‹ La prépondérance juive (volume 2)Chapitre 21 sur 35 · ONT RECOURS A LA COMMUNE ET TRIOMPHENT · texte numérisé non relu

ONT RECOURS A LA COMMUNE ET TRIOMPHENT

]. Cerfberr et l'avocat Godard. Phase jaco!)ine de la question juive. — II. Godard se présente avec 50 juifs enrôlés dans la gai de nationale, devaiit la Commune de Paris. — III. Deux abbés, dont l'un président de la Commune, l'abbé Mulot, et l'autre, l'abbé Bertolio, soutiennent vivement la cause des juifs. — IV. Entreprise hardie desjuifs:ils font la tournée des 60 districts ou sections de Paris, pour obtenir leur appui; 59 districts sur 60 sont favorables à la demande d'émancipation ; un seul refuse son suffrage : le district des fripiers. — V. Forte de toutes ces approbations, la Commune envoie une députation à l'Assemblée nationale pour obtenir, ou plutôt pour imposer le décret d'émancipation des juifs. Pétition que dépose Godard sur le bureau de l'Assemlilée ; il s'y trouve des aveux extrêmement graves. Les délégués sont accueillis avec courtoisie par Talleyrand, mais la question est ajournée. — VI. Les juifs se montrent plus fins que Talleyrand. Deuxième intervention de la Commune en leur faveur auprès de l'Assemblée nationale; nouvel ajournement. — VII. Infatigable ténacité des juifs. La question ajournée i4 fois revient une dernière fois, la veille même de la clôture de l'Assemblée. Duport, membre du clnb des Jacobins, la tranche en faisant un solennel appel à la Déclaration des ilroils de l'homme. L'Assemblée nationale, acculée, capitule.

Voici le chapitre à charge contre les juifs ! . . . Nous eussions voulu, en l'encadrant de noir, exprimer la peine que nous avons éprouvée à l'écrire.

Sans être tous honorables, les moyens auxquels nous les avons vus recourir, la supplication de leurs requêtes, l'insinuation auprès des présidents, la conclusion, parfois arrogante, qu'ils tiraient de la Déclaration des droits, même, dans une certaine mesure, l'emploi de l'or, étaient moyens justifiables ; mais le recours à la Commune et aux faubourgs vient constituer un détour illicite et une phase de jacobinisme. Pure dans le cabinet de Louis XVI, troublée devant la Constituante, la question juive va devenir fangeuse avec la Commune. Les habitudes dissimulées d'une race maltraitée et avilie, les lenteurs de l'Assemblée nationale, la confusion et le désarroi qui commençaient à régner partout, enfin la crainte où étaient les demandeurs de voir leur requête définitivement repoussée après deux années d'instance et d'ajournement, expliquent ce recours détourné, sans l'excuser.

Notre plus grande tristesse a été d'y rencontrer Ceriberr.

Israélite aux mœurs patriarcales et dévoué à l'affranchissement de ses frères, brûlant du désir de leur faire

partager le sort libre et heureux qu'il doit à la munificence de Louis XVI, il a successivement intéressé à leur cause, dans des démarches infatigables, Malesherbes et les ministres du roi, Mirabeau et les présidents de la Constituante, Grégoire et certaines consciences hésitantes : c'était assez !

Il devait borner là ses démarches.

Pourquoi faut-il que nous le rencontrions au numéro 56 de la rue des Blancs-Manteaux, en conciliabule avec l'avocat Godard ^ ?

Ces entrevues sont indéniables. Nous avons trouvé les trois lettres qui suivent dans le portefeuille de Godard ; nous les donnons avec les fautes d'orthographe et les locutions embarrassées qui trahissent le séjour du Ghetto et l'emploi du jargon judéo-alsacien.

