I.A I i;.M.Mi:, (l'un air eiïrayi
Non pas I non pus !
Elle s'accoiivp, sa robo jaune s'accroche par la franjj;e aux épines, et le soleil devient si fort, si lumineux. qu'iU disparaissant dans un ébloui^sfuicnt. — l.rs roches se fendent, les herbes s'enllaninient, toute la vallée fume comme si elle était couverte de cratères. De jirands niiajies ^Hissent sur le ciel, p.ireils à d'immenses voiles <\o pourpre finportés par le vent.
.WToiNE. lial.'tnnt. laisse fcinlMT la Bible.
Oh I j'ai soif ! ma chair brûle !
Tout disparait, et, à la lueur oblique de la lune, on aperçoit une onde claire, qui va se perdant sous des troncs d'arbres. — Les grosses racines hors de l'eau sont couvertes de mousse. Les branches supérieures se courbent en dôme, et, çà et là, passe un jour verdàtre qui chatoie sur les feuilles, tremblolte à la pointe des herbes, scintille contre les cailloux, allonire des moires sur le sable mouillé. Des vapeurs blanches, suspendues, se déchirent lentement. La rosée coule le long dos écorces, et un ixrand saule traverse tout, avec une liane qui retombe, dun bout à l'autre.
Ah! (jnil fait hon I il plonll J'enlonds les i;onttes... et ma poilrinc se dilate à des senteurs de verdure... comme autrefois, dans ma jeunesse, quand je courais sur les montagnes après les cerfs léfçers...
Il tombe en T' verie.
Et la voix des chiens nï arrivait avec le bruit des torrents et le murmure du feuillage.
Deux lévriers accouplés passent leurs museaux par les branches, tout en tirant sur la corde que retient du doigt une jeune femme court-vêtue. Elle marche vite en regardant derrière elle. Un petit carquois lui bat sur le dos. La fraîcheur du matin a rendu rose sa figure ovale couronnée de cheveux bruns humide?.
Elle jette sur le gazon ses flèches et son arc, attache à un troëne ses chiens qu'elle apaise, et, s'appuyant sur une seule jambe, se met à défaire le lacet de sa chaussure Cretoise.
Des fluides de feu me courent sous Ja chair, — des envies de vivre me prennent. Tout mon être rugit ! J'ai faim, j'ai soif!...
Antoine s'avance. D'autres femmes accourent. Elles retirent leurs vêtements qu'elles accrochent aux branches des arbres. Elles frissonnent, entrent dans l'eau, la tâtent avec le pied, s'en jettent au visage. Elles rient, — il rit. Elles se penchent, — Antoine se penche.
Ah ! ah ! ah I vive la gaîté ! Je barbotte, je bois, je suis heureux ! Il ne me manque qu'une table bien servie!...
Alors se découvre sous un ciel noir une salle immense, éclairée par des candélabres d'or.
Des socles de porphyre, supportant des colonnes à demi perdues dans l'ombre, tant elles sont hautes, vont s'alignant à 'la file, en dehors des tables, qui se prolongent jusqu'à l'horizon, où apparaissent, dans une vapeur lumineuse, des architeclures énormes, pyramides, coupoles, escaliers, perrons, — des arcades avec des colonnades et des obélisques sur des dômes. Entre les lits de
PUKMIKUK VKUSKiN I.Jl
l)ron/.e à pieds d aïKcnl et les longues buircs d où ruissellt» un vin noir, de.-* chœurs de inusirjens couronnés de violettes pincent de f^'randes harpes, en chantant d'une voix vibrante, — et, tout im fond, plus haut, seul, coiiïé de la tiare et v.Hu dccarlate, mange et boit, le Hoi Nabuchodonosor.
Derrière lui. une statue colossale faite à son imaj^'c étoutle des peuples entre ses bras, et, portant un diadème de pierres creuses qui renferment des lampes, projette tout a l'entour des rayonnements bleus.
