‹ La première tentation de Saint AntoineChapitre 36 sur 81 · D.V.MIS · texte numérisé non relu

D.V.MIS

Apolloïiius !

Antoine fait un ^^esle dipnoranro.

A])oIloniiis! (Plus fort :) Apollonius de Tvanc :

ANTOINE

Je n'en ai jamais eulcMidii parler.

DAMI>, en colère.

Comment: jamais!... Ali! je vois bien, brave liomme, que vous i^-norez complètement ce qui se

nasse.

ANTOIiNE

11 est vrai, seigneur, mes jours étant consacrés à la religion.

DAMIS

C'est comme lui.

ANTOINE, à part.

Comme lui!

Il considère Apollonius.

Il a Fair d'un saint en effet... Je voudrais bien l'entretenir... j'ai tort peut-être... car...

La fumée est partie, le temps est très clair, la lune brille.

DAÀUS

A quoi songez-vous donc, que vous ne parlez plus?

ANTOINE

Je songe... oli! rien!

Damis se rapproche d'Apollonius et fait plusieurs tours autour de lui, la taille courbée, sans lever la tête ; — à la fin :

APOLLONIUS, toujours immobile.

Qu'est-ce?

pi;i:mii:iu: vkhsion o:^

DA.MIS

Maître! c'est un (Minite (^alilden qui demande à savoir les origines de la sagesse.

AIMil.I.ONIUS

(^)ii'il a[)[)ro('lie!

Antoine hésite.

DAMIS

Approche î

APOLLOMLS. d'une voix ionnanlo.

Approche !

Tu voudrais connaître qui je suis, ce que j'ai fait, ce que je pense; n'est-ce pas cela, enfant?

ANTOINE, embarrassé.

Si ces choses, toutefois, [)euvent conlrihuer à mon salut.

APOLLONIUS

Héjouis-toi! Je vais te les dire!

DAMIS, bas à .\ntoine.

r.st-ce possible ! 11 faut qu'il vous ail, du premier

coup d'œil, reconnu des inclinations extraordinaires pour la philosophie.

Il se frotte les mains.

Je vais en profiter aussi, moi!

APOLLONIUS

Je te raconterai, d abord, la longue route que j'ai parcourue pour acquérir Ja Doctrine, — et si lu trouves, dans toute ma vie, une seule action mauvaise, tu m'arrêteras. Car celui-là doit scandaliser par ses paroles, qui a méfait par ses œuvres.

DAMIS, à Antoine.

Quel homme juste! hein?

ANTOINE

Décidément, je crois qu'il est sincère !

APOLLONIUS

La nuit de ma naissance, ma mère crut se voir cueillant des fleurs, sur le bord d'un lac. Un éclair parut, et elle me mit au monde, à la voix des cygnes qui chaulaient dans son rêve.

Jusqu'à quinze ans, on m'a plongé trois fois par jour dans la fontaine xVsbadée, dont l'eau rend les pai'jures hydropiques, et Ton me frottait avec les feuilles du cnyza pour me faire chaste.

iMiKMiKin: vi:i{si(»\ 05

l'm' princesse |)alniyrienne vinl un soir me Iron- \<'r, m'olVinnl dos Irésors (jn'olle savait v\vr dans dt's lonil)oaux. Une liicrodoulr du temple de Diano s\'gorg(»a, déso?i)or(''o, avec le couteau des sacriliccs; et le gouverneur de (lilicie, h la lin de ses promesses, s'dcria, devant loule ma famille, (|u'il me ferait mourir. Mais c'est lui (jui mourut trois jours après, assassiné par les Romains.

DAMIS, à saint Antoine, en lo frappant du coude. Hein? quand je vous disais!... (|uel homme!

APOLLONIUS

J'ai, pendant quatre ans de suite, gardé le silence complet des Pythagoriciens. La douleur la plus imprévue ne m'arrachait pas un soupir, et au lliéàlre, (juand j'entrais, on s'écartait de moi, comme d'un fantôme.

DAMIS Auriez-vous fait cela, vous .^

APOLLONIUS

Le temps de mon silence accompli, j'entrepris seul d'instruire les prêtres qui avaient perdu la tradition, et je formulai cette prière : « 0 Dieux ! »

ANTOINE

Comment: « dieux »?... Les dieux?... Que dit-il?

