‹ La première tentation de Saint AntoineChapitre 79 sur 81 · I.A LUXrm: reprend · texte numérisé non relu

I.A LUXrm: reprend

Yois-tuplus loin, dans l't^cartementdes branches, une masse sombre, qui coule sur le fleuve? C'est une barque d'Klhiopio chargée de plumes d'autruches et de femmes nègres. Elles pleurent, et, tendant leurs bras au soleil, elles regardent, du côté des cataractes, vers le pays natal. Le navire en est plein, depuis le pied des mats jus(|u'aux sabords, et, disparaissant sous la chair d'esclave, il descend lentement au fil d'eau, comme une grappe de raisin noir abandonnée sur les ondes.

Antoine regarde. Le bateau, peu à peu, se rapproche. Les femmes se distinguent.

Il y en a une, toule jeune, aux lèvres retroussées

1. Feuillet non numéroté, mais qui semble la continuation du passage précédent.

comme les bords d'une coupe de corail. Ses yeux couleur d'étain ont le regard béant des idoles et ses larges dents blanches ricanent d'une manière Yorace... Siffle I Elle va se jeter dans le fleuve, elle nagera et tu la serreras contre toi, ruisselante encore, nue, et sentant la vague comme un poisson frais...

Antoine nenlend plus rien. Le ?ilence, à mesure (fu'il écoute, lui parait aufïuicnter, et les ténèbres sont tellemeut obscures qui! s'étonne, en ouvrant les yeux, de ne pas sentir leur résistance. Cependant elle.» l'étoutreiit comme du marbre noir qui serait moulé sur sa personne.

Bienlùtelles sentr'ouvrcnt. faisant commedeux murailles, et, au fond, dans un éloignement incalculable, une ville apparaît.

Des fumées s'échappent des maisons, des langues de feu se tordent dans la brume. De» ponts en fer passent sur des neuves dimmondices. Des voitures, closes comme (les cercueils, embarrassent de longues rues toutes droites. Çà et là, dts femmes avancent leurs visages sous le reflet des tavernes, où brilleut, à lintérieur, de grands miroirs. Des hommes, en costumes hideux, et d'une maigreur, ou d'une obésité grotesque, courent comme s'ils étaient poursuivis, le menton bas, l'œil oblique, tous ayant l'air de cacher quelque chose.

Ft voilà qu'au milieu deu\ saint Antoine apcr<;oit Jésis.

1. Ce fragment que nous avons recueilli parmi des brouillons, semble appartenir à la version de 187». D'après M"" Grout, Flaubert l'aurait supprimé, dans la crainte de froisser les congciences pieuses.

Depuis le temps qu'il marche sa taille s'est courbée, sa chevelure a blanchi, — et sa croix fait, eu pliant, un arc immense sur son épaule.

Elle est trop lourde. Il appelle. On ne vient pas. Il frappe aux portes. Elles restent fermées.

Il va toujours, implorant un regard, un souvenir. On n'a pas le temps de l'écouter. Sa voix se perd dans les bruits. Il chancelle et tombe sur les deux genoux.

La rumeur de sa chute assemble des hommes de toutes les nations, depuis des Germains jusqu'à des nègres. Dans le délire de leur vengeance, ils hurlent à son oreille :

« On a versé pour toi des délu'ges de sang humain, façonné des bâillons avec ta croix, caché toutes les hypocrisies sous ta. robe, absous tous les crimes au nom de ta clémence!... Moloch à toison d'agneau, voilà trop longtemps qu'elle dure, ton agonie ! Meurs enfin 1 — et ne ressuscite pas ! »

Puis les autres, ceux qui l'aimaient, ayant encore, sur leurs joues, le sillon de leurs larmes, lui disent : « Avons-nous assez prié, pleuré, espéré ! Maudit sois-tu pour notre longue attente, nos cœurs inassouvis ! »

Un monarque le frappe avec son sceptre, en l'accusant d'avoir exalté les faibles, — et le peuple le déchire avec les ongles, en lui reprochant d'avoir soutenu les rois.

Quelques-uns se prosternent par dérision. D'autres lui crachent au visage, sans colère, par habitude. Des marchands veulent le faire asseoir dans leurs boutiques. Les Pharisiens prétendent qu'il encombre la voie. Les docteurs, ayant fouillé ses plaies, prétendent qu'il n'y faut pas croire, et les philosophes ajoutent : « Ce n'était rien qu'un fantôme! »

On ne le regarde même plus. On ne le connaît pas.

Il reste couché au milieu de la boue, et les rayons d'un soleil d'hiver frappent ses yeux mourants.

La vie du monde continue autour de lui. Les chars l'éclaboussent. Les prostituées le frôlent. L'idiot, en passant, lui jette son rire, le meurtrier son crime, l'ivrogne son vomissement, le poète sa chanson. La multitude le piétine, le broie, — et, à la fin, quand il ne reste

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