‹ La prépondérance juive (volume 2)Chapitre 4 sur 35 · D'UN CONCOURS A METZ EN FAVEUR DES JUIFS · texte numérisé non relu

D'UN CONCOURS A METZ EN FAVEUR DES JUIFS

I. Contraste douloureux qui, à partir de la révolution de 1789, va remplir l'histoire du peuple français et j)rendre des proportions toujours croissantes : le Christ rejeté et les juifs admis dans la société. — II. Pareil contraste ne pourra être posé par un si grand peuple qu'autant qu'un breuvage empoisonné et assoupissant lui aura préalablement enlevé la claire vue de ce qu'il va faire. Quel est ce bi-euvage? Le libéralisme révolutionnaire. — III Premier essai i)ublic du libéralisme dans un concours ouvert en faveur des juifs dans la ville de Metz, en 1788. — IV. Signification du choix de Metz pour ce concours. — V. Sa tenue et sa durée. Dangers qui s'y révèlent. — VI. L'abbé Grégoire, curé d'Emberménil près de Luuéville, s'y fait connaître et obtient la palme.

Deux faits d'une incalculable gravité se juxtaposent au début de la Révolution française : le renvoi du Christ et l'admission des juifs.

Racontant tout au long de ce livre, clans les plus minutieux détails, la manière dont ces deux fuits ont été amenés et se sont produits, nous nous bornons ici à présenter leur formule précise :

Premier fait historique : Le Christ rejeté en tète de la Déclaration des droits de V homme ;

Second fait liistorique : Les juifs admis dans la société, en vertu de cette même Déclaration des droits.

Ces deux faits, enchaînés l'un à l'autre, rappellent un contraste douloureux du passé : la préférence donnée à Barabbas sur Jésus ; conséquemment l'échange de iJarabbas contre Jésus, puisque l'auguste fils de David ^partenait. en propre, au peuple d'Israël, par son sang, ses miracles, son patriotisme. Ils rappellent cette préférence, cet échange ; hélas ! ils devaient aussi faire entrer le peuple français dans des phases de déception, de décadence et d'appauvrissement, où les juifs ont marché les premiers.

Un mot sur cette primauté malheureuse :

L'immense clameur : Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants! n'a pas été, pour le peuple juif, l'épisode le plus calamiteux de la Passion, quoiqu'il ait été le plus grave. La raison en est qu'ici -bas le sang du Christ n'exclut personne de ses ofduves de miséricorde et de tendresse. Il purifie, en rosée d'amour et de rafraîchissement, les juifs aussi bien que n'importe quels autres hommes, dès que ces pauvres aveugles, se souvenant de la bienlieureuse Passion (suaves et consolantes expressions de la sainte Liturgie*), con-

1 ('.ti>. paroles sout inscrites au Canon de lu messe. Le préire les prononce iinmécliatement après la Consécration, en présence du précieux Sang.

sentent à profiter du sang divin. L'épisode le plus calamiteux de la Passion, source d'ig-nominies et de désastres pour le peuple d'Israël, a été la préférence donnée à Barabbas sur Jésus.

Le Juste, le bienfaiteur de la Judée, est mis en parallèle avec un infâme voleur et assassin. Une indescriptible vocifération désigne la préférence : Barabbas l Pilate insiste pour donner aux juifs le temps de revenir sur leur choix. Avec plus de fureur, ils lui répondent : Pas celui-ci, mais Barabbas! Ces hommes, dont l'exaspération ne connaît plus de bornes, ne daignent même pas dire Jésus, prononcer son nom, tant il leur semble que le prononcer souillerait leur bouche; ils s'écrient : Celui-ci! no7i, nous n'en voulons plus; c'est Barabbas que nous choisissons!

Les résultats de l'échange ne se sont pas fait longtemps attendre. Autrefois, Israël était une nation très noble, ayant grande figure, nonobstant ses défauts combattus par Moïse et les Prophètes. Mais si, depuis dix-neuf siècles, ô Israélites de la dispersion, vous avez été réputés pillards et trompeurs, si vous avez été considérés comme gens de rien et de rapine, si l'accusation d'homicide contre les chrétiens vous a été même, parfois, adressée, vous supportez, en cette transmission dégradante, la conséquence du choix fait par vos ancêtres, devant Ponce-Pilate. Au royal fils de David, n'ont-ils pas préféré un voleur ; au sceptre, n'ont-ils pas préféré des fausses clefs ?. . .

