‹ La prépondérance juive (volume 2)Chapitre 15 sur 35 · A RENDRE UN DÉCRET · texte numérisé non relu

A RENDRE UN DÉCRET

I Idéologue, théâtrale et pi'é.îjniptueuse, l'Assemblée nationale (devenue la Constituante) se trouve tout à coup en face d'au fait pratique, le jtlus grave et le plus obscur en conséquences : Tadnûssionet la fusion desjuifs dans la société. — II. Son embarras, elle devient soucieuse et réfléchie. Chose remarquable, c'est la seule question qui ait préoccupé, et même fatigué la Constituante, durant toute la durée de son existence, de 17S9 à iT91. — III. Partisans des juifs au sein de 1" Assemblée ; adversaires; les partisans a ppartienuent tous,aus loges maçonniques ; preuve. — iV. Quelques portraits de députés relativement à la question juive. Mirabeau : comment s'explique l'attachement qu'il témoigna aux juifs. — V. Le prêtre constitutionnel Grégoire, leur plus zélé servileur; sa suffisance et ses vues courtes et dangereuses dans la question juive ; ses efforts pour faire décréter l'émancipation le jour anniversaire de la Saint- Barthélémy. ■ — \l. L'abbé Maury : il combat l'émancipation, en athlète du passé. — VII. Rewbell, leur adversaire le plus acharné ; l'Alsace l'appuie de ses plaintes et de ses colères contre les usuriers. Dernière protection de I.ouis XYI. — VIII. Hésitations croissantes de l'Assemblée devant le décret à rendre; elle reprend et ajourne jusqu'à quatorze fois la question. — IX. Motifs de ces hésitations : nullement religieux. Ce qui a du se passer dans le for intérieur de beaucoup de députés. Leur silence officiel devant ce contraste douloureux : la sortie votée du Christ, l'entrée imminente des juifs.

134 PHYSIONOMIE DE LASSEMBLEE

Quelle était donc la vaLnir de cette Assemblée auprès de laquelle les Israélites avaient à dévorer, dès le début, de pareils affronts ?

Remarquons, en passant, que l'Assemblée a modifié son nom. Elle s'appelle désormais la Constituante, à cause de la constitution que la France attend, et dont la Déclaration des droits de Thomme a été la préface.

Des jugements bien divers ont été jDortés sur l'Assemblée constituante, dictés par les points de vue auxquels on se plaçait. Nous demandons la permission de présenter le nôtre, fourni par l'émancipation du peuple juif dont la Constituante a eu à s'occuper. C'est un complément qui pourra ne pas manquer d'intérêt, et, peut-être, jeter un nouveau jour sur la célèbre Assemblée.

Nous disons de l'Assemblée constituante : qu'elle fut généreuse, très généreuse, pour les Israélites, mais à son corps défendant; qu'elle se montra inquiète et sérieuse, très inquiète et très sérieuse, dans l'examen de cette question ; et qu'elle fut souverainement imprévoyante et imprudente dans sa solution, mais d'une façon fatale, en vertu des principes qu'elle avait orgueilleusement proclamés et qu'elle a dû subir en cette circonstance.

Nous sommes persuadé qu'après lecture des chapitres

qui suivent, beaucoup de lecteurs partageront notre manière de voir.

Déterminons avant tout le milieu historique ou la physionomie de l'Assemblée au moment où la question de l'émancipation juive est introduite devant elle. Nous avons déjà eu l'occasion de faire remarquer que, quand on veut juger sûrement une personne ou une société d'autrefois, il faut refaire son milieu, c'est-à-dire l'ensemble des dispositions qu'elle présentait au moment de son existence. 11 nous a été facile de refaire le milieu historique de l'Assemblée constituante, grâce au livre de M. Taine : Les Origines de la France contemporaine; la Rêwlution.

