! Où suis-je donc? A quoi pensai-je?... Ah oui! à Tessence du verbe!... Eh bien?...
Les Hérésies, faisant un grand cercle autour de lui, restent sur la pointe du pied, la bouche béante.
Mais je ne comprends rien à tout cela, moi ! Mon âme tourbillonne et se déchire dans ces pensées comme la vojle d'un vaisseau dans l'ouragan. Ah ! je n'en veux plus! Arrière! arrière!
Tout disparaît. — Silence.
Mais la damnation est derrière toi, misérable! Oh ! l'épouvante de l'éternité me glace jusqu'aux entrailles, comme la voûte sombre d'un grand sépulcre.
On entend de vagues lameutatious. 11 écoute.
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(ju\ tlonc san^loh^? Kst-ce un voyagour assassiin'î dans la in()nta<;np?...
Il ramasse une liane et lallurne ù la pelilr lampe de la chapelle. Il cherche, abaissant et élevant sa torche. Les pleurs semblent <e ra[)pr(»chrr.
Tiens ! c'osl une femme !
VA l'on voit savancer une femme dont les banfleaux noirs tombent le long de sa ligure. — Une tunique de pourpre en lambeaux découvre son bras amaigri où résonne un bracelet de corail. Elle a sous les yeux des bourrelets rouges, sur les joues, des marques de morsure, aux bras, des traces de coups.
Klle s'appuie, en pleurant, sur l'épaule d'im houime chauve habillé d'une grande robe de mt'me couleur rouge.
il a une longue barbe grise et tieut à sa main un petit vase de bronze qu'il dépose à terre.
SIMON l.K MAT.ICIEX. à llrl.'Dc
Arrête- toi !
HÉLÈNE, gémissant sur le sein de Simon.
Père ! Père ! j'ai soif!
SIMON
(Jue la soif soil passée!
HÉLÈNE
Père, je voudrais dormir.
SIMON Éveille-toi !
HÉLÈNE
Oh! Père, quand pourrai-je m'asseoir?
SIMON
Debout !
ANTOINE, ébahi.
Qua-t-elle donc fait?
SIMON, appelant trois fois.
Ennoïa ! Ennoïa ! Ennoïa!... Il demande ce que tu as fait. Raconte ce que tu as à dire.
HÉLÈNE, comme se réveillant d'un long sommeil. Ce que j'ai à dire, ô Père?...
SIMON
D'où viens-tu? i
HÉLÈNE jette les yeux tout autour d'elle, lève la t^te vers les nuages, se recueille un instant, puis elle commence d'une voix couverte
J'ai souvenir d'un pays lointain, d'un pays oublié. La queue du paon, immense et déployée, en ferme l'horizon, et, par l'inlervalle des plumes, on voit un ciel vert comme du saphir. Dans les
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ci"ilr«'^, av(H" (lt'> huppes de diainaiit el ([*'> ailes coiilrm' (1 or, les oiseaux poiisseni leurs cris, pareils à dos liarj)es qui se» Itrisonl. J étais le clair <lc luue. Jo por(:ais les feuillages. J'illuiiiinais d(» nii lii;ur(^ r«'lliei' hleuàti'e dos nuits d'été!
AN'TOINK, A Simon, lui f;usant -igiic quelle est folle.
Ah ! ah ! je conipronds 1... (Juehjue pauvre enfanl que vous aunv. recueillie 1
SIMON, le duigl sur la bouche.
Chut : chui:
HÉLÈNE reprend :
A la proue de la trirème, où il y avait une tête de bélier, qui à chaque coup des vagues s'enfonçait sous l'eau, je restais immobile. I.e vent soufllait, la caréné fendait l'écume. Il me disait : « Que m'importe, si je trouble ma patrie, si je perds ma couronne!... Tu m'appartiendras dans ma maison. »
Ménélas en pleurs agita les îles. On partit avec des boucliers, avec des lances, avec des chevaux (jui pialTaient d'elTroi sur le pont des navires.
Ah 1 (ju'elle était douce, la chambre de son palais! il se couchait sur la pourpre dv> lits d ivoire et, jouant avec le bout de ma chevelure, il me chantait des airs d'amour.