Première lettre : •

M. Théodore Cerfberr a l'honneur de souhaiter le bonjour à M. Godard. Comme il est convenu lundi/ dernier avec vous que vous vous donneriez la peine d'y passer chez lui samedy soir avec son mémoire pour y conférer ensemple, il vous prie donc de lui faire savoir si vous voudrai venir demaine soir à 6 heures ; il fera en conséquence avertir Messieurs les juifs de Paris .

Ce 14 janvier 90.

Je vous prie de me faire savoir une réponse.

* Les lettres adressées à Godard, conservées au milieu de ses papiers, portent toutes cette indication de rue et de numéro. La rue de la Vieille - Parcheminer ie itrit, vers l'an 1257, \enomderaedes Blayics-Manteaux à cause du costume des Servîtes ou serviteurs de la Vierge qui s'y établirent. Elle existe encore à Paris avec cette dénomination. Un certain nombre de familles juives y habitaient en 1789. Godard avait donc élu domi-ile en plein quartier juif.

Deuxième lettre :

M. Théodore Cerfberr a Vhonneur de souhaiter le bonjour à M. Godard; il a celui de lui envoyer ci-joint les pièces qu'il lui demande.

Ce 12 janvier 90.

Troisième lettre :

Théodore Cerfberr a Vhonneur de souhaiter le bon soir à M. Godard et le prie de vouloir bien lui faire savoir s'il peut le trouver chez lui demain entre midy et deux heures accompagnés de ses collègues.

Ce samedy.

Quoique ces lettres ne renferment rien d'explicite et de révélateur, elles sont très graves. Elles montrent Cerfberr en communauté d'action avec Godard, pour l'aider et le diriger dans l'assaut suprême en faveur des juifs *. La Commune, à laquelle ils allaient avoir recours, n'avait pas encore, sans doute, les sombres couleurs qu'elle a acquises depuis. Mais lé seul fait du recours

* Il va sans dire que Berr-Isaac-Berr, l'autre chef des juifs (voir, cidessus, pages 178-79) était également en rapports secrets avec Godard. Nous avons retrouvé ces deux lettres de lui, à côté de celles de Cerfberr, dans le portefeuille de l'avocat jacobin :

Première lettre (avec son style et ses fautes).

M. Berr-Isaac-Berr a Vhonneur de souhaiter bien le bon soire à Monsieur Godard et lui envoyé deux passages du Talmude traduite en francoie. Qui osera encore soutenir que la Bible ou le Talmude autorise les juifs à faire Vusure ? Ou qui osera encore douter que ceux qui ont forcé les juifs à ne vivre que de l'usure, les ont forcés à violer tout à la fois et leur propre loi et la loi du prince?

Ce lundi/, 18 janvier.

Deuxième lettre.

M Berr-Isaac-Berr souhaite une seconde fois le bon soir à Monsieur Godard et a l'honneur de lui envoyé un passage du Talmude traduite en francoie, par laquelle il jugera facilement si les juifs sont intolérant envers les étrangers, ou si avec de telles préceptes on doit être accusé de haine contre tous ceux qui ne sont 2>as des israélites.

Ce lundy soire.

à sa protection constituait, à la charge de l'israélite, une démarche oblique et ténébreuse. La seule circonstance atténuante qu'on puisse alléguer, est que la pensée de réhabiliter ses frères le préoccupait ; il allait, demandant cette réhabilitation à tous les puissants du siècle, ainsi que le mendiant qui cherche à deviner les riches dans ceux qu'il implore, ainsi que Toiseau qui passe d'un climat à l'autre pour retrouver la chaleur! Il a parcouru, comme étapes, les antichambres de Versailles, les allées de Maleshorbes, le presbytère d'Emberménil, le cabinet de Mirabeau, l'hôtel de Glermont- Tonnerre. Le voilà, d'après le témoignage de ses propres lettres, montant l'escalier du jacobin Godard ; nous eussions préféré le rencontrer sous les fenêtres de la prison du Temple, où l'on ne tardera pas à enfermer on bienfaiteur I

Gomment s'y prit le jeune avocat Godard pour hâter l'affranchissement de ses clients ?