Il y a des livres providentiels. Celui-là en est un, assurément. L'auteur révèle ce que fut l'Assemblée constituante, non plus seulement d'après des récits plus ou moins légendaires, mais d'après des documents originaux et irrécusables, numérotés et heureusement découverts par lui aux Archives nationales et départementales. Ce sont des détails qui éclairent la physionomie de l'Assemblée. Ses actes y sont présentés avec ordre, netteté, avec une lumière implacable ; on dirait presque le Scrutabor Jérusalem in lucernis du Prophète : « Je porterai la lumière des lampes jusque dans les lieux les plus cachés de Jérusalem ^ » (^e livre a été une bonne action. Nous nous sommes fié à l'impartialité de l'auteur pour refaire, avec son burin, le milieu ou la physionomie vraie de la Constituante.

Qu'on se représente donc :

1 Sophonie, i, 12.

a) Une Assemblée idéologue, persuadée de la toutepuissance de la philosophie ;

Tout Cela (le passé) est arriéré ; le siècle de la raison est venu et l'Assemblée est trop éclairée pour se traîner dans la routine... Elle opère à la manière de Rousseau, d'après une notion abstraite du droit, de l'Etat et du contrat social... Sur ce principe, ils légifèrent,et l'on devine ce que peuvent être leurs discussions. Point de faits probants, ni d'arguments précis; on n'imaginerait jamais que les gens qui parlent sont là pour régler des affaires réelles... De discours en discours, les enfilades d'abstractions creuses se prolongent et se renouvellent à l'infini, comme dans une conférence d'écoliers de rhétorique qui s'exercent. (Taine, la Révolution, t. I, p. ICI.)

b) Une Assemblée novice dans la i^ratique, nullement au courant des affaires ;

En cherchant bien, on pouvait, en 1789, trouver dans la France cinq ou six cents hommes d'expérience; d'abord les intendants, puis les principaux membres des assemblées provinciales, tous gens de sens et de poids, ayant ujaniéles hommes et les affaires... ^lais la plupart de ces lumières restent sous le boisseau; quelques-unes seulement arrivent à l'Assemblée; elles y brûlent sans éclairer et bientôt elles sont soufflées par un vent d'orage. Le vieux ^Nlachault n'est point ici, ni Malesherbes; pas un intendant... La grosse majorité se compose d'avocats inconnus et de gens de loi d'ordre subalterne, notaires, commissaires de terrier, baillis et lieutenants de bailliage, simples praticiens enfermés depuis leur jeunesse dans le cercle étroit d'une médiocre juridiction ou d'une routine paperassière, sans autre échappée que des promenades philosophiques à travers les espaces imaginaires sous la conduite de Rousseau et de Raj^nal... Autant vaudrait prendre onze cents notables dans une province de terre ferme pour leur confier la réparation d'une vieille frégate; ils la démoliront en conscience, et celle qu'ils construiront à la place sombrera avant de sortir du part. (Ibid., p. 154, 155, 15G.)

c) Une Assemblée théâtrale ; #

Ils ainK'iit l'emphase, la rhétorique à g-rand orchestre, les pièces d'éloquence déclamatoire et sentimentale : tel est le style de presque tous leurs discours.. . Presque toutes les séances commencent par la lecturo publique d'adresses admiratives ou de dénonciations menaçantes.,. La séance n'est plus une conférence d'affaires, mais un opéra patriotique où l'éiilogue, le mélodrame et parfois la mascarade, se mêlent parmi les claquements de mains et les bravo:<. (Ibid., p. 151.)

d) Une Assemblée surexcitée ;

A vrai dire, ce sont des femmes nerveuses, et, d'un bout à l'autre de la Révolution, leur surexcitation ira croissant. Non seulement ils sont exaltés, mais encore ils ont besoin d'exaltation, et, comme un buveur qui, une fois échauffé, recherche les liqueurs fortes, on dii'ait qu'ils prennent à tâche d'expulser de leurs cervelles les derniers restes de sanp-froid et de bon sens... Ainsi surexcités, ils ne savent pas le matin ce qu'ils feront le soir et sont à la merci de toutes les surprises. Quand l'enthousiasme les saisit, un vertige court sur les bancs : toute prudence est déconcertée, toute prévision disparait, toute objection est étouffée. (Ibid., p. 150. 151.)