Le soir venu, je montais sur le rempart, je voyais les deux camps, les fanaux qu'on allumait,
Ulysse, sur le bord de sa teute, causant avec ses amis, Achille tout armé qui faisait courir son char le long du rivage de la mer.
ANTOINE
Mais elle est folle tout à fait ! Pourquoi donc?... SIMON, le doigt sur la bouche.
Chut! chut!
HÉLÈNE
J'étais dans une forêt, des hommes ont passé. Ils m'ont prise et, m'attachant avec des cordes, m'ont emporlée sur leurs chameaux.
Ils se glissaient sur moi dans mon sommeil. Ce fut le Prince d'abord, puis les capitaines, puis les soldats, puis les valets de pied qui soignent les ânes.
Ils m'ont lavée dans la fontaine, mais mon sang qui coulait a rougi les eaux, et mes pieds poudreux ont troublé la source. Ils m'ont graissée avec des huiles, ils m'ont frottée avec des onguents, et ils m'ont vendue au peuple pour que je l'amuse.
C'était à Tyr la Syrienne, près du port, dans un
carrefour étroit Un soir, nue, debout et le
cistre en main, je faisais danser des matelots grecs. La pluie d'orage ruisselait sur le bouge, la vapeur des vins montait avec, les haleines et la fumée des lampes. Un homme tout à coup
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i-nlra, sans (juc l;i porto lui omcilr. Il Icxail son liras «;aii('lH' on ocartant deux doij^l^. Le vciil (il craquer los murs, les li-épieds s';illimiri ciil. jf courus à lui.
SIMON
(lli ! je te clierchais, mais je t'ai IrouvtM», je l'ai rachetée !
C'est celle-là, Antoine, qu'on appelle (Ihaiis, l'.v^, Knnoïa, IJarhelo. Elle était la pensée du Père, le JSous indeslructiblc qui créa les mondes. Mais les anges ses fils la chassèrent de son empire. Alors elle fut la Lune, le type femelle, l'accord parfait, l'angle aigu. l*uis, pour se dilater plus à l'aise dans l'infini, dont ils l'exclurent, ils l'enfermèrent à la fin sous une forme de femme.
Elle a été Tllélènc des Troyens, dont le poète Stésichorea maudit la mémoire. Elle a été Lucrèce, la belle dame violée par les rois. Elle a été la Dalilah qui coupait les cheveux de Samson, elle a t'té cette fille des Juifs qui s'écartait du camp [)our se livrer aux boucs et que les douze» tribus ont lapidée. Elle a aimé la fornication, le mensonge, l'idolàtiie et la sottise. Elle s'est dégradée dans toutes les corruptions, avilie dans toutes les misères, prostituée à tous les peuples, elle a chanté à tous les cai refours, elle a baisé tous les visages.
A Tyr, elle était la mailrcs^^e des voleurs. I^]IIe buvait avec eux pendant les nuits, i^l elle cachait les assassins dans la vermine» de son lit IiimIc.
C'est moi! moi! Père pour les Samaritains, Fils pour les Juifs, Saint-Esprit pour les nations, qui suis venu la faire remonter dans sa splendeur et la rétablir au sein du Père, — et maintenant, inséparables l'un de Fautre, nous allons, délivrant l'Esprit et terrifiant les Dieux.
J'ai prêché dans Ephraïm et dans Issakar, à Samarie et dans les bourgs, dans la vallée de Mageddo, le long du torrent de Bizor, et depuis Zoata jusqu'à Arnoun, et au delà des montagnes, à Bostra et à Damas.
Je suis venu pour détruire la loi de Moïse, pour renverser les prescriptions, pour purifier les impuretés. Je convoque au grand amour les âmes des lîls d'Adam, qu'elles soient frénétiques de luxure ou atfolées de pénitence. Viennent à moi ceux qui sont couverts de boue, ceux qui sont couverts de sang, ceux qui sont couverts de vin! Par le baptême nouveau, comme par la torche de résine que l'on traîne dans les maisons lépreuses pour brûler sur les murs les taches de rousseur qui les dévorent, je les rincerai jusqu'aux entrailles, jusqu'au fond de leur être.