On avait reproché aux juifs de n'aimer aucune patrie en dehors de la Palestine, de n'être nullement patriotes là où ils habitaient, et d'avoir, conséqucmment, en horreur le service militaire, vu que c'eut été servir un pays qui n'était point le leur. L'abbé Maury s'était même écrié dans l'Assemblée nationale, dès son premier discours contre eux : « En ferez vous des soldats ?

— Rien au monde ne pourra les décider à se battre le samedi. » Cette croyance s'était donc établie dans le peuple que les juifs ne voulaient pas être soldats, ou ne pouvaient être que mauvais soldats.

Or, un jour de réunion générale de la Commune à l'Hôtel de Ville*, tout à coup, les portes s'ouvrent, et cinquante gardes nationaux se présentent, tous juifs, et décorés de la cocarde ^. A leur tête se trouve le jeune et enthousiaste avocat Godard.

« Messieurs, dit -il en s'adressant aux membres delà Commune, les juifs que je vous présente osent dire qu'ils sont dignes de vos suffrages par le zèle patriotique qui, dès le moment de la Révolution, a transporté leur âme, les a couverts de l'armure civique, et en a fait de braves et infatigables soldats, entièrement dévoués au salut et à la prospérité de la nation. »

Il ajoute et fait remarquer que, sur cinq cents juifs qui existent à Paris, plus de cent se sont enrôlés dans la garde nationale, et sacrifient leur temps, leur zèle, leurs forces, à la défense de la Constitution.

Godard demande alors aux représentants de la Commune en faveur de ses clients un certificat moral qui lui permette de se présenter, au nom de la ville de Paris, devant les députés de l'Assemblée nationale, et de les amener de la sorte à faire une loi favorable aux juifs. Il prononce ces paroles où l'action jacobine n'a jamais été, certes, plus visible : « Ce n'est pas faire la loi, mais c'est la préparer joarT opinion; c'est rendre les œuvres du législateur plus faciles, et transformer, pour ainsi

* Le 28 janvier 1790.

* Graetz, Histcnrc des Juifs, t. XI, p. 212.

dire, à l'avance, ses intentions en décrets : en sorte que tous les genres de gloire. Messieurs, semblent vous être réservés. Tantôt vous secondez une loi déjà faite, en la consacrant promptement par l'opinion; tantôt c'est une lui à faire que vous préparez par des actions, par des faits, par un ensemble de conduite que les législateurs semblent vous demander, et dont ils ont besoin pour opérer tout le bien qu'il est dans leur désir de faire. Il n'y a point de préjugés qui puissent résister à cette puissance incalculable de l'opinion qui prépare la loi, ou de la loi qui est secondée et consacrée par l'opinion *. »

Babile et perfide bavard ! Quelle outrecuidance et quelle astuce ! Gomme si les législateurs de la Constituante demandaient que la Commune rendît leur mandat plus facile, en faisant éclore leurs intentions par des décrets de l'Hôtel de Ville ! Comme s'ils avaient besoin d'être j'Oussés par l'opinion pour opérer le bien qu'ils avaient le désir de faire ! Les législateurs se seraient volontiers passé des terribles encouragements de la Commune. Mais déjà la puissance législative ne leur appartenait plus. Ces encouragements ne le leur apprenaient que trop !