Au.K quatre coins de sa table, quatre prêtres, en manteaux blancs et bonnets pointus, tiennent des encensoirs dont ils l'encensent. Par terre, sous lui, rampent les rois captifs sans pieds ni mains, auxfjuels il jette à manger; et plus bas se tiennent ses frères, avec un bandeau sur les yeux, étant tous aveugles.
Les esclaves courent portant des plats, des femmes circulent versant k boire, les corbeilles crient sous le poids des pains, et un dromadaire charg»'; d'outrés percées passe et revient, laissant couler de la verveine pour rafraîchir les dalles. Les couteaux miroitent, les fleurs s'eiïeuillent, les pyiamides de fruits s'écroulent, les candélabres brûlent.
Des belluaires amènent en souriant des lions (jui se mettent h gronder. Des danseuses. les cheveux pris dans des filets, tournent sur les mains, en crachant du feu par les narines. Des bateleurs nègres jonglent, des oiseaux s'envolent, des enfants nus se lancent des pelotes de neige qui s'écrasent eu tombant contre les argenteries claires. Les cymbales retentissent, le roi boit. II essuie avec son liras les parfums de sa figure. 11 mange dans les vases sacrés. Il roule des yeux.
C'est comme le bruit de la mer, tant il y a de monde! Kt un nuage flotte sur le festin, tant il y a de viandes et d'haleines! Quelquefois urie flammèche des grands flambeaux s'envole, arrachée par le vent, et traverse la nuit comme une étoile qui file.
Tout à coup un homme vêtu de peaux de chèvre apparaît. Le roi tombe de son trône, les colonnes avec leurs chapiteaux se renversent comme des arbrei, les plats s'entre-choquent comme des vagues d'or, tout le
monde se lève et Ton naperçoit plus que des dos qui fuient...
Antoine se retrouve devant sa cabane. Il fait grand jour.
Comment !... le soleil brille ! — et tout à l'heure j'étais dans la nuit! Voilà bien ma cabane cepeadant, c'est bien moi. (ii se palpe.) Voilà mon corps! voilà mes mains! Mon cœur palpite; et le cochon est toujours là... vautré sur le sable avec l'écume à la bouche. Voyons ! voyons! remettons-nous ! Je suis seul!... Non! personne n'est venu; cela est sûr î
Mais il voit en face de lui trois cavaliers montés sur des onagres, vôtus de robes vertes, tenant des lys à la main et se ressemblant tous de figure. Ils ne bougent point, — les onagres non plus, qui, abaissant leurs oreilles longues, et, tendant le cou, montrent leurs gencives, en écartant les lèvres.
Antoine se retourne; et il voit trois autres cavaliers semblables, sur de pareils onagres, dans la même posture.
II se recule. Alors les onagres, tous à la fois, font un pas et frottent leur museau contre lui, en essayant de mordre sou vêtement.
Un bruit de tamtam et de clochettes. Une grande clameur, des voix qui crient: « Par ici!... par ici!... c'est là! » — et des étendards paraissent entre les fentes de la montagne, avec des tètes de chameaux en licol de soie rouge, des mulets chargés de bagages, et des femmes couvertes de voiles jaunes, montées à califourchon sur des chevaux pie.
Les bêtes haletantes se couchent. Les esclaves se précipitent sur les ballots, pour en dénouer les cordes avec leurs dents. On déroule des tapis bariolés, on étale p ir terre des choses qui brillent.
l n ilrpliant blanc, cij» ii;i. .miip' (i un iiicl d dt, accourt en secouant le l)tni|uel d- plumes d uutrunhes attarln; à son frontal. Sur son dos, |ianni des eoussins de laine bleue, jambes croisées, paupière^ à demi closes et se balam anl la lète, il y a une femme si splendidement vrtue qu'elle envoie des rayons tout aijtour d'elle, et derrière, à l.t croupe, debout sur un pied, un nt^gre en bottines rouges, avec de.s braeelets de corail, tient à sa main une grande feuille ronde, dont il l'éventé, en «ourlant.
