‹ La première tentation de Saint AntoineChapitre 59 sur 81 · I.A M \ruK · texte numérisé non relu

I.A M \ruK

Viens, viens ! j(' suis la vérité, la joie, rflcmel inoiivomcnl, la Vie niéinc !

La Mort bâille, la Luxure sourit; Tune fait claquer ses ilenls, Tautro retrousse sa robe.

ANTOINF se recule tout à coup et, les yeux levé!». >Y'crie:

Mais si vous montiez toutes les deux?s'il y avait, ô Mort, une autre vie, des douleurs derrière toi? Kl si j'allais, o Luxure, trouver dans ta joie un autre, néant plus sombre, un d('scspoir encore plus laro^o?

J'ai vu sur la l'ace des moribonds comme nu sourire (rimmortalilé, et tant de tristesse sui' la lèvre des vivants que je ne sais laquelle de vous vieux est la plus lunèbre ou la meilleure .... INon !... non!

Kt il reste iinmobile, fermant ses ycu.\ avec ses main*

et se bouchant les oreilles.

La Mort et la Luxure baissent la tête.

LE DIABLK se pince la lèvre, puis il se frappe le front, bondit sur saint Antoine, et, rcrtrainaut au fond de la scène, s'écrie :

Tiens! regarde !

Alors on entend une grande clameur, et l'on voit à l'horizon passer des formes confuses, plus insaisissables que des fumées, puis des pierres, des peaux de bêtes, des fragments de métal, des morceaux de bois, et un grand arbre touffu qui marche tout droit sur ses racines : un bracelet d'or entoure son tronc rugueux. Des chapelets, des coquilles et des médailles sont suspendus à ses rameaux. Des peuples, au front déprimé, se traînent sur les genoux en lui envoyant des baisers.

La Mort lève le bras et, d'un coup de fouet, frappe le grand arbre: il disparaît.

Puis, sur des traîneaux qui glissent, passent DES IDOLES, noires, blanches, vertes, violettes, faites de bois, d'argent, de cuivre, de pierre, de marbre, de paille et d'argile, d'ardoises et d'écaillés de. poisson. Elles ont de gros yeux, de grosses narines, des étendards fichés dans le ventre, des bras qui traînent, des phallus monstrueux leur dépassant la tète. Le jus des viandes coule dans leurs barbes, elles suintent Ihuile des sacrifices, et, de leurs lèvres entr'ouvertes, s'échappent des tourbillons d'encens.

Elles bégaient comme si elles voulaient parler :

Bâ, — bâ, — bâ, — bah I

LA MORT, les frappant.

A d'autres !

Alors arrivent à la fois les cinq idoles d'avant le déluge : Sawa à figure de femme, Yaghiith à figure de lièvre, Yank à figure de cheval, Nasr à figure d'aigle, Waad à figure d'homme, ruisselantes d'eau de mer et avec des varechs comme des chevelures qui leur ont poussé sur la tête. La mort fait claquer son fouet : elles s'abattent.

Passent ensuite la grande idole de Sérandib toute couverte d'escarboucles. Elle a des nids d'hirondelles daus

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les trous lit' ses veux, l'iiis litlolt* do S«»umoimL de •|uatrc cruls palmes de liaiileur, toute en fer. et (jui se tenait suspendue à des murs d'aimant. Sa taille trop haute se renversant craque et se brise d'ellemt'me. Puis une idole nègre qui. sous un feuillage d'or, sourit d'un air stupide. ?os6c sur le pied gauche, dans l'altitude il'un homme qui danse, elle porte à son cou un collier de lleurs rt»U{^'es et elle souftle toujours la mi'me note dans un bambou creux. Puis lidole bleue de la Bactriane incrustée de nacre...

V\u< vilr : pliKvilo I

Puis l'idole de Tartarie, statue d'homme en agate verte qui, dans sa main d'ari:ent, tient sept (lèches san^ plumes.

.Mlons donc !

Puis les trois cent soixante idoles des Arabes, correspondant aux jours de l'année, qui vont grandissant de taille et diminuant.

Passez I passez !

Puis litlole des Gangarides, en maroquin jaune, assise sur ses jambes, la tète ra>e, le doigt levé. Elle se déchire en pièces sous les coups de la Mort, et l'étoupe de ses membres voltige de tous côtés. Secouant dans ses mains les longues guides d'or qui retiennent ses soixante-trois chevau.x à crinière blanche, assis sur un trône de cristal et sous un pavillon de perles à franges de saphir, arrive le Gange, traînant dans un chariot d'ivoire tous ses dieux. Il a une tète de taureau avec des cornes de bélier et sa robe claire disparait sous des (leurs de pipalas. Les franges du pavillon s'entrc-choquent, les crinières des chevaux frissonnent et l'immense char, supporté par deux roues, bascule, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre.

H est plein; les Dieux l'encombrent : dieux à plusieurs têtes, à plusieurs bras, à plusieurs pieds, rayonnants d'auréoles, et qui semblent engourdis dans dfs abstractions éternelles. Des serpents s'enroulent à leurs corps, passent entre leurs cuisses, et, se dressant, puis se courbant, s'inclinent au-dessus d'eux, comme des berceaux de couleur. Ils sont assis sur des vaches, sur des tigres, sur des perroquets, sur des gazelles, sur des trônes à triples étages. Leurs trompes d'éléphants se balancent comme des encensoirs, leurs yeux scintillent comme des étoiles, leurs dents bruissant comme des glaives.

Ils portent, dans les mains, des roues de feu qui tournoient, des triangles sur la poitrine, des têtes de mort autour du cou, des palmes vertes sur les épaules. Ils pincent des harpes, chantent des hymnes, crachent des flammes, respirent des fleurs. Des plantes descendent 3e leur nez, des jets d'eau jaillissent de leurs têtes.

Des déesses couronnées de tiares allaitent des Dieux qui vagissent à leurs mamelles, rondes comme des mondes; et d'autres, suçant l'ongle de leur pied, s'enveloppent dans les voiles clairs qui réfléchissent, sur leur surface, la forme confuse des créations.

La Mort fait claquer son fouet : le Gange lâche les guides, les Dieux pâlissent. Us s'accrochent les uns contre les antres, ils se mordent les bras, leurs saphirs se brisent, leurs lotus se fanent. Une déesse qui portait trois œufs dans son tablier les casse par terre.

Ceux qui avaient plusieurs têtes se les tranchent avec leurs épées; ceux qui étaient entourés de serpents s'étranglent dans leurs anneaux: ceux qui buvaient dans des tasses les jettent par-dessus leurs épaules. Ils pleurent, ils se cachent la face dans les tapis de leurs sièges.

ANTOINE s'avance en haletant.

Pourquoi cela? pourquoi donc ?

IMil Mll.hK VK.IISION \hO

(iaii^r aux Vii'iU'S rivos, où vas-lii, (jiic lu nous enlraîuos coinnic dos l)rins d'horbo ?

L'olépliant a ImnLh; sur ses genoux, la lorhic aroiiliM'sos niomhros, ol le serpenta lâche le houL tlo sa queue, (|u'il tenait dans sa gueule.

Ilonionle vers ta source! Au d(dà des dein<Mires du soleil, îiprès la lune, derrièi'e la nier de lait, nous voulons i)oire encore renivrement de nos imniorlalil('s, au son des luths, dans les hras de nos épouses.

Mais lu coules toujours, lu coules toujours, Gange aux vastes rives !

UN DIEU, tout couvert d'veux, noir et monté sur un éléphant à trois trompes.

Qui donc a fait cent fois le sacrifice du cheval, {)Our me déposséder de mon empire? Où étes-vons, mes Crépuscules jumeaux qui trotliez sur vos Anes? Où es-lu, Feu monté sur le bélier d'a/ur aux cornes rouges?Où es-tu donc, Aurore au front veinieil qui relirais à toi le nuage sombre de la nuit, comme une danseuse qui s'avance, la robe retroussée sur son genou ?

Je brillais d'en haut, j'éclairais les carnages, j'effaçais les pâleurs. Mais c'est fini, inaiulenanl! La grande àme tout essoufflée va mourir, comme une gazelle (jui a trop couru.

UNE DÉESSE, debout sur un globe d'argent, coiffée de fleurs d'où sortent des rayons, et revêtue d'une écharpe où sont peints des animaux. Un collier de diamants, qui fait trois tours à son col, passe sur ses poignets et se rattache à ses talons. De ses seins cerclés de bracelets d'or, il jaillit du lait.

De prairies en prairies, de sphères en sphères, de cieux en cieux, j'ai fui. Je suis pourtant la richesse des âmes, la sève des arbres, la couleur du lotus, le flot tiède, Tépi mur, la déesse aux longs sourires, qui bâille dans la gueule des vaches et se baigne dans la rosée.

Ah! j'ai trop cueilli de fleurs, ma tète est étourdie.

Son voile s'envole. Elle court après.

Saint Antoine a passé le bras pour le saisir, mais apparaît :

UN DIEU tout bleu, à tête de sanglier, avec des boucles d'oreilles et tenant dans ses quatre mains un lotus, une conque, un cercle et un sceptre.