Quelques jours après, dans une requête adressée à l'Assemblée nationale, les juifs écrivaient audacieusemcnt, en faisant allusion à la protection des représentants de la Commune : « Nous oserons même dire qu'ils anticipent, en quelque sorte, sur l'Assemblée nationale

1 Portefeuille de Godard. — Moniteur, 2 février 1790, — Halphen, Recueil des lois couceraatit les Israélites, p. 199-203.

pour hâter notre existence civile. Ils nous font citoyens, afin que cette Assemblée nous déclare tels^.. »

En même temps, le Courrier de Paris dans les provinces publiait cet appel : « Citoyens généreux, défendez, défendez la cause de ces bons israélites ; ils sont nos frères. Dieu, le Dieu que nous adorons, les a fait sortir comme nous de la terre d'esclavage ;

« Gomme nous, à travers mille périls, ils ont traversé la mer Rouge, pour parvenir au milieu des déserts arides de la liberté, qui seront bientôl changés en campagnes délicieuses, où couleront le lait et le miel ; ils sont nos frères, enfin ; ils veulent devenir nos amis, et ils le seront, malgré les Rewbell, malgré lesAIaury^ », etc.

Lorsque l'avocat Godard prononça le discours que nous venons de rapporter, le président de l'assemblée de la Commune était l'abbé Mulot 3. Il est peu probable que ledit abbé ait préalablement demandé à ses supé-

* Nouveau mémoire pour les juifs de LunêviUe et de Sarguemines, présenté à l'Assemblée natioiialp, le 26 février 1790, p. 5 (de Ti nprimerie de Lottin, rue Saint-André-des-Arts, 1790), j iéce adjointe aux papiers (le GoJard.

2 Le Courrier de Paris dans les provinces, 2 février 1790, p. 390.

3 Mulot (François Valentin), prédicateur, littérateur et député, né à Paris en 1749, mort eu 1804. Il était chanoine de î^aintVictor au mument de la Révolution, dont il embrassa les principes. Membre, puis président de la municipalité de Paris, il blâma les mouvements populaires dont la capitale fut si souvent le théâtre. Élu à l'Assemblée lég;islative, il ne

rieurs ecclésiastiques l'autorisation d'occuper un pareil fauteuil. Ce que Grégoire, curé d'Emberménil, fut pour les juifs au sein de l'Assemblée nationale, l'abbé Mulot le fut au sein de l'assemblée de la Commune. Il portait bien son nom. Quand les castors ont voulu construire leur digue, ce mulot les a aidés à ronger les obstacles.

Il répondit, en ces termes, à l'avocat Godard et aux cinquante gardes nationaux juifs :

« Vous venez. Messieurs, solliciter l'assemblée de la Commune d'émettre un vœu qui seconde, auprès des législateurs de la nation, une demande que vous leur faites au nom de la nature.

« Je m'enorgueillis. Messieurs, et de ce que je puis, auprès de vous, être l'organe de cette assemblée, et de ce que vous ne redoutez pas de vous présenter devant elle pendant que j'y exerce les fonctions de la présidence.

« La distance de vos opinions religieuses aux vérités que nous professons tous, comme chrétiens, ne peut nous empêcher, comme hommes, de nous rapprocher de vous ; et, si mutuellement nous nous croyons dans l'erreur, si

s'y fit remarquer que par les propositions de prohiber le costume ecclésiastique et de supprimer les maisons de jeu. Emprisonné quelque temps jiendant la Terreur, il devint ensuite membre de la commission des monuments, commissaire du Directoire à Mayence, où il enseigna les belleslettres, et se montra un des apôtres fervents de la secte théophilanthropique. On a de lui un assez grand nombre d'écrits d'un style lâche et incorrect ; entre autres : Essais de sermons prêches à l'Hôtel-Dieu (Paris, 1781); Eéve d'un pauvre moine (Paris, 1789); Discours sur le serinent ci r iq ue {Pavis,[~90) ; l'A bnanachdcs sans-culottes (Paris, 1704) ; Mémoire sur l'état actuel de nos bibliothèques (Paris, 1797); Essai de poésies légères (Maj'ence, 1798) ; etc. On lui doit encore des hymnes et des discours pour les l'êtes républicaines, des traductions des Oies d'Anacrëon, de Ddphnis et Chloé, des Fabl-^s de Locknian. etc.

(Dictionnaire de Pierre Larousse.)

mutuellement nous croyons devoir nous plaindre, nous pouvons nous aimer.