La foule se [)ri>sterne, l'éléphant plie les genoux, et la reine de Saba, se laissant glisser de son épaule, descend sur les tapis et s'avance vers saint .Vntoine.
Sa robe en brocart d or, divisée régulièrement par des falbalas de perles, de jais et de saphirs, lui serre la taille dans un corsage étroit rehaussé d'applications de couleur qui représentent les douze signes du zodiaque. Elle a des patins très hauts dont l'un est noir et semé détoilcs d'argent, avec un croissant de lune, et l'autre, qui est blanc, est couvert de gouttelettes d'or, avec un soleil au milieu.
Ses larges manches, garnies d'émeraudes et de plumes d'oiseaux, laissent voir à nu son petit bras rond orné, au poignet, d'un bracelet d'ébène; et ses mains, chargées de bagues, se terminent par des ongles si pointus, que le bout de ses doigts ressemble presque à des aiguilles. Une chaîne d'or plate lui passant sous le menton monte le long de ses joues, s'enroule en spirale autour de sa haute coitTiire, poudrée de poudre bleue, pui^. redescendant, lui effleure les épaules et vient s'attacher sur la poitrine h un petit scorpion de diamant qui allonge la langue entre ses seins.
Deux grosses perles bloniles tirent ses oreilles. Le bord de ses paupières est peint en noir. — Klle a sur la pommette gauche une tache brune, et elle respire en ouvrant la bouche, comme si son corset 1 1 gênait.
KUe secoue, tout en marchant, un parasol vert à manche d'ivoire, entouré de sonnettes vermeilb's, — et douze négrillons crépus portent la longue queue de sa belle robe, dont un singe tient l'extrémité qu'il soulève de temps à autre, pour regarder dessous.
LA REINE DE SABA
Ah ! bel ermite ! bel ermite ! mon cœur défaille !
ANTOINE, en se reculant.
Va-fen! tu es une illusion! je le sais! arrière!
LA REINE DE SABA
A force de piétiner d'impatience, il m'est venu des calus au talon et j'ai cassé un de mes ongles. J'envoyais des bergers qui restaient debout sur les montagnes, la main étendue devant les yeux, et des chasseurs qui criaient ton nom dans les bois, et des espions qui parcouraient toutes les routes, en demandant à chaque passant : « L'avez-vous vu ? »
Le soir, enfin, je descendais de ma tour, c'est-àdire que mes servantes m'emportaient dans leurs bras; car je m'évanouissais régulièrement, quand se levait l'étoile de Sirius.
ANTOINE, à part.
Mais j'ai beau fermer mes paupières, je l'aperçois toujours!...
LA REINE DE SABA
On me faisait revenir, en brûlant des herbes, et l'on m'introduisait dans la bouche, avec une spa-
PUKMIKUK VEIl^loN \.V\
Iule clo 1er, une conliture des Indes (\u\ ;i la vt rln do rendre les rois heureux, et dont j'ai tant aval/' «|u'il uTen reste au fond de la goij;».' un»' d('*n;niireaison.
Je passais mes nuits l(^ visage lourn»'* vei's la muraille, et je pI(Mirais ! Mes larmes, à la longue, ont fait deux petits Irons sur la mosaï(|ue, eonime des llaques d'eau de mer dans les rochers. — (lar je t'aime... Oh oui! beaucoup!
Elle lui prend l.i barbe.
Ris donc, bel ermite! ris donc! Je suis très ^aie. tu verras ! Je pince de la lyre, je danse comme une abeille et je sais une foule d'histoires à raconter, toutes plus divertissantes les unes que les autres.
Tu ne t'imagines pas la longue route que nous avons faite! L'ongle des chameaux est use"', et voilà les onagres des courriers verts (jui sont morts de fatigue.
