I.a l'ré,ionil(,'ranr«> juive
(( Voter dans les assemblées primaires de la nation, pour élire les représentants, et concourir avec les autres citoyens à la rédaction des cahiers d'instruction;
« Tenir une place dans les délibérations publiques et communales;
« Acquérir une maison pour roccuper avec toute sa famille ;
« Qu'il puisse être admis dans toutes les corporations des arts libéraux et mécaniques; faire le commerce, devenir fermier, cultivateur, posséder des terres à baux, devenir môme acquéreur de biens fonds;
(( Qu'il puisse enfin exercer librement son culte, tant qu'il ne troublera pas l'ordre;
« Tout cela est possible, charitable même, et doit être largement accordé aux nouveaux citoyens.
(( Mais qu'<?n aucun cas le juif ne soit éligible pour les corps politiques, administratifs et judiciaires. C'està-dire, qu'il ne soit revêtu (V aucune de ces fonctions importantes et délicates auxquelles doivent toujours ^r^^sider les principes d'une morale chrétienne^. »
Telle était l'émancipation graduelle, avec ses réserves et ses précautions.
L'émancipation complote et immodiato devait, au contraire, consister à supprimer tous les intermédiaires, à déclarer sur-le-champ le juif citoyen parfait, à lui dire : « Désonnais, tu es à la société, (~t la société est à toi. »
1 Proyi-aiiiaïc liivde l'uiivi^Lje; Les Juifs d' Alsace, liacz et Jugez [[!{){}) ^ p. 141-145.
Les meneurs parmi les juifs, dont les principaux étaient Gerfberr, Berr-Isaac-Berr et le bataillon des juifs parisiens, redoutaient extrêmement l'émancipation graduelle, ses réserves et ses tempéraments. Leur plus important mémoire, adressé le 28 janvier 1790 à l'Assemblée constituante, la réprouve et la combat avec vivacité :
(( Le droit de citoyen doit être accordé aux juifs, sans restriction et sans retard; il serait à la fois injuste et dangereux de vouloir les préparer à le recevoir par des améliorations graduées, et il y aurait aussi injustice et danger à ne pas les en revêtir avec la plus grande promptitude...
«... Serait-il juste de les priver de leurs droits, de les condamner à l'isolement et â l'opprobre, parce qu'il y a parmi eux des juifs avilis? Si ceux-ci n'en sont pas encore dignes, ils le deviendront. S'ils n'eu sont pas dignes encore, faut-il pour cela en priver les autres ?
(( La justice rejette donc tous les tempéraments.
« Voyez maintenant les inconvénients qui en résulteraient :
(( En retardant le moment de la civilisation pour les juifs, vos tempéraments auraient pour objet de leur donner des lois particulières... Mais, nous le disons hautement : plus on forait de ces règlements particuliers, et plus on fortifierait la llg ne de démarcation i[ui a existé jusqu'à présent entre les juifs et les chrétiens; tandis que les efforts communs doivent tendre à V effacer entièrement ^ »
1 Pétition lie? juifs à t\-isseinhh'-e nationale^ 2^ }:m\lev 1700. p. 10, p. 02-93.
Ce mémoiie, adressé [nr les juifs à rAssemblée nationale, et signé Cerfberr et Bej^r-haac-Berr , est dû à la plume de leur cher ami Tavocat Godard \
On pouvait leur répondre, à lui et à eux : que la question était précisément de savoir s'il était opportun d'effacer absolument la ligne de démarcation, de faire tomber entièrement le mur de séparation. N'y avait-il pas danger a détruire brusquement la muraille? n'y aurait-il pas, tout au contraire, sagesse à y pratiquer d'abord des portes de communication?
Ce sont ces portes qu'aurait ouvertes Louis XVI, avec bonté, en faisant entreries Israélites, par groupes, dans la vie civile de France, mais en maintenant des réserves. 11 nous i)arait évident, en effet, que Louis XVI n'a pas eu la pensée de l'émancipation complète du premier coup. La sage conduite du monarque et l'esprit circonspect de la monarchie française ne laissent pas de doutes sur les précautions qrii eussent entouré le bienfait royal. Nous l'avons, du reste, surabondamment prouvé dans notre prenji(n' ouvrage-.
Mais voici une importante remarque sur cette émancipation graduelle :
Que la monarchi(^ chrétienne eût opté pour ce mode d'émancipation : il n'y a, en cela, rien d'étonnant;
Que les vieux juifs du Ghetto regardassent de travers toute émancipation qu'on h ur annonçait, même graduelle, et ne partageassent point l'impatience de leurs
1 Dans une lettre adressée à M.Mallet du Piui, directeur du Mercure, Godard recoauait qu'il est l'auteur do ce mémoire, de cette pétition des juifs. (Lettre inédite, qui fait partie du portefeuille de Godard.)
2 Entrée des Israélites dans la Société française, p. 459-465.
chefs, de leurs meneurs : c'était encore naturel; ces vieux juifs, pétrifiés et secs comme des ossements sur la route des siècles, redoutaient, pour toutes sortes de bonnes raisons, Tinconnu de la résurrection civile *;
Que l'Alsace qui suivait avec une anxiété et une exaspération terribles les péripéties de cette marée montante hébraïque, criât : « Des degrés, des barrages ! » il fallait encore s'y attendre ;
Mais ce qui paraîtra surprenant et, par cela même, apportait un appoint considéra])l(^ iiu parti de l'émancipation graduelle, c'est que ce projet comptait parmi ses fauteurs le plus fougueux ami des juifs, l'abbé Grégoire, mieux enore, rAsseni])lée constituante presque tout entière;
Grégoire avait écrit : nécessiic de prépare/- à cette réforme les juifs et les chrétiens; temps nécessaire pour Vopérer; il demandait, pour cela, deux générations ^ ;
Et, sauf Mirabeau ^, la Constituante était de cet avis : la preuve en est qu'elle hésitait à rendre un décret et que, cherchant à gagner du temps, elle marchandait, émiettait l'émancipation en accordant quelques concessions, de loin en loin, aux demandeurs.