(( Je ne puis vous annoncer quel sera le vœu précis de l'assemblée sur le fond de votre demande; mais je puis, du moins, vous assurer à la fois et que ses arrêtés seront conformes aux lois de la raison et de l'humanité, et que je serai le premier à applaudir à ce qui sera déterminé de favorable pour votre nation.

« Pour premier témoignage de notre fraternité, l'assemblée vous invite, et par ma bouche, à assister à la séance ^))

Le lendemain de cette séance, le journal de la municipalité et des districts de Paris faisait cette réflexion : « L'abbé Mulot, dans une réponse embarrassante pour un ecclésiastique, a su concilier l'austérité de son ministère avec les intentions de l'assemblée dont il était l'organe comme son président. Son discours a mérité l'admiration générale, et l'impression en a été ordonnée '. »

11 ne mérite pas la nôtre. Ce n'était plus le prêtre de l'Eglise catholique qui répondait, c'était un prêtreaventurier. Combien a-t- on vu de ministres étourdis compromettre leur ministère, et chercher des aventures dans la Révolution ! Mulot en était un. Ils ont fait les affaires des juifs. Leur protection leur a été d'autant plus efficace que leur présence à côté d'eux était moins suspecte.

i Portefeuille de Godard. — Moniteur, 2 février 1790. — Halphen, Recueil, etc., p. 203. — Le Courrier de Paris dans les provinces, 2 février 1790, p. 396-7.

2 Journal de la municipalité et des districts de Paris, 29 janvier 1790, p. 380.

Un autre abbé apporta également, devant la Commune, à la cause des juifs, l'appui de son caractère religieux et de sa parole : l'abbé Bertolio. Lors d*une nouvelle séance tenue sur ce sujet à l'Hôtel de Ville % des voix d'opposition s'étant fait entendre contre les juifs, cet abbé Bertolio imposa silence à l'opposition par une réplique ardente. Il déclara hautement « que c'était une erreur, un égarement d'esprit que de faire dépendre de la religion la qualité de citoyen; égalemnit unf3. grande faute, que de mêler les questions politiques aux questions religieuses. Four reconnaître ces erreurs et éviter le désastre que ces fautes entraînaient, il fallait quun événement aussi lieureux et incUtendu que la

Révolution vînt rajeunir la France Il n'est que

trop vrai que pendant des siècles, les juifs ont été les victimes des plus cruelles persécutions et de l'intolérance la plus incroyable. Mais cette longue durée de leurs souffrances est une raison de plus de les secourir. Hâtons nous de leur faire oublier les crimes de nos pères. Soyons empressés de rendre aux juifs ce qu'ils n'auraient jamais dû perdre : leur droit de citoyens, qui est immuable comme la nature qui le leur donne ^. » Etrange abbé qui oubliait le crime du Calvaire pour transporter du côté des chrétiens l'accusation de crimi^iels l Etrange renouvellement du monde que cette époque de 89 ! En se plaçant sur ce terrain de la seule raison et de la fraternité purement humaine, des prêtres eux -mêmes en arrivaient à mettre entre parenthèses

1 30 janvier 1790.

2 Halphen, Recueil, etc. p. 208-14; le discours de l'abbé Bertolio y est en entier. — Graetz, Histoire des juifs, t. XI, p. 214-lG.

le procès de Jésus par Gaïplie, et à faire le procès à leurs propres ancêtres chrétiens pour leur conduite à l'égard des juifs : Hâtons- nous de leur faire oublier les crimes de nos jpères.