Laissez-le poursuivre, taisez-vous I

APOLLONIUS

Alors je suis parti pour connaître toutes les religions, pour consulter tous les oracles. J'ai devisé avec les gymnosophistes du Gange, avec les devins de Clialdée, avec les mages de Babylone. Je suis monté sur les quatorze Olympes, j'ai sondé les lacs de Scythie, j'ai mesuré la grandeur du désert.

DAMIS

C'est pourtant vrai, tout cela. J'y étais, moi !

APOLLONIUS

J'ai d'abord été depuis le Pont jusqu'à la mer d'Hyrcanie, j'en ai fait le tour; et, par le pays des Baraomates, oii est enterré Bucépliale, je suis descendu vers Ninive. Aux portes de la ville, il y avait une statue de femme, vêtue à la mode barbare. Un bomme s'approcha.

rilR.MIKUi; Vr.HSio.N 67

DA.MIS

Moi ! moi ! mon hon ni.iîtro. Oii ! coninu' jo vous iiinuii tout (le snilol V^oiis tUioz j)his doux qu'une lillo el plus beau qu'un dieu !

APOLLONIUS, sans lenlendre.

II voul;ii( nracconipagner pour me servir d'iulerprète.

DAMIS

Mais vous répondîtes qu(^ vous compreniez tous les langages et (jue vous deviniez toutes les pensées. Alors j'ai baisé le bas de votre manteau, et je me suis mis à marcher derrière vous.

APOLLONIUS

Après Clésiphon, nous entrâmes ^ur les terres de Rabylone.

DAMIS

Et le satrape poussai un cri, en voyant un homme si pille.

ANTOINE

La singulière histoire !

DAMIS

N'est-ce pas le lendemain, maître, que nous rencontrâmes celte monsirueuse tigresse qui avait huit petits dans le ventre? Alors vous dites : (( Nofre séjour auprès du Roi sera d'un an et huit mois. )) Je n'ai jamais pu comprendre...

APOLLONIUS

Le Roi m'a reçu debout, près d'un trône d'argent, dans une salle ronde, constellée d'étoiles, d'où pendaient à des fils que l'on n'apercevait pas quatre grands oiseaux d'or, les deux ailes étendues.

ANTOINE, rêvant.

Est-ce qu'il y a sur la terre des choses pareilles?

DAMIS

C'est là une ville, celle Babylone î Tout le monde y est riche; les maisons, peintes en bleu, ont des portes de bronze, avec un escalier qui descend vers le fleuve.

Dessinant par terre avec son bùton.

Comme cela, voyez-vous ! Et puis, ce sont des temples, des places, des bains, des aqueducs! Les palais sont couverts de cuivre rouge; et l'intérieur donc, si vous saviez!

IM{I:MII;I!K VKUMoN 69

AIMiI.LdNirS

Sur l;i imipiulh' du st^ptciil lioii, s'élève* im«' loin- (!(' iiijirhrc l)laiu' ([iii en siippoi h* iino second»', im»' lr()i<ièni«', une (juatriènie, nne cinqniènie, et il y «Ml a lr(»is anhes encore! (les (ours sont des loni- Ixaux... La IniiliènK» est une chapelle avec nn lil. Personne n'y entre fjue la r(Mnnie choisie par h's j)rr'tres pour le Dieu I5('dns. Le roi de Hahylune m'y lil loi^or.

DAM [S

A peine si Ton nie regardai l, moi. Aussi je restais seul à me promener par les rues. Je minformais des usages; je visilais les ateliers; j'examinais les grandes machines qui portent l'eau dans les jardins. Mais il m'ennuyait d'èlre séparé du maître.

APOLLONIUS

An bout d'un an et huit mois...

Antoine tressaille.

... un soir nous sorlînies de IJabylone par la route des Indes. Au clair de la lune, nous vîmes tout à coup nne empuse.

DAMIS

Dui-dà! Elle sautait sur son sabot de fer. l'Jlo

hennissait comme un .âne, elle galopait dans les rochers. Mais il lui cria des injures et elle disparut.

ANTOINE

Oia veulent-ils donc en venir?

APOLLONIUS, continuant.