1 Entrée des Israélites, elc, p. 404-410, où nous avons présenté le développement de leurs craintes.
2 Essai sur la régénération physique, 'inorale et politique des Juifs, chap. XXVI.
3 Dans le mémoire de 2S janvier 179J présenté par les juifs à l'Assemblée, mais rédigé par Godard, il y a celle note, cet aveu : « Les auteurs qui ont écrit en faveur des juifs ont partagé, suivant nous, cette même erreur de vouloir adoucir leur sort par degrés, au lieu de le rendre sur-le-champ tel qu'il doit éti-e, M. le comte de Mirabeau est peut-être le seul qui, dans son écrit sur IVIeudeUsjhti, ne soit pas tombé dans cette erreur, » p. 94.
Voilà donc rangée, on peut dire, du côté de l'émancipation graduelle, l'opinion publique tout entière, décomposée do la sorte : le Roi, les vieux juifs talmudistcs, l'Alsace, Grf'^goire, la Constituante. Mais alors comment est -il arrivé, chose stupéfiante et inattendue! que la solution ait été tout autre, qu'elle ait été l'émancipation totale, sans garanties, sans conditions? Il n'y aura jamais qu'une seule réponse à apporter : ce résultat était dans l'esprit de la Révolution!
Une solution empreinte de sagesse, de modération, de lenteur, de prudence, n'était pas possible à la Révolution. Elle eût été en désaccord avec son esprit d'incontinence et d'emportement qui commençait à se révéler*. Si elle eût adopté l'émancipation graduelle, c'est-à-dire tempérée, prudente, elle n'eût plus été la Révolution. Elle a montré, au contraire, ce qu'elle était, en décrétant une émancipation fougueuse, c'està-dire immédiate et totale.
« Mais c'est de la calomnie et de l'obscurantisme, qu'un pareil jugement ! » ne manqueront pas de s'écrier,
1 M. Thiers a dit : « Fût-on la jilus belle et la plus généreuse des revohilions, fût-on le plus grand des lionanies, se contenir est le premier devoir, se contenir est le grand secret. » Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XVII, chap. i.iii, p. S9P. — Or, rincontjnence. l'emportement, est l'essence de l'esprit révolulionijaire,
DES DEUX EXTilEPRISES 231
en lisant ces lignes, les partisans, à outrance, de la liberté.
Non, Messieurs, nous ne calomnions pas; Dieu nous fait la grâce de juger' juste. Réfléchissez, vous-mêmes, sur ce contraste qui nous a singulièrement frappé :
Voici une Assemblée — l'Assemblée constituante — qui pendant toute la durée de son existence (deux années) s'occupe de cette grave question ;
Ell;>, si enthousiaste, si expéditive dans hs affaires, reprend cette question jusqu'à quatorze fois, sans la trancher; il lui répugne même de la trancher;
Lorsqu'elle se décide à une solution, il n'y a qu'une voix pour lui indiquer dans quel sens : le monarque dit : Emancipation graduelle; le plus chaleureux partisan des Israélites, l'abbé Grégoire, dit: Emancipation graduelle; l'Alsace, elle, tout entière, crie : Aucune émancipation ! mais, s'il faut en passer par là, graduelle, uniquement graduelle; les juifs eux-mêmes, pour la plupart, n'en désirent pas d'autre;
L'opinion attend donc l'émancipation graduelle;
Et puis, tout à coup, cette Assemblée qui s'est débattue, raidie, contre une solution à donner, qui l'a refusée maintes fois, la donne, et, dans cette solution, lâche tout, sacrifie tout, elle-même et l'opinion !
Nous le répétons fermement, il n'y a que l'esprit révolutionnaire qui puisse faire aboutir à de pareils coups de théâtre. La Révolution dominait l'Assemblée constituante, et la menait. Elle lui a dit : Tu avais jugé ainsi, mais tu décideras comme cela!...
Avons-nous calomnié ?
232 PARALLKLE
VRALLKl
(( Eh l)ion ! répliqueront les partisans, à outrance, de la liberté, la Révolution a bien fait d'imposer sa décision ; elle a bien fait d'arracher le décret des mains de Louis XVI, et, même, des mains de l'Assemblée constituante, au moment où Fémancipation décrétée n'allait être que graduelle; elle a bien fait : car Louis XVI avait arrêté nn but, une limite; la Révolution, elle, dans son élan, a dépassé ce but! Avec Louis XVI, la liberté aurait eu ses réserves; avec la Révolution, elle n'en a pas eu, elle a été la liberté! »
Nous répondons :
C'est vrai, avec la Révolution, le but a été dépassé; ou, du moins, le temps que l'on voulait donner à l'initiation, à l'apprentissage de la liberté, a été dévoré. La Révolution a non-seulement dévoré des siècles, comme l'a fort bien dit le comte de Maistre; elle a dévoré aussi les intermédiaires ^; mois cette suppression des intermédiaires a-t-elle été un bien ?
Notre conviction est qu'elle a été un désastre.
