SDS ANXIÉTÉS AVANT LE DÉCRET «C
citoyen tous ceux qui, nés hors du royaume, do parents clrangors, sont établis on Franco, pourvu qu'ils y aient un domicile continu depuis cinq ans. Ce projet no rencontre aucune contradiction. Mais, comme on demande par amendement que l'on y comprenne nominalemont les juifs, loin d'adopter cette motion, l'Assemblée décrète : qiCelle n entend rien pt'i'juçer sur la question des juifs qui a àlé et qui est ajournée^.
Trois mois après, le 20 juillet 1790, à dix heures du soir, quand une parlie des bancs de l'Assemblée est vide, abrogation de toutes les charges et redevances qu'on exigeait des juifs, mais toujours silence sur leur sort définitif*.
Puis une grande année se passe, quatorze mois, sans que l'Assemblée, malgré un siège habile et pressant des juifs, consente à reprendre la question. En effet, durant ces quatorze mois, cinq tentatives sont faites, accompagnées plusieurs fois de ruse pour surprendre l'Assemblée, et elles échouent ; les voici :
Le 25 août et le 2 septembre 1700, à propos de l'organisation judiciaire où les protestants sont admis, l'Assemblée déclare qu'elle n'entend encore rien préjuger par rapport aux juifs.
Le 18 janvier 1791, Grégoire, l'ardent ami d'Israël, a été élu président de quinzaine â l'Assemblée j vite,
• Moyiitcnr, t"90, p. 1133etiuiv.
* MoniUur du 22 juillet 1790. — Rewbell, tu momtnt du to1«, l'écria: « L« projet de décret qu'oa vient de lire présente une qiieitioo conetitu* tioiinelle qui ne devrait pu* être niiie à la ditcu»>ion à diii heure* du $oir^ et qui tans doute eit bien digne d'une «Hemblée complète et d'uoe néaoce du malin. »
lU riIYSIONOMIK I)K 1/ ASSKMfi I,jî:K
on on profite ; la question juive est introduite, mais aussitôt njournce à une grande majorité '.
Le 7 moi 1791, rAssembléo entend un rapport de Talleyrand sur Isédiliccs du culte ; les juifs s'en emparent pour y rattacher la question de leur état civil : l'Assemblée ne répond pa^ à leur requête *.
Le 20 mai 1791, l'Assemblée adopte une loi qui règle le mode do liquidation des communautés juives supprimées, comme toutes les autres communautés, en Franco. Cette loi étant d'une souveraine importance, ci des intérêts très graves s'y rattachant, on s'attendait à voir discutée, à son occasion, la question de l'état civil. Mais l'Assemblée ne se départ pas de sa réserve, elle adopte là loi sur le mode de liquidation des dettes des communautés juives, sans s'occuper de l'affranchissement des juifs \
Tel est le tableau des hésitations de la Constituante et des ajournements de la question. Et ainsi, en moins do deux années, du 24 décembre 1789 au 27 septembre 1791, onze présentations officielles de la question ont été faites, véritables assauts, sans compter les tentatives particulières. Si à ce compte on joint les trois tentatives officielles d'introduction essayées par le curé Grégoire, du 3 août 1789 au 24 décembre de la même année, on arrive à un total de 14 instances auprès do l'Assemblée pour la mettre en demeure de se prononcer
< Moniteur du 20 janvier 1701.
* Voir détail! dam le Recueil des loi* ooncei^oant lei iiraélitaa par Ualphaa, p. 22i-6.
> Moniteur du 20 mai 1791.
SES ANXIÉTl^lS AVANT LE DtCRKT 137
sur rcmancipation, do 14 refus catégoriques do sa part, de 14 défaites pour les juifs. Ne somble-t-il pas qu'on aperçoive uno meuto lialotanto qui s'élance, qui furctte, qui va et vient pour entrer dans la place ? C'est, du reste, la comparaison dont s'est servi, à leur égard, un des prophètes : Ils reviendront vers le soir, ih exciteront du tumulte comme des cniens, et ils tourneront autour de la ville ^ Qu'on dise après cela que la Constituante s'est prôtéo'à leur affranchissement, et a dépassé en bonté Louis XVI !
