‹ La prépondérance juive (volume 2)Chapitre 17 sur 35 · DÉPUTÉS ADVERSAIRES DES JUIFS · texte numérisé non relu

DÉPUTÉS ADVERSAIRES DES JUIFS

Noms Séances où Us ont parlé.

21 décembre 1789.

24 décembre 1789.

Rewbell. . ' J 28 janvier 1790.

15 avril 1790.

20 et 21 juillet 1790.

27 septembre 1791.

f 23 décembre 1789.

L'abbé Maury j 28 janvier 1790.

^ 15 avril l';90.

Mgr de la l'are, évèque de Nancy. . . 23 décembre 1789. Mgr Cortoisde Balore, évoque de Nîmes. 23 décembre 1789.

24 décembre 1789.

Le prince de Broo-lie > ,o . • ,~„^.

'■ " '18 janvier 1791.

1 Dbschamps. les Sociétés secrètex, t. II, livre II, chap. vi, § 3 Composition des loges en 1789.

Mgr Fr. de Donnai, évêque de Clermont. 24 décembre 1789.

( 24 déceniljro 1789.

De la Galissouniere i oo • j-,nA

l 28 janvier 1790.

De Baumetz 24 décembre 1789.

Schwends (député de l'Alsace). ... 29 janvier 1790.

Fonstaing 18 janvier 1791.

Alquier 18 janvier 1791.

Folleville 18 janvier 1791.

Figurent également, parmi les adversaires, presque tous les députés de J.' Alsace.

Entre tous les noms que renferment les deux listes, quatre ont particulièrement brillé dans la discussion de la question juive : Mirabeau, le curé Grégoire, l'abbé Maury, Rewbell. Leurs portraits, comme auxiliaires ou adversaires dos juifs, sont extrêmement curitux. Ils résument l'intérêt de la plupart des séances.

Commençons par le comte de Mirabeau :

On a dit de Mirabeau « qu'il fut le lion de la Révolution, à la voix puissante et terrible » ; la comparaison est juste, car ceux qui vinrent après lui en furent les tigres.

On a dit également « qu'il ne se donna à aucun parti, mais négocia avec tous, et qu'il n'aima que lui ». C'est vrai encore.

Néanmoins, cette nature géante et égoïste se prit de compassion, et ce fut pour les juifs : comme on voit, quelquefois, un lion tolérer, dans son logement, la compagnie d'un petit chien familier!... On peut affirmer que,

La rri'i)onJéraiice juivo. 10

sincèrement, il les aima. 11 y eut, de son affection, plusieurs causes : il les aima, d'abord, à cause de Mendelssohn.

Mendelssohn, d'origine juive, s'était acquis, à Berlin, le renom de Socrate de l'Allemagne. Mirabeau, lors de la mission diplomatique secrète * qu'il remplit dans la cajDitale de la Prusse en 1786-1788, fut mis au courant de cette existence simple et patriarcale qui venait de s'éteindre. En effet, quand il arriva à Berlin, Mendelssohn n'était plus. Mais il put apprécier l'estime universelle dont étaient entourés le nom et les écrits de l'illustre philosophe Israélite. Il la partagea, a De cette prédilection de Mirabeau pour Mendelssohn sortit ensuite son affection pour toute la nation juive ^. »

Il faut tout dire. Il est probable que Mirabeau ne fut si sensible à la mémoire de Mendelssohn qu'il n'avait jamais vu, que parce qu'il le fut, préalablement, à l'éclat et aux charmes d'une juive de Berlin, célèbre à la même époque, par sa beauté, son esprit et par son salon : Henriette de Lémos, mariée au docteur Plerz. Mirabeau devint son captif'^, et il n'est pas téméraire de penser que ce fut elle qui sut le mieux lui inspirer

* « Galonné l'achète, et l'envoie comme espion dans les cours d'Allemagne et surtout dans celle de Prusse pour étudier le prince futur. Rien de plus dégoûtant que les cinquante et une lettres de Mirabeau à Galonné; outre la vanité poussée jusqu'au délire, il y montre une basse immoralité, et juge grossièrement des personnes et des choses. 11 ne s'occupe que des a|)pélits ignobles du nouveau roi, et conseille à Galonné d'envoyer pour espion une femme, en indiquant les qualités physiques dont elle doit être pourvue. » (Gantu, Histoire universelle, t. XVIII, p. 6.)

■- Gr&ktz, Histoire des juifs, t. XI, p. 191.

3 « Mirabeau se montra l'hote assidu de celte demeure, bien plus pour Henriette Herz que pour son mari. » Graetz, ibid., p. 157. — Lire dans ÏEntrée des Israélites, et -, les pages 379, 380, .381 relatives « à Mirabeau et à lajuivede Berlin ».

l'admiration du philosophe disparu, et qui, allumant dans son cœur une flamme orientale, lui fît promettre de réhabiliter la nation à laquelle Mendelssohn, et elle-même, appartenaient. Chateaubriand a écrit de Mirabeau:

« La nature semblait avoir moulé sa tète pour l'empire ou pour le gibet, taillé ses bras pour étreindre une nation ou pour enlever une femme. Quand il secouait sa crinière, en regardant le peuple, il l'arrêtait ; quand il levait sa patte et montrait ses ongles, la plèbe courait furieuse *. » On saura maintenant qu'entre les femmes enlevées par ce colosse, la juive de Berlin fut la plus perspicace et, peut-être, la plus dangereuse. Elle devina, elle entendit le volcan qui grondait dans cette poitrine, et mêla aux bouillonnements et aux souffles de feu qui en allaient sortir ceux de sa nation.