Un contemporain de 1791, ami de Godanl, a eu le
1 L'aljbé Grégoire disait de l'édit donné par Joseph II en faveur des juifs d"Aulriche presque à la même époque : « Il a le défaut de franchir les intennèdiaircs. » — (Motion en faveur des juifs, par Grégoire, p. 31.»).
DES DEUX EXTRETRISKS 233
courage de lui prédire et de lui faire entrevoir ce désastre.
Godard avait acquis, dans le commerce ck; ses clients, un front d'airain, et un cou comme une barre de fer. Bourgeois du district de Saint-Rocli, cet ami intime de Godard, avait été traité j>ubliquement par lui « d' homtiic à préjugés^ n'ayant pas le sens commun », parce qu'il avait été d'un avis contraire au sien, dans la question des juifs :
Il lui écrit :
«... Sois convaincu d'une vérité, c'est que tes clients (( ne gagneront jamais assez tôt leur cause au gré de mes « souhaits. Je verrai avec joie le jour où les juifs seront « dédommagés. Mais je ne serai vraiment satisfait (et « je te parle comme un vrai citoyen) que lorsque leur ad- « mission n'aura été prononcée par l'Assemblée nationale (( qu'après qu'elle aura prévu, écarté les inconvénients (( terribles qui résulteraient d'une faveur semblable, (( précipitamment et inconsidérément accordée,
« Adieu, mon ami, souviens-toi (et convenons -en une (( fois pour toutes), que notre attachement peut durer « sans que nos opinions se ressemblent, et que, lorsque (( je serai forcé, dans le district de Saint-Roch, d'ouvrir « un avis sur quelque objet que ce soit, il me sera per- « rûis de ne pas m'en tenir à celui que tu auras eu dans « le district des Blancs-Manteaux. »
Ton ami : Billuart *.
Paris, ce 11 lévrier 1790,
* Cette lettre inédite fait partie du portefeuille de Godard.
234 PARALLKLE
Cette lettre disait donc :
« D'une faveur semhliihle, p7'éci2oiiammeni el inconsidérément accordée, résulteraient des inconvénients terribles; »
A quatre-vingt-dix-neuf années de distance, le lecteur peut juger si l'ami de Godard s'est trompé, et si les inconvénients sont légers ^ ! . . .
Les historiens ont signalé sans détours cette première différence que nous venons do développer : émancipation patiente et graduée avec Louis XVI, fougueuse et totale avec la Révolution. Il y en a une deuxième, plus grave, plus profonde, et, malheureusement, elle a échappé aux historiens; ou, peut-être, ont-ils cru prudent de la taire ?
1 Les historiens les plus favorables aux juifs, qui ont examiné à ffoid le litige, ont regretté que l'émancipation n'ait pas été graduelle; par exemple : Malvezin, Histoire des juifs de Bordeaux (p. 273-4); Hallkz. Histoire des juifs de France.Noicï ce que dit ce dernier, dans son introduction : « Nous aurons à nous demander si Von n'est pas allé trop loin du premier coup, et s'il n'eût pas été d'une politique plus sage et plus prévoyante de ménager la transition et de subordonner l'obtenlion des droits de citoyen à l'acco nplissement des chai'ges civiques. A celte époque de facile entraînement, l'on n'a vu qu'une question à résoudre entre une majorité oppressive et une minorité opprimée, et l'on a proclamé l'égalité des juifs devant la loi civile, sans s'inquiéter même de savoir si les juifs voulaient, s'ils pouvaient être des citoyens, si tout leur passé, si toutes leurs haljiludes m s'y opposaient point pour longtemps encore... On aurait dû se souvenir qu'il n'est pas toujours permis à l'homme d'État de substituer sans transition et sans '■ménagements, à une situation injuste et violente, le régime de la justice et d<i l'égalité, n
Nous avons fait le procès à la Dêclai^ation des Droits de Vhomme, avec une critique impitoyable, à en fatiguer même les yeux et l'esprit du lecteur; mais voici le coup de grâce :
La Révolution a basé et appuyé l'émancipation des juifs sur les dtwts de Vhomme; Louis XVI, s'il eût été libre, n'eût jamais choisi sem])lal)le base.
On nous dira : Quelle l^ase eût donc choisie le monarque ?
— Nous répondrons : le droit public clirétien^.
— Mais pourquoi n'eût-il pas accepté, comme base, les droits de l'homme?
— Parce que, d'une part, dans le cœur d'un roi de France, et surtout d'un monarque comme Louis XVI, il y avait la sollicitude la plus atlentive, la plus tendre, la plus clairvoyante pour les intérêts du peuple chrétien, et que, d'autre part, cette sollicitude clairvoyante lui eût fait saisir tout de suite les dangers qui pouvaient résulter, pour son peuple, d'une émancipation des juifs basée sur les droits de l'homme. Nous touchons ici au point le plus délicat, le plus important, de toute cette grande question. Qu'on veuille bien méditer ce qui suit :
Les droits de Vhomme, au premier abord, paraissaient être un terrain neutre, une transaction, où le chrétien et le juif, si longtemps ennemis acharnés, allaient enfin pouvoir se rencontrer et s'entendre. Mais qu'on y prenne garde : en adoptant, comme base de sa rencontre avec le juif, Vhomme, V humanité, le chrétien nécessai-
1 Ses lettres patentes de 1784 concernant les juifs en sont la preuve suffisante (voir {'Entrée des Israélites, livre I) ; Des Juifs en France, par Hallez. page 2Ô-21 do l'introduction,
rcmeiit descendait, non par humilité, mais par oubli de sa dignité chrétienne; il se dégradait ; il s'infériorisait, pour £0 rencontrer au niveau du juif qui, lui au contraire, montait et se relevait. Oui, nous aurons le courage de le dire, de tous ses contrats ou échanges avec les hébreux, le chrétien n'en fit jamais de plus aveugle ni de plus désastreux. C'était l'abandon du siuviaiitrel, cet avantage non seulement céleste, mais terrestre qui lui venait da Christ, et qui faisait sa supériorité ; il rejetait la perle évangélique M . . .