Feu! ^llume-toi! Saute, cours, ravage, purifie, sang d'Erinoïa, âme de Dieu même!
Une tlamme blanche paraît à la surface du vase, s'en échappe, voltige de côté et d'autre et poursuit saint Antoine.
A la cour de Néron, j'ai volé dans le cirque, et volé si haut qu'on ne m'a plus revu. Ma statue
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<»sl (Icboul dans l'île du Tilu»». .lo suis \i\ Korco, la IUmuIc' le Maître ! l'^iiiioia est Minerve. .l(^ suis Apollon dieu du jour! Jo suis Mercure \r. Uleii 1 Je suis Jupiter le luMidroyanl! Je suis le Christ! Je suis le l*araclcl! Je suis le Seigneur! Je suis ce 'jui est en Dieu! Je suis Dieu même!
ANTOINE
Ail ! si j'avais de l'eau bénite !
Le feu s'rteint. Ennoïa jette un cri aigu et disparaît avec Simon.
ANTOINE, haletant, regarde autour de lui.
Non!... plus rien!... ah!
11 s'essuie le front sur sa manche.
Oh! comme ces flammes couraient!...
11 ricane.
Allons donc! Quelles illusions! l'Esprit de Dieu ne descend pas jusque-là! VA Tàme une fois rivée au mal, il n'est plus quoi qu'ils disent...
Cependant... si. par un eiïorl suprême, elle >ccouait ce fardeau de la matière qui l'écrase... pourquoi ne remonterait-elle pas à Dieu?... I^t alors... l'intervalle de la vie disparaissant... toutes les œuvres qu'elle comporte se trouveraient indifférentes.
Aussitôt apparaissent les Elxaïtes, couvert» de grands manteaux violets et la figure cachée sous des masques de btMes fauves.
Croyons! qu'iaiporte le reste! Mangez des viandes impures, si l'Esprit a faim du Verbe. Phinéas adora Diane et saint Pierre renia Jésus : car le martyre est impie et la convoitise de la souffrance une tentation du mal.
ANTOINE répète :
Une tentation?...
Et arrivent LES CAÏNITES, les cheveux noués par une vipère qui s'enroule à leur cou et laisse retomber sa tête sur leurs épaules.
Réhabilitons les maudits ! Adorons les exécrés ! Plus qu'Abraham et que les prophètes, que saint Paul et que tous les saints, ils ont travaillé pour ton âme et se sont damnés pour elle.
Gloire à Caïn! Gloire à Sodome ! Gloire à Judas!
Gain créa la race des forts! Sodome épouvanta la terre par son châtiment, et c'est Judas qui fut cause que le fils de Dieu sauva le monde.
ANTOINE, lentement.
Judas?... oui... en effet...
LES CARPOGRATIENS, nus jusqu'à la ceinture, avec des fleurs dans leur main, de grands cheveux, la barbe entière, les ongles longs. Ils portent tous à l'oreille une marque rouge, et sur la poitrine un soleil tatoué.
Exécutez la tâche des corps! Il le faut! L'esprit éperdu vagabonde parmi les hasards de
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l;i vi<', t'I il ne rcnlmii au sein iininoliilr df l'iouiiicos (ju'a[)rès avoir accompli dans sa chair luulcs les (l'iivres de la cluiir... Viens avec nous aux i^^apes, la nuit, l.es leninies nues, couronnées d'hyacinllies, mangent, à la lueui- des lorclies (jui -c mirent dans les jdals d'or. Kilos sont à lou<, comme nos biens, comme nos livres, comme le soleil et comme Dieu. Nous chantons à tahie des ( hansons de funérailles, nous nous lacérons avec des couleanx et nous buvons le sanjj; de nos bras. Nous montons sur l'autel, et nous encensons avec
des encensoir>\
L\ FAUSSE PHOPIIÈTESSE DE CAPPADOCE, dont l'éuomie chevelure roii^n^ descend jiis<|u'aux talons. Elle brandit un pin eiitlammé, et s'appuie, de la main gauctie, sur le museau d "uoe ligresse, qui se Trotte contre sa cuissf.