Mais les liaisons de Berlin n'expliquent pas, seules, le dévouement de Mirabeau à la race juive. Il l'aima encore à cause du mépris qui pesait sur elle : ce mépris fut comme un lien entre elle et lui. Gela peut paraître étrange, un paradoxe; mais, que l'on réfléchisse sur la situation de cet homme et de cette race. Mirabeau — tous les historiens en conviennent — était arrivé aux Etats généraux sous le poids écrasant de la renommée de ses vices. Sa première apparition dans les rangs du tiers état avait excité des murmures. Ce roi futur de la tribune eut d'abord beaucoup de peine à obtenir la parole ; il inspirait le dégoût aux gens de bien ; on ne voulait pas l'entendre, comme si on eût craint l'odeur de ses débauches. Déjà, à propos de sa brochure sur l'agiotage,

* CdATEAUBRiAND, Es iai sur la littérature anglaise.

dirigée contre Necker, il s'était attiré cette réponse du vertueux Rulhière : «Vous, parler de patrie, comte de Mirabeau ! Si un triple airain ne vous couvrait le front, comment ne rougiriez-vous pas de prononcer ce nom ? Ce qui constitue le citoyen, c'est une famille que des liens rattachent à la famille commune, des parents, des amis, des clients, des biens à utiliser pour eux et la patrie ; des devoirs de fils, de frère, de mari, de père à remjjlir ; une carrière honorable à suivre. Mais vous, comte de Mirabeau, avez-vous un seul de ces caractères ? Vous, sans asile, sans parents, vous avez pour domicile ordinaire les prisons, où, tour à tour, enfermé ou consigné par la prudence paternelle, coupable ou insensé, vous avez distillé les poisons de votre âme, rongé de vos dents les barreaux de vos cachots, pour vous exercer à mieux déchirer encore ce qu'il }' a de plus honorable et de plus respecté. »

Ecrasé sous cette épouvantable réputation, Mirabeau eut besoin de toute la puissance de son génie, pour se dégager de la montagne de mépris qui pesait sur lui, et que soulevaient à peine les plus rares prodiges d'éloquence. Lorsque ses ennemis ou ses envieux flétrissaient sa vie passée, il courbait le front, sentant qu'il avait mérité ces reproches. Cette montagne de mépris s'établit comme une infranchissable barrière entre son génie et la confiance de Louis XVL 11 se serait écrié, vers la fin de sa vie : « Ah! si f avais porté dans la Révolution une réputation semblable à celle de Malesherbes, quel sort f assurais à ma pairie M »

^ Cantu, Histoire wiivjrselle, t. XVIII. p. 27.

Tel fut le méiDris sous lequel vécut Mirabeau. Or, n'est-il pas naturel, dans le fond resté bon de la nature humaine, que, lorsqu'on a connu le mépris et qu'on lo sait mérité, on a compassion de ceux qui ont eu le malheur de naître et trouver le jour au sein de ce mépris : et alors on ne refuse pas le secours qu'ils viennent vous demander ! C'est là ce qui achève d'expliquer la grande sympathie que Mirabeau a témoignée à la cause des juifs. Dans l'écrit qu'il publia en leur faveur, de la Réforme politique des juifs, il ne peut, à propos de l'attrait de la gloire qui existe pour tout homme, retenir ce cri presque poignant, à l'adresse du pauvre juif: «Etre infortuné, sans patrie, qui ne peut nulle part acquérir, ni exercer librement ses talents ; à la vertu de qui l'on n'a point foi, et pour lequel il n'existe aucune espèce de gloire * ! . . . »

Voilà comment nous expliquons, avec des preuves suffisantes, la sympathie de Mirabeau pour cette race malheureuse. Après cela, que l'or des juifs n'ait pas contribué à favoriser et à cimenter plus solidement cette sympathie, non seulement nous n'avons garde de nous révolter à cette pensée, mais même nous n'avons nulle peine à l'admettre. Il est d'une parfaite certitude historique que le grand et pauvre Mirabeau fut dans le besoin toute sa vie, à cause de ses plaisirs ; il est également d'une parfaite certitude que, sur des conseils pressants, Louis XVI se résigna à acheter Mirabeau, et lui donna 600.000 francs, outre une pension de 50.000 francs par mois ~. On ne s'expose donc pas à

1 De la Ré forme politique des juifs, par Mirabeau, p. 61.

2 Gantu, t. XVIII, p. 20. — « Les relations de Mirabeau avec Monsieur

faire unjugeincnt téméraire, en pensant que, si le roi de France, pour s'attacher Mirabeau, dut donner de l'or, à plus forte raison, durent en glisser les fils d'Israël! Ils se rappelèrent, sans doute, dans cette circonstance, un épisode de la Bible, leur ancienne histoire : ce lion, qui fat rencontré sur le chemin, avec un rayon do miel dans la bouche ^ Il est probable qu'ils imitèrent les abeilles, et que, clans la bouche du lion de la Révolution, l'éloquence fut aidée d'un lingot persuasif!...

Outre ces différentes explications, il reste acquis, par le Moniteur, que Mirabeau fut au sein de l'Assemblée nationale le champion déclaré et dévoué de la cause juive. D'autres, peut-être, firent plus en détail; lui posa les grandes lignes, les défendit, et en assura le maintien. II lançait des mots qui portaient coup. L'Assemblée était-elle lasse ou effrayée, a-t-on dit, il suffisait que cette tête hideuse et sublime se montrât à la tribune, et que sa voix puissante lit entendre quelques-uns de ces mots qui ont besoin d'être prononcés, et non pas écrits, pour lui imprimer une violente secouse et la réchauffer^. Ainsi enarriva-t-il plusieurs fois pour cette question de

n'eurent d'autres suites que fa promesse d'une ambassade et un traitement sur la cassette de Louis XVI, traitement de 50.00J fr. par mois pendant quelque temps : ce résultat n'était pas un des moindres vœux de l'orateur tourmenté de grandes dettes et de grands besoins. Marié en 1772, il n'avait point encore payé ses habits de noce à la fin d'octobre 1789. » (PouJOULAT, Histoire de la Révolution, p. 163,) — « Dévoré de besoins» mécontent du présent, il s'avançait vers un avenir inconnu, faisant tout supposer de ses talents, de son ambition, de ses vices, du mauvais état de sa fortune, et autorisant, par le cynisme de ses propos, tous les soupçons et toutes les calomnies. » (Thiers, Histoire de la Révolution française, t. I, p. 130).

1 Hiitoire de Samson.

2 TuiKRS, Histoire de la Rcvolution française, p. 1?4.

l'émancipation juive dont l'Assemblée paraissait lasse ou mal instruite. Baumetz, député adverse,, ayant dit que, « jusqu'à ce jour, les juifs avaient été flétris par la loi politique, comme ils paraissaient maudits par la religion.», la voix indignée de Mirabeau s'écria : « La 7'eligion, notre i^eligion sainte, ne maudit personne; elle bénit, au conlraire, tous les hommes sans distinction ^ »

Si Mirabeau fut le porte-étendard éclatant de la cause Israélite au sein de l'Assemblée, le prêtre Grégoire en fut le zélé serviteur, l'agent le plus actif. Nos lecteurs connaissent déjà cet étrange pasteur, son succès au concours de Metz (pages 28-30), et sa ferveur à vouloir faire dénouer la question juive par l'Assemblée nationale dès ses premières séances, et avant toutes les autres questions (pages 97, 102). Nous allons compléter sa physionomie, considérée uniquement sous les tentes d'Israël.