Cette conséquence, désastreuse dans le domaine individuel, se préparait, plus désastreuse encore, dans le domaine social. En eUet :
Par cette déclaration qu'en politique il était homme comme le chrétien, et que le chrétien ne lui était nullement supérieur et n'avait pas d'autres droits que ceux qu'il possédait lui-même, l'israélite va être autorisé à se présenter partout, à concourir ou intriguer partout, à disputer n'importe quai poste dans la société. On ne pourra plus lui rien interdire, lui rien soustraire, lui barrer quoi que ce soit. Si les circonstances ou l'ambition le portent dans le voisinage du trône et même vers le rang suprême, qui donc pourra lui en fermer l'accès ? qui en aura le droit? Il est homme, citoyen, prétendant, comme tout le monde !
Deux comparaisons vont faire toucher du doigt le péril d'une semblable émancipation basée sur la folle Déclaration des droits de l'homme :
1 Voir l'explicatioa de cette malheureuse coudescendaiice dans uolre Entrée des Israélites, p. 319-321.
La première : le fameux cheval de Troie. Nous en avons fait le sujet de tout un chapitre au début de ce livre, pour attirer et fixer fortement l'attention. Qu'on le relise : cela en vaut la peine. La Déclaration des droits de l'homme a été le cheval de Troie, pour la société française. Au lieu des Grecs, il en est sorti les hébreux modernes.
Deuxième comparaison : la tête du serpent et ses anneaux ;
(( Les mouvements du serpent dilî'èrent de coux de tous les autres animaux; on ne saurait dire où gît le principe de son développement; car il n'a ni nageoire^-, ni pieds, ni ailes, et ce[)endant il fuit comme un(^ ombre, il s'évanouit magicpiemcnt, il reparait et disprrait encore, semblable à une petite fumée d'azur ou aux éclairs d'un glaive dans les ténèbres *. » Sous cotte poésie, voici ce qu'il y a de bion réel :
Le serpent a une telle élasticité, une telle agilité, que, dès que sa tète a passé quelque part, elle entraine de suite tous les anneaux. C'est sa tète qui ouvre le chemin à tout le reste du corps. « Caput serpeniis observa, dit un Père de l'Eglise, observe la tète du serpent. C'est elle qu'il faut écraser dès qu'elle parait, car si la tète passe par la moindre ouverture, tous les anneaux ont immédiatement passé avec elle ^. »
Le docte et perspicace évèquefait suivre sa r^^-marque d'une belle application morale : « Dans les tentations, dit-il, une mauvaise pensée se présente-t-elle à l'espril. c'est la tète du serpent qui apparaît! Si, malheureusc-
1 ClIATEAllîRIANl).
2 Saint Augistin.
ment, on lui donne entrévi dans son esprit, si on la laisse passer, tout le reste de la tentation passera et s'établira dans le cœur. . . Écrase la tète, arrête la mauvaise pensée et tu éviteras les autres inconvénients de la tentation : caput calca, et évadés cœteros motus. »
A la suite de l'application morale du grand évêcpie, nous oserons signaler une application sociale :
La Déclaration des droits de Vhomme a été, pour la société française, la tête du serpent. Avec un pareil principe, passeront, et passeront vite, les conséquances les plus inattendues, les plus inouïes, les plus redoutables, véritables anneaux de reptile : parmi ces anneaux, la vitalité et la prépondérance des juifs.
Ah! certes, en écrivant ces lignes, il n'est nullement dans notre intention d'établir une assimilation entre Israël et l'animal qui rampe. Loin de nous pareille pensée ! Nous voulons seulement faire observer que la Déclaration des droits de Vhomme a été, à l'entrée des juifs dans la société, ce que la tète du serpent est aux anneaux de son corps. Les droits de Vliomme ont entraîné l'entrée des juifs, comme la tète dont nous parlons entraîne un anneau, puis deux, puis tous les autre?. .Vvec une volubilité extraordinaire, ils devinrent citoyens, dès que le pernicieux principe fut admis ; et citoyens aujourd'hui, ils seront maîtres demain, ils le sont déjà! Nous défions qu'on nous réfute!
Si quelque lecteur Israélite a été choqué do la comparaison que nous avons du employer, nous supplions de tout notre cœur G(,'lui que représentait le serpent d"airain, de guérir la blessure faite par notre plume!
Tel était l'immense péril d'une émancipation basée sur les droits de l'homme. En 1791, beaucoup l'entrevoyaient, la redoutaient. L'Assemblée constituante l'entrevoyait mieux que personne, puisqu'elle hésitait toujours, et puisque les clameurs retentissantes de l'Alsace ne cessaient de l'avertir; mais, disons-le, l'Assemblée n'a pas eu l'humilité courageuse de s'avouer à elle-même qu'elle avait fait fausse route, que sa Déclaration des droits était dangereuse, et, n'ayant pas eu le courage do cet aveu, elle n'a pas eu, non plus, celui de briser, aA'cc des mains lo3^ales et françaises, l'instrument fatal qu'elle avait fabriqué!...