Une préférence, non pas aussi catégorique, amenée peut-être subrepticement, mais non moins déplorable,

devait, un jour, s'étaler dans l'histoire du peuple de France. Elle devait, également, impliquer un échange. Nous l'avons désignée ainsi : Le Christ rejeté et les juifs admis dans la société. On avait crié en Judée : Grâce pour Barabbas^ mort au Christ ! On devait décréter en France : Renvoi du Christ, entrée des juifs! Les lois ont été l'expression de ce contraste lugubre. Les lois manifestent les pensées et les volontés d'un peuple. Si, à une heure de la vie du peuple français, les mêmes lois ont dit au Christ : Sortez ! et aux juifs : Entrez! un grand méfait a été commis. L'échange, pour la France, ne sera que trop réel : en lui étant le Christ, I on lui donne les juifs! Quelle disproportion, ô ciel ! Le Clirist rejeté du nouvel ordre social tandis que les juifs y sont admis : lugubre et pénible contraste, affront à la Divinité qui ne s'est pas accompli, comme à Jérusalem, dans l'effervescence d'une matinée, mais à la longue, avec un calme effrayant, après une série d'événements amenés par une logique inexorable. Cet affront n'a pas été un acte criminel, explicite et rapide comme le fut la préférence de Barabbas sur Jésus ; mais il a été la conséquence d'idées criminelles, de doctrines criminelles, attendu que, depuis le christianisme, .les peuples ne se conduisent que par les idées. L'affront et le contraste ont descendu, lentement et graduellement, des gestes de la Constituante, dans les gestes du pays, se sont étendus comme une tache sombre, et maintenant qu'aperçoivent, bon gré mal gré, tous les yeux ? Ceci : le Christ rejeté bruyamment de partout, et les juifs admis superbement partout. Pour l'expansion douloureuse du contraste, la Providence a permis un siècle !

EN FAVEUR DliS JUIFS 5

Au nombre des personnes qui furent spectatrices et aussi victimes de la sombre tragédie de la fin du siècle dernier, une seule, peut-être, pressentit, avec son intuition de femrne^chrétienne et de princesse de France, ce qui allait advenir ; nous voulons parler de Madame Elisabeth. Le lendemain de l'admission des juifs à tous les emplois par l'Assemblée constituante, la royale princesse écrivait en ces termes à madame de Bombelles :

VAssG)}ihlèe a mis hier le comble à toutes ses sottises et ses irréligioois en donnant aux juifs le droit d'être admis à tous les emplois. Je ne puis te rendre combien je suis en colère de ce décret. Mais Dieu a ses jours de vengeance, et '\ s'il souffre longtemps le mal, il ne le punit pourtant pas avec moins de force *. ^-—

Et encore la pieuse princesse n'entrevit-elle qu'une partie dj la vérité ! EUo signale, à propos des irréligions de l'Assemblée qui excitent sa colère, l'entrée des juifs, elle ne songea pas au contraste avec le renvoi du Christ.

C'est ce contraste que nons allons mettre en relief.

Avant tout, nous nous sommes posé cette question : Gomment un pareil contraste « le renvoi du Christ et l'admission des juifs » a-t-il pu arriver à se produire en pays de France ? Ce n'est pas de sang-froid, lorsqu'on s'appelle la France, qu'on dit au Christ : Sortez,

* Correspondance de Marie- Antoinette et de Madame Elisabeth, par M. Feuillet de Couches. — Archives israélites, 18G4, page 823.

et aux juifs : Entrez. Il faut qu'il y ait eu préalablement quelque chose qui ait troublé la raison du peuple le plus éclairé de la terre, le plus religieux, le plus courtois dans ses formes et le plus chevaleresque dans ses procédés. De fait, une grande cause de trouble a préparé ce contraste. A la fin duxviii* siècle, la France buvait à une coupe empoisonnée et assoupissante. Un breuvage perfide commençait à bouleverser son tempérament.

Quel était ce breuvage ?