L'esprit est dans la tlaiiinie, dans la chair, dans Tourap^an. 11 en va jaillir pour toi par l'invocation terrible. Ecoule-la! Je le roulerai dans mon amour tout au lond de l'abîme. Viens! viens!
Et elle secoue sa torche dont les i^'outtes de feu tombent aux pieds de saint Antoine. I.a tigrefse bombe son dos.
ANTOINE, épouvanté, recule.
Ob! oh! oh! elles vont me prendie! J'ai peur ! La bète rugit! Comment sont-elles venues jusqu'à moi? (Vest par ma faute, mon Dieu! pili('' ! pitié!
Il saisit sa discipline, et la fait tourner rapidement comme une fronde. Les Hérésies s'éloignent, baissant la tète dans leurs épaules, avec des gestes elTrayés.
Ah! j'en étais sûr! Le signe de la Pénitence les met en fuite! C'est la pensée seule qui fait le mal! Plus de ces rêveries oii Fâme se perd! L'action! l'action!
Il se flagelle, et LES MONTANISTES s'avancent dans des tuniques sombres, la tête couverte de cendre, les bras croisés.
Courage, Anfoine! Imite-nous : six fois par mois des jeûnes entiers, trois carêmes par an, la flagellation tous les soirs ! — Et nous baptisons les morts, nous voilons les vierges, nous proscrivons les seconds mariages.
LES TATIENS, têtes rasées, enfermés daus des sacs noirs,
s'écrient :
Il faut les proscrire tous ! . . . L'arbre de l'Eden qui portait chaque année douze fruits rouges comme du sang, c'est la femme ! Celui qui dort à son ombre ne se réveillera que dans l'enfer!
ANTOINE, mélancoliquement.
C'est pour fuir ce sommeil que j'ai cherché la solitude !
Le groupe des Montanistes s'entr'ouvre et Ion voit s'avancer deux femmes très pâles, vêtues de manteaux bruns. — MAXIMILLA est brune, PRISCILLA est blonde. Elles rejettent en arrière leur capuchou, et elles disent :
Du temps que nous vivions chez nos maris, nous
im[i:mii;i;|': viiusion si
•sortions d»'S l<^ malin ^an^ liliriT ni >ui\antes^ pniii" aller dans les lavcines conoinpi'' des pjeùliers. .Nous visitions les confesseurs, nous clianlions (le< |)saunies. nous parlions des ang<'s. Nos ('poux, pendant ce tenips-h\, se tourmentaient à la maison.
Oh! mère de Dieu, ils oui avec leurs caresses trouljh'î la calme profondeur de la foi, comme avec des pierres que Ton jetterait dans un puits, Tune aprOs l'aulre.
Antoine s'avance pour les mieux voir.
PRISCILLA se met à dire :
J'étais au bain, les murs ruisselaienl, l'eau coulait et je m'endormais au vague bourdonnement des rues (jui montait jusqu'à moi.
Tout à coup, j'entendis des clameurs. On criait : « C'est un magicien! c'est le Diahle », et la foule s'arrêta devant notre maison, en face du temple d'Esculape. Je me levai sans prendre ma chaussure et me haussai avec les poignets, jusqu'il la hauteur du soupirail.
Sur le péristyle du temple, il y avait un homme vùtu en aiïranchi qui portait un carcan de fer h. son cou. Il prenait des charbons dans un réchaud et il s'en faisait sur la poitrine de larues traînées, en appelant : a Jésus, Jésus! » Le peuple disait : « Cela n'est pas permis, lapidons-le. » D'autres applaudissaient. Lui, il continuait, et quand il était fatigué de
gesticuler avec la main droite, il gesticulait avec la main gauche.
Celaient des clioses inouïes, transportantes! Des fleurs toutes grandes ouvertes tournoyaient devant mes yeux, et j'entendais, dans les espaces, comme la mélodie d'un archet d'or. Mes bras lâchèrent les barreaux, mon corps tomba. Je ne sais s'il avait fini, ou si c'est moi qui avais cessé de l'entendre. Mais la piscine était vide, et sur les dalles sablées de poudre bleue, la lune, entrant, allongeait des rayons clairs.
ANTOINE, prêtant l'oreille.
De qui donc parlent-elles?