Est-il besoin maintenant de prouver longuement que Louis XVI, s'il eût été libre, n'eût jamais choisi une pareille base d'émancipation? Ah! il aimait trop l'Église, trop le peuple chrétien! Lorsque les Etats généraux lui demandèrent de sanctionner la Constitution de 1789, il fit cette réserve : a Je ne m'explique pas sur la Déclaration des droits de F homme; elle contient de très bonnes maximes propres à guider vos travaux; mais elle renferme des principes susceptibles d'application et même d'interprétation différentes ^ )) Et plus tard, dans la prison du Tem[)le, le royal prisonnier écrivait sur son testament : « Je prie Dieu de recevoir b^ repentir profond que j'ai d'avoir mis mon nom (quoique cela fut contre ma volonté) à des actes qui peuvent être contraires à la discipHne et à la croyance de l'Église catholique ^. » Une pareille é.nancipation des juifs, si formidable dans son point de
' TouJouLAT, Histoire de la Il('voliUio)i, \). 121. 2 JhicL. p. :-i21.
départ et ses conséquences, Louis XVI ne l'eut donc jamais choisie, ni adoptée de son propre mouvement. Oui, il eût adopté un mode d'affranchissement liono rable pour les Israélites, mais en même temps tutélaire pour le peuple chrétien. En un mot, roi de France et très catholique, il eût agi avec le tact delà situation. La Révolution n'a pas eu ce tact, elle ne pouvait pas l'avoir !
C'est là, si on y réfléchit, ce qui distinguera toujours les actes de la monarchie chrétienne dos actes de la Révolution impie. Un roi do France apportait du tact dans les affaires ; la Révolution française l'a remplacé par la brutahté. La question des juifs en est une preuve palpable. Avec un tact parfait, Louis XVI allait pas à pas, degré par degré, dans cet affranchissement; il aimait les pauvres juifs, il les voulait Ubres, éclairés, heureux, mais en même temps il prenait garde, avec un soin jaloux, de ne pas cjmpromettre les intérêts de ses sujets chrétiens. 11 cherchait un i-appruchement honorable pour les uns, tutélaire {lour les autres : il y eut réussi. La Révolution, en orgueilleu;"C parvenu:^, a dit aux juifs : « Entrez », sans s'inquiéter si, avec cette entrée, ne coïncideraient point la sortie et le dépérissement de l'inllucnce chrétienne et française. En supposant qu'elle l'ait prévu, elle a dû éprouver une joie infernale !
Entre le roi et la Révolution, la pauvre Assamblée Constituante pensait cjmme le roi, dans cette question des juifs; et cependant elle les a émancipés comme voulait la Révolution;
« Ou ne va jamais si Ijui qaj lors'/uon ne sait pas oh Von va. » Gromwjlla dit cela;
C'est l'histoire de l'Assemblée de 1789.
En proclamant, pour base de la société, les fameux droits de V homme, l'Assemblée ne songeait aucunement aux juifs. Quand elle les aperçut, et voulut les arrêter, il était trjp tard. Avec la tète du serpent, ce premier anneau avait passé, et bien d'autres devaient suivre !
M. de Donald a jugé l'acte de la Constituante relatif aux Israélites. Son opuscule, qui a pour titre Sur les Juifs, lance des éclairs;
Des éclairs, comme illumination, et des éclairs, comme colère;
Voici les uns et les autres :
« L'Assemblé 3 les déclara citoyens actifs : titre cpii, avec la contemplation des droits de Vliomme, nouvellemont décrétés, était alors regardé comme le plus haut degré d'honneur et de béatitude auquel une créature humaine pût prétendre !
(( ...Mais les juifs étaient repoussés par nos moeurs beaucoup plus qu'ils n'étaient opprimés par nos lois.
« L'Assemblée faisait la fluite énorme et volontaire de mettre ses lois en contradiction avec les mœurs.
« Les juifs devaient bientôt, comni) cito3'ens actifs, être appelés à la participation du pouvoir lui-même. « ...Législateurs inconsidérés!
La rrépoiidéraïK-c juive. 16
2i2 PARALLÈLE DES DEUX ENTREPRISES
(( ...Qu'on i^reime garde que rafifrancliissement des juifs ne tourne à l'oppression des clirétiens.
((...Les clirétiens peuvent être trompés par les juifs, mais ils ne doivent pas(?^'^ gour:ernès par eux;
(( Cette dépendance offense leur dignité, plus encore que la cupidité des juif> ne lèse leurs intérêts ^ »
A ces éclairs qui illuminent, mais qui transpercent, qu'il nous soit permis d'en rattacher un, qui descend de la justice de Dieu :
« L'homme abstrait » a été inventé par une société superbe pour se débarrasser de Jésus-Christ;
De ce même (( honnne abstrait » sont sortis les juifs;
Et il est advenu que, le Christ ne comptant plus dans le gouvernement de cette société, les trompeurs ont trouvé route ouverte pour devenir des gouverneurs !
Monsieur de Donald, vous avez dit, avec un style mordant : (( Les chrétiens peuvent être trompés par les juifs, mais ils ne doivent pas être gouvernés par eux. » Si les trompeurs sont en train de prendre rang parmi les gouverneurs, à qui la faute? Aux chrétiens de la Constituante, qui ont congédié l'Homme- Dieu !
0 Louis XVI, que ne vous a t-on laissé vivre, et gouverner !
' Œuvres de M. de Boiiald, Mélanges littéraires, politirines et pliilo- SMj)hiques,t. \, pages 369, 371, 378, 3S0.
CHAIMTHE IX
LA JOURNÉE DE L'ÉMANCIPATION LES ISRAÉLITES ADMIS DANS LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE LE 27 SEPTEMBRE I 79(
I. La journée du 27 septembre et le décret émfuicipateur. — II. L'aspect sombre de cette journée : en même temps qu'elle décrétait l'entrée des juifs dans la société française, l'Assemblée constituante acceptait l'hommage du livre de V'olney sur les Ruines. Les juifs vont, en effet, faire leur entrée à travers d'immenses décombres. — III. Comparaison avec l'antique entrée d'Israël dans la Terre promise à travers les murailles écroulées de Jéricho. Différences des deux situations. — IV. L'aspect providentiel de celte même journée : triple modification dans l'existence du vieux peuple hébreu. — V. Premièrement, il rompt le jouj. Quel joug? —
VI. Deuxièmement, il cesse un isolement quarante Ibis séculaire, pour devenir membre de la société universelle. —
VII. Troisièmement, il esrt mandé i)ar la Providence. — VIII. Remerciements éternels à la France pour avoir été l'instrument de cette transformation.
Elargissons les horizons do notre pcnsôo : nous voici en face de la grave et solennelle journée de rémancipation. C'est une journée à grandes lignes; et si elle s'est
24i I.A JOURNEE
annoncée avec des teintes révolutionnaires et sombres, elle doit en avoir aussi de providentielles et de rassurantes.
La date est le 27 septembre 1791 ; le lieu est la salle dite du Manège, près des Tuileries : l'Assemblée constituante y tient son avant-dernière séance.
Nous avons raconté ci-dessus (cliap. vu, p. 217-20) ce qui s'est passé au dedans de la salle : la suprême tentative des juifs, l'appui du jacobin Duport, la capitulation de l'Assemblée. Mais ce qui se passait au dehors de la salle présentait un intérêt non moins palpitant*.
Un poète de renom en Allemagne, Louis Wihl, a dé- }»eint avec un coloris saisissant l'attente de tout Israël qui écoute, sous les traits du Jiiif-Errant, à la porte de l'Assemblée ; nous lui cm})runtons cette page d'un grand efiét :
Un liomnie dans un costumo antique, écoute à la porte de l'assemblée des peuples. Son visage trahit une douleur profonde, la neige de sa barbe descend à longs flots sur sa poitrine.
Son regai'd est fixe, étrange, comme celui d'une statue de marbre.
11 écarte ses longs cheveux de son oreille : timidement blotti dans l'angle de la porte, il écoute haletant,
comme si un seul mot prononcé dans la salle allait terminer sa souffrance héréditaire et a[)i'ès une fatigue de deux mille ans, accorder enfin le repos à ses longs voyages. Dans sa main droite est un livre, pour son salut ou sa condamnation;
' CeUe salle t^'lait diluée sur remjjlacemeat de la rue de Rivoli, près de la rue Casliglione. Il y avait eu là auparavant un manège. L'.lsseiublée conslituaiite et la Convention y tinrent leurs séances.
])V: I/ÉMAXCIPATION 245
dans sa main gaucl.e est un bâton, pour marclicrà la vie ou à la mort.
Enigme obscure et mystique, non encore expliquée jusqu'à aujourd'hui !
« Le cerf traqué par le chasseur, « succombe enfin dans sa fuite, « lorsqu'il s'élance éperdu dans les flots, « et s'y plonge tout couvert de sang.
«. Je suis la bête traquée, forcée, « pourchassée à travers le monde.
a Dans les tempêtes du feu et de la mer, « j'ai cherché en vain la inort.
tt 11 me fallait vivre, exister « et ne jamais voir la liberté !
« Mais maintenant, j'entrevois l'aurore « qui me délivre de tous mes maux, « qui me guérit de toutes mes souffrances. »
Ainsi parle le vieillard profondément ému ; 11 écoute : quelque chose s'agite dans la salle. 11 écoute; une parole éclate à voix haute : « 7'oMi' les lioDimes sont égaux; qu'Aliasver soit délivré de son éternel mal et de son éternelle douleur ^ ! »
11 y a de la grandeur dans cette poésie. Mais il est bon de la faire suivre de l'acte jjratiqueet autliontique d'émancipation. Nous b transcrivons, tel que nous Favuns trouvé aux Archives nationides ; il est connu un à Louis XVI et à l'Assemblée constituante :
Louis, par la grâce de Dieu et par la loi constitutionnelle de l'Etat, roi des Français : A tous présents et avenir, salut.
L'Assemblée nationale a décidé, et nous voulons et ordonnons ce qui suit :
* Louis Wihl, traduction française, p. 230-2.
240 LA JUURNKE
DU 27 SErTKMliRK 1701
If Assemblée nationale, considf^rant que les conditions nécessaires 'pour être citoyen français et pour devenir citoyen actif sont fixées par la Constitution, et que. tout lionune qui, réunissant lesdites conditions, prête le serment cirique et s'engayc à remplir tous les devoirs que la Constitution impose, a droit à tous les avantages quelle assure;
Révoque tous ajournements, réserves et exceptions insérés dans les précédents décrets, relativement aux individus juifs qui prêterord le serment civique.
Mandons et ordonnons à tous les corpjs administratifs et tribunaux, que les présentes ils fassent consigner dans leurs registres, lire, publier et afficher dans leurs départements et ressorts respectifs, et exécuter comme loi du royaume. En foi de quoi nous avons signé ces présentes, auxquelles nous avons fait apposer le sceau de VEtat.