Antoine regarde, et les onagres en etl'et sont étendu-; par terre, immobiles.
Depuis trois grandes lunes, ils ont couru d'un train égal, avec un caillou dans les dents pour couper le vent, la ([ueue toujours droite, le jarret toujours plié et galopant toujours ! On n'en retrouvera pas de pareils! ils me venaient de mon grand- père maternel, l'empereur Saharil, lils d'Iakhschab, fils d'Iaarab, fds de Kastiin. Ah! s'ils vivaient encore, nous les attellerions à une litière
pour nous en retourner vite à la maison. Mais... Comment?... à quoi songes-tu?
Elle l'examine.
Âhî quand tu seras mon mari, je t'habillerai, je te parfumerai, je t'épilerai.
Antoine reste tout immobile, plus raide qu'un pieu, pâle comme un mort et les yeux écarquillés.
Tu as Tair triste ! à cause donc? est-ce de quitter ta cabane? Moi, j'ai tout quitté pour toi, — jusqu'au roi Salomon qui, cependant, a beaucoup de sagesse, vingt mille chariots de guerre, et une belle barbe ! Je t'ai apporté mes cadeaux de noces. Choisis !
Elle se promène entre les rangées d'esclaves et les marchandises.
Yoici du baume de Génézareth, de l'encens du Cap Gardefan, du lacjanon, du cinnamome et du silphium bon à mettre dans les sauces. Il y a làdedans des broderies d'Assur, des ivoires du Gange, de la pourpre d'Elisa; et cette boite de neige contient une outre de Chalibon, vin réservé pour les rois d'Assyrie et qui se boit pur dans une corne de licorne. Voilà des colliers, des agrafes, des filets, des parasols, de la poudre d'or de Baasa, du cassiteros de Tartessus, du bois bleu de Pandio, des fourrures blanches d'Issedonie, des escarboucles de l'île Palœsimonde, et des cure-dents
i'i;i:Mii;m': vi i!^i<t\ 117
I il ils avec les ()nil^ du lâchas, — aiiiin.il jm'IiIii (|iii S(; Iroiivo sous la lorre. Os r<)iissins >oiil d l'^inalh cl ct'S franj^os à nianfcaii, de l*almyrt'. Sur ce tapis de Hahyloiu', il y a... Mais viens dcjiic ! viens donc !
Elle lire !?aint Antt)in(' par li manclu;. Il réi^iste. Kllc continue :
Ce tissu mince ([ui cra(|u<* suus les dui-^ts, avec un bruit d'étincelles, est la ianieuse toile jaune, apportée par les inarcli?inds de la Bactriane. 11 leur faut quai'ant(^-lrois interprètes dans huir voyage. Je t'en ieiai l'aire des robes que tu mettras à la maison.
Poussez les crocbets de Tétui en sycomore et donnez-moi la cassette d'ivoire qui est au garot de mon éléphant 1
On retire d'une boite (luelcjue chose de rond recouvert d'une peau, et l'on ap[)orte un petit coffret chargé de ciselures.
Veux-tu le bouclier de Djiau-b<'ii-l)iiaii, i«dui qui a bâti les Pyramides? Le voilà! il est composé de sept peaux de dragons mises l'une sur l'autre, jointes par des vis de diamnnl et (|ui ont été tannées dans de la bile de parricide. 11 représente d'un côté toutes les guerres qui ont eu lieu depuis l'invention des armes, et, de l'autre, toutes les guerres (jui aui-niit lieu jusqu'à la lin d\\ monde. La foudre rebondit dessus, comme une Ijallo de
liège. Si tu es brave, tu le passeras à Ion bras et tu le porteras à la chasse.
Mais si lu avais ce que j'ai dans ma petite boite! Retourne-la! tache de l'ouvrir! Personne n'y parviendrait. Embrasse-moi, je te le dirai.
Elle prend saint Antoine par les deux joues; il la repousse à bras tendus.