La Révolution, brillante, hardie, fascinatrice et terrible comme une Athalie ou une Agrippine, devait, ainsi que ces femmes ambitieuses des temps anciens, procéder avec astuce et ne reculer devant aucun moyen. Tous les métiers sont bons à qui est dévoré par l'ambition ! Dès le principe, la Révolution s'est faite empoisonneuse, mais avec art, avec habileté; elle a rappelé et dépassé les combinaisons d' Agrippine et de Locuste.

Refaisons, un instant, par la pensée, Rome païenne :

Locuste est une fameuse empoisonneuse du temps des Césars. Elle doit d'abord faire périr l'empereur Claude, par ordre d' Agrippine. Elle est appelée au Conseil ; on lui demande de mettre du génie dans ses creusets ! un poison trop rapide rendrait manifeste le meurtre de Claude; un poison trop lent lui donnerait le temps de se reconnaître, et de rétablir les droits de Britannicus, son fils. Locuste comprend, et trouve quelque chose de recherché en fait de poison, qui troublera la raison et ti' éteindra que lentement la vie^. Un eunuque fait prendre à l'infortuné César le poison

i Tacite, Ann., XII, 69. — Suét., in Claud., 4'). — Champaqny, les Césars, II, iGi, 5.

dans un champignon qu'il savoure avec délices : il meurt hébété !

Un an après, Locuste débarrasse Néron de Britannicus qui le gênait. Cette fois, on lui demande non un poison lent, timide, secret, comme celui qu'elle avait si raffinement composé pour Claude, mais un poison actif, prompt, foudroyant. Britannicus tombe raide mort à la table impériale.

Locuste eut des élèves, Néron lui permit de former des disciples, de tenir école d'empoisonnement. L'histoire, en effet, et la peinture, la représentent essayant ses venins sur de malheureux esclaves, dont les uns se tordent à ses pieds, et les autres deviennent fous*.

Revenons à notre époque.

Qui eût jamais pensé que Locuste put être dépassée ? La Révolution s'est chargée de ce sinistre progrès.

En effet, depuis l'apparition du christianisme dans le monde, tout a revêtu une forme plus haute, plus spiritualisée, même le mal, même l'empoisonnement. On empoisonne les esprits et les mœurs, comme autrefois on empoisonnait les corps : avec génie! Ne dit-on pas, sous les siècles chrétiens, le poison de l'hérésie, le poison de l'erreur ? L'ombre de Locuste, assurément, hantait déjà les conciliabules du manichéisme, de l'arianisme, du calvinisme, du voltairianisme; mais, à la date de 1789, la Révolution, s'inspirant de l'empoisonneuse et avide de la dépasser, imaginera dans l'ordre intellectuel et social quelque chose de recherché en fait de poison^ qui troublera la raison, n éteindra quelente-

1 SuÉT., in Ner., 33. — Champaony, les Césars, II, 191.

ment la vie chez les peuples chrétiens : qu'est-ce donc qu'elle imaginera ?

Le libéralisme'.

En effet, pour arriver à troubler la raison chez un peuple comme celui de France et à éteindre lentement sa vie, il faut un breuvage qui soit tout à la fois poison, philtre, narcotique :

Le poison tue ;

Le philtre enivre;

Le narcotique assoupit.

Tous ces effets réunis sont nécessaires pour venir à bout de la robuste constitution d'une nation chrétienne.

Il s'agit de tuer en elle les idées chrétiennes; en même temps, d'enivrer les âmes généreuses; en même temps encore, d'endormir les honnêtes gens : tout cela, du même coup. Le libéralisme sera cette habile mixture, Ice terrible breuvage. Qu'on le décompose, on y trouve les trois éléments, poison, philtre, narcotique.

Le poison d'abord :

* L'Encyclique de Léon XIII sur la Liberté humaine (juin 1888) condamne absolument le libéralisme. Voici un des passages qui le frappent :

« Il en est un grand nombre qui, à l'exemple de Lucifer, de qui est ce mot criminel : Je ne servirai pan, entendent par le nom de liberté ce qui n'est qu'une pure et absurde licence. Tels sont ceux qui appartiennent à cette école si répandue et si puissante et qui, empruntant leur nom au mot de liberté, veulent être appelés libéraux.