Signé: LOUIS.
Et scellées du sce.iu de l'État.
Et plus bas, M. L. F. Dr Port.
Quand ce dt'crct fut connu, une émotion immense s'empara de toutes les synagogues, non seuL:'ment en France^ mais à l'étranger. La poésie de Louis ^^lhl n'a
DK L'ÉMANCIPATKIX 247
pas été entièrement une fiction, roreille du Juif -Errant s'était penchée à la porte de l'Assembléf !
La secousse que ressentit Israël au sein de la dispersion, eut quelque ressemblance avec celle qu'on avait ressentie en Europe à la nouvelle de rindépondance américiiiiie. On a dit de riiidépendance américiune, quand elle lut connue : « Parmi l*es hommes qui, de tous les coins les plus reculés de la vieille Europe, se sentaient si émus en apprenant ce que faisait un petit peuple du Nouveau Monde, nul ne comprenait bien la cause profonde et secrète do rémotion qu'il éprouvait, mais tous écoutaient ce bruit lointain comme un signe ; ce qu'il annonçait, on Tignorait encore. C'était comme la voix de Jean criant du fond du désert que de nouveaux temps sont proches ^ . » Quelque chose d'analogue se passa dans les synagogues du monde entier, quand on apprit que Louis XVI et l'Assemblée nationale de France avaient émancipé le peuple juif. Nul de ces dispersés ne comprenait bien la cause profonde et secrète de l'émotion qu'il éprouvait, mais tous écoutaient ce bruit lointain comme un signe. Ils ne doutaient pas que la destinée de tout Israël ne fut intéressée dans ce qui venait de s'accomplir.
Pour rester dans la vérité, il faut distinguer, en cette journée du 27 septembre 1791, deux sortes de
i TocçrEvii.LE, McL,p.~l,
?4S LA JOL'RNEK
teintes: les unes sombres, les autres présent uit des éclaircies familières à la Providence.
Quelles sont les teintes sombres ?
L'Assembléa constituante décrétait donc, en 1791, l'entrée des Juifs dans la société; ils vont pouvoir entrer;
A cette même date de 1791, presque à la môme heure, à la mémo minute, l'Assemblée accepte l'hommage du livre de Volney sur les Ruines.
Volne}' faisait partie, comme député, de la Constituante. Son livre sur les Ruines est un ouvrage prétentieux, déclamatoire, même froid et ennuyeux. Mais il était écrit dans un ]jut maniftstement hostile à la religion. C'en était assez, à cette triste époque, pour qu'il fut exalté jusqu'aux nues. L'Assemblée accepta solennellement l'hommage.
Quelle lugubre prophétie n'y a\ait-il pas et dan? cet hommage et dans cette acceptation ?
Les Ruines l C'était, hélas ! la conclusion de tous les travaux de cette Assemblée : après deux années de labeur, elle n'aboutissait qu'à des désastres. « Elle s'est attribué la mission de changer le monde. Nul respect ne l'arrête, nulle vénérable majesté n'intimide ses décrets démolisseurs... A chaque coup que frappe l'Assemblée, on entend s'écrouler les institutions des siècles*.»
Les Ruines î « Elle traduisit par des actes les idées du xviii® siècle; elle se précipita à travers le vieil édifice social comme un taureau dans une maison de verre, et bientôt tout vola en éclats ^. »
Les Ruines l Elle avait substitué le Contrat social
i l'oujouLAT, la Uèvolution, p. IGÔ.
2 Ihid., i». 225.
DE LÈMANCIPATION 240
de Rousseau à l'Evangile du Rédempteur, les droits de l'homme aux droits de Dieu : comment la poussière et le chaos n'auraient-ils pas répondu à pareille substitution ?
Les Ruines ! L'Assemblée a placé la hache aux racines de la monarchie; d'autres frapperont; mais c'est elle qui aura préparé le coup. « 9."] était caché derrière 89 mal dirigé ^ » — a La déconsidération de la royauté, vice radical delà Constitution de 91 , préoccupait l'Assemblée dans les dernières semaines de son existence; les constituants reculaient devant leur œuvre ; Barnave, Chapelier et Malouet auraient voulu une revision sévère. - Mais les passions ne se laissent pas facilement corriger, et l'Assemblée s'en alla sans avoir pu ré[:arer ses fautes, produites par l'oubli des mœurs, des traditions et de l'histoire nationale. Elle s'en alla après avoir follement décrété que nul de ses membres ne pourrait faire partie de la prochaine législature. L'Assemblée constituante laissait ainsi le champ libre à l'ignorance, à l'incapacité, à la démagogie et aux tempêtes. Le jour de la clôture, le peuple avait en main des couronnes de chêne ; mais il les décerna à Robespierre et à Pétion^. »
Les Ruines enfin ! Mirabeau en avait entrevu l'étendue et la profondeur, regrettant de les avoir commencées. Lui, le géant de la Révolution, il dirait avec tristesse : « Je serais désespéré de n avoir fait qu attacher mon nom à une vaste destruction. » Quand il voulut retenir la monarchie sur la pente rapide où lui mènie l'avait lancée, il était trop tard. « Dieu fait gronder la tempête,
i PouJOULAT, la Révolution, p. 225.
3 Ibid., p. 1-27.
250 LA JOIJRN'EK
et puis tout à cou}) il nous rend le cahno ot le bleu du ciel; ainsi ne fait pas la main de l'homme, elle déchaîne et ne peut plus retenir ^ »
Eh bien, c'est au moment où toutes ces ruines commencent et vont s'entasser, où Mirabeau meurt inconsolable de les avoir préparées, que, d'une part, l'Assemblée acceptait follement riiommage du livre de Volney avec son titre lugubre, et que d'autre part, négligeant toute précaution, elle disait aux juifs : Entrez dans la société!