A Taxilla, Phraortes, roi du Gange, nous a montré sa garde d'hommes noirs, hauts de cinq coudées, et, dans leit> jardins de son palais, sous un pavillon de brocart vert, un éléphant gigantesque, que ses femmes s'amusaient à parfumer. 11 avait autour des défenses des colliers d'or et, sur l'un d'eux, on lisait : « Le fils de Jupiter a consacré Ajax au Soleil. » C'était l'éléphant dePorus, qui s'était enfui de Babylone après la mort d'Alexandre.

DAMIS

Et qu'on avait retrouvé dans une forêt.

ANTOINE

Ils parlent abondamment, comme des gens ivres.

APOLLONIUS

Phraortes nous fit asseoir à sa table. Elle était

iMn:Mii:i;i': nkmsio.n

couverte de grands oiseaux. Il y iivail dr gros fVuils sur (les leuilles larj^^cs, des antilopes avec li'urs coi'ui'S.

DAMIS

(Juel tirùle de pays! Les seij^neurs, luul eu huvaul, s'aïuuseut à lancer des ilèciies sous les pieds d'un entant (jui danse. — Mais je n'approuve pas ceplaisir-là : il en [)0urrait lésultcr des malheurs.

APOLLONIUS

(Juand je fus prêt à partir, le roi me donna un parasol et il me dit : « J'ai sur l'indus un haras de chameaux blancs. Lorsque tu n'en voudras plus, sout'tîe-leur dans les oreilles, ils reviendront. »

Nous descendîmes le long du lleuve, marchant la nuit à la lueur des lucioles qui brillaient dans les bambous. L'esclave sitllait un air, pour écarter les serpents, et nos chameaux se courbaient les reins en passant sous les arbres, comme sous des portes trop basses.

Un jour, un enfant noir, (jui tenait à sa main nu caducée d'or, nous conduisit nu collège des sages. Sarchas, leur chef, me parla de mes ancêtres, de toutes mes pensées, de toutes mes actions, de toutes mes existences. Il avait été le tleuve Indus, et il me rappela (|ue j'avais conduit des barques sur le Nil, au temps du roi Sésostris.

DAMIS

Mais moi, on ne me dit rien, de sorte que je ne sais pas qui j'ai été.

ANTOINE, les considérant avec étonnement.

Ils ont l'air vague comme des ombres.

APOLLONIUS

Et nous continuâmes vers l'océan.

Nous avons rencontré sur le bord les Cynocéphales gorgés de lait qui s'en revenaient de leur expédition dans l'île Taprobane. Avec eux était la Vénus indienne, la femme noire et blanche, qui dansait toute nue au milieu des singes. Elle avait autour de la taille des tambourins d'ivoire, et elle riait d'une façon démesurée.

Les flots tièdes poussaient devant nous, sur le sable, des perles blondes, l'ambre craquait sous nos pas, des squelettes de baleines blanchissaient dans la crevasse des falaises, et de longs nids d'herbes vertes suspendus à leurs côtes se balançaient au vent.

La terre continuellement se rétrécissait, elle se fit à la fin plus étroite qu'une sandale. Nous nous arrêtâmes, et après avoir jeté vers le soleil des gouttes de la mer, nous tournâmes à droite pour revenir.

i'iir.Mii:i;r, vi:i{sm»n 7;{

Nous sonimos rcNcmi^ par l.i i(''ui<>ii d'ar^iMil, par le pays «les riaii^nridcs, jtur 1<» promontoire»

• maria, pai* la coulrt'»' des Sacluilihîs, des AdraiMilos el des llomrTiles; puis, à travers les monts ('.assauiens, la nier Hou^e et l'île Topa/os, nous avons pénétré «mi l'.lliiopie, j)ar le royaume d« s Tygmées.

ANI'OIM:, .1 pari.

Comme la terre est grande!

DA.MIS

Ht ([uauil nous sommes rentrés cliez nous, tous ceux (juc nous avions connus jadis étaient morts.

Antoine baisse la lète.

AlH)LLoML'S reprend :

Alors on commença dans le monde à parler d<' moi. La peste ravageait Eplièse : j'ai fait lapider un vieux mendiant.. .

DAMIS

Et la peste s'en est allée !

ANTOINE

Comment! il <hasse les maladies.

APOLLONIUS A Cnide, j'ai guéri ramoureiix de la Vénus...

DAMIS

Oui ! un fou qui môme avait promis de Tépouser. Aimer une femme, passe encore, mais une statue, quelle sottise ! Le Maître lui posa la main sur le cœur, et l'amour aussitôt s'éteignit.