Un éloge superficiel présente ainsi cette physionomie : « C'était un homme en qui se combinaient harmonieusement deux natures tout à fait diverses. Aussi fier de sa raison qu'un philosophe, aussi simple de coeur que le plus humble des pasteurs de village, il avait pris de la lecture des auteurs profanes le mépris

* Moniteur, décenhn l'S^.

des préjugés, et de celle de l'Évangile, l'amour des pauvres ^ ))

Sans rien ôter à l'harmonieuse combinaison des qualités qui lui venaient de la nature, de l'Évangile et de la philosophie, nous n'hésitons pas à dire que, sous cet heui^eux assemblage, se dissimulait une ambition profonde, suscitée par les lauriers de Metz; et que sa désobéissance à l'Église, provenant de l'ambition, rendit dangereux ses talents incontestables.

Le même éloge ajoute : « Ce prêtre, si dur aux puissances terrestres, qui vota sans balancer la mort de Louis XVI, consacra néanmoins sa vie à la défense des juifs et de tous les damnés d'ici-bas ^. »

Eh ! plût à Dieu qu'il eût repoussé avec horreur le vote de mort, et qu'il n'eut pas entrepris la défense des juifs, qui n'étaient nullement des damnés !

C'est un des côtés les plus douloureux de l'histoire que de voir les questions qui intéressent le plus gravement le genre humain, gâtées par des prêtres en révolte-. Grégoire, prêtre constitutionnel, a gâté la question juive en la violentant, en la forçant. On raconte de lui ce trait qui indique un honnne leste en procédés :

A l'ouverture des États généraux, on avait disposé, aux portes de la salle, des barrières mobiles qui assignaient au clergé, à la noblesse et aux communes des entrées différentes. L'abbé Grégoire arrive ; il se récrie; puis il enjambe vivement la barrière, pour témoigner qu'il n'en doit exister aucune entre les trois ordres.

' Louis Buang, Révolution française, t. II, p. 3j3. 2 Jbid.

A la suite de Grégoire, les juifs sauteront de la même manière dans la société !...

Le curé d'Emberménil ne devait-il pas, en une cause d'une gravité si exceptionnelle, imiter la prudence de l'Église qui, en l'ordonnant prêtre, lui avait confié ses propres intérêts, et alors, au lieu de se poser en bruyant libérateur des Israélites, se ranger humblement derrière les évêques membres de l'Assemblée, qui conseillaient, avec la bonté pour ce peuple, la circonspection ? Quel contraste pénible, à la tribune de l'Assemblée, entre la pétulance de ce prêtre indiscipliné et la sage mesure de Mgr de la Fare, son évêque à Nancy ? L'évêque dit: « Les juifs ont des griefs à faire redresser. Le législateur a oublié qu'ils sont hommes et malheureux. 11 faut leur accorder la protection, la sûreté, la liberté ; mais en faire des citoyens actifs, non... Mon cahier m'ordonne de réclamer contre cette motion ^ » Grégoire a d'autres idées que son évêque, et, quand une fois il les a, « Je suis, a-t-il dit de lui-même, comme le granit ; on peut me briser, on ne me plie pas ^. »

Un esprit suffisant, avec un zèle inconsidéré, a presque toujours des vues courtes. Le curé d'Emberménil en est la preuve. N'a-t-il pas répété à satiété, pour dissiper les craintes qu'on avait d'accorder tous les droits civils et politiques aux hébreux : « Nous ne verrons pas de juifs ceindre le diadème, et en leur accordant une terre de Gessen,nous n'irons pas chercher nos Pharaons chez eux ^.)) Pauvre Grégoire ! pauvre vue courte ! 11

1 Moniteu)\ 23 décembre 1789.

- Garnot, Métnoires de Grégoire.

3 Grégoire apporte cette raison rassurante dans son Essai sur la régé-

était pourtant facile de prévoir que les émancipés de la veille deviendraient, dès le lendemain, les rois de l'époque, pharaons d'un nouveau genre ! Mais la poussière d'or des Hébreux ne l'aurait-elle pas ébloui lui-même ? On est tenté de le croire. Nous l'avons comparé à la mouche du coche (page 101 ) ; à la fin de la montée, le bon la Fontaine fait dire à sa mouche :

Çà, Messieurs Tes chevaux, payez -moi de ma peine.

A coup sûr, le curé d'Emberménil n'a pas traversé la Révolution française les mains vides. Des républicains, il a accepté un évêché ; de l'empereur Napoléon, les titres de comte, de sénateur, de commandeur de la Légion d'honneur, avec une dotation considérable en espèces sonnantes. L'émancipation des pauvres noirs de Saint- Domingue, dont il a été l'ardent promoteur, lui a, diton, procuré de gros avantages ^ Seule, l'émancipation du riche Israël ne lui aurait -elle rien rapporté? Ce n'est guère probable. Ses biographes, du reste, ne le ménagent pas à cet endroit.

Mais, pour en revenir à ses idées fausses sur la question juive, l'impatient orgueil qui l'agitait de la faire triompher était tel, qu'il n'a pas reculé, lui prêtre, devant la calomnie, la trahison : pour réhabiliter le peuple du Calvaire, il n'a pas hésité à dénigrer le peuple de l'Eglise. Ses écrits sur les juifs, ses motions à l'Assemblée en leur

n^ration des juifs, p. 130; il la répète dans sa Motion en faveur des juifs, déposée à l'Assemblée nationale, p. 17.

i Bertrand de Molleville, dans son Histoire de la Révolution, t. VIII, p. 38J. parle d'une y ratification de SO.OÛO francs que lui aurait présenlée la Société des Amis des noirs.