V Et, en effet, ce que sont les partisans du naturalisme et du rationalismc en philosophie, ces fauteurs du libéralisme le sont dans l'ordre moral et civil, puisqu'ils inirodui-ent dans les mœurs et la pratique de la vie les principes posés par les partisans du naturalisme. Or, le principe de tout rationalisme, c'est la domination souveraine de la raison humaine, qui, refusant l'obèisssance due à la raison divine et élernel'e, et prétendant ne relever que d'elle-même, ne se reconnaît qu'elle seule pour principe suprême, soui-ce et juge de la vérité fTelle est la prétention des sectateurs du libéralisme. »

De même qu'on rencontre, dans leschamps, des plantes vénéneuses, on rencontre aussi, dans l'ordre intellectuel, des doctrines mauvaises, des opinions pernicieuses. L'Église a beau les extirper, elles reparaissent avec la fecilitéet la ténacité des mauvaises herbes : par exemple, la négation du péché originel; par exemple encore, l'omnipotence de la raison au tribunal de laquelle tout doit se soumettre, la suffisance des forces humaines pour faire son chemin et la suffisance des forces sociales pour conduire les peuples. Productions vénéneuses de tous les siècles, le philosophisme du xviii" les avait considérablement fait surgir, et propagées. La Révolution n'aura qu'à se baisser pour les cueillir. Elles formeront le premier élément de son terrible breuvage.

Outre le poison, le philtre :

Il y a, dans le trésor des langues humaines, des mots qui ont le pouvoir d'exciter des transports, d'enivrer, de passionner, ce sont : les mots magiques de liberté, de fraternité, d'égalité. L'Evangile avait purifié ces mots, les avait expliqués, et, déposant en eux un ferment divin, les avait tellement élargis qu'ils exprimaient des idées nouvelles. Aussi longtemps qu'ils étaient demeurés rattachés à l'Evangile, ils avaient pénétré et travaillé le monde d'une façon d'autant plus sure et salutaire qu'elle était douce, pondérée, respectueuse. Mais voici qu'au xviii^ siècle le philosophisme s'empare de ces mots et les explique. Aussitôt, ils perdent leur ferment divin et tournent au philtre ^ L'Assemblée nationale dans la

1 Au témoignage du Livre divin de l'Apocalypse, il y a une bouche qui maudit l'Agneau et qui parle com-ne l'Agneau : Os loquens sicut Agnus. L'AgneaM a dit dans l'Evangile : Liberté! Si le Christ vous délivre, vous

célèbre nuit du 4 août 1789, qui sera un enivrement sans précédent dans l'histoire des peuples, fera l'expérience de ce philtre *. Ils entrent donc comme deuxième élément dans le breuvage enchanteur et funeste que prépare la Révolution. Le narcotique, enfin, s'y trouve comme un troisième élément.

Entre tous les sentiments dont le cœur de l'homme a été doué, il en est un qui se distingue par une grande noblesse quand la vérité est sou guide, mais qui devient un extrême danger lorsqu'il ne s'inspire que de luimême : c'est le sentiment de tolérance, d'indulgence. En effet, quand elle prend pour guide la vérité, la tolérance se traduit en compassion pour les personnes ; mais elle se refuse à reconnaître les erreurs : compassion pour la 'personne, réprobation de rerreur, telle est l'expression de la tolérance catholique. Au con-

serez libres. — La bouche maudite répète: Liberté, — L'Agneau a dit: Fraternité! Vous êtes tous des frères: Omnes vos fratres estis. — La bouche maudite répète : Fraternité ! — L'Agneau a dit : Égalité ! Vous n'avez pas de maîtres, sinon un seul, qui est le Christ, et ceux que le Christ a faits comme ses vicaires dans l'Église et dans TÉlat, unus est magister vester Christus. — La bouche maudite répète : Egalité ! — Liberté, fraternité, égalité, vieux mots comme l'Évangile ! Autant leur charme est céleste et doux sur les lèvres de lAgneau et de son Église, autant il est perfide et fatal quand l'Esprit de mensonge les prononce et les explique.