ANTOINE

Quoi! il délivre des démons?

APOLLONIUS

A Tarenle, on portait au bûcher une jeune fille morte...

DAMIS

Le Maître lui toucha les lèvres, et elle s'est relevée, en appelant sa mère.

Comment I il ressuscite les morts?

APOLLOI^IUS

J'ai prédit le pouvoir à Yespasien...

prncMiKHK vKusioN 7:;

ANTOINE (Jnoi 1 il dcviiH' ravoiiir?

APOLLONIUS Ktaiîl ;i table, avec lui, aux bains de Haïa...

DAMIS Il y avait à Cnrinlli(\ ..

ANTOINE

Excusez-moi, rtrangers, mais il est lard.

DAMIS

... un Jeune liomnie qu'on appelait M<''nippe...

ANTOINE

C'est l'heure de la première veille ! Allez-vous-en !

APOLLONIUS

... nn chien entra, portant ii la gueule une main oupée...

HAMIS

Un soir, dans un taul)0uru. il remontra ihk^ femme...

ANTOLNE Vous ne m'entendez pas? retirez-vous!

APOLLONIUS

Il rôdait vaguement autour des lits...

ANTOINE

Assez! assez!

APOLLONIUS

On voulait le chasser, mais moi...

DAMIS

Ménippe donc se rendit chez elle ; ils s'aimèrent. . .

APOLLONIUS

Et battant la mosaïque avec sa queue, il déposa cette main sur les genoux de Flavius.

DAMIS

Mais le matin, aux leçons de l'école, Ménippo était pâle...

ANTOINE, bondissant.

Encore! Ah! qu'ils continuent, puisqu'il n'y a pas...

l'HEMiKiu*: vf:hsi().\

DAMIS

J.o Maître lui <lil : ■ 0 licaii jeune lioinme. In caresses un serpent; un serpent te caresse! A (juand les noces? »> Nous allâmes tous à la noce...

J'ai tort! j'ai tort, hitMi sur, (récoiiler tout rcl.i.

DAMlS

Dès 1<* vestibule, des serviteurs se remua ienl, les portes s'ouvraient; on n'entendait cependant ni le bruit des pas, ni le bruit des portes. Le Maître se plaça près de Mi'^nippe. Aussitôt bi fiancée fut prise de colère contre les philosopbes. Mais la vaisselle d'or qui était sur les tables disparut, les échansons, les cuisiniers, les pannetiers disparurent; le toit s'envola, les murs s'écroulèrent, et Apollonius resta seul, debout, ayant à ses pieds cett(^ temme tout en pleurs. C'était une vampire qui rassasiait d'amour les beaux jeunes bommes, afin de manger leur cbair, — parce (jue rien n'est meilleur pour ces sortes de fantômes que le sang des amoureux.

APOLLONIUS Si tu veux savoir l'art...

ANTOINE Je ne veux rien savoir! Allez- vous-en !

DAMIS Quel mal donc favons-nous fait?

ANTOINE

Aucun... mais... Non! qu'ils s'en aillent!

APOLLONIUS

Le soir de notre arrivée aux portes de Rome...

ANTOINE, vivement.

Oh! oui! oiiil parlez-moi de la ville des papes!

APOLLONIUS, continuant.

... un homme ivre nous accosta, qui chantait d'une voix douce. C/était un épithalame de Néron, et il avait le pouvoir de faire mourir quiconque l'écoutait négligemment. Il porlait à son dos, dans une boîte d'ivoire, une corde d'argent prise à la cithare de Tempereur. J'ai haussé les épaules. Il nous a jeté de la boue au visage. Alors, j'ai défait ma ceinture, et je la lui ai placée dans la main...

imu:mii:iu-: nkiisio.n 79

D.WllS

Vous Jivez ou bien fort, par exemple!

AI'dLLHNirS

L'Fmporeur, pendnnt la niiil, me iil nppeler à sa maison. II jouai l aux osselets avec Sporus, accoudé (lu hras gauche sur une table d'agate. Il se délourna et, fronçant ses sourcils blonds : « Pourquoi ne me crains-tu pas? » — me (b»manda-t-il. (( Parce qu(^ le Dieu (jui ta fait terrible, m'a fait intrépide )k — répondis-je.

ANTOINE, rêvant.

Il y a là-dedans quelque chose d'inexplicable qui m'épouvante.

