ISAÏE, LU
Il est doiu' juste de reconnaître que, même dans leur situation de coupables et d'ilotes, les juifs n'ont jamais pu se soustraire à l'obligation de rendre service. Or, cela admis, peut on supposer que la Providence, si attentive à la réalisation de cette admirable stratégie, se soit laissé prendre en défaut à l'époque de l'une des phases les plus graves de ce peuple, celle de sou entrée dans la vie civile et intime des nations chrétiennes, et que la journée désormais fameuse du 27 septembre 1791 ne renferme pas, à côté des teintes sombres que nous avons décrites, une éclaircie par où les inconvénients seront ramenés et assujettis tôt ou tard au service du genre humain ? 11 nous est impossible de n'admettre que les teintes sombres; au contraire, nous rappelant la belle expression dont se sert saint Paul à l'égard de la sagesse de Dieu, muUiformis sapientia Dei^, nous croyons à la préparation d'un éclatant triomphe de cette Sagesse, rangeant sous sa dépendance la journée du 27 septembre, commencée d'une manière si sombre.
M. de Bonald, qui s'est montré peu tendre pour les Israélites dans l'écrit qui apprécie leur émancipation, et dans les paroles que nous avons rapportées de lui (p. 241-2), n*a })U s'empêcher d'être frappé d'un arrièreplan à cette journée du 27 septembre que son grand coup d'œil lui faisait apercevoir. « Les oracles les plus respectables de la religion, dit-il dans le même écrit, et les traditions les plus anciennes, apprennent que les juifs doivent être appelés à leur tour à la liberté des enfants de Dieu. Et qui sait si la philosophie, qui
1 Epîlre aux Kjihésiens, jji. 10.
semble donner toute seule l'impulsion aux esprits, n'est pas elle-même, clans cette révolution comme clans bien d'autres, Tinstrument aveugle des plus hauts desseins? Car toutes les fois qu une grande question s élève dans la société, on peut être assuré quun grand motif est présent et quune grande décision n''est pas éloignée *. »
C'est cette grande décision providentielle que nous saluons ! Ecartant les teintes sombres que nous avons signalées avec impartialité, nous pouvons aussi, sentinelle d'espérance, faire apercevoir des points blancs dans la situation nouvelle que cette journée du 27 septembre crée pour Israël; nous les désignons ainsi :
Ce peuple rompt le joug ;
Il entre pour la première fois dans la société universelle ;
II est mandé par la Providence.
Rupture du joug.
Il existe une très ancienne prophétie cjui est restée, on peut dire, oubliée dans le monde. L'heure, ce semble, est venue de la tirer de l'oubli ;
C'était sous l'ère patriarcale. Isaac, devenu âgé et aveugle, avait béni Jacob, croyant bénir Esaii. Celui-ci
1 Qùivrcs de M. de Bonuld. Mélange^. I. I, 376.
avait, du reste, vendu à Jacob son droit d'aînesse, et, conséquemment, le droit à la bénédiction qui en formait le premier apanage. Jacob, béni, était à peine sorti d'auprès du patriarche, qu'Esaii entrait à son tour, revenant de sa chasse, et comptant sur la bénédiction. On sait sa fureur, et aussi le profond étonnement d'Isaac, « admirant, dit le Livre sacré, au delà de tout ce qu'on peut croire, ce qui était arrivé, et disant : « Votre frère a reçu « ma bénédiction, et il restera béni. »
Mais laissons le Livre sacré parler lui-même :
(( Ésail jette un grand cri mêlé de larmes, et dit : « N'avez-vous donc, mon pèn^, qu'une seule bénédic- « tion? Je vous conjure de me bénir aussi. »
(( — Et Isaac en étant touché, lui dit : « Votre béné- « diction sera dans Ja graisse de la terre...