La Commune se montrait donc favorablement disposée. Mais pour la décider entièrement à intervenir auprès del'Assemblée nationale, les juifs, toujours conseillés par Godard, tentèrent un coup hardi. Ils entreprirent la tournée des différents districts ou quartiers de la capitale, sollicitant et recueillant, sous forme de signatures, l'approbation de chaque district en faveur de leur émancipation. Quatre des leurs dirigeaient la tournée *. Le portefeuille de Godard contient de curieux détails sur cette tournée :

Par exemple : ce fut le district des Carmélites qui se montra particulièrement favorable au projet d'émancipation. Non seulement il accueillit avec bienveillance la démarche des quatre solliciteurs, mais il se mit luimême à quêter des signatures dans les autres districts^.

* Un témoin oculaire, qui vivait en 1841, a consigné leurs noms dans les Archives Israélites : Mardochée Polak, Jacob Trenel, Goldschmidt, rentier, et le bijoutier Jacob Lazard (Archives, année 1811, p. 502). Ce fait est également raconté par Graetz, t. XI, p. 216.

2 Ce zèle du district des Carmélites s'explique jar un motif de bon voisinai,re. C'est dans l'enceinte de ce district que les juifs de Paris étaient domiciliés en plus grand nombre. 11 faut qu'ils y aient rendu de vrais

Déplus, il délivra aux juifs un certificat de patriotisme et de bonne renommée extrêmement flatteur qui put les recommander d'abord devant l'assemblée de la Gom mmie, puis devant l'Assemblée nationale ^ Bref, ce district des Carmélites se montra si bien disposé et prit tellement à cœur la cause de l'émancipation, que Godard put dire, en paraissant devant l'Assemblée nationale : a Messieurs, je vous présente les juifs j moins comme mes propres clients que comme ceux du disti^ict des Carmélites ^. »

services, et vécu en fort bonne intelligence avec tout le monde, poui* que ce district se soit fait avec tant de zèle le promoteur de leur émancipation. * Voici ce certificat :

Extrait dii procès-verbal des délibérations de l'Assemblée générale du district des Carmélites.

Du vendredi 29 janvier 1790.

L'Assemblée du district, considérant que, depuis le commencement de la Révolution, les juifs demeurant dans l'arrondissement du district se sont toujours conduits avec le plus grand zèle, le patriotisme le plus pur et la plus généreux ;

Considérant que le préjugé funeste qui jusqu'ici les a tenus plongés dans l'avilissement n'était pas propre à leur inspirer les sentiments de bons et loyaux citoyens ; que les moyens de donner à tous les juifs l'énergie qui convient à des hommes libres, c'est de les faire participer à cette honorable qualité;

Considérant enfin que le district des Carmélites, celui qui renferme dans son sein le plus de juifs, a été, comme il est encore, le plus à portée de connaître leur conduite politique, et de leur rendre justice sur le zélé et le patriotisme qu'ils ont toujours montrés ; pensant même qu'il leur est dû de la reconnaissance ;

A arrêté unanimement déporter à l'assemblée des réprésentants de la Commune le vœu formé par le district pour que les juifs dont il atteste la bonne conduite et l'entier dévouement à la chose publique, jouissent désormais des di'oits de citoyen ;

A arrêté, en outre, que cet ari'êté serait envoyé à M. le président de l'Assemblée nationale et aux 59 districts.

Pour l'extrait conforme à l'original.

Signé : Gavot, l'un des secrétaires.

(Hau'hen, Recueil, etc., p. 206-7.)

* Portefeuille de Godard.

Un autre détail plus curieux encore :

Dans leur tournée, les quatre solliciteurs, appuyés par le district des Carmélites, obtinrent pour l'émancipation l'adhésion unanime des autres districts de Paris, sauf un, qui refusa obstinément la sienne. Qui le croirait, et qui retiendra son sourire en l'apprenant ? ce fut le district des frTpîêfs. Dans ses notes, l'avocat Godard n'en souffle mot. 11 feint même, en bon avocat, l'unanimité des suffrages des districts. Mais cette curieuse exception est attestée par les juifs eux-mêmes. « Les solliciteurs se sont d'abord rendus aux quarante-huit sections de Paris, pour les engager à soutenir leur demande. Quarante-sept l'ont accueillie à l'unanimité ; une seule s'y est refusée : c'était celle des fripiers de la halle ! ce refus ne demande pas d'explication *. » — (( Il n'y eut que les revendeurs de la halle qui refusèrent de donner leur consentement, car ils redoutaient la concurrence ^. )>