Silence.

D.VMIS reprend dune voix aigu»' :

Toute l'Asie, d'ailleurs, pourra vous dire...

ANTOINE, en sursaut.

Je n'ai pas le temps! à une aulie fois! Je suis malade!

Ecoutez-donc ! II a vu, dEphese, tuer Domitien (jui était à Home...

ANTOINE, s'efforçaut de rire.

Est-ce possible 1

DAMIS

Oui, au théâtre, en plein jour, le quatorzième des calendes d'octobre, il s'écria tout à coup : « On égorge César! » et il ajoutait de temps à autre : « Il roule par terre ; oh î comme il se débat : il se relève; il essaie de fuir; les portes sont fermées! Ah! c'est fini! le voilà mort! » Ce jour-là, en effet, Titus Flavius Domitianus fut assassiné, comme vous savez.

ANTOINE, réfléchissant.

Sans le secours du Diable... certainement...

APOLLONIUS

Il avait voulu me faire mourir, ce Domitien! Damis avec Démétrius s'était enfui par mon ordre et je restais seul dans ma prison...

DAxMIS

Celait une terrible hardiesse, il faut avouer!

APOLLONIUS

Vers la cinquième heure, les soldats m'ame-

im;i,mii;i{k ykioion 81

iirrcnl ;iii liilniii;il. .l'.uai- ni.i liaraiimic Iniih' |ti-:Mr (jiic je |('iiai>> sons nmn iiiaiiloan...

Nous (Hions sur le riva-^c de l'oii/zoles, nous aiitros! Nous vous croyions mort; nous plouiious. < li.M nu allait ^'cu rclouruoi' clioz soi, (juand vers la sixième lioure, loul à coup vous ;ip[)ariiles...

ANTOINE, à parf.

(lommo Jésus !

DAMIS

Nous tromblions, mais vous nous dîtes : « ïou-

rlio/-moi ! »...

ANTOINE

Oh ! non ! cela n'est point 1 Vous mentez, n'est-ce pas, vous meniez?

DA.MIS

Kt alors nous sommes repartis tous ensemble.

Silence. Damis considère saint Antoine, et APol.LOMrs, se rapprochant, lui crie dans les oreilles :

C est que je suis descendu dans l'antre de Troplionius, fils d'Apollon! C'est (|ue je fais les liba-

tions par l'oreille des amphores î C'est que je connais des prières indiennes ! . . . J'ai pétri, pour les femmes de Syracuse,les phallus de miel rose qu'elles portent en hurlant sur les montagnes. J'ai reçu l'écharpe des Cabires! j'ai serré contre mon cœur le serpent de Sabasius! j'ai lavé Cybèle au flot des golfes campaniens, et j'ai passé trois lunes dans les cavernes de Samothrace !

DAMIS, riant bêtement.

Ahl ah ! ah! aux mystères de la Bonne Déesse!

APOLLONIUS

Et maintenant, veux-tu venir avec nous, voir des étoiles plus larges et des Dieux nouveaux?

ANTOINE

Non! continuez seuls!

DAMIS

Partons 1

ANTOINE

Fuyez ! fuyez!

APOLLONIUS

Nous allons au Nord, du côté des cygnes et des^ neiges. Sur le désert blanc, galope le chevreuil

IMit.MlLHI-: VKUSio.N 83

< Miim (loiil It'S )('UX |)l(Mirrnl do lioid ; les liij)[(njnnlcs aveugles cassoiil avec Iciiis |H(mI> |;i plante iruiilreuier.

DAMIS

Viens! c'est l'aurore, le coq a chanté, le cheval a henni, hi voile est prête.

ANTOINE

Non! le coq n'a point chanté! J'entends le grillon dans les sables et je vois la lune (|ui reste en (dace.

APOLLONIUS

Au delà des montap^nes, bien loin là-bas, nous allons cueillir la pomme des Ilespérides et chercher dans les parfums la raison de l'amour. .Nous humerons l'odeur du myrrhodion qui fait mourir les faibles. Nous nous bai^^nerons dans le lac d'huile rose de l'île Junonia. Tu verras, dormant sur les primevères, le lézard géant (jui se réveille tous les siècles, quand tombe à sa maturité Tescarboucle naturelle de ses yeux. Les étoiles palpitent comme des regards, les cascades chantent comme des harpes, des enivrements s'exhalent des llcurs écloses; ton esprit s'élargira parmi les airs, et, dans ton cœur comme sur ta face...