C'était une nuit que le roi Salomon perdait la tête. Enfin, nous conclûmes un marché. Il se leva et, sortant à pas de loup...
Elle fait une pirouette.
Ah! ah ! bel ermite! tu ne le sauras pas! tu ne le sauras pas!
Elle secoue son parasol, dont toutes les clocheltes tintent. .
J^ai bien d'autres choses encore, va! J'ai des trésors enfermés dans des galeries où l'on se perd comme dans un bois. J'ai des palais d'été en treillage de roseaux et des palais d'hiver en marbre noir. Au milieu de. lacs grands comme des mers, j'ai des îles rondes comme des pièces d'argent, toutes couvertes de nacre et dont les rivages font de la musique au battement des flots tièdes qui se roulent vers le sable. Les esclaves de mes cuisines prennent des oiseaux dans mes volières et pèchent le poisson dans mes viviers. J'ai des graveurs continuellement assis pour creuser mon portrait
PUKMIKIIK Vi:ilM(t.\ [-.i'j
sur des pitMTt's diiro, des roiMifMii-- lialrlanU (|iii coiilont mos stalues, des parliiiiKMirs qui inrlcnl le suc (les plantes à des vinaij^i'es et hallonl des pAles. J'ai des couturières qui me coupent des éiotVes, des orfèvres (jui me travjii lient des bijoux, des coiiïcuses ([ui sont à me chercher des coifliires, et des peintres altentit's versant sur mes lamhris des rdsines bouillantes qu'ils relVoidissont avec des éventails, j'ai des suivaiib'-- de (pioi faire un liareni, des eunufjues dt* (pioi l'aiK' nue armée. .1 ai des armées, j'ai des peuples! J'ai dans mon vestibule une garde de nains, portant sur le dos des trompes d'ivoire.
Antoine soupire.
J'ai des attelages de ji;azelles, des quadriges d'éléphants, des couples de chameaux {)ar centaines, et des cavales à crinières si longues (jue leurs pieds y entrent quand elles galopent, — et des troupeaux à cornes si larges que l'on al>at les bois (levant eux quand ils pAlurent. J'ai des girafes qui se promènent dans mes jardins et avancent leur tète sur le bord de mon toit, (juand je prends l'air après-dîner.
Assise dans une co([uille et traînée par des dauphins, je me promène dans les grottes, écoulant tomber l'eau des stalactites. Je vais au pay> des diamants, où les magiciens, mes amis, me laissent choisir les plus beaux; puis je remonte sur la terre et je renln» elie/ moi.
Elle allonge les lèvres, pousse un sifflement aigu, et un grand oiseau qui descend du ciel vient s'abattre sur le sommet de sa chevelure dont il fait tomber la poudre bleue. Son plumage de couleur orange semble composé d'écaillés métalliques. Sa petite tête garnie d'une huppe d'argent représente un visage humain. Il a quatre ailes, des pattes de vautour et une immense queue de paon, qu'il étale en rond derrière lui. Il saisit dans son bec le parasol de la reine, chancelle un peu avant de prendre son aplomb, puis hérisse toutes ses plumes et demeure immobile.
Merci, beau Simorg-Anka ! toi qui m'as appris oii se cachait l'amoureux. Merci! merci! messager de mon cœur!
II vole comme le désir. 11 fait le tour du monde dans sa journée. Le soir, il revient, il se pose aux pieds de ma couche; il me raconte ce qu'il a vu : les mers qui ont passé sous lui avec les poissons et les navires, les grands déserts vides qu'il a contemplés du haut des cieux, et toutes les moissons qui se courbaient dans la campagne, et les plantes qui poussaient sur le mur des villes abandonnées.
Elle passe langoureusement ses bras au cou de saiut Antoine.
Oh! si tu voulais! si tu voulais... J'ai un pavillon sur un promontoire , au milieu d'un isthme, entre deux océans. Il est lambrissé de plaques de verre, parqueté d'écaillés de tortue, et s'ouvre aux quatre vents du ciel.