^ M. Thiers raconte ainsi cet événement : « La générosité excitée chez les uns, l'orgueil engagé chez les autres, amènent un désintéressement subit; chacun s'élance à la tribune pour abdiquer ses privilèges. La noblesse donne le premier exemple; le clergé, non moins empressé, se hàle de la suivre. Une espèce d'ivresse s"empare de l'Assemblée : mettant de Coté une discussion superflue, tous les ordres, toutes les classes, tous les possesseurs de prérogatives quelconques, se bâtent de faire aussi leurs renonciations. Après les députés des premiers ordres, ceux des communes viennent à leur tour faire leurs offrandes. Ne pouvant immoler des privilèges personnels, jIs offrent ceux des provinces et des villes. L'entraînement est général. » (Thiers, la Réioluiion, t. L)

traire, lorsqu'elle ne s'inspire que d'elle-même, la tolérance, s'égarant dans la mollesse des croyances ou dans une sensibilité fausse et outrée, devient l'indulgence pour les erreurs non moins que pour les personnes, et excuse tout inconsidérément : actes de faiblesse et doctrines coupables. L'Eglise avait toujours rattaché soigneusement ce sentiment à la vérité. Le philosophisme au xviif siècle l'en détache. C'est alors que dans la société prennent cours des maximes comme celles-ci : (( La tolérance est mère de la paix ; » — « La tolérance seule a pu étancher le sang qui coulait d'un bout de l'Europe à l'autre; » — « Si Dieu l'avait voulu, tous les hommes auraient la même religion, comme ils ont le même instinct moral : soyez donc tolérant. » Ce système de tolérance, encouragé, propagé, sera l'opium, le narcotique dont la Révolution a besoin. Elle s'en servira pour endormir toutes les querelles religieuses, mieux encore, pour endormir, si c'est possible, les religions elles-mêmes. Une foule d'honnêtes gens, de bonnes gens, ne demanderont plus qu'à s'engourdir, à s'assoupir et à rester neutres, nonobstant les sévérités de la théologie. Troisième élément du breuvage révolutionnaire! Et ainsi :

Omnipotence de la raison au tribunal de laquelle tout doit se soumettre; suffisance des forces humaines pour faire son chemin, et suffisance des forces sociales pour conduire les peuples (poison);

Grands mots de liberté, d'égalité, de fraternité (philtre) ;

Sentiment de tolérance réciproque non seulement pour les personnes, mais pour les doctrines (narcotique) ;

Tel est le perfide breuvage qui, comme au temps de Locuste, doit troubler la raison, et n éteindre que lentement la vie. Les uns seront enivrés, les autres assoupis, un grand nombre tués à la longue. Cette mixture recevra, dans la suite, sdu nom caractéristique : le libéralisme.

Ce fut, comme bien on pense, le pliilosophisme préparateur de la Révolution qui entreprit de faire le premier es^dà public du funeste breuvage. Il le fit à propos de la question juive.

Observation préalable, importante :

Avant d'être transportés dans une question aussi publique que l'était celle des Israélites, les essais des poisons et pavots de la nouvelle doctrine furent longtemps privés et, même, très multipliés. Les sophistes, progéniture du pliilosophisme, faisaient le vilain métier, auprès du noble peuple de France, d'être des valets d'empoisonnement, d'enivrement et de folie.

Il n'est pas inutile de rappeler que le philosophe digne de ce nom n'a rien de comnum avec le sophiste : le premier cherche à connaître ou à faire connaître la vérité ; le second ne cherche qu'à la défigurer ou à l'obscurcir par de fausses subtilités. Le mot sophiste signifie, d'après l'étymologie grecque, trompeur dans ses subtils et insidieux raisonnements. Ne semble- t-il pas qu'on aperçoive un homme qui prépare et infiltre.

dans la pensée d'autrui, un poison subtil? Platon, dans un de ses admirables dialogues, appelle tour à tour le sophiste : chasseur de jeunes gens riches, pêcheur à l'hameçon, commerçant faisant négoce de connaissances à l'usage des âmes, charlatan. Sous ce badinage, le grand moraliste laissait percer une ironie profonde et un sens sérieux ; aussi, quand il veut opposer la sophistique à la vraie philosophie, le pur amour du beau et du bien à la recherche des faux brillants et des vaines apparences, il caractérise, et pour ainsi dire grave en deux traits profonds la différence du philosophe et du sophiste: Celui-là, dit -il, tend vers Vêtre ; celui-ci va au néant ^ .