faveur, sont parsemés de traits comme ceux-ci : « C'est nous qui les avons contraints à devenir vicieux. Le juif était méprisé, il est devenu méprisable; à sa place, peutêtre eussions -nous été pires!... Les crimes des juifs, leurs malheurs accusent notre conduite à leur égard. Nations, avouez en gémissant que c'est votre ouvrage. Les juifs ont produit les effets, vous aviez posé les causes : quels sont les plus coupables * ? » On aurait dit qu'il prenait à tâche de transporter les épines de la couronne de Jésus sur la tète des juifs... C'est cet esprit de dénigrement qui le poussa à faire d'activés démarches auprès de l'Assemblée nationale pour obtenir que le décret d'émancipation fût adopté et promulgué le jour anniversaire de la Saint-Barthélémy. Il avoue lui -même ses démarches. « J'aurais voulu que iaffaire fût discutée et décrétée le jour de la Saint-Barthélémy , pour quun acte de justice et de bienfaisance marquât l'anniversaire d'un crime à jamais exécrable^. » Qui ne voit qu'un pareil projet impliquait et dissimulait une injure gratuite envers l'Eglise ? Car un prêtre catholique, qui vient demander qu'on émancipe les juifs le jour anniversaire de la Saint-Barthélémy, expose tout d'abord les ignorants et les simples à croire que l'Eglise sent le besoin d'une réparation, et qu'elle veut se faire pardonner le massacre des protestants par l'émancipation des Israélites. Eh bien, l'Eglise n'a rien à se faire pardonner ; elle réprouve la Saint-Barthélémy comme un exécrable attentat de la politique. L'Assem-

* Essai sur la régénération des Juifs, pages 1(1, 43, 44, 71, etc., etc. 2 Motion en faveur des juifs, préface, p. 10.

blée nationale, dont un grand nombre de membres étaient encore chrétiens, comprit la signiiication redoutable d'un tel acte : elle écarta le projet de Grégoire.

On a cherché à excuser les hardiesses du curé d'Emberménil en disant qu'il avait voulu christianisai' la Bêvoliiiion. Hélas ! c'est le contraire qui est arrivé. La Révolution le déchristianisa. Que d'imprudents ont eu le même sort que lui ! Le reste de sa vie, et sa fin, furent déplorables*.

La sévérité de jugement, que le dévouement à l'Église et la défense du peuple chrétien ont commandée à notre plume, n'a point banni, pourtant, la reconnaissance de notre cœur. Grégoire a aimé les Israélites ; appuyés ou non par des récompenses temporelles, ses succès furent souvent émus, convaincus, sincères : « Puisscje, disait-il, alléger les peines cVune nation infortunée, et lui jjrocurer un défenseur i^lus éloquent ; elle nen trouvera pas un plus ^élé~l » La reconnaissance fait qu'on éprouve un poignant serrement de cœur lorsqu'on compare le sort de ceux qui ont commencé notre émancipation avec le sort de ceux qui l'ont achevée : Louis XVI et Malesherbes, Mirabeau et Grégoire ! Les deux premiers mourant en martyrs s\ir un échafaud, les deux autres mourant comme il n'est pas

* M. Guizol a tracé un portrait sévère du « vieux jacobin, qui avait fait la guerre aux honnêtes gens, à la propriété, à la liberté, aux droits et au repos de tous ». Du Gouvernement de lu France, 1820, p. 232.

* Motion, etc., p. 42. — Il disait encore : « Le souftie de la colère divine a dispersé les enfants de Jacob sur l'étendue du globe pour un temps limité, mais il dirige les événements d'une manière conforme à ses vues supérieures; et sans doute il nous réserve la gloire de préparer par nos bontés la révolution qui doit régénérer ce peuple. Il viendra, cet heureux jour, et sans doute nous louchons à son aurore, olbid., p. 17.

SES ANXIETES AVANT LE DECRET ibl

permis de mourir : Mirabeau demanda sur son lit de mort de la musique et des fleurs, et Grégoire refusa à l'Église sa mère, de se rétracter.

Pauvre Mirabeau ! pauvre curé d'Emberménil ! Puisse ce qu'ils ont fait pour Israël avoir adouci pour eux la justice de Dieu !

En face de ces deux zélés promoteurs de l'émancipation Israélite, se dressèrent, dans les rangs de la Constituante, deux principaux adversaires : l'abbé Maury et Rewbell.

L'abbé Maury — plus tard le cardinal Maury — était fils d'un humble cordonnier de Valréas (Vaucluse). D'une nature ardente, spirituel, très instruit, d'une forte et abondante éloquence, il entra, comme député du clergé, aux Etats généraux de 1789. Sa gloire fut d'oser tenir tête presque seul à la foudroyante parole de Mirabeau. Il se déclara le défenseur de l'Eglise et de 'la royauté. On a porté sur lui ce jugement impartial :

-« L'abbé Maury, le Mirabeau du côté droit, improvisateur si puissant avec une langue toujours classique, montre un spectacle inouï dans l'histoire : c'est celui d'un homme du peuple protégeant tout le passé que le peuple veut détruire, défendant les piivilèges et les titres de la noblesse malgré la noblesse elle-même, demandant pour la monarchie plus de garanties que n'ose

i58 PHYSIONOMIE DE L'ASSEMBLEE

en demander le roi, entourant de ses bras nerveux Vœuvre des siècles^ qui tombait pièce à 'pièce devant lui... Etrange et glorieuse destinée qui aboutira à d'indignes faiblesses. Ces révolutions que l'abbé Maury poursuit avec une si éloquente audace, sembleront vouloir se venger de ses coups en dérobant à ses yeux la ligne du devoir M »

Cet homme, qui combat au nom du passé, qui entoure de ses bras nerveux l'œuvre des siècles au moment où elle tombe pièce à pièce, s'avance avec la même attitude dans la question des juifs. Prêtre, il veut qu'on les respecte; Français, il s'oppose à ce qu'on les introduise au cœur de la France, en leur confiant le maniement des affaires publiques.

Sa plaidoirie contre eux lit sensation :

« J'observe d'abord que le mot, /wî/ n'est pas le nom d'une secte, mais d'une nation qui a des loisy qui les a toujours suivies, et qui veut encore les suivre. Appeler les juifs des citoyens, ce serait comme si l'on disait que, sans lettres de naturalité et sans cesser d'être Anglais et Danois, les Anglais et les Danois pourraient devenir citoyens français... Les juifs ont traversé dixsept siècles sans se mêler aux autres peuples.