D'en haut, je vois revenir mes flottes et les
im;i:mii;i;i. \i:i;<I(i\ i .1
pouph's (|tii inonlciil lii coilinc aver des lardraiix sur rc'panlc. Nous dormirions sur des duvels plus mous (juc d"'s nu('*os, nous-hoiiions d^s boissons Iroidcs dans dos écorces de fruits, cl nous regarderions le soleil à travers des émeraudes! VMens !
Le Simurg-Anka fait tourner comme des roues les yeux scintillants de sa queue, et la reine de Saba soupire :
Mais je meurs! je meurs!
Antoine baisse l.i t'''te.
Ail! lu nie dédaignes!.. Adieu!
Elle s'éloigne en pleurant. Le cortège se met en marche; Antoine la regarde; elle s'arrête.
Bien sûr?... Une femme si belle! qui a un bouquet de poil entre les seins î
Elle rit. Le singe qui tient le bout «le sa robe la soulève à bras tendus, en bondissant.
Tu le repenliras, bel ermile! lu gémiias, lu t'ennuieras. Mais je m'en moque! là! là! lii!... Ob! oh!... Oh! oh!
Elle s'en va. la figure dans les mains, en sautillant à cloche-pied. Les esclaves défilenf devant saint .\ntoine, les chevaux, les dromadaires, rèléphant. les suivantes, les mulets qu'on a rechargés, les nègrillonsi, le singe, les courriers verts tenant à la main leur lys cas>é. et la reine de Saba s'éloigne, en poussant une sorte de hoquet convulsif qui ressemble à des sanglots ou à un ricanement.
Mais sa robe traînante, qui s'allonge par derrière à mesure qu'elle s'en va, arrive comme un flot jusqu'aux sandales de saint Antoine. Il pose le pied dessus : tout disparaît.
Qu'ai-je fait? misérable !
Il se désole.
Ah! comment me débarrasser de l'illusion continuelle qui me persécute? Les cailloux du désert, l'eau saumâtre que je bois, la bure que je porte se changent, pour ma damnation, en pavés de mosaïque, en flots de vin, en manteaux de pourpre. Je me roule par le désir dans les prostitutions des capitales et la pénitence s'échappe de mes eff'orts, comme une poignée de sable qui vous glisse entre les doigts plus on serre la main!... Ce qui m'exaspère surtout, c'est la fugacité de cet innombrable ennemi! Où est-il donc?...
Une fureur le prend.
Je vais m'enfoncer dkns des idées tragiques, me forcer, par mortification, à penser à des choses tristes, puisque la pénitence est insuffisante, — me donner des douleurs par la pensée.
Mais j'aimerais mieux les souffrances du corps, fussent-elles intolérables! Oui, plutôt m'étreindre avec des bêtes féroces, voir ma chair voler comme
l'lU;Mli;iiK NEIIMU.N i'/S
un Iruit rougo au IraiiclianI îles glaivcsî... Ali! j'ainiorais nii«'ii\ cela ! j'ainicrais ininix ci'la!
Kf il apenoit soiui.iin riiitcrieiir •! ua»' tuur. Klle est percée d'un créneau qui découpe tout en haut, dans la couleur somluc tlu mur, un étroit carré de ciel hieu; — et un (ilet de sable coule par ce créneau, sans bruit, continuellement, de manière à emiilir peu à peu la tour.
11 y a sur le Sdl des masses grises d'une forme étrange, vagues coMiniô des statues en ruines. Vue sorte de pali)itation les agite, et Antoine à la fin reconnaît des homme», tous assis par terre, les deux bras sur les genoux, le poing sous les aisselles et tenant à leur main droite un couteau, dans une attitude farouche et désespérée. Ils relèvent la t'*te lentement. Leurs cheveux et les poils de leur barbe sont blancs de poussière, leurs prunelles toutes jaunes, leurs pommettes aiguës, et leurs narines bordées de noir, comme celles des gens qui vont mourir, lis vieunenl l'un après l'autre, en se traînant, frapper à la même place contre les pierres du mur, puis ils laissent retomber leurs i:rands bras maigres, pareils à des ceps de vigne desséciiès.
