CHAPITRE VI
MOYENS EMPLOYÉS PAR LES ISRAÉLITES POUR TACHER DEVAINCRE LES HÉSITATIONS DE L'ASSEMBLÉE
I. Les juifs de Paris entreprennent de faire capituler l'Assemblée nationale. Leur quartier en 1789; leur nombre; leurs chefs : Cerfber;' et Beir-Isaac-Berr. — II. Moyens auxquels ils ont recours pour contraindre l'Assemblée à leur être favorable. Premier moyen : la supplication. Un charme sur plusieurs présidents de l'Assemblée, — III. Deuxième moyen : l'influence de l'or. — IV. Troisième moyen ; la logique ; les juifs en appellent aux droits de Vhomme. Arrogance implacable de leurs pétitions. Embarras des législateurs de 89. — V. Quatrième moyen : le recours aux faubourgs et à la Gommime. Le jeune avocatGodard (1791). Il est surnommé Yavocat des juifs. Son portefeuille entre nos mains.
A qui connaît le caractère remuant et inventif de la race israélite, nous ne causerons certainement aucune surprise si nous disons que, devant les hésitations et les lenteurs de l'Assemblée constituante, les fils d'Israël ne sont pas restés les bras croisés. Ils nous ont rappelé ce que l'histoire naturelle raconte des castors qui, réunis
en troupes le long des eaux, font des digues et se construisent des habitations : eux aussi, ont rêvé une digue qui leur permette de s'introduire, des ruelles du moyen âge, dans l'intérieur de la société moderne, et d'y avoir des habitations nouvelles et plus amples ; mais l'Assemblée nationale ne semble nullement disposée à les encourager et aies accueillir; industrieux rongeurs, comment vont-ils s'y prendre pour arriver à leurs fins, et posséder, un jour, de somptueuses demeures ?
A l'époque où ces choses se préparaient, c'est-àdire vers la fin du siècle dernier, il n'y avait guère plus de 500 juifs à Paris. Aujourd'hui, ils font foule dans la capitale.
Ces 500 juifs habitaient de préférence le district des Carmélites. Ils avaient une petite synagogue située dans l'étroite rue B^nsemiche ^ En contact immédiat et journalier avec les fauteurs des idées modernes, cette colonie juive parisienne était plus avancée et se montrait plus décidée que le reste des Israélites de France. La preuve en est qu'elle n'hésitait pas, pour acquérir les droits civils, à jeter à la mer — il est plus juste de dire à la Seine — ses syndics particuliers, ses rabbins ^.
C'est cette petite troupe, intéressante et fertile en expédients, qui, comme les castors avec leurs dents taillées en scies, leur queue aplatie et leurs doigts agiles, se chargera de ronger les obstacles et de construire la digue sur laquelle toutes les tribus d'Israël, un jour, passeront.
* Archives Israélites, année 1841, p. 504.
2 Requête des juifs de Paris à l'Assemblée nationale, citée par Grégoire dans sa Motion, p. 8-9.
Ses chefs, toutefois, n'étaient point de Paris. Ils lui étaient venus de l'Alsace et de la Lorraine. Les deux principaux s'appelaient : Gerf-Berr, etBerr-Isaac-Berr.
Le nom de Bej- (qui, en allemand, signifie ours), est célèbre, dans les chroniques des Israélites de France, à l'égal de celui d'O'Gonnell dans les montagnes de l'Irlande. Gerî-Berr aida à l'émancipation de ses coreligionnaires, plus particulièrement par ses richesses ; Berr-\^di.2iC-Berr , plus particulièrement par ses discours : tous deux, par leurs infatigables démarches.
Gerfberr est ce riche israélite de l'Alsace dont nous avons, maintes fois, entretenu le lecteur. Ancien directeur général des fourrages dans le Nord de la France, il avait rendu de signalés services à Louis XVI qui, en retour, lui avait accordé les droits d'un sujet royal, et donné la permission de posséder terres et maisons dans toute l'étendue du royaume. Strasbourg, avons -nous vu, avait protesté contre cette munificence, et bravement mis à la porte le juif, protégé du roi. A cet endroit de notre récit, Gerfberr, qui s'est transporté à Paris, est devenu l'âme d'une entente qui s'est établie entre la Société des Amis de la Constitution à Strasbourg, et la Société des Amis de la Constitution à Paris. Un rapport ou mémoire des Amis alsaciens en faveur des juifs parvient aux Amis de la capitale ; il y est dit, entre autres arguments : « J'achète du grain au marché ; je ne m'embarrasse pas de savoir si le champ qui l'a produit a été labouré par un anabaptiste, un catholique ou un luthérien : il me serait fort égal qu'il eût été labouré par un juif; mais ce qui ne me l'est pas, c'est qu'il y ait au marché beaucoup de grain, et qu'il s'y
vende à un prix modéré. Il m'est fort indifférent que ce champ qui produit ma nourriture appartienne à saint Benoit, à saint Bernard, à saint Bruno, ou à quelque descendant du patriarche Jacob ; ce qui ne doit être indifférent à personne, c'est que tous les champs soient cultivés et bien cultivés *. » Il est aisé de reconnaître, dans ce langage, l'inspiration du directeur général des fourrages. Mais il se trompait, le mémoire se trompait, comme se trompaient également tous les libéraux de la Constituante, quand les uns et les autres se persuadaient qu'il était absolument indifférent qu'une gerbe de blé fût cultivée et recueillie jjar un catholique, un luthérien ou un juif, pourvu qu'ello fut pleine et bien pressée. De Tesprit dépend la matière. Toute créature est, de soi, indifierente ; mais ridée qui y est infusée la rend source de vie ou volcan de mort. Une gerbe de blé présentée en don à un besogneux par le prieur d'un monastère ou par le vénérable d'une loge maçonnique indique deux buts opjosés. De même, recueillie d'un champ juif ou luthérien, sur lequel nulle bénédiction n'a passé, ou d'un champ chrétien qui a été béni, elle ne sera pas indiffé-
1 Rajiportlu à rAssemhlée de la Société des Amis de la Constitution, le 27 février 1790, sur la queftion de l'étiit civil des juifs d'Alsace, p. 20. — ?jxtrait du procès- verbal de celte séance :
« La société, ayant entendu la lecture du rapport, a arrêté de l'adoi^ter en entier, et de l'adresser en son nom à la Société des Amis de la Constitution à Paris, comme l'expression de ses sentiments et de son opinion sur cette matière, en la "priant de le mettre sous les yeui de l'Assemblée nationale. »
. Signé : Barbier de Tinan, président.
Genthol'.
, secrétaires.
Levrault,