8i LA TENTATION DE SAINT ANTOINE

DAMIS

Maître! il est temps! Le vent va se lever, les hirondelles s'éveillent, la feuille du myrte est envolée!

APOLLONIUS

Oui! parlons.

ANTOINE

iNon! moi je reste!

APOLLONIUS

Yeux-lu que je t'enseigne où pousse la plante Balis qui ressuscite les morts?

DAMIS

Demande- lui qu'il te donne Fandrodamas qui attire l'argent, le fer et Tairain.

APOLLONIUS, lui offrant une petite rondelle de cuivre.

Yeux-tu le xéneston? Le voici! Prends-le donc! Tu pourras descendre dans les volcans, traverser le feu, voler dans l'air.

Oh ! qu'ils me font mal! qu'ils me font mal!

l'itHMiKui-: \i:nMn.\ 8:i

D.WIIS

Tu compi'Onclras la xoix de tmi^ !<>; rires, l(»s nij^issonKMils, les licnnissmicnls, los romouli»meiils.

APOLLONIUS

C'dV j'ai rulruiivr, jCii >iiis sùi', le secret de I irésias.

DA.MIS

11 sait encore des chansons (jui lonl venii- à soi celui qu'on désire.

APOLLONIUS

J'ai appris des Arabes le langage des vautours et j'ai lu dans les grottes de Stronipharabarnax la manière d'épouvanter le rhinocéros et d'endormir les crocodiles.

DAMIS

Quand nous voyagions aulrefois, nous enlendions, à travers les lianes, courir les licornes blanches. Elles se couchaient à })lal venh'e, pour qu'il montât sur elles.

APOLLONIUS

Tu monteras sur elles, aussi. Tu te tiendras aux ui cilles. Xous irons, nous irons 1

ANTOINE, pleurant.

Oh ! oh !

APOLLONIUS

Qu'as-tu? viens donc!

ANTOINE, sanglotant.

Oh! oh!

DAMIS

Serre ta ceinture ! noue tes sandales ! ANTOINE, sanglotant plus fort.

Oh,! oh ! oh ! oh !

APOLLONIUS

Et en route je t'expliquerai le sens des statues — pourquoi Jupiter est assis, Apollon debout, Vénus noire à Gorinthe, carrée dans Athènes, conique à Paphos.

ANTOINE

Oh! qu'ils s'en aillent, mon Dieu! qu'ils s'en aillent I

rKKMIKIlK VKUSIO.N 87

La coiinais-lii, la V(''mi> l lanifiiiic (|iii sciiitill»' sous son arc d'oloilcs? T a-l-oii dil les mystères dr rAjihro(lit«'Prévoyante ? As-lii srnli les étreinics (!(> V(''iHis JJarhue, on onMlili' Ic^ C()l<''res d'AsIarir' l'iirieusc? .Naif souci. J'ai raclKMai leurs \()il»"'s, \o briserai leurs aiinurcs, lu nuirclieras sur h'iirs temples, — el nous parviendrons jusqu'à la Mysh^riiMise et rinallérahle, jus<|-u'ii celle des Mailrcs, des héros cl des purs, la Vénus Apostropliienne (jui délourne les passions et tue la chair.

DA.MIS

Et quand nous trouverons une pierre de sépulcre assez large, nous jouerons aux skirapies de ^linerve, qui se jouent la nuit, dans l'anti^mne, à la pleine hine rousse.

APOLLONIUS, frappant du i-ieJ.

Pourquoi donc ne vient-il pas?

DAMIS^ frappant aussi du pied.

Kn marche !

AP(.>LLC'NIL s, regarJant Antoine fixement. Doutes-tu di' moi ?

DAMIS, m naçant.

Doutes-tu de lui?

Sifflez, maître, le liou de Numidie, celui qui contenait l'âme d'Amasis.

ANTOINE

Mon Dieu! mon Dieu! est-ce qu'ils vont me prendre?

APOLLONIUS

Quel est ton désir? Le temps seulement d'y songer...

ANTOINE, joignant les mains.

Je glisse! arrêtez-moi!...

APOLLONIUS

Est-ce la science? est-ce la gloire? Yeux-tu rafraîchir tes yeux sur des jasmins humides? Veux-tu sentir ton corps s'enfoncer comme en une onde, dans la chair douce des femmes pâmées?