« Ils ne doivent pas être persécutés; ils sont hommes, ils sont nos frères; et anathème à quiconque parlerait d'intolérance! Nul ne peut être inquiété pour ses opinions religieuses; vous l'avez reconnu, et dès lors vous avez assuré aux juifs la protection la plus étendue. Qu'ils soient doue protégés comme individus et

* Uis'oi) c de la R.'voîuliorii par Pùujoci.at, p. 155-G.

non comme Français , puisqu'ils ne peuvent être citoyens^. »

Le président de l'Assemblée était alors le comte de Glermont-Tonnerre, très favorable, trop favorable aux Israélites. Raisonnant aux point de vue de l'unité française, il reprocha à l'abbé Maury de vouloir, en excluant les israélites, constituer ou conserver une nation à part dans le sein de la nation française, qui avait déjà fait tant de sacrifices au besoin d'une forte unité. « Il ne peut, s'écria le comte, y avoir une nation dans la nation l »

— « C'est une nation qui a des lois, qui les a toujours suivies et qui veut encore les suivre, » disait l'abbé Maury.

— « Il ne peut y avoir une nation dans la nation, » répliquait le comte de Glermont-Tonnerre ]

Tout l'avenir est dans ces paroles.

La nouvelle organisation des nations ne permet pas d'exclure les juifs, c'est vrai. Seulement, en supposant que les grandes tempêtes qui se préparent viennent à submerger les nations ou à les dissoudre, les hébreux, qui ont encore leurs lois, surnageront!

* Moniteui-. 23 décembre 1789,

Le lutteur le plus acharné contre Fémancipation juive fut Rewbell. II n'abandonna pas, un seul instant, la brèclie.

II était rude et blessant par la vivacité et l'àproté de son langage. « Rewbell, médiocre avocat de Golmar, violent, sans éclat à l'Assemblée constituante, instigateur de la violation du secret des lettres, se signala par son aniraosité contre Louis XVI. Se trouvant àMayence pendant qu'on faisait le procès de ce prince, il écrivit pour presser la condamnation, s'étonnant que Louis Capet véciU encore ^ » Qu'on infère de là s'il devait être tendre pour les juifs.

A lui, comme député de l'Alsace, aboutissaient toutes les plaintes de cette malheureuse province dévorée par les usuriers. Gomme, à la séance du 24 décembre 1789, le. comte de Glermont-Tonnerre insistait en faveur de l'émancipation, le fougueux député de l'Alsace s'écria : « Le décret qui élèvera les juifs au rang de citoyens sera, n'en doutez point, leur arrêt de mort en Alsace, tant le peuple les y déteste, et tant je crains que sa fureur se réveille sur eux ^ ! »

C'est à la suite de cette séance que Rewbell, attaque

1 PouJOULAT, //t'iVou-e Jj i(i Révolution, p. 497.— DiizODUv, Dictionnaire, au mot Rewbell.

* Moniteur, 1789, 21 déciui jre.

par Camille Desmoulins, au sujet de l'opinion qu'il avait défendue de concert avec l'abbé Maury, écrivit au spirituel pamphlétaire une lettre où il l'invitait à aller s'assurer par ses yeux, en Alsace, de la véritable situation des choses. « Votre humanité, lui dit-il, au bout de quelques heures de séjour, vous porterait à coup sûr à employer tous vos talents en faveur de la classe nombreuse, laborieuse et brave de mes infoitunés compatriotes, opprimés etpressurés de la manière la plus atroce par la 1 torde cruelle de ces Africains entassés dans mon pays *. »

Peu s'en fallut que l'arrêt de mort, prophétisé par Rewbell, ne reçût son exécution en avril 1790. Lorsqu'on apprit en Alsace que l'Assemblée constituante se disposait à rendre un décret favorable aux juifs, une sourde rumeur se répandit partout. Les scènes barbares de la fin de l'été précédent, allaient recommencer (voir plus haut p. 105 6). Heureusement que le comte de Gler mont-Tonnerre, l'abbé Grégoire, Mirabeau, Rœderer, se hâtèrent d'informer l'Assemblée des dangers que couraient leurs clients. Pour la seconde fois, l'Assemblée nationale mit leurs personnes et leurs biens sous la sauvegarde de la loi. Et comme Louis XVI était encore roi, le généreux monarque s'empressa de leur accorder sa protection. Une proclamation du roi parut en Alsace ^ ; et d(^ plus, par son ordre, M. de la

* Hai.lez, Des juifs en France, p. 171. - Proclamation du Roi :

« Vu le décret dont la teneur suit :

« Décret de l'Assemblée nationale, du 16 avril 179\ « L'Assemblée nationale met de nouveau les juii's de l'Alsace et des autres provinces du royaume sous la sauvegarde de la loi, défend à toutes La rrèiiontlèi-injce juive. 11

Tour-du-Pin écrivit en leur faveur à M. de Rochambeau, qui commandait en cette province*. Les juifs tout tremblants furent protégés, et la triste prophétie de Rewbell ne s'accomplit pas.

Rewbell est, dans l'histoire, une des dernières figures où se lise l'acharnement contre les Israélites. Celui qui s'étonnait que Louis Capet vécût encore pouvait bien concevoir le même étonnement sur les restes de ce peuple indestructible dans sa durée -.

Autour des figures que nous venons de présenter : Mirabeau, Grégoii'e, Maurj, Rewbell, se concentrent, pendant deux ans, les divergences de l'Assemblée dans

personnes d'attenter à leur sùrelé ; ordonne aux municipalités et aux ^'ardes nationales de protéger de tout leur pouvoir leurs personnes et leurs propriétés.

« Le roi a sanctionné et sanctionne ledit décret, en conséquence mande et ordonne aux municipalités et aux gardes nationales de s'y conformer, et (le le faire exécuter et observer.

« Fait à Paris, le 18 avril 1790 et de notre régne le seizième.

Signé: LOUIS.

Par le Roi :

Signé. -De Saint-Priest. »

* GRÉaoïRE, Motion en faveur des juifs, notioe historique, p. 10.

2 Rewbell fut le |)ersécuteur constant des émigrés. Son talent et beaucoup d'opiniàtrelé au travail lui valurent dans la suite la présidence du Directoire; son caractère brutal et tranchant le rendit peu propre aux relations étrangères, dont il crut pouvoir se charger. Sous Bonaparte, il entra au conseil des Auciens, disparut de la vie politique après le 18 brumaire, et mourut dans le Haut-Rhin, avec une réputation d'avarice.

SES ANXll-JTES AVANT LE DECRET 163

les débats sur les juifs, les animosités des uns, les encouragements des autres.

Et quel est le résultat des débats ?