(( Mais vous seriire:^ noire frère ; je l'ai établi votre seigneur. y>
« Et le vieillard ajoute : « Le temps viendra que vous « secouerez son joug , et que vous vous en délivreres^y)
Telle est cette antique prophétie. Voici maintenant comment elle s'est réalisée ^ : réalisation saisissante !
Dans Jacob prenant ki place d'Esaû les commenta-
1 Genèse, chap. xxvit, 33, 37, 38-50.
2 II y a eu, de celle prophétie, un pie:nier accomplissement littéral au temps de Joram, fi's de Josaphat, roi de Juda, sous lequel les Iduméens, desceiidauls d'Esaù, s'affranchirent et eurent un loi de leur nation. Pendant le te'tnps de son règne, Ëdom secoua le joug de Juda, pdur ne lui être plus assujetti, ei se choisit un roi... Édoin se retira de Juda, et ne voulut plus lui être assujeti, comme il ne l'est pilus encore aujourd'hui (IVi-' Livi'e des Rois, chap. vin, 20, 2i). Mais cet accomplissement littéral au temps de Joran ne termine pas la portée de la prjj)hélie, qui appartient au yroipe des prophéties à doubld ob)el, à double horizon. L'explication que nous préscMitons est l'accomplissement spirituel de la proi)liétie.
leurs ont été unanimes à reconnaître le peujDlc chrétien prenant la place du peuple juif, qui était l'aîné. Le peuple chrétien succède au peuple juif dans son héritage, dans tous ses droits, et cela parce que — de même qu'Ésaû avait vendu et transmis son droit à la bénédiction — le peuple juif a livré, transmis aux nations Jésus-Ghrist, source de toutes bénédictions : le Christ sera livré aux nations, avait-il été annoncé, Tradetur gentibus*; il l'aété!...
Qu'en était-il résulté ? Ceci :
Isaac prophétisant le sort d'Esaii — et par conséquent des juifs — avait dît : Vous servirez votre frère. Or le peuple juif n'a-t-il pas été, à la lettre, durant dix-huit siècles, le serviteur du peuple chrétien ? Colporteur des nations, ainsi que nous l'avons fait remarquer dans le paragraphe précédent, il leur apportait sur son dos les marchandises dentelles avaient besoin. 11 est impossible de ne pas reconnaître ce contraste historique, ce fait d'une évidence banale : d'une part, durant tout le moyen âge, le peuple chrétien qui est en quelque sorte le fils de la maison; et d'autre part le peuple juif qui, lui au contraire, est le serviteur, le subalterne, le serf. Quel que soit son orgueil de race, l'Israélite sincère aura le courage de cet aveu : Israël dispersé a servi le peuple chrétien. Je Vai établi cotre seignjiw î Aussi bien, comme Esaii dont il est dit : quil f'réraissait de colère, le peuple juîf n'a jamais supporté ce joug qu'en fré missant, avec une colère mal dissimulée.
1 s. Lut;, chap. xviii, 3.'.
La Prépoinlèraiii;.j j live
Mais à l'antique prophétie il y avait eu une conclusion remarquable, celle-ci :
Le patriarche, après avoir dit : Vous servirez votre frère, avait ajouté : Et le temps viendt^a que vous secouerez son joug et que vous vous en délivrerez ;
Or, ce temps de délivrance a pris date à la journée du 27 septembre 1791. Lorsqu'à force de finesse, de détours, d'énergie et de persévérance, les juifs parvenaient à arracher des mains hésitantes de l'Assemblée constituante le décret d'affranchissement, ce jour- là, ils secouaient le joug, et s'en délivraient. Une des plus anciennes et des plus importantes prophéties reçut son parfait accomplissement, et personne ne s'en douta.