Mais un rat passe vite au milieu d'eux. Ils se jettent dessus avec leurs couteaux, et Antoine no distingue plus rien, taut la mêlée devient furieuse.
Il les revoit accroupis tous en rond, devant un cadavre mutilé, dont il< prennent avec leurs mains de grands lambeaux. Des perles rouges suintent sur la muraille. Leurs yeux roulent ellroyabloment, leurs dents bruissent comme des fers de faulx qui s'entre-choquent, et saint Antoine les entend murmurer : <■ Nos pères ont mangé des raisins verts et nous avons les dents tout agactHs ». — Mais le sable qui descend par le créneau s'accumule autour d'eux, monte jusqu'à leurs épaules, et ils répètent : «« Nos pères ont mangé des raisins verts et nous avons les dents tout agacées ». Le sable monte jusqti'à leurs lèvres, jusqu'à leurs yeux, jusqu'à leur front. Le sommet des crânes seul apparaît. Tout est recouvert et l'on n'entend plus rien.
Horrible!
Il se prend la tête à deux mains.
Oh! ma pauvre tête! Comment faire pour en arracher ce qui la remplit, et même pour savoir si j'ai réellement vu les choses que j'ai vues?
Si cela était des choses... elles auraient un enchaînement, un motif... Eh non! non! je me trompe!... Mais je les vois! elles sont là! je les touche!... Impossible, pourtant! impossible!
Il me semble que les objets du dehors pénètrent ma personne, ou plutôt que mes pensées s'en échappent comme les éclairs d'un nuage, et qu'elles se corporifient d'elles-mêmes, là... devant moi! C'est peut-être ainsi que Dieu a pensé la création?... Elle n'est pas plus vraie que l'une de ces illusions qui m'éblouissent?... Mais pourquoi des illusions?... Sais-je d'abord ce qu'est une illusion, moi? En quoi consiste la réalité?... où commence l'une, oii finit l'autre? De l'onde dans Tonde, des nuages dans la nuit, du vent dans le vent; — et puis, comme de vagues courants qui tourbillonnent et vous poussent, des formes incessantes, infinies, qui montent, qui descendent, qui se perdent.
Tiens !... je ne distingue pas, — mais... on dirait deux bêtes monstrueuses? L'une rampe, l'autre voltige... Ah! mon Dieu! elles approchent!
Et, à travers le crépuscule, apparaît le Sphinx. II allonge ses pattes, secoue lentemeut les bandelettes de son front et se couche à plat sur le ventre.
rHIiMIKKK VLi;si()N !i5
Sautant, volant, crachant du fou par !»'îi narines, et de sa (|ueue de dragon se frappant les ailes, la Ohimére, aux yeux verts, touruoie, aboie. Les anneaux de sa chevelure, rejetée d'un côte, s'entreiurlent aux jtoiis de ses reins; de l'autre, ils pendent jusque sur le sable, et remuent au balancement de tout son corps.
LE SPHINX, immobile et re^'ardant la Chimère.
Ici, Chimère! arrôte-toi!
LA CHIMÈRE
Non! jamais!
LE SPHINX
Ne cours pas si vite, ne vole pas si liant, n'aboie pas si fort !
LA CHIMÈRE
Ne m'appelle plus! Ne m'appelle plus! puisque lu restes toujours muet, et que jamais tu ne te déranges de ta posture.
LE SPHINX
Cesse donc de me jeter des flammes au visage et de pousser des hurlements dans mon oreille! Car tu ne fondras pas mon granit. Pu n'ouvriras pas mes lèvres.