L'hésitation, hésitation toujours croissante, et, par suite, des ajournements indéfinis delà question.

Des historiens trop favorables conviennent bien que l'affaire des juifs fut ajournée plusieurs fois, mais ils ajoutent que « chaque fuis elle fut différée par l'urgence et la multiplicité d'autres occupations* ». Gela n'est point la vérité. On n'ajourne pas une affaire comme celle-là, durant deux ans, uniquement parce qu'on a d'autres occupations. Des historiens plus impartiaux disent franchement pourquoi l'Assemblée ajournait : parce qu'elle avait de vagues appréhensions. « Malgré toutes les instances, la question des juifs dans toute sa force ne fut portée que ti^ès tard à l'ordre du jour de l'Assemblée nationale, comme si cette dernière eût craint de soulever cette affaire'^. » Et encore : « La question juive devenait de plus en plus brûlante... Mais toujours des ajournements... Les représentants des juifs 'perdaient patience '^. » Pareil aveu justifie bien ce que nous avons dit au début de ce chapitre, et qu'il importe de répéter : cette assemblée que rien n'étonne, que rien n'arrête, enthousiaste jusqu'à la présomption, se sent mal à Taise, indécise, faible, devant une sanction, un décret concernant les juifs. Ce décret, elle mettra deux ans à le rédiger ; elle le

* C'est le sentiment de Grégoire. (Motion en faveur des juifs, notice historique, p. 10.)

2 Graetz, Histoire des juifs, t. XI, chap. v.

3 Ibid.

lo4 PHYSIONOMIE DE L'ASSEMBLEE

rédigera en onze fuis, accordant de temps en temps quelque chose ; il faudra le lui arracher, en quelque sorte, morceau par morceau.

Voici, du reste, le tableau des tâtonnements, des ajournements, et des concessions partielles et successives de l'Assemblée :

Le 24 décembre 1789, la question est donc une première fois ajournée.

Le 28 janvier 1790, on reconnaît et on confirme les droits oivils anciennement accordés aux juifs de Bordeaux par Henri II et quelques-uns de ses successeurs ; mais nouvel ajournement pour les juifs d'Alsace *.

Un mois après, le 26 février 1790, le duc de la Rochefoucauld-Liancourt demande à l'Assemblée de fixer le jour où elle s'occupera de l'état civil à accorder au reste des juifs; on lui répond que cette question est sans doute fort importante, mais qu'on en a qui le sont davantage, et l'ajournement est voté ^.

Dix-huit jouis après, le 16 avril 1790, les juifs d'Alsace, menacés par des populations en fureur, sont placés, par un décret spécial, sous la sauvegarde de la loi et de l'Assemblée nationale ; mais l'examen de leur sort définitif est encore ajourné ^.

Quatorze jours après, le 30 avril 1790, les partisans qu'ils ont au sein de l'Assemblée reviennent à la charge, à propos d'un décret tendant à faire jouir des droits de

^ Moniteur du 29 janvier 1790. — Détails sur cette séance dans le Recueil des lois concernant les Israélites par Halplien, p. 195199. - Moniteur du 27 février 1790.

3 Moniteur du 17 avril 1790.

citoyen tous ceux qui, nés hors du royaume, de parents étrangrers, sont établis en France, pourvu qu'ils y aient un domicile continu depuis cinq ans. Ce projet ne rencontre aucune contradiction. Mais, comme on demande par amendement que l'on y comprenne nominalement les juifs, loin d'adopter cette motion, l'Assemblée décrète : qu'elle a entend rien préjuger sur la question des juifs qui a été et qui est ajouDiée^.

Trois mois après, le 20 juillet 1790, à dix heures du soir, quand une partie des bancs de l'As-omblée est vide, abrogation de toutes les charges et redevances qu'on exigeait des juifs, mais toujours silence sur leur sort définitif-.

Puis une grande année se passe, quatorze mois, sans que l'Assemblée, malgré un siège habile et pressant des juifs, consente à reprendre la question. En effet, durant ces quatorze mois, cinq tentatives sont faites, accompagnées plusieurs fois de rus(i [!0ur surprendre l'Assemblée, et elles échouent ; les voici :

Le 25 août et le 2 septembre 1790, à propos de l'organisation judiciaire où les protestants sont admis, l'Assemblée déclare qu'elle n'entend encore rien préjuger par rapport aux juifs.

Le 18 janvier 1791, Grégoire, l'ardent ami d'Israël, a été élu président de quinzaine à l'Assemblée ; vite,

' Moniteur, 1790, p. H33etsuiv.

2 Moniteur du 22 juillet 1790. — Rewbell, au moment du vole, s'écria: « Le projet de décret qu'on vient de lire présente une question constitutionnelle qui ne devrait pas être mise à la discus>ioa à dix heures du soir, et qui sans doute est bien digne d'une assemblée complète et d'une séance du matin. »

on en profite ; la question juive est introduite, mais aussitôt ajournée à une grande majorité \

Le 7 mai 1791, l'Assemblée entend un rapport de Talleyrand sur les édifices du culte ; les juifs s'en emparent pour y rattacher la question de leur état civil : l'Assemblée ne répond pas à leur requête ~.

Le 20 mai 1791, l'Assemblée adopte une loi qui règle le mode de liquidation des communautés juives supprimées, comme toutes les autres communautés, en France. Cette loi étant d'une souveraine importance, et des intérêts très graves s'y rattachant, on s'attendait à voir discutée, à son occasion, la question de l'état civil. Mais l'Assemblée ne se départ pas de sa réserve, elle adopte la loi sur le mode de liquidation des dettes des communautés juives, sans s'occuper de l'affranchissement des juifs ^.

Tel est le tableau des hésitations do la Constituante et des ajournements do la question. Et ainsi, en moins de deux années, du 24 décembre 1789 au 27 septembre 1791, oiize présentâtiûus officielles de la question ont été faites, véritables assauts, sans compter les tentatives particulières. Si à ce compte on joint les trois tentatives officielles d'introduction essayées par le curé Grégoire, du 3 aoiÀt 1789 au 24 décembre de la même année, on arrive à un total de ll^instaii^es auprès de l'Assemblée pour la mettre en demeure de se prononcer

• Moniteur du 20 janvier 1791.