Nous ne pouvons nous empêcher de faire ici une réflexion sur la passion révolutionnaire, qui transforme soudainement l'hostilité de toute une ville en appui. Voici donc 48 sections de Paris, sauf une, qui appuient la demande d'émancipation des juifs. Or, quelques années auparavant, lorsque sous Louis XV, les juifs, tolérés à Paris, voulurent tenter quelques démarches pour obte-

1 Archives Israélites, année 1841, p. 502. — Tandis que les Archives Israélites parlent de sections, les papiers deGodard elle Recueil ofticiel des lois font mention de districts. C'est qu'en effet Paris était divisé en GO districts et en 48 sections. Cinquante-neuf districts ou quarante-sept sections approuvèrent donc la demande d'émancipation : les fripiers de la Halle, seuls, la repoussèrent.

2 Graetz, t. XI, p. 210-17.

iiir le droit de bourgeoisie, tous les marchands et négociants de Paris se levèrent unanimement contre la pt^éteniion de ces proscrits. Nous avons, sous les yeux, en écrivant ceci, la requête des six corps de marchands et négociants de Paris contre V admission des juifs *, adressée à Sa Majesté le roi Louis XV. Certes, les pauvres malheureux n'y sont pas présentés sous d'attrayantes couleurs : « L'admission de cette espèce d'hommes, dit la requête des marchands, ne peut être que très dangereuse ; on peut les comparer à des guè pes qui ne s'introduisent dans les ruches que pour tuer les abeilles, leur ouvrir le ventre et en tirer le miel qui est dans leurs entrailles j tels sont les juifs, auxquels il est impossible de supposer les qualités de citoyens ^... » Et un peu plus loin : « Le négociant chrétien fait seul son commerce, chaque maison de commerce est en quelque façon isolée, tandis que les juifs, ce sont des particules de vif-argent qui courent, qui s'égarent, et qui, à la moindre pente, se réunissent en un bloc principal ^, etc. » Gela s'imprimait vers 1760, et tous les corps des marchands do Paris étaient unanimes à signer la requête, pour repousser les juif:3. Quelques années se passent; c'est 1789, qu'aperçoit -on ? Tous les districts de Paris, sauf celui des fripiers, sollicitant, pour ces mêmes juifs, la qualité de citoyens. Entre ces deux attitudes de la même ville, qu'était-il survenu ? la passion révolutionnaire.

Les fripiers seuls se montrèrent avisés.

A Pièce conservée aux Archives nalionales, ADIB, X>CVII, a" oô, - Ibid.,p, 19, 3 Ibid.,p. 24.

l.a Prépomlérauce juive. 14

L'abbé ]\Iulot, président de la Commune, et l'avocat Godard, sont en présence de l'Assemblée nationale (25 février 1790).

Ils conduisent une députation envoj^ée par l'Hôtel de Ville. Ils représentent les 60 districts, sauf un, et viennent, par conséquent, au nom de tous ces districts, au nom de la municipalité entière, réclamer l'émancipation des juifs. « Tous les quartiers, à l'exception de celui de la Halle, avaient donné leur approbation \ y)

Leur réclame est catégorique. L'histoire dit qu'ils s'étaient rendus à FAssembléo nationale « pour lui demander, ou lAnioi jjour la force?' de signer le décret concernant les juifs ^. «

Nous avons trouvé, dans les papiers de Godard, la minute de la pétition qu'il déposa, au nom de la Commune, sur le bureau de l'Assemblée nationale. En voici quelques passages, où Ton remarquera un aveu significatif, embarrassant, peut-être, pour les juifs :

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