Ils vont entrer, en efïêt, mais à travers d'immenses décombres, et quels décombres ! nul siècle n'en vit jamais de pareils.
Aussi bien, un parallèle vient, de soi, se placer sous notre plume :
La France, livrant ainsi passage aux juifs à travers ses institutions qui s'écroulent, nous rappelle l'antique Jéricho ouvrant aux enfants d'Israël l'entrée d3 la Terre promise à travers ses murailles qui tombent.
A Jéricho, ce sont les murs matériels qui s'écrou lent; en France, c'est le rempart des institutions.
Lesjuifs qui entrèrent à Jéricho sortaient de la longue captivité d'Egypte; les juifs qui entrent dans la société française viennent également de subir une captivité dix-huit f )is séculaire au ndlieu des nations,
' PouJOuiv.vT, la Révolution, p. 200,
Parce que ce peuple est vaste comme le monde et le plus prodigieux des peuples, Dieu permet, pour les deux entrées, un fracas sans pareil. Pour son entrée dans la Terre promise, c'est le fracas des murs d'une ville; pour son entrée dans la société française, c'est le fracas de l'ancien régime et de la Révolution.
Tels sont les côtés semblables, mais voici les différences :
A Jéricho, les Ghananécns en armes gardaient les murailles, bien décidés à se défendre et à repousser tout assaut, a Jdriclio, dit le livre des Juges, ëlait fermée et bien munie. » 11 ne fallut rien moiiii qu'un miracle sans précédent pour introduire dans la place Israël victorieux et impitoyable. La Terre promise se trouva ouverte; mais, du moins, écrasés sous les murailles, les défenseurs avaient fait leur devoir.
On n'en peut dire autant de ce qui s'est pa-sé en 1791. L'Assemblée constituante et les Français renversent leurs propres défenses, leurs solides institutions, devant les juifs assiégeants, et leur disent, après avoir pratiqué eux-mêmes la ])rèclie: «Entrz parmi nous comme citoyens. »
0 France généreuse, mais imprévoyante, ne t'es-tu pas démantelée et livrée toi -même !
A Jéricho, les droits de Dieu marchaient devant Israël, avec le bruit des trompettes; en France, ce sont les droits de Vhomme, avec la hache révolutionnaire, qui lui frayent la voie.
A Jéricho, le miracle a ouvert la brèche; l'apostasie, hélas! ouvre la France. Le peuple qui entrait dans
Jéricho était le peuple de Dieu; tairlis que celui qui entre dans la société française est le pjaple déicide, toujours ennemi de Jésus-Christ.
Mais l'horizon decette journée du 27 septembre 1791 est-il uniquement ce que nous venons de raconter ? Ferait-elle partie du nombre de ces jours dont l'Ecriture dit qu'à cause de leurs calamités et de leurs ténèbres « les cieux-y sont couverts connne d'un sac^ ? » Gardonsnous de le penser. Tout ce qui concerne le peuple juif est si vaste et si complexe, tellement Ixis dans les abîmes de la justice, mais tellement relevé dans l^s hauteurs de la miséricorde, qu'un ne peut raisonner sur lui de la même manière que sur les autres peuples. 11 est k part : le raiionnement doit l'être à son égard.
Un point de vue nous a toujours singulièrement frappé dans la considération de ce pauvre cher peuple, c'est son obligation d'être utile au genre humain, même malgré ses haines, même malgré les répugnances du genre humain ;
En effet, parce qu'il fut choisi pour préparer et présenter le Christ au reste de l'humanité, il aura l'obligation de rendre service jusqu'à la fin des siècles. Ce rôle
1 IsAÏE, chap. i-, 3,
DE I/ÉMANCIPATIO\ 2o3
de service obligatoire le suivra jusque dans les châtiments qu'il aura encourus. Ainsi :
Est-il déporté et captif à Babylone, c'est à ce moment qu'il devient le missionnaire de la Gentiiité, et que sa Bible est connue et propagée au milieu des Nations ;
Quand la ruine de Jérusalem, ra capitale, est prédite par le Christ en punition de son incrédulité sanguinaire, cette ruine, déjà si terrible en elle-même, acquiert des proportions encore plus solennelles et phis instructives, en se trouvant liée, dans les termes qui l'annoncent et la décrivent, à celle de la fin du monde ^ ;
La Providence courroucée disperse- 1 -elle ses membres en tous lieux, comme ferait la justice d'un coupable exécuté, en cet état il sert encore d'exemple profitable au salut des âmes et des peuples ;
Dans sa dispersion, il rend même service d'une autre manière. Car, jeté dans l'universel, il est devenu le courtier de toutes les Nations. Dans les temps où les relations étaient difficiles ou peu fréquentes, les juifs ont été les portefaix des peuples ; ils apportaient sur leurs épaules, d'un })avs à l'autre, les épiées et les étofles. Quel contraste avec les missionnaires de l'Eglise catholique ! On disait de ceux-ci cette magnifique parole de la Bible : Qif'ils sont beaux sur les montagnes, les pieds de celui qui annonce la bonne nouvelle, qui iwêche la paix et le salut ~ ! On disait des juifs : Qu'ils sont utiles sur les montagnes, les pieds de celui qui apporte les marchandises !
* S.viNT MATrniiiu, chap. xxiv. — S. Luc, chap. xxi.