2 Voir détails daus le Recueil des lois concernant les israélites par Halphen, p. 224-6 .

3 Mmiteur du 20 mai 1791.

sur l'émancipation, de 14 refus catégoriques de sa part, de 14 défaites pour les juifs. Ne semble-t-il pas qu'on aperçoive une meute haletante qui s'élance, qui furette, qui va et vient pour entrer dans la place ? C'est, du reste, la comparaison dont s'est servi, à leur égard, un des prophètes : Ils reviendront vers le soir, ils exciteront du tumulte comme des chiens, et ils tourneront autour de la ville *. Qu'on dise après cela que la Constituante s'est prêtée"à leur affranchissement, et a dépassé en bonté Louis XVI !

C'est le moment de nous demander : D'où provenaient donc ces hésitations de l'Assemblée ? Et furent-elles, en partie, inspirées par un motif de religion?

Toutes les recherches que nous avons faites, et l'étude approfondie de la Constituante, nous permettent de répondre : ces hésitations provinrent de deux motifs : l'un fourni par les juifs dans leur demande, l'autre, par les populations de l'Alsace; mais nullement d'un motif religieux.

Du côté des juifs, la question, quand ils l'introduisirent à la barre de l'Assemblée, fut mal présentée, ou, du moins, très incomplètement. L'objet de leur demande était mal défini; il n'y avait pas eu, entre eux, entente préalable. Sans doute, ils réclamaient les droits civils;

i PsTumes, Lviii.

I'38 rnYSION')MIE DE L'ASSEMBLE

mais beaucoup aspiraient à garder leurs privilèges, leurs vieilles coutumes : ce qui était équivalent à transporter ou à conserver la Judée en France, tout en jouissant de la France. C'est le reproche que firent aux juifs d'Alsace les juifs de Bordeaux. « Nous ne savons pas encore bien précisément quelles sont les demandes des juifs d'Alsace. Mais, à en juger par les papiers publics, elles devraient paraître bien exù^aordinait^es, puisque ces juifs aspirent à vivre en France sous un régime particulier ^ » De plus, les uns (les juifs d'Alsace, de Metz, de Lorraine) demandaient, dans leurs requêtes à l'Assemblée, que les rabbins continuassent à remplir les fonctions de juges au sein des communautés juives ^. Les autres (les juifs de Paris) leur donnaient volontiers congé ^ Ce n'est que très tard, sous le coup des ajournements réitérés, que les juifs sentirent le besoin d'unifier leurs demandes *. Mais on

1 Adresse des Juifs de Bordeaux à CAsseyahlée nationale.

2 « Ea parlant de leurs rabbins, ils en détaillent les fonctions dont ils désirent la conservation : le droit de juirer les divorces, d'apposer les scellés, de dresser des inventaires, de nommer des tuteurs et curateurs. »etc. (Requête des juifs d'Alsace et Lorraine.)

3 « Les juifs établis à Paris se sont plus rapprochés de nous dans leurs requêtes imprimées. Ils témoignent que. voulant le disputer en patriotisme à tous les Français, ils renoncent au droit d'avuir des chefs tirés de leur sein. » (Grégoire, Motion sur les juifs, p. 8-9.)

■* Voici la lettre d'unification adressée par les juifs de Paris, d'Alsace et de Lorraine au président de l'Assemblée nationale.

Monsieur le Président, « Nous sommes instruits qu'une adresse des juifs de Bordeaux vient d'être présentée à l'Assemblée nationale... Nos demandes principales sont les mêmes que les leurs : à l'exceplion que ce qu'ils demandent à conserver, nous demandons à le conquérir. Notre cause s'identifie absolument avec la leur. Nous pensons donc que l'Assemblée nationale ne jurrera pas l'une sans l'autre, parce qu'il ne nous parait pas qu'elle puisse avoir des motifs pour les séparer... » Pétition des juifs à l'Assemblée nationale. 23 janvier 1791, préface.

présence de ces obscurités de la question et de ces divergences dans les demandes, il n'est pas étonnant que l'Assemblée ait tout d'abord hésité, ait été fort aise ensuite de trouver prétexte à ses hésitations, et qu'elle se soit rangée avec empressement, dès la première séance, à cette remarque du député Baumetz : « que la question relative aux juifs était à peine connue, qu'elle méritait cependant le plus sévère et le plus scrupuleux examen... qu'il fallait donner à ce peuple le temps d'examiner ses intérêts... qu'il fallait enfin connaître précisément à quelles conditions ils entendaient se sou mettre pour parvenir au rang de citoyens français ^ » L'autre motif des hésitations et des ajournements de l'Assemblée, fut l'irritation croissante des populations de l'Alsace. Au récit, qu'on avait fait à la tribune, des usures énormes des juifs dans ce malheureux pays, du chiffre légal de leurs hypothèques sur les terres, qui se montait à 12 millions, et de la haine que nourrissait contre eux la population, l'Assemblée nationale avait été déjà péniblement impressionnée. Mais, lorsque des informations sûres et i)rudentes vinrent encore lui apprendre que les populations étaient frémissantes de rage à la pensée que ces usuriers allaient devenir leurs concitoyens, l'Assemblée devint soucieuse. Devant un état de choses qui menaçait de soulever en Alsace une insurrection contre le gouvernement, en même temps qu'une persécution contre les juifs, elle hésita, et malgré les menées pressantes et puissantes des intéressés, eDe temporisa, trouva moyen de retarder jusqu'à la tin; mais à la

' Moniteur du 2A et 25 décembre 17Sy,

dernière heure, une inflexible logique, comme nous allons bientôt le dire, lui imposera l'émancipation.

Voilà les causes des hésitations et des lenteurs de l'Assemblée. Cependant, est-il bien vrai que le motif de religion ne fut pour rien dans les lenteurs? Et le souvenir de Jésus-Christ n'eut-il donc pas quelque influence dans les hésitations ?

Hélas ! non.

En particulier, dans les consciences individuelles, on dut penser à lui, et souhaiter, même, que ceux qui étaient les héritiers du crime du Calvaire ne devinssent pas citoyens dans une nation chrétienne : nous le croyons, nous en sommes persuadé. Mais, dans les déterminations officielles, ces pensées ne s'énoncèrent pas, ne purent même pas s'énoncer. Qu'on se rappelle, en efîet, ce qu'était l'Assemblée constituante :

Elle comptait douze cents députés fournis par les trois ordres de la nation, le clergé, la noblesse, le tiers état. Par conséquent, parmi les membres de l'Assemblée, un certain nombre représentaient la religion catholique ; un grand nombre, également, dans les rangs de la noblesse et du tiers état, étaient intègres, probes, dévoués à Tordre ; beaucoup, en effet, moururent sur l'échafaud. On ne doit donc pas mettre en doute que, dans leur fur intérieur, tous ces députés durent penser à Jésus- Christ, éprouver des tristesses, des perplexités, et longuement hésiter avant de prononcer la réhabilitation sociale des fils des déicides du Calvaire ;

Voilà pour le for intérieur.