Que les desseins de Dieu sont profonds et d'une ampleur qui écrase ! Voici un patriarche, devenu âgé et aveugle, qui du fond de sa tente dressée en Ghanaan prononce des paroles sévères et miséricordieuses sur son lils Esaii : et, tandis qu'il croit ne prononcer que sur Esaii, l'Esprit de vérité, pour qui les siècles sont tous présents, dicte aux lèvres du vieillard un oracle qui atteindra les derniers siècles : Le temps viendra que vous secouerez son joug et que vous vous en délivrerez!
Cette rupture du joug se traduisit par un fait de minime importance en soi, mais très significatif. Nous avons raconté, dans notre MweV Entrée des Israélites dans la Société française, l'humiliante coutume qui était observée depuis cinq cents ans à Strasbourg contre les juifs et qui consistait à sonner tous les soirs de la trompe ou du cor, du beifroi de la cathédrale : avertis par ces sons aigus, les juifs qui avaient obtenu la
DE L'EMANGIl'ATION 259
permission de passer la journée à Strasbourg en sortaient, à la nuit tombante, pour aller coucher ailleurs ^ Eh bien, l'Assemblée constituante avait à peine rendu son décret, qu'un petit corps expéditionnaire d'hébreux montait, un soir, dans la tour de la cathédrale, s'emparait de la fameuse trompe et la mettait en morceaux. Depuis lors on n'entendit plus le sonneur jeter du haut de la cathédrale ces mots : Dehors, les juifs ! Le chef de la petite troupe avait été le fils de Gerfberr ^. Ce fut l'épilogue du procès entre Strasbourg et le protégé de Louis XVI.
Rompre le joug était, pour le vieux peuple, le premier résultat de cette journée; entrer dans la société universelle, devait en être le second.
Chose singulière ! ce peuple — quoique son rôle eût consisté, ou plutôt, par cela même qu'il avait consisté à être le réservoir du monde puisqu'il avait fourni au monde le Décalogue, les Ecritures et le Messie, — ce peuple avait toujours vécu isolé du reste du genre humain. Que le lecteur comprenne bien cet isolement :
Durant les deux premiers mille ans de son existence,
i Voir VEtitrèe des Israélites dans la Société française, chapitres vi et VII du livre premier.
=* Les Juifs à Strasbourg depuis 1349 jusqu'à la Révolution par Isidore Lokb. (Annuaire de la Société des études juives, 2'^ année, p. 175-6.)
?60 r.A JOURNÉE
d'Abraliam à Jésus-CIirist, le peuple juif avait été élevé avec soin, mais séparément des autres nations : comme un fils de grande famille qui reçoit une éducation particulière et soignée. La Palestine était son habitation, son jardin fermé, les prophètes étaient ses précepteurs. Il lui avait été recommandé : Tu ne f allieras point par mariage avec les nations ; in ne donneras pas tes filles à leurs fils, et tu ne prendras 'pas leurs filles pour tes fds^. Grâce à cet isolement sévère, Israël fut en partie préservé des erreurs monstrueuses du polythéisme et de l'idolâtrie ; et lorsque le Messie se présenta, le Messie trouva intact, entre les mains d'Israël, le dogme dont il avait besoin pour faire passer le monde, de la religion particulière, à ]a religion universelle, du judaïsme au christianisme : le dogme de Tunité de Dieu.
Tel fut le premier isolement, isolement d'honneur ; il avait duré deux mille ans.
Avec le Messie, le peuple juif devait, non moins que la vraie religion dont il était gardien, passer du particulier à l'universel, et de son isolement d'honneur à la vie commune des peuples. L'histoire juive, qui n'avait eu jusqu'alors que des points de contact obligatoires avec les nations, devait s'agrandir et entrer en douce et magnifique conjoncti(ai avec l'histoire universelle. Il n'en fut rien cependant. Le peuple juif, jaloux de sa race et de ses privilèges, refusa de faire cause commune avec le reste de l'humanité, et il tua le Messie qui venait ouvrir ses bras à tous les peuples.
Alors l'isolement recommença pour Israël; mais cette
1 Deutéronome, vu, 3.
DE L'ÉMANCIPATIOX t6i
fois ce ne fut plus l'isolemeiit d'honueur, comme en Palestine ; ce fut un isolement pénal, au milieu même des nations : Israël ne ressemblait plus à un fils de prince soigneusement élevé à part, c'était le coupabl(3 parqué à l'écart comme un forçat.
Ce nouvel isolement dura à son tour presque deux autres mille ans. En effet, quoique dispersés et éparpillés partout au milieu des nations, les juifs demeurèrent partout séparés du reste des hommes. Les juiveries aux ruelles étroites et sombres avaient remplacé pour eux la noble demeure palestinienne de leurs ancêtres. D'une part, les prescriptions du Talmud, pleines de dépit et d'orgueil, les contraignaient à se tenir à l'écart des nations, dans ces ruelles. Mais, d'autre part aussi, les nations chrétiennes, en travail déformation, n'avaient voulu admettre, à aucun prix, dans leur sein ces hommes hostiles à leur constitution chrétienne, ces hommes anticondilulionneU. Une ligne formidable de démarcation s'était donc établie entre la société et les juifs. Un costume particulier les faisait tout de suite reconnaître ; des interdictions de toutes sortes ne leur permettaient pas de se mêler à la foule; et des lois d'exception sans nombre les empêchaient d'aborder par n'importe quel endroit la société, qui se dressait devant eux comme un vrai château fort. Ah ! comme les rôles étaient changés ! Les juifs, lorsqu'ils étaient possesseurs de la Palestine, n'avaient pas voulu, à l'heur-y où le Messie se présenta comma un sublime trait d'union, fraver avec les nations : et les nations, à leur tour, ne se soucièrent nullement, durant dix-huit ftircle-, de frayer avec eux.
. Et ainsi, en récapitulant :
Deux mille années d'isolement en Palestine, isolement d'honneur;
Deux mille autres années d'isolement au milieu des nations, isolement pénal;
Un total de quatre mille années d'isolement : tel avait été l'état prodigieux de ce peuple, sans exemple dans les annales humaines.
Or, c'est cet isolement, immense comme le désert, que le décret du 27 septembre 1791 venait faire cesser;
Ce peuple allait être mêlé au reste du monde, pour les dernières destinées de la société.
Le comte de Maistre a dit : La Révolution n'est pas un événement, cest une époque. Parole profondément vraie, et, en particulier, par rapport à ce vieux peuple sortant de son isolement quarante fois séculaire pour entrer enfin, en 1791, dans la société française et tmiverselle : n'était-ce pas une époque ? Ferment impérissable, il allait être mêlé au monde, comme un levain. Sera-ce pour le bien ou pour le mal, pour la vie ou pour la mort ?
Nous répondons, en levant les yeux au ciel tandis que nous écrivons : pour la vie !
En effet, qu'on veuille bien méditer la réflexion de M. de Bonald, citée plus haut : « Les oracles les plus respectables de la Religion et les traditions les plus an-
DE L'ÉMAXCIPATIOX 203
ciennes apprennent que les juifs doivent être appelés à leur tour à la liberté des enfants de Dieu. Et qui sait si la philosophie, qui semble donner toute seule l'impulsion aux esprits, n'est pas elle-même, dans cette révolution comme dans bien d'autres, Vinstrument aveugle de 'plus hauts desseins ? »
La philosophie, instrument aveugle de plus hauts desseins ! M. de Bonald a dit là, dans une formule saisissante, le dernier mot delà question juive devant l'Assemblée constituante. Cette Assemblée, superbement philosophe, a, d'une part, renvoyé Jésus-Christ, et, d'autre part, elle fait entrer les juifs : la Providence, outragée dans ce contraste, a laissé faire; mais habituée à tirer le bien du mal, elle dit : Amenez-moi ce peuple;
Ce n'est pas un appel aux juifs, ce n'est qu'un ordre à leur sujet.