e) Une Assemblée présomptueuse, infatuée de sa mission, ne doutant de rien :

L'assemblée avait une si haute opinion d'elle-même, surtout le côté gauche, qu'elle se serait volontiers chargée de faire le Gode de toutes les nations... On n'avait jamais vu tant d'hommes s'imaginer qu'ils étaient tous législateurs et qu'ils étaient là pour réparer toutes les fautes du passé, remédier à toutes les erreurs de l'esprit humain et assurer le bonheur des siècles futurs... Impossible de peindr^' la confusion des idées, le dérèglement des imaginations, le burlesque des motions populaires : on aurait cru voir le monde au lendemain de la création. En effet, ils supposent que la société humaine n'existe point et qu'ils sont chargés de la faire. Nulle hésitation : ils sont persuadés que la chose est facile et qu'avec deux ou trois axiomes de philosophie

^ politique le premier venu peut en venir à bout. fJbid., p. 160 et p. 164-165.)

Grâce à cet ensemble de citations, nous avons vraiment le milieu historique de la Constituante en

Ainsi : idéologue, novice dans les affaires, théâtrale, . impatiente, ne doutant do rien, telle est la physionomie de la fameuse Assemblée. Nous n'inventons aucun trait, nous ne faisons que reproduire. Du reste, à côté des défauts, les qualités : « L'Assemblée est composée d'hommes jeunes de cœur, sincères, enthousiastes, généreux même, et, de plus, appliqués, laborieux, parfois doués de rares talents » (p. 162). Cependant, tout en convenant de ces qualités, l'implacable historien ajoute : « Mais ni le zèle, ni le travail, ni le talent ne sont utiles quand ils ne sont pas employés par une idée vraie; et, si on les met au service d'une idée fausse, ils font d'autant plus de mal qu'ils sont plus grands » (p. 162).

Si l'on trouve le tableau tracé par M. Taine un peu sévère, rien n'empêche qu'on le tempère par les teintes de M. de Tocque ville, nous ne les repoussons pas :

Je ne crois pas qu'à aucune époque de l'histoire on ait vu, sur aucun point de la terre, un pareil nombre d'hommes si sincèrement passionnés pour le bien public, si réellement oublieux d'eux-mêmes, si absorbés dans la contemplation de l'intérêt commun. C'est ce qui fit la p-randeur incomparable de ces premiers jours de 1789.

Ce spectacle fut court... Ce ne fut qu'un moment ; mais je doute qu'il s'en soit janiais rencontré un pareil dans la vie d'aucun peuple. (TocQUEViLLE. t. VU. Fragments d'histoire, p. 145, 147.)

« Ce ne fut qu'un moment, ce spectacle fut court ! » M. de Tocqueville est obligé de le reconnaître; le naturel, avec le cortège de défauts signalés par M. Taine, ne tarda guère à tout gâter. Pourquoi ? Parce qu'audessous de ce fond réel, indéniable, de désintéressement, de courage, de dévouement, avait été, hélas! retirée la pierre fondamentale, le Christ !

Voilà donc la Constituante avec ses défauts et ses généreuses aspirations.

Qu'on se représente maintenant la question de l'émancipation du vieux peuple hébreu surgissant tout à coup au milieu d'une pareille Assemblée. A coup sur, si une question était cajDable de heurter la manière d'être de l'Assemblée, c'était bien celle-là. Sous tous ses aspects, elle était l'antipode des dispositions de la Constituante.

En effet, cette question présentait, sans contredit : Le fait le plus grave, le plus sérieux : un peuple, insociable pendant 4000 ans, à recevoir dans la société; — et l'Assemblée était légère, théâtrale, presque comédienne;

Le fait le plus pratique : certes, les enfants d'Israël

sont pratiques, eux ! — et l'Assemblée ne l'était guère ;

Le fait le plus obscur en conséquences : que sortira-

t-il de cette entrée des juifs dans la société ? — et

l'Assemblée ne s'inspirait que de la philosophie.