LA CHIMÈRE
Ni toi, non plus, tu ne me saisiras pas, Sphinx terrible, qui dardes sur l'iiorizon ton grand œil éternel.
LE SPHINX
Pour demeurer avec moi, tu es trop folle!
LA CHIMÈRE
Toi, pour me suivre, tu es trop lourd!
LE SPHINX
Il y a longtemps que je vois au bout du désert glisser, dans la tempête, tes deux ailes déployées.
LA CHIMÈRE
Il y a longtemps que je galope sur les sables, et que je vois le soleil brunir ta figure sérieuse.
LE SPHINX
La nuit, quand je marche dans les corridors du labyrinthe, et que j'écoute le vent bramer sous les galeries où passe la lune, j'entends le bruit de tes pattes grêles sur les dalles sonores. Où vas-tu que tu fuis si vite?... Moi, je reste au bas des escaliers,
PHEMiÈKK VKUSIoN tV7
à regarder les étoiles dans les vasques do porpliyre.
i.A «:iiiMEUE
De Tair! de l'air! du l'eu! du feu! je cours sur les Ilots, je plane sur k's luouls, j'aboie dans les f^ouflVes. De nui (jueue Iraînaule, je raye les plaj^es. En me couclianl sur la terre, mon ventre a creuse les vallées, et les collines ont pris leur courbe selon la forme de mes épaules. Mais toi, toujours accrou|)i et grondant comme un orage, je te retrouve immobile, ou bien, du bout de ta grille, dessinant des alphabets sur le sable.
LE SPIIIxNX
C'est que je garde mon secret, je songe et je calcule. L'océan, dans son grand liL se balance encore. Le chacal, piaule près des sépulcres. Les blés se courbent aux mêmes brises. Je vois la |)oussière qui tourbillonne, le soleil (|ui luit, j'entends le vent qui souille.
LA CIllMKHK
Moi. je suis légère et joyeuse. Je découvre aux hommes des perspectives éblouissantes avec des paradis dans les nuages et des félicités lointaines. Je verse à Tàme les /dernelles manies, projets de bonheur, plans d'avenir, r»''ves de gluire, —
et les serments d'amour et les résolutions vertueuses.
J'ai bâti des architectures étranges dont j'ai ciselé les feuillages avec l'ongle de mes pattes. C'est moi qui ai suspendu des clochettes au tombeau de Porsenna. J'ai inventé les idoles à quatre bras, les religions dévergondées, les coiffures ambitieuses.
Je pousse les matelots aux voyages d'aventure : ils aperçoivent dans la brume des îles avec des pâturages verts, des dômes, des femmes nues qui dansent et ils sourient à toutes ces ivresses qui chantent dans leur âme, au milieu des grands flots se refermant sur le navire sombré.
Saint Antoine se promène entre les deux bêtes dont les gueules lui effleurent l'épaule.
LE SPHINX
0 Fantaisie, fantaisie! emporte-moi sur tes ailes pour désennuyer ma tristesse !
LA CHIMÈRE
0 inconnu! inconnu! je suis amoureuse de tes yeux! Comme une hyène en chaleur, je tourne autour de toi, sollicitant les fécondations dont le besoin me dévore.
Ouvre la gueule! lève tes pieds! monte sur mon dos l
LE SPHINX
Mes piods (lopnis (juils sont à plat no pcuvont plus se relever. Le liclien, comme une dartre, a poussé sur ma bouche. A force de songer, jr n'ai plus rien à dire.
LX CHIMÈRE
Tu mens, Sphinx hypocrite! .l'ai vu ta virilité cachée! D'où vient toujours que tu m'appelles et
me renies?
LE SPHINX
C'est toi, Caprice indomplable, qui passes et tourbillonnes.
LA CHIMÈRE
Est-ce ma faute?... Comment?... Laissse-moil
Elle aboie.
Ilouahô! houahù!
LE SPHINX
Tu remues, lu m'échappes!
H grogne.
Ilcoûm! eùm!