Combien cet arrêt de-;la sagesse antique se trouvait justifié au xviii* siècle par les doctrines subversives des malfaiteurs intellectuels devenus plus dangereux sous le soleil de la vérité chrétienne ! On a dit d'eux, en les rattachant à ceux du temps de Platon : « Race des sophistes ! race éternelle, moqueuse, implacable, qui cherche l'erreur avec passion, et pour qui l'ombre, quelque forme qu'elle prenne, est une découverte et une félicité. Socrate entendait leurs voix autour de lui, lorsqu'il enseignait à la jeunesse athénienne l'existence et l'unité de Dieu ; ce furent eux qui lui versèrent la ciguë pendant qu'il prophétisait à ses disciples l'immortalité de son âme et de la leur. Jésus- Christ les vit au pied de sa croix, et l'Église, héritière de toutes les vérités qu'il a données au monde, n'a pas cessé un seul jour de les traîner à sa suite. Il n'est pas

1 Platon, le Théêtète,

un progrès dans la lumière qu'ils ne combattent par un progrès dans l'art du doute et de la négation. Socrate fut leur première victime, Jésus-Christ fut la seconde; ils espèrent que le genre humain sera la troisième, et ils y travaillent ardemment *. »

Le genre humain, leur victime ! C'est ce grand meurtre, en effet, qui se préparait et allait commencer en 89. Le sophiste, dont le style enchanteur distillait avec plus de perfidie les pavots de la tolérance, la vapeur enivrante des idées libérales et le venin du déisme, était le célèbre citoyen de Genève, Jean- Jacques Rousseau.

11 est juste de reconnaître qu'à côté des sophistes astucieux, il y en avait d'inconscients qui devaient contribuer à l'empoisonnement du beau pays de France, uniquement par ignorance, par éducation incomplète, par préjugés. Moins dangereux au premier abord, ils le deviennent, parce qu'ils servent, hélas ! d'intermédiaires. L'histoire raconte que dans certains empoisonnements de Locuste, deux esclaves étaient employés. Le premier servait un breuvage trop chaud, mais inofFensif ; les lèvres des convives pouvaient s'en approcher pour mieux tromper la victime ; l'autre esclave, avec l'eau froide, versait le poison. Pareillement, il y aura deux sortes d'échansons du breuvage révolutionnaire : les uns disposeront les peuples à l'accepter, les autres le feront prendre.

Après cette observation préalable, revenons à la question juive :

Les essais du libéralisme, avons-nous dit, furent

t Lacordairk, DiscoKrs stir le/: études philosophiques.

longtemps privés, en ce sens qu'ils n'émanaient point d'une réunion publique, d'une assemblée. Les brochures, les pamphlets étaient ses organes ; les salons, les dîners entendaient ses premiers éi^anchements, mêlés à ceux du Champagne. Fronde des salons, libéralisme des femmes, tel est le titre d'un très curieux passage dans un des savants ouvrages de Taine : « Les salons s'ouvrent à la philosophie politique, par suite au Contrat social, à V Encyclopédie, aux prédications de Rousseau, Mably, d'Holbach, Raynal et Diderot *. » — « Un mot redoutable, celui de citoyen, importé par Rousseau, est entré dans le langage ordinaire, et, ce qui est décisif, les femmes s'en parent comme d'une cocarde. » « Vous savez combien je suis citoyenne, écrit une jeune fille à son amie. Gomme citoyenne et comme amie, pouvais -je recevoir de plus agréables nouvelles que celle de la santé de ma chère petite et de la paix ^ ? » En tout cela, il n'y avait encore que des essais privés de libéralisme. Mais voici venir un essai public, et c'est à propos de la question juive qu'il va se tenter.

Les juifs avaient suivi en observateurs très habiles le développement du mouvement libéral. Evitant avec soin, par religion autant que par prudence^ la protection, du moins ouverte, des philosophes qui se posaient en adversaires déclarés du Christianisme et de la Révélation, ils s'étaient particulièrement attachés aux célébrités qui confinaient à la fois au philosophisme et au christianisme, par exemple Malcsherbes, Montesquieu.

* Taine, les Origines de la Franee contemporaine, l'Ancien Régime, p. 385.