Redisons-le : si une question était en désaccord complet, non point avec les idées, mais avec les dispositions d'esprit des hommes de 1789, c'était bien celle-là.

Il faut rendre cettejustice à FAssemblée constituante qu'elle se trouva embarrassée, reconnut son embarras, et devint soucieuse et réfléchie devant la solution qu'on venait lui demander.

Nous avons raconté dans le chapitre précédent comment la réhabilitation des juifs avait été sollicitée à sa barre, conjointement avec celle des protestants, des comédiens et du bourreau, et comment elle les avait tous réhabilités, même le bourreau, en déclarant qu'elle croyait devoir ajourner les juifs. Cet ajournement fut l'expression de son embarras.

Cet embarras va continuer, et mémo se prolongera pendant toute la durée deTexistence de la Constituante. C'est une particularité qui a passé inaperçue et qu'il importe de faire remarquer.

Oui, chose très singulière, cette Assemblée que rien n'étonnait, que rien n'arrêtait, ardente, irréfléchie, présomptueuse, s'est sentie subitement mal à l'aise, indécise, faible, devant une solution relative aux juifs. De toutes les autres questions, aucune ne l'a embarrassée; celle-là, seule, l'a arrêtée, et, même, fatiguée, tracassée. Nul décret ne lui semblait difficile, nul article à rédiger ne lui a coûté; sur les questions de droit public et de droit naturel, elle a, dit-on, promulgué 3250 articles et décrets; mais pour le décret concernant les juifs, elle

ne le rédigera que par morceaux, en différentes fois, et à des intervalles considérables. Lorsqu'il s'est agi d'abolir les droits féodaux, la dime, les privilèges des personnes et des provinces, la nuit du 4 août lui a suffi. En douze heures, tout l'ancien ordre de la monarchie fut renversé. « Ce qui aurait demandé une année de soins et de méditations fut proposé, délibéré et voté par acclamation générale ^ » Mais pour le renversement des barrières qui tiennent les juifs à l'écart, une année, deux années, d'hésitations et de méditations, ne suffiront pas, toute la durée de l'Assemblée constituante ne sera pas de trop. Ce ne sera même qu'à la dernière heure de son existence que l'Assemblée se décidera à prendre un parti, et encore faudra-t-il l'y contraindre! Bref, c'est la seule question, qui l'ait embarrassée, qui l'ait arrêtée jusqu'au bout. La Constituante dura un peu plus de deux ans : de juin 1789 au 30 septembre 1791 ; et la question de l'émancipation des juifs, introduite officiellement en décembre 1789, ne reçut sa solution que le 27 septembre 1791 : juste trois jours avant la séparation de l'Assemblée.

11 sera intéressant de rechercher, quelques pages plus loin, le motif de cet embarras si prolongé.

Mais revenons à l'endroit où nous avons laissé le récit, qui était l'ajournement du 24 décembre 1789. Les protestants, les comédiens, le bourreau, ont donc été admis à la jouissance des droits civils. Quant aux juifs, l'Assemblée a pris cette disposition : « qu'elle n'entendait rien préjuger relativement aux

1 Taine, ?c( ncvolution,i>. 150.

juifs, sur l'état desquels elle se réservait de prononcer*. »

Nous en étions resté là. Continuons à raconter avec exactitude.

Pour le récit qui va suivre, deux méthodes s'offraient à nous : ou bien rapporter, les unes après les autres, les séances de la Constituante dans lesquelles il fut question des juifs- ou bien présenter quelques personnages, quelques portraits, en ayant soin, toutefois, de grouper autour d'eux ce qu'il y a eu d'important et d'intéressant dans les séances.

Nous avons donné la préférence au second procédé, comme étant plus saisissant, et plus apte à laisser des traces dans la mémoire du lecteur.

Voici d'abord comment l'Assemblée se partagea dans la question des juifs. — Il va sans dire que sur les 1118 députés dont se composait la Constituante, nous ne citons que les noms de ceux qui prirent une certaine part active aux débats, pour ou contre.

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