Mais l'exposé officiel de ces sentiments, c'est-à-dire la considération de Jésus-Christ à la tribune, personne

SES ANXIÉTÉS AVANT LE DECRET ITl

ne l'osa, pas même les prêtres, pas même les évèques, et il ne faut pas leur en faire un reproche, car il n'était plus au pouvoir de personne de l'essayera Pourquoi? parce que l'essence de l'Assemblée constituante, son programme, son but, étaient les droits de Vhomme.Yovmidable péché originel qui devait tout paralyser, tout en-

* Un prêtre, toutefois, l'essaya. Voici le compte rendu ofnciel de cette séance, où Talleyrand, dans son rapport sur l'organisation du culte, trahissait l'Église :

Séance du 7 mai 1791

M. Couturier, ci-devant curé de Salives. — Je fais d"abord une observation sur l'inconséquence du rapporteur, qui, attaché par son état au sanctuaire, a fait un rapport contraire aux devoirs de son état. (Il s'élève des murmures; on demande que la di-rcussion soit fermée.)

M. Talleyrand, aj2Cîtfu écêqiie d'' Autun. — Je demande, au nom du comité de Constilution, que l'opinant soit entendu,

M. Couturier. — Voilà donc le moment qui est arrivé! A la fin on lève hardiment le masque. C'est maintenant, en termes formels, qu'on vous propose d'établir V abomination de la désolation dans le lieu saint... (On rjt.) Un militaire parle sur l'ordonnance militaire, un jurisconsulte vous cite le code et le digeste, Barthole et Cujas; moi, je vous cile ma Loi qui est aussi la vôtre. On vous propose donc, pour me servir du langage de rEcri'ure, on vous propose d'établir Vabomination de la désolation dans le lieu saint, (On rit, on murmure. )0n propose par un décret formel d'établir dans nos églises un culte quelconque, de les coiiverlir en mosquées, en synagogues, en temples de luthériens, d'anabaptistes, en pagodes; d'ordonner que le temple du vrai Dieu soit converti en tem[)le de Baai. (On murmure.) Si, il y a deux ans, quelqu'un eût osé proposer de convertir les églises en mosquées, en pagodes, vous l'auriez repoussé avec inlignation. (Plusieurs voix '.Non, non.) Le rapporteur a demandé qu'on déclarât l'arrêté du direcl>ire digne d'éloge-;, et de l'envoyer aux quatrevingt-deux départements pour servir de modèle. Est-ce ainsi qu'on respecte notre sainte religion? Est-ce donc ainsi que vous ne touchez pas à notre religion? Est-ce donc ainsi que notre religion est élevée si haut ? Elle était élevée haut quand le Panthéon a été consacré au vrai Dieu, au Dieu de nos pères. On vous propose aujourd'hui de consacrer le temple du vrai Dieu à l'erreur, à l'idolâtrie; si j'étais l'ennemi de la Constitution, si je voulais avoir une conduite machiavéliste, je vous dirais : Impiété mensuram. Ne craignez-vous pas que le peuple, ne trouvant au temple

172 THYSIONOMIE DE I/ASSEMBLEE

tacher, et qui paralysait, par conséquent, tout argument chrétien à la tribune ! Il n'était plus question des droits du Christ, depuis la Déclaration des droits de l'homme votée et adoptée â la fin d'août 1789. A la base delà société, le Cow^r«^ soc/a/ avait remplacé l'Evangile. Si donc quelque député eût tenté de combattre l'émancipa tiondes juifs au nom des droits du Christ, on l'eût arrêté dès le début.

Etrange et douloureux spectacle, toutefois ! Tandis qu'en vertu de la Déclaration des droits de l'homme, Jésus-Christ avait été réellement chassé de la législation française, exposé, comme jadis, à ne plus savoir où reposer sa tête, on s'apprêtait, d'autre part, à accueillir les juifs, et à leur donner le droit de cité qu'on avait retiré à THomme-Dieu. Les juifs, en tant qu'hommes, étaient en train de prévaloir sur l'Homme-Dieu. On hésitait cependant. On pressentait qu'il y avait là un terrible contraste dont on ne se rendait pas bien compte. Jusqu'au dernier soir de son existence, l'Assemblée constituante

ni tranquillité, ni recueillement, vovant ces églises où il allait remplir ses devoirs religieux devenus le temple des idoles, voyant ces chaires de vérité changées en chaires de pestilence... (On rit.)

Je suis bien surpris que, dans une assemblée ou il y a tant de lumière, on me trouble quand je me sers des propres paroles de l'Ecriture. Je cite ce que dit Notre-Seigneur. à la suite des expressions que je viens de

rappeler : Quand vous verre: l'abomination de la désolation (On

rit; on murmure; on rit), fuyez, fuyez mais. Messieurs, le décret

n'est pas encore porté, je puis dire : Fuyez: fuyez ces contrées jadis si chrétiennes, ou le vrai Dieu était adoré, où l'on adore maintenant le dieu de Baal : fuyez, fuyez; traversez les monts pour n'être pas témoins de la profanation des temples et du renversement des autels!... Je conclus : loque l'assemblée rejetle les articles proposés: 2" que MM. du directoire du déparlement de Paris soient mandés à la barre; 3° que le comité de Constitution soit rappelé à l'ordre et censuré; \\ est de l'honneur de l'Assemblée de maccorder ma demande.

(Monitex{r du 7 mai 1791.)

aurait voulu ne pas trancher la question. Elle l'ajourna trois fois, six fois, onze fois, et la dernière fois indéfiniment ; les mécontentements et les rumeurs de l'Alsace furent un soulagement, un heureux prétexte. Mais à la fin, ajournements, lenteurs, hésitations durent céder devant l'inflexible logique d'un principe : 0 Jésus-Christ (pardonnez la réflexion), en vertu de la Déclaration des droits de l'homme, il faut que vous sortiez, et que les juifs se mettent à entrer ! . . .

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