2 Ibkl., p. 38Ô.

Ce dernier surtout était leur homme. L'auteur de V Esprit des lois 2i\ait parlé des juifs en termes extrêmement favorables dans un chapitre intitulé : Très humbles remontrances aux inquisiteurs d'Espagne et de Portugal^. Aussi l'autorité de son nom était-elle invoquée par eux à tout propos, dans leurs requêtes à Versailles, dans les plaidoiries de leurs avocats. Ils profiteront de Rousseau, mais ne s'appuieront pas sur lui. Ils s'appuient sur Montesquieu. Une critique très fine, quoique non chrétienne, comparant entre eux Montesquieu et Rousseau, a noté ces différences : « h^ Esprit des lois marqua, dans rhistoire de la pensée humaine, une des grandes dates du xviif siècle. Gomme la statue dont parle Racon, qui, sans marcher elle-même, indique du doigt la route, V Esprit des lois posait sous tous leurs aspects les problèmes politiques dont la solution préoccupait tous les esprits, ceux, du moins, auxquels l'avenir apparaissait incertain et couvert de sombres nuages. II s'adressait aux hommes de raison et d'expérience, aux hommes d'Etat et aux penseurs ; il échappait, par cela même, aux entraînements de la foule, qui ne veut pas être éclairée, mais émue. Au contraire, Rousseau, moins réservé que Montesquieu, amoureux jusqu'à l'excès de la popularité, ne craignait pas de parler, en ces terribles matières, le langage de la passion. Aussi Rousseau fit-il de nombreux disciples ; il créa véritablement une école et un parti dont la Déclaration des droits de r homme fut l'expression et le drapeau. Montesquieu n'obtint que l'admiration des sages et des esprits cultivés,

1 A propos d'une juive de dir-huit ans qui avait été brûlée à Lisbonne au dernier autodafé, (Esprit des lois, xxv, 13.)

et Y Esprit des lois resta ignoré du peuple ' . » Les juifs, eux, ne l'ont pas ignoré ! ils ont compris le signe indiqué par le doigt de la statue. Avant de profiter du grand agitateur qui est Rousseau, ils s'attachent aux modérateurs, qui sont ^lontesquieu et Malesherbes^.

Tout à coup, le journal le Mercwe de France annonce cette nouvelle :

La ville de Metz vient de mettre au concours cette question : Est- il des moyens de rendre les juifs

PLUS UTILES ET PLUS HEUREUX EN FrANGE ? L'iuitia-

tive de ce concours est prise par la Société royale des sciences et des arts de la ville.

Un pareil sujet, à première vue, ne présentait rien que de très pacifique et de convenablement libéral. Il ne pouvait qu'exciter la curiosité et la sympathie. 11 produisit une certaine émotion. « Ce concours, ouvert par une société littéraire des plus importantes, eut un grand retentissement, et le Mercure de France en parla dans d'excellents termes ^. »

* Dictionnaire des sciences philosojjhiques, par une société de professeurs et (le savants, t. IV.

- Bien que Montesquieu ne fût rien moins que novateur et qu'il révérât le roi, les lois, le pays, il vint en aide par ses écrits au parti révolutionnaire qui, à sa mort, perdit un modérateur ; alors il ne resia plus que le grand agitateur du siècle. (Gantu, Histoire universelle, t. XVII.)

Quant à la religion et surtout quant à la religion chrétienne, Montesquieu en parle avec autant de gravité que de respect ; toutefois on peut avec raison lui reprocher, ce qu'on a dit de Gibbon, qu'il l'a pieusement

enterrée Le point de vue religieux de Montesquieu est le rationalisme

théiste. lia particulièrement contribtié au préjugé qui considère le {)rotestan" tisme comme étant plus approprié aux constitutions libres, et le catholicisme ccjmme contraire à la liberté et favorisant surtout la stricte monarchie. (GoscHLER, Dictionnaire de tliéologie.)

3 Mercure de France, année 1785, 2<-' semestre. — Revue des études juives, n» 1, p. 84.

La rrépomlcrance juive 2

Mais il s'en faut de beaucoup que les chefs et les publicistes du peuple français aient compris la gravité de la tentative du philosophisme en faveur des juifs; effet du breuvage ! On ne s'aperçut pas que l'ouverture de ce concours équivalait à celle d'une brèche ; Metz, malgré ses citadelles, allait laisser passer l'invasion sémitique, et le philosophisme était le traître! M. do Bonald a dit, avec grande justesse, dans ses Mélanges : La philosophie, lasse de ne régner que dans la littérature, prit les rênes du gouvey^nement 'politique Les juif s furent les premiers objets de ses affections philanthropiques *. C'est vrai, les juifs furent les premiers objets de ses affections philanthropiques ; mais l'éminent publiciste se trompe, et à sa suite d'autres écrivains, en plaçant le début des sympathies du philosophisme pour les juifs à la date de l'Assemblée constituante, en 1791 : c'est à Metz qu'il faut placer ce début, en 1788.