J'ai remis à flot la montagne noyée et, sur mon dos de tortue, j'ai porté le monde. De mes défenses j'ai éventré le géant. Je suis devenu lion, je suis devenu nain. J'ai été brahmane, guerrier, laboureur. Avec un soc de charrue, j'ai exterminé un monstre à mille bras, j'ai fait beaucoup de choses, des choses difficiles, prodigieuses ! Les créations passaient, moi je durais, et comme l'océan qui

PUKMlKMr. VKKSION «91

n»(;oit (ous les llciives, saii> en drM'iiii j>liis gros, i'absorhriis l«^s sircics.

(Ju't\st-ce donc?... Iitul cliancrllr. .. on siiis-)<;/ (jiii suis-j«»? Kaiil-il |ii't'ii«ln' ma h'-lr di' <rM|HMif'

Il lui pi'usse une (("^te dr serpent.

Ali! [tlulùl l;i (jucut' dr poisson (jui l)allail les

Ilots :

II lui pousse une (|ucuf «le fioissnn.

Si j'avais la lij;ui(' du si.dilaire?

Il se change en solitaire.

Kli noni c'est la crinière du cheval (juil nie faut:

11 lui pousse une crinière de cheval.

Ileiinissonsl levons le uied!... Oh! le lion!

H devient lion.

( Ml ! mes défenses!

il lui sort des défenses de la bouche.

lunles mes formes tuurLilionnenl et s'échappent, rommo si j'allais vomir la digestion de mes e.xistences. Des âges arrivent. Je grelotte comme dans la lièvre.

Antoine ouvre la bouche pour parler. Mai«- arrive :

UN DIEU plus grand que tous les autres, magnifique, vêtu de robes étincelantes, moulé sur un cygne, avec quatre figures à mentons barbus et tenant iJaus ses mains un collier où sont passées des sphères.

Je suis la terre! je suis l'eau! je suis le feu! je suis Tair! je suis rintelligence, la conscience, la création, la dissolution, la cause, reffet : invocation dans les livres, profondeur dans l'océan, vastiludc dans le ciel, force du fort, pureté du pur, sainteté du saint!

Il s'arrête essoufflé.

Bon! excellent! très-haut! Le sacrifice! Taromate! Le prêtre el la victime; le protecteur, le réconforteur! le créateur!...

Il respire encore une fois.

... la pluie qui fait du bien, la bouse de vache, le fil du collier, Tasyle, Tami, la place où les choses doivent être; la semence inépuisable, éternelle, toujours renouvelée! Sorti à la fin de l'œuf d'or, comme le fœtus de sa membrane, je...

Il disparaît sans avoir le temps de finir sa phrase.

UN DIEU NOIR, avec un œil sur le front, un lotus à son cou et un triangle sous les pieds. Il a l'air triste.

Multiplier les Formes par elles-m^mes, ce n'est pas produire l'Etre? Quand je creuserais éternellement les puits de la Pagade, quand j'élèverais

ri;i.\iii:i;i; \i;i;si(».\ lo:i

coiilimirllcmriil Ic^ («scalicrs «Ir hi loiir. à (|iini lion.M'/c^l (loiK* iimlilc.lnul rc .hh' j";ii soiinn-l! liCS aj;<)ini's de iih's iii(iiI>, lr>, li;i\.iii\ ilo mos exis- ItMicc^ ! lanl (le ^in*iii-s! laiil de (••>inl»aU! laiil df \ icloiiM^s...

0 nourrice, qui ('('pouvanlais j.fli- en conlciu- |)lan( dans ma houidic les lorincs di' ruiiivci'^ iisplondissanh^s coniuic des ranj^rcs d(» dculs. hi no sai^ pas (|u à colle heure mes i^'-encives silencieuses se reuvoienl de I une à l'aulie le \ide (ju'idles màcluMil 1

Au mili(Mi de la forèl, le r(dii;i(Mi\. (pii contoniple le soleil, prie de loule son âme! Il <'e-l relire du monde! Il se r(4ii-e de lui-inènie. il se déj;age. Sa pensée le liansporle où il \eul. il voit à tonle (lislance, il entend lous les sons, il piend toutes les lormes , mai<... s'il n'(Mi rendait aucune?,.. S'il allait s(» dépouiller de toutes?.. . Oui... à force irauslérilés, s'il linissail...

Avec la mine de queliiirun d'effrayé :

Oh ! î

Kt le char disparaît, en claquant «le l'essieu, tel «ju'une voiture us('e.

ANTOINK. mélancoliquement.

Plus rienl... C'étaient des Dieux, pourtant!

Mais en voici d'antres qui s'avancent couverts de jicatix à long poil, lis souftlent entre leurs doigts et leurs nez sont bleus.

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