C'est le moment de nous demander : D'où provenaient donc ces hésitations do l'Assemblée ? El furent-elles, en partie, inspiréjs par un motif de religion?
Toutes les recherches que nous avons faites, et l'étude approfondie de la Constituante, nous permettent do répondre : ces hésitations provinrent do deux motifs : l'un fourni par les juifs dans leur demande, l'autre, par les populations de l'Alsace; mais nullement d'un motif religieux.
Du côté des juifs, la question, quand ils l'introduisirent à la barre de l'Assemblée, fut mal présentée, ou, du moins, très incomplètement. L'objet de leur demande était mal défini; il n'y avait pas eu, entré eux, entente préalable. Sans doute, ils réclamaient les droits civils;
us PriYSIONoMIK DK I/ASSENIRMÔ
mais beaucoup aspiraient à garder leurs privilèges, leurs vieilles coutumes: ce qui était équivalente transporter ou à conserver la Judée on France, tout en jouissant do la France. C'est le reproche que firent aux juifs d'Alsace les juifs do Bordeaux. « Nous ne savons pas encore bien précisément quelles sont les demandes des juifs d'Alsace. Mais, à en juger par les papiers publics, elles devraient paraître bien extraordinaires^ puisque CCS juifs aspirent à vivre en France sous un régime particulier*. » De plus, les uns (les juifs d'Alsace, de Metz, de Lorraine) demandaient^ dans leurs requêtes à rAssemblôc. que les rabbins continuassent à remplir les fonctions do juges au soin des communautés juives *. Les autres (les juifs de Paris) leur donnaient volontiers congé'. Co n'est que très tard, sous le coup, des ajournomonts réitérés, que les juifs sentirent le besoin d'unifier leurs demandes *. Mais en
• Adresse des juifs dt liordeaux à V Assenxhlre nationale,
< « En parliiiit de leurs rabbins, ils en détaillent les fonctions dont ils désirent la conservation ; le droit de ju^er le» divorces, d'apposer les scellée, <ie dresser des invenlairpn, de nommer des tuteurs et curaleurK, «etc. (Requête des juifs (t'Alsurr et Lorraine.)
3 « I^es juif!! établis ù Paris se sont plus rapproches de nous dans leurs requêtes ijuprimées. Ils leinoignent que, voulant 1» disputer en patriotisme à tous les Français, il» renoncent nu droit d'nvuir des chefs tirés de leur ■eio. » (OntooiHif, Motion sur les juifs, p. 8-'J.)
< Voici la lettre d'unification adressée par les juifs de Paris, d'Alsace et de Lorraine ou président d« l'Assemblée nationale.
Monsieur i« Président, « Nous •crames instruits qu'une adresse des juif» de Bordeaux vient d'être présentée II l'Assemblée nationale... Nos demandes principales sont les mêmes que les leurs : à Tezceitlion que eu qu'ils demandent à conserver, nous demandons à le conquérir. Notre causa t'identiûo absolument avec la leur. Nous pensons donc que l'Assemblée nationale ne jugera pas l'une sans l'autre, parce qu'il ne nous parait pas qu'elle puisse avoir des motifs pour les séparer... » Pétition d«$ juifi d FAuemMt nationale, 2d janvier 1191, préface.
SES ANXIKTl!:s AVANT LE DÉCRET IflO
présence de ces obscurités do la question et do ces divergences dans les demandes, il n'est pas étonnant que l'Assemblée ait tout d'abord hésité, ait été fort aise ensuite de trouver prétexte à ses liésitations, et qu'elle se soit rangée avec empressement, dès la prcmièro séance, à cette remarque du député Baumetz : « que la question relative aux juifs était à peine connue, qu'elle méritait cependant le plus sévère et le plus scrupuleux examen... qu'il fallait donner à ce peuple le temps d'examiner ses intérêts... qu'il fallait enfin connaître précisément à quelles conditions ils entendaient se sou mettre pour parvenir au rang de citoyens français *. » L'autre motif des hésitations et des ajournements de l'Assemblée, fut l'irritation croissante des populations do l'Alsace. Au récit, qu'on avait fait à la tribune, des usures énormes des juifs dans ce malheureux pays, du chiffre légal de leurs hypothèques sur les terres, qui se montait à 12 millions, et de la haine que nourrissait contre eux la population, l'Assemblée nationale avait été déjà péniblement impressionnée. Mais, lorsque des informations sures et i)rudontes vinrent encore lui apprendre que les populations étaient frémissantes de rage à la pensée que ces usuriers allaient devenir leurs concitoyens, l'Assemblée devint soucieuse. Devant un état de choses qui menaçait de soulever en Alsace une insurrection contre le gouvernement, en même temps qu'une persécution contre les juifs, elle hésita, et malgré les menées pressantes et puissantes des intéressés, elle temporisa, trouva moyen de retarder jusqu'à la fin } mais à la
t Xlonitiur du ïi «t 25 décembre 178V.