Il y a, du prophète Isaïe, un texte, dont la justice et la miséricorde se disputent l'interprétation; ce texte : Faites sortir dehors un peuple qui est aveugle, quoiqu'il ait des yeuv; qui est sourd, quoiqu'il ait des oreilles ^
Des commentateurs veulent que ce soit une justice in dignée qui dicte ce langage au prophète : « Faites sortir», c'est-à-dire chassez de l'assemblée des enfants de Dieu un peuple qui ne mérite pas de s'y trouver, parce qu'il est aveugle, quoiqu'ayant des yeux, et sourd quoiqu'ayant des oreilles. Cette interprétation est juste et justifiée^. De fait, durant les dix-neuf siècles écoulés du
1 Isaïe, chapitre xi.iii, 8.
2 Cette iiiterprétatioa a pour principaux représeutants S. Jérôme et ThéoJoret. (Voir Cornélius La Pierre, Coramentaires sur Isaïe, cliapitre XLMi.)
264 l'A JOURNEE
christianisme, les rois chrétiens et les Souverains Pontifes ont veillé à ce qu'on tînt à l'écart les êtres dangereux signalés par le prophète.
Mais il y a une autre interprétation selon la miséricorde, également vraie : Faites sortir, dans le sens d'amene:^-moi^; faites-les sortir de leurs quartiers à part, de leurs sombres ruelles, où ils étaient parqués;
Cette interprétation trouve sa justification dans la journée du 27 septembre 1791 : en effet, les voilà qui sortent !
Mais, qui les amène ? car ils sont toujours aveugles et sourds, et l'ordre donné par la Providence de les faire sortir s'adresse à un tiers ;
- Au bas du décret émancipa teur, porté le 27 septembre par l'Assemblée constituante, se trouvent deux noms (qu'on relise ce décret, p. 245-6) :
Il y a le nom de Louis XVI;
11 y a aussi celui du jacobin Duport;
Avec Louis XVI, c'est le christianisme qui guidait auprès de la Providence le vieux peuple sourd et aveugle, au sortir de ses quartiers à part. Le monarque chrétien avait entrepris cette sortie, et la marche commençait quand, tout à coup, la Révolution, par le jacobinisme, s'est substituée à l'action royale, et c'est en réalité le jacobin Duport qui les amène !
Nous avons, dans notre premier ouvrage sur Y Entrée
1 Cette interprétation est développée par Duguet, en termes éloquents et touchants, dans son Traité des principes de la foi chrétienne. Ile partie, chapitre xvi. — Elle peut être parfaitement soutenue, car parmi 1-i? diflfé.vnts sens donnés au magnifique quarante-troisième chapitre d'Isairt, il y a celui de li conversion des juifs, et l'interprétation de Du.ruet s,- relie Irè? bien au contexte.
des Israélites, émis cette pensée : que l'Enfer, lorsqu'il soupçonnera qu'approchent les temps de miséricorde pour les restes d'Israël, s'efforcera de rendre ces restes impropres aux desseins de Dieu ^ ;
Or, c'est dans cette journée du 27 septembre que commence à apparaître, avec un éclat terrible, son interposition infernale. La Providence a donné l'ordre de faire sortir de son isolement le vieux peuple en retard et en réserve. On aurait pu espérer que soit un Souverain Pontife, soit, du moins, un roi très chrétien aurait été amené par les circonstances à prendre la tête d'un si beau mouvement; mais non, c'est la satanique Révolution qui vient dire à la Providence, avec un ricanement qui n'est pas imaginaire : C'est moi qui te les amène! Et tu t'en serviras, si tu peux, après qu'ils auront passé par l'éducation que je leur donnerai...
