‹ La première tentation de Saint AntoineChapitre 78 sur 81 · Pages 308 et suivantes du manuscrit de IM'J · texte numérisé non relu

Pages 308 et suivantes du manuscrit de IM'J

Lk TE>TATIOX DE SAIXT ANTOINE

LA MORT

Oui ! Tu ne penseras rien ! Tu ne sentiras rien! Tu ne seras plus rien !

Elle incline le menton sur la clavicule droite, et, dardant le jet noir de ses orbites sans yeux, — de la main gauche, avec le pouce et l'index, elle prend son linceul par le bord et le lève au bout de son bras, retendant ainsi dans sa largeur entière.

Oh ! tu n'as pas besoin de faire la jolie! Je t'ai tant méditée! je te connais!...

LA MORT

Personne ne me connaît !

ANTOINE

Pourquoi viens-tu ?

LA MORT

Pour te prendre !

AxXTOINE

-Est-ce l'heure?

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LA Moirr

( )iii !... ('"('^l loiijuiir^ rih'iii-(» !

Se rnj)prochant plus près, elle lui teniJ la main, comme pour l'aider à se lever. Accr<»upi. il se tasse contre le mur.

Ce sera l'ail Lien vile! Allons !

ANTOINE, à lui-m'-iiie.

Pourquoi pas?...

LA MORT

Donne-moi la main!... le doigt seulement! le bout de Tonifie !

Antoine retire la main de dessous son aisselle et l'avance lentement vers la Mort.

AMULNE

Mais... si Ion visage menlair.\.. Si je» ne faisais que changer de laeon d'èlre.^ Si, là-ba.s, j'allais avoir un autre corps, que j'eusse une autre àmc aussi, ou la même?... Que sais-je?... Oli! non! Tu es le néant, le vrai ntsuit. n'est-ce pas? Il n'y a rien. C'est tout noir sans doute, et puis c'est tout!

LA MORT

Oui! C'est tout! C'est la lin, c'est le fond! Si vieille que soit l'étoffe de mon manteau, le jour ne passe pas au travers. Je le mettrai par-dessus ta tête. Je te. clouerai là-dedans (Elle lui montre lecerceull.) et alors, lu auras vécu pour tous les milliers d'années qui suivront et pour l'éternité infinie qui suivra, et quand ce bois sera usé, quand ce linge sera pourri, il y aura longtemps que ce peu qui restait de toi jadis ne sera même plus.

Je suis la Consolatrice, je suis l'Endormeuse!... Comme on fait au petit enfant qui a bien couru toute la journée, je couche le genre humain dans son berceau, et je souffle la lumière...

Les désespérés, les fatigués, les ennuyés, j'ai arrêté leurs pleurs, j'ai reposé leurs lassitudes, clos le bâillement de leur bouche, et comblé le vide qu'ils avaient... Ceux qui regrettaient ne regrettent point, ceux qui étaient dans l'altente ne s'impatientent plus... Insensible, anéanti, dissous, plus évaporé que la rosée d'hier, plus effacé que le pas de l'autruche sur le sable, plus nul qu'un écho perdu!...

ANTOINE

Oh! ton haleine me souffle au visage ! tu as des odeurs de néant qui font défaillir mon ame!

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LA Mn|;T

...Là-biis, lu seras sans a{^^e, sans nif'moiro, sans passif, sans avenir, aussi jeniir (juo Ir's plus jeunes, aussi vieux ([ne les plus vieux, aussi puissinil (|ue les plus forts, aussi beau (|iie les plus beaux'.... Viens! je suis la paix, Timmuable vi<Je... la eonnaissance suprême !

ANTOINE, en sursaut.

La connaissance?...

LA MORT

S'il n'y a rien au delà de moi, en me possédant, n'atteindras-tu pas le dernier terme? S'il esl, au contraire, un soleil, quelque cliose qui luise par delà les sépulcres, et que je ne sois, comme on dit, que le seuil de l'éternité, alors il faut me prendre pour en jouir, il faut me francbir pour y entrer! Soit donc qu'il n'y ait rien, ou quelque cbose, si lu veux le néant, viens! Si tu veux la béatitude, viens I Ténèbres ou lumière, annibilation ou extase, inconnu quel qu'il soit, ce n'est plus la vie : Donc, ça vaut mieux! Allons, partons! Donne-moi la main ! Fuyons au ^alop vers mon royaume sombre!