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dernière heure, une inflexible logique, comme nous allons bientôt le dire, lui imposera l'émancipation.
Voilà les causes des hésitations et des lenteurs de l'Assemblée. Cependant, est-il bien vrai que le motif de religion ne fut pour rien dans les lenteurs? Et le souvenir de Jésus-Christ n'eut-il donc pas quelque influence dans les hésitations ?
Hélas! non.
En particulier, dans les consciences individuelles, on dut penser à lui, et souhaiter, même, que ceux qui étaient les héritiers du crime du Calvaire ne devinssent pas citoyens dans une nation chrétienne : nous le croyons, nous en sommes persuadé. Mais, dans les déterminations officielles, ces pensées ne s'énoncèrent pas, ne purent même pas s'énoncer. Qu'on se rappelle, eu effet, ce qu'était l'Assemblée constituante :
Elle comptait douze cents députés fournis pnr les trois ordres de la nation, le clergé, la noblesse, le tiers état. Par conséquent, parmi les membres do l'Assemblée, un certain nombre représentaient la religion catholique ; un grand nombre, également, dans les rangs de la noblesse et du tiers état, étaient intègres, probes, dévoués à l'ordre; beaucoup, en effet, moururent sur l'échafaud. On ne doit donc pas mettre en doute que, dans leur fur intérieur, tous ces députés durent penser à Jésus- Christ, éprouver des tristesses, dos perplexités, et longuement hésiter avant de prononcer la réhabilitation sociale des flls des déicides du Calvaire ;
Voilà pour le for intérieur.
Mais l'exposé ofâciel de ces sentiments, c'est-à-dire la considération do Jésus Christ à la tribune, personne
SES ANXIKTICS AVANT I,K nKCRr.T 17 1
no l'osa, pas même les prêtres, pas môme les évoques, et il ne faut pas leur en faire un reproche, car il n'était plus au pouvoir de personne do l'essayer*. Pourquoi? parce que l'essence de l'Assemblée constituante, son programme, son but, étaient les droits de r homme. Form'idable péché originel qui devait tout paralyser, tout en-
< Un prêtre, touuroii, l'eRsayu. Voici le compte rendu ofdciel de cette ■éance, où TnIlejrBnd, dans ion rapport aur l'orgaDiiation du culte, trahissait l'Église :
Séanc€ du 7 mai 179 i
M. CouToniF.R, ci-devant curé de Salives. — Je fais d'.ibord une observation sur l'inconséquence du rapporteur, qui, attaché par son état au sanctuaire, a fuit un rapport controire aux devoirs de son état. (Il ■'élôve des murmures; on demande que la di-cussion soit fermée.)
U.TAi.LKYt(Ksn, ancien écique d'Autun. — Jo demande, au nom du comité de Constilution, que l'opinant soit entendu.
M. CouTURiKn. — Voilà donc le moment qui est arrivé! A In fin on lève hardiment le masque. C'est niainlenunl, en termes formels, qu'on vous propoite d'établir l'abomination de la désolation dans le lieu saint... (On rit.) Un militaire parle sur l'ordonnance militaire, un jurisconsulte vous cite le code et le di^-este, U'jrtholo et Cuja8;moi,je vous cite ma Loi qui est aussi la vitre. On von» propose donc, j)Oiir me servir du langage de l'Kcri'ure, on vous propose d'établir Vabomination de l't défolnlion dans le lien naint. {On ril,on murmure.) On proi)08e. par un décret formel d'établir dans nos églises un cuito quelconque, de les convenir en mosquées, en synagogues, en tem[>l'>sde luthériens, d'anabupli8t*>R, en pagodes; d'ordonner que le temple du vrai Dieu soit converti on tem[ile de Doal. (On murmure.) Si, il y a deux ans, quelqu'un eût osé proposer de convertir les églises en mosquées, en pagodes, vous l'auriez repoussé avec inlignalion. (Plusieurs voix -.Non, non.) Le rapporteur a demandé qu'on décliràt l'arrêté du direct «ire digne d'elogc*, et do l'envoyer aux quatrevingt-deux départements pour servir de modèle, Est-ce ainsi qu'on respecte notre suinte religion? Est-ce donc ainsi que vous ne touchez pas à notre religion! Est-ce donc ainsi que noire religion est élevée si haut ? Elle était élevée haut quand le Panthéon a été consacré tu vrai Dieu, au Dieu de nos pères. On vous propose aujourd'hui de consacrer le temple du Trii Dieu à l'erreur, i PidolAtrie ; si j'étais l'ennemi de la Constitution, •i je voulais avoir une conduite machiarélists, je vous dirais : Implet* mensuram. Ne craigaei-Tous pas que le peuple, a* trouvant au temple
172 niYSIONOMIK DE L'ASSEMBI.KE
tacher, et qui parai vsait, par conséquent, tout argument chrétien à la tribune ! Il n'était plus question des droits du Christ, depuis la Déclaration des droits de l'homme votée et adoptée à la fin d'août 1789. A la base delà société, le Contrat social avsiii remplacé l'Evangile. Si donc quelque député eût tenté de combattre l'émancipa tiondes juifs au nom des droits du Christ, on l'eût arrêté dès le début.
Étrange et douloureux spectacle, toutefois ! Tandis qu'en vertu de la Déclaration des droits de l'homme, Jésus-Christ avait été réellement chassé de la législation française, exposé, comme jadis, à ne plus savoir où reposer sa tête, on s'apprêtait, d'autre part, à accueillir les juifs, et à leur donner le droit de cité qu'on avait retiré à THomme-Dieu. Les juifs, en tant qu'hommes, étaient en train de prévaloir sur l'Homme-Dieu. On hésitait cependant. On pressentait qu'il y avait là un t(Triblo contraste dont on ne se rendait pas bien compte. Jusqu'au dernier soir de son existence, l'Assemblé.-» constituante
ni tranquillité, ni recueillement. vo;ont ces églises où il allait remplir ses devoirs religieux devenus le temple des idoles, voyant ces chaires df vérité r/iangédS en chaires de pestilence, ,. (On rit.)
Je suis bien surpris que, dans uik* a«!<eml)loe ou il y n tant de lumière, on me trouble quniidje me sers de» propres paroles de l'Ecriture. Je cite ce que dit Notre-Seigneur, à la tuile des expressions que je viens de
rappeler ; Quand voua verra l'abomination de la déiolation (On
rit; ou inunnure; on rit), fui/rt, fuye: moi», Messieurs, le décret
n'est pus encore porte, je |)ui8 dire : Fuyrg: fuyei ces contrées jadis si clirélieiiiiet, ou le vrai Dieu était adore, où l'on adore maintenaut le dieu de liaal : fuyez, fuyez; traver«ez les monts pour n'être pas témoins (le lu profanation dei temples et du renversement des autels 1... Je conclus : 1* que l'assemblée rejette les articles proposés; S» que MM. du directoire du département de Paris soient mandés k la barre; 3« que le comité d« CoDititution soit rap|)«lé à l'ordre et canauré; il est de l'honneur de l'Astemblé* de m'ftccorder mi daroaodt.
(Moniteur du 7 mai 1791.)
SES ANXIh:TKS AVANT LE DÉGUKT 173
aurait voulu ne pas trancher la question. Elle l'ajourna trois fois, six fois, onze fois, et la dernière fois indéfiniment ; les mécontentements et les rumeurs do TAlsace furent un soulagement, un heureux prétexte. Mais à la fin, ajournements, lenteurs, hésitations durent céder devant l'inflexible logique d'un principe : 0 Jésus-Christ (pardonnez la réflexion), on venu de la Déclaration des droits de l'homme, il faut que vous sortiez, et que les juifs se mettent à entrer I . . .