0 divine et impénétrable Providence, vous acceptez ces aveugles et sourds volontaires avec leur esprit hostile à l'Eglise, vous les acceptez des mains de la Révolution, qui les amène. Mais un jour le monde constatera que ce n'est pas à vous, ô divine Providence, mais bien à la Révolution impie qu'était réservée cette immense déception qui clôt toutes les entreprises de l'Esprit de ténèbres: Er7xivimus^, nous nous sommes trompés en les émancipant !
1 VEntrée des Israélites, p. 300, 303-4.
2 Livre de la Sagesse, chap. v, 6.
266 LA .TOl'RNKK
Israélite devenu catholique, profondément dévoué à la vérité soit religieuse soit historique, nous avons du juger sévèrement cette époque de 1789 à 1791, déplorant l'orgueil d'une Assemblée qui, idolâtre de la raison humaine, voulut recommencer la société en dehors du christianisme; déplorant, réprouvant l'exaltation sacrilège des droits de l'homme sur l'abaissement des droits de Dieu; déplorant, réprouvant mille fois cette coïncidence, particulièrement douloureuse, du renvoi de Jésus-Christ en regard du rappel des Juifs.
A ce point de vue, aucun remerciement n'est possible pour les législateurs de 1791 : ils eussent mieux fait d'épargner Jésus -Christ et de nous laisser dans nos ruelles ! . . .
Mais écartant les nuages de l'impiété révolutionnaire, il est permis à la reconnaissance d'aller droit au cœur delà France; et alors, merci, oh! merci à ce cœur qui fut l'instrument miséricordieux de notre délivrance et de notre réhabilitation !
0 France, tu as pu être le jouet de fatales erreurs et commettre de grandes fautes ; mais il y a des résolutions magnanimes que, toi seule, tu oses concevoir, des entreprises désintéressées que, seule, tu es en état d'accomplir. Seule, tu peux, à un certain jour, prendre en
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main la cause commune et combattre pour elle. Seule, tu as délivré les opprimés ! . . . Semblable à un nautonnier battu sur l'océan des siècles, le malheureux juif tremblant ne pouvait aborder nulle part. Mais un jour, tu as dit : Pitié. A ce moment il a crié : Terre, terre, en attendant qu'il criât : Jésus! Jésus!
0 France, si, à différentes époques de ton histoire, tu nous as bannis de ton territoire, tu as été également, pour nous, le premier sourire de la Providence longtemps courroucée qui laisse tomber enfin son courroux. C'est toi qu'elle a chargée d'annoncer la paix aux restes humiliés de Jacob ; c'est toi peut-être qu'elle chargera de les rappeler un jour de tous les points de la dispersion ! Sur ton territoire, le pauvre Juif Errant a donc reçu permission d'arrêter sa marche vagabonde ; et c'est dans ton sein qu'il a retrouvé ce quelque chose de fixe qui porte ce nom si doux : Une demeure l Merci donc à toi, ô noble pays d(3 France; et merci à vous, enfants de la France, qui, les premiers entre tous les peuples, nous avez tendu la main, qui nous avez regardés comme des hommes, et qui nous avez dit de nous asseoir et do nous fixer chez vous. Ah ! si la prière et la bénédiction du pèlerin portent t(juj(jurs bonheur, ô France, notre bénédiction, la bénédiction du pèlerin des siècles, est sur toi...; sur toi, afin quêtes familles et tes cités redeviennent prospères; sur toi, afin que Dieu te délivre de tout mal intérieur, et te récompense de nous avoir aimés; sur toi, afin qu'à ton tour, pour la demeure que tu nous a donnée, tu demeures, ô France, tu ne disparaisses jamais, mais que tu demeures ;
263 LA JOURNKE 1)K L'ÉMANCIPATION
et que cette parole d'un affranchi comme nous soit vraie jusqu'à la fin des siècles : Tout homme a deux 'patries : la sienne, et la France^ l
i El'e fut prononcée par Jefferson lorsqu'il quittait les cotes de France a;)rés avoir obtenu de Louis XVI la reconnaissance de l'indépendance américaine.