ANTOL^E, se tenant la tête et criant douloureusement :

Oh ! encore ! encore !

iMu:Mn-:iu: vi«:ush>n 89

l»\MI<

Oui, vrainiciiL! De la iiioiila^^^U' (Milruiivt'ilc, les (lianianls vonl couIim*. Sur la croix cjuo voici, les ro<!es vont llcurii". Les sirèno> à croupe dr nacre vonl te caicsser de leurs clievclures et te l»erc(M' (le leurs chansons.

ANTOINE

Saint Esprit ! délivrez-moi !

AIM)|.I.(»NIIS

Veux-tu que je me change en arhre, en léopard, en rivière?

ANTolNR

Sainte Vierge, mère de Dieu, priez pour moi!

APOLLONIUS Veux-tu ([ne je fasse reculer la lune?

ANTOINE

Sainte Trinité, sauvez-moi!

APOLLONIUS

Veux-lu ijue je le montre Jérusalem loule éclairée pour le Sabbat?

ANTOINE

Jésus ! Jésus ! à mon aide !

APOLLONIUS

Veux-tu que je le fasse apparaître, Jésus?

ANTOINE, hébété.

Quoi?... Comment?...

APOLLONIUS

Ici, là!... Ce sera lui, pas un autre'. Tu verras les trous de ses mains, le sang de sa plaie. Il jettera sa couronne, il maudira son père, il m'adorera le dos courbé.

DAMIS, bas à Antoine.

Dis que tu veux bien ! dis que lu veux bien î

ANTOINE se passe la main sur le visa?e, promène un regard effaré de tous côtés, puis, rarrêlant sur Apollonius :

Va-t'en 1 va-ton! va-t'en, maudit! ReLourne en enfer !

APOLLONIUS, exaspéré.

J'en arrive, j'en suis sorti pour t'y conduire! Les cuves de nilre bouillonnent, les charbons

IMIE.MII i;!'. Vi:il<|(>\ 91

tlanilK^nl, N's diMils (i'acici' cI.uhkmiI, cl l«'s oinln'es se prossonl aux soupiraux pour (o voir passor.

ANTOINK, s'arrachant los cheveux.

Mi)i ! ^rand l)i(Mi ! L'cnfor pour moi !

I/ORGUEII., surpissant derrière saint Antoine et lui mettant la main sur l'épaule.

Allous donc I un saiul 1 est-ce i)ossible?

DAMIS, avec «les gestes entrapeatits.

Voyons, bon ermite î clier saint Antoine! liomme pur! homme illustre! homme qu'on ne saurait assez louer! Ne vous effrayez pas, cela lient à sa manière de dire exagérée! C'est une façon qu'il a prise aux Orientaux, mais il est bon, il est saint, il j)eut...

Daniis sarrèle. et saint Antoine rej^arJc AI'OLLoNlL'S, qui se met à dire d'une voix véhémente et suave tout ensemble :

Mais, plus loin (juc tous les mondes, au delà des cieux, par-dessus touh^s les formes, rayonne le monde impénétrable et inaccessible des idées, tout plein du Verbe. Nous en partirons, nous francliirons d'un saut l'immense espace, et tu saisiras dans >on inlinité l'I^^ternel, l'Iùre!... Allons! en marche! • lonn<'-moi la main !

Kt la terre, tout à coup se creusant en entonnoir, fait un

92 LA TEiNTATIOX DE SAINT ANTOINE

large abîme. Apollonius grandit, grandit. Des nuages couleur de sang roulent sous ses pieds nus, sa tunique blanche brille comme de la neige.

Un cercle d'or autour de sa tête, vibre dans l'air avec un mouvement élastique. 11 tend la main gauche à saint Antoine et, de la droite, lui montre le ciel dans une attitude souveraine inspirée.

ANTOINE, éperdu.

Une ambition tumulUieuse m'enlève à des hauteurs qui m'épouvantent, le sol fuit comme une onde, ma tête éclate.

Il se cramponue à la croix tant qu'il peut. LES VALÉ RIENS

Tiens ! voilà nos couteaux !

LES CIRGONCELLIONS, reparaissant.

Tiens! voilà nos poignards!

LES GAKPOGRATIENS

Tiens! voilà nos fleurs!

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