Antoine. :?e levant, tend les mains à la Mort, quand, derrière celle-ci. tout à coup apparail la Luxure qui, lui passant la tète sur l'épaule, montre son visage et cligne des yeu.x.

LA LUXURE Pourquoi mourir, Antoine?

LA MORT

Quoi! Tu voudrais vivre encore?

Antoine se rasaeoit et porte alternativement ses regards de la Mort à la Luxure.

LA LUXURE reprend :

Tu ne la connais seulement pas, cette vie que tu abandonnes !

LA xMORT

Mais oui! tu en es rassasié, dégoûté !

LA LUXURE

Non ! tu n'as pas, l'un après Faulre, savouré les fruits variés de ses ivresses. . . Oh ! Antoine ! ceux qui ont fatigué leurs mains à les presser tant qu'ils pouvaient, pleurent au bout de leurs ans, quand il leur faut quitter cette joie tarie à laquelle se suspendent encore leurs forces épuisées I

IMACMKN'IS Ziu

LA MtiUT

lîalil ils sont pai-ciU, lt»u> les IVuils de la (erre! i)rs la première bouchée, le déj^ont vii'iil aux lèvres.

LA LLXl lŒ prend sa couronmi de roses de dessus sa tête et loflre aux uarines d'Antoiac.

Vois mes belles roses! Je les ai cueillies daus la haie, sur le tronc d'un frêne, où s'enlagait réi;lanlier. l^a rosée perlait aux branches. L'alouette chaulait, et la brise du matin secouait l'odeur du feuillage vert... Le monde est beaul le monde est beau!... Dans les pàturaj^es pleins d'herbe, les poulains courent en gaîté, les étalons hennissent, les taureaux beuglants marchent d'un pied lourd. Jl y a des tleurs plus hautes que toi et qui par- I liment les Océans. Il y a des forets qui frissonnent sur les montagnes, des contrées où l'encens fume nu soleil, de larges fleuves et de grandes mers. On pèche dans les lleuves, on navigue sur les mers. A la moisson, les grappes sont enllées, et des gouttelettes poissantes suintent à travers la peau des figues. Le sang bat, la sève coule, le lait sonne en tombant dans les vases...

Ali! goùle-Ia j)lutol, cette vie magnili(iu»' (jui ' ontientdu bonheur à tous ses jours, comme le blé (le la farine à tous les grains de ses épi>. Aspire les brises, va l'asseoir sous les citronnieis, couche-

toi sur la mousse, baigne-toi dans les fontaines. Bois du vin, mange des viandes, aime les femmes. Étreins la nature par chaque convoitise de ton être et roule-toi tout amoureux sur sa vaste poitrine !

ANTOINE, réfléchissant.

Si je vivais !...

LA MORT

Non, non! la vie est mauvaise! le monde est laid.

ANTOINE

Je ferais peut-être mieux de mourir!

LA LUXURE

Tu parles de mourir ! Pauvre fou qui aime à se dire à lui-même : « Oh! je connais, je suis las, j'ai tout éprouvé ! Donc, je suis sage!... » et tu vas partout broutant de la tristesse pour engraisser ton orgueil! Dis-moi!... frémissante et déshabillée, as-tu quelquefois tenu sur tes genoux la catin rieuse, qui se regardait dans tes prunelles. Avaitelle sur la peau de bonnes odeurs de violettes flétries, et, dans les reins, des souplesses de palmiers, et, dans les mains, des irritations fluides à t'inonder de désirs, quand elles passaient sur

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toi? Puis, la saisissant d'un bond. Fas-lu ronvcrs6o sur le lit, qui s'ont'onc^ait comme un (loi? Elle le serrait de ses bras joints, tu sentais ses muscles trembler, ses genoux (jui se beurtaieni, ses seins se raidir... Sa tète s'en allait, son corps se détendait, prenait des poses assouvies, et les paupières de ses yeux morts frémissaient comme l'aile des papillons de nuit... Etiez-vons bien contents d'être seuls? Ricaniez-vous tout ba^, en toucbant voscbairs? N'est-ce pas que tu t'attendrissais alors en des gratitudes étranges, que ton cœur étonné se prenait dans sa chevelure, et qu'il se répandait avec elle sur ses beaux membres nus? Tu faisais bien, va! C'est h\ le bon de la vie, le reste n'est que mensonge!...

... Sa robe rose décolletée mord ses épaules grasses. Elle a les cheveux luisants de pommade, quelque chose de miellé qui sent les fleurs. Tu passerais la main dans sa gorge, tu toucherais à son grand peigne. Elle se mettrait pour toi toute nue, en commençant par les pieds, tu verrais se relever son vêtement et s'étendre sa chair...

LA MORT

On passe des bâtons sous la bière, et l'on s'en va. On la voit, quand on la suit, qui se balance de droite et de gauche et semble, à chaque pas, plonger comme une chaloupe. Le mort, là-dedans, se fait

charrier paresseusement. Les porteurs suent, des gouttes de leur front tombent sur le coffre... Les blés sont verts, les poiriers sont tous en fleurs, les poules chantent dans les cours. Il fait beau. La récolte sera bonne... La fosse est prête. Ils attendent, appuyés sur leur louchets. La terre s'émiette des bords du trou et coule dans les coins. On arrive, on vous descend avec des cordes, les pelletées se précipitent, et c'est comme si rien n'avait été!...

LA LUXURE, passant prestement sous le bras de la Mort, vient se camper devant saint Antoine. Il la regarde en hochant la tête. Elle dit :

Mais, malgré toi, du plus profond de toi-même quelque chose se révolte furieusement. Le cœur de rhomme est fait pour la vie. Il Faspire de partout, du plus loin qu'il peut. Outre les souvenirs où il se reporte, les espérances où il se jette, les possessions où il s'ébat, n'a-t-il pas besoin d'autres mondes à perspectives plus reculées, pour courir plus avant et se mouvoir plus à l'aise? L'artiste ainsi, des carrières de marbre fait sortir des hommes, d'autres sont occupés par les races disparues, ou rêvent le bonheur pour des foules à naître...

LA MORT pousse la Luxure de côté et reprend sa place.

Eh! qu'importe? puisque les foules, les rêves, les espérances, les souvenirs, l'imaginaire et le réel, — tout s'engloutit dans le même trou!...

FUAJi.NŒNTS 271

Où suiitcllcs iiiainlcnaiil, hniU'.^ ics l'eiimics (|iii lurent aimées, celles (|ui mellaienl îles anneaux • l'or pour plaire à leurs niaiis ; les vierges aux joues loses (jui l)ro<Iai(Mil «les lissus, et les reines qui se faisaient, an chiir de lune, [)orler \)vr< des t..nlaines? Elles avaient des tapis, des éventails, des sclavcs, des musiques amoureuses jouant tout à coup derrière les murs. Elles avaient des dents luisantes «jui mord;iient à nn^ine dans les i;renades "t des vêtements lâches ([ui embaumaient l'air autour d'ell(^s... Où sont-ils les forts jeunes hommes qui couraient si bien, (jui riaient si haut, qui avaient la harbe noire cl r»eil ardent?... (Ju'est devenue la cire des torches qui éclairaient leurs lestins?

Oh ! comme il en a passé, de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants, de ces vieillards aussi ! 11 y a de grands déserts, où la perdrix rouge, maintenant, ne trouverait pas à manger et qui ont contenu des capitales... Les chars roulaient, on criait sur les places!... Je me suis assise sur les temples, ils ont croulé I De l'épaule, en passant, j'ai renversé les obélisques. A coups de fouet, j'ai chassé devant moi, comme des chèvres, les générations effarées...

Plus d'un couple ami a causé de moi bien souvent, seuls prés du foyer, «lont ils remuaient les cendres, tout en se demandant ce qu'ils deviendraient plus tard. Mais celui qui s'en est allé ne revient point pour dire à l'autre s'ils s'étaient

trompés jadis, et, quand ils se retrouveront dans le néant, rien d'eux ne se reconnaîtra, pas plus que ne se rejoindront les parties du morceau de bois qu'ils regardaient brûler!...

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