Le choix de Metz n'était pas sans signification.

A cette ville, comme à celle de Strasbourg, se rattachaient, pour les juifs de France, les souvenirs les plus amers.

Nous avons raconté, dans notre premier volume, comment, durant quatre cents ans, les juifs avaient été

1 De Bon.vld, Mélant/es, I, p. 3i!8.

contraints de sortir chaque soir de Strasbourg, au son de la trompe, pour aller chercher gîte et sommeil ailleurs ; et aussi comment, la fierté de Gerfberr- se révoltant un soir devant cette coutume, l'adroit et tenace Israélite avait conquis, dans Strasbourg, non seulement le droit de séjour, mais même celui de propriété. De Strasbourg donc, l'idée de devenir propriétaires avait été réveillée, communiquée et stimulée chez tous les Israélites du reste de la France.

Au choix de Metz venait se rattacher une autre idée : celle de réhabilitation, de réparation, nous croirions presque de revanche, tant les documents sont étranges !

En effet, c'était à Metz qu'avait eu lieu l'exécution de Raphaël Lévy, qui fit tant de bruit en France, vers la fin du xvif siècle.

Voici ce qui l'avait motivée ; nous empruntons le récit aux Archives Israélites :

C'était en 1669. Raphaël Lévy, né au village de Ghellaincourt, à quatre lieues de Metz, habitait Boulaj, bourgade du département de la Moselle et qui dépendait alors du duché de Lorraine. C'était un pauvre marchand de bestiaux, comme il s'en trouve encore aux environs de cette ville ; et avec ce commerce très pénible, peu lucratif, il élevait une famille composée de sa femme, d'un fils et d'une fille, déjà fiancée ; il était parvenu à l'âge de 56 ans, sans qu'aucune plainte se fût élevée contre lui, jusqu'à la fatale journée du 25 septembre 1669, veille de la grande fête des Trompettes. Il partit ce jour-là, un mercredi, à 7 heures du matin, de Boulay, à cheval, et accompagné de son fils, pour aller acheter à Metz de l'huile et y chercher une corne de bélier pour la fête du lendemain. A 3 heures de l'après-midi, il se trouvait de retour aux Etangs, où il fit ferrer son cheval, et à 4 heures il rentrait à Boulay avec son fils et le meunier de l'endroit. On sait d'ailleurs que la veille

des fêtes, les juifs rouirent de bonne heure pour ne pas s'exposer à violer certains préceptes.

Le même jour, à i heure du soir, une nommée Mangeote Willemin, femme de Gilles Lemoino, charron du village de Glatiirny, allait à une fontaine, à deux cents pas du village, pour y laver quelques linges; son enfant, nommé Didier, âgé de 3 ans, marchait derrière die ; il paraît qu'elle n'jfit pas attention et que l'enfant courut sur la route et entra dans la forêt de Ilaycz, où il s'égara, et comme c'était aux approches de l'hiver, il fut probablement dévoré par les loups, et, en effet, le 26 novembre suivant, quatre porchers trouvèrent dans ce bois une tête d'enfant très défigurée avec un col de chemise.

La mère s'étant retournée, ne voyant plus son fils, courut avertir son mari ; ils se mirent ensemble à la recherche et découvrirent les vestiges. des pas de l'enfant sur la route; mais, au lieu de traverser cette route et d'entrer dans le bois, le père eut la malheureuse idée que l'enfant avait pris le chemin de Metz et il se dirigea vers cette ville; ayant rencontré un cavalier de la compagnie du comte de Vaudemont et lui ayant demandé des nouvelles de l'enfant, ce cavalier dit qu'il avait trouvé un juif avec une grande barbe noire et monté sur un cheval blanc, qui portait un enfant devant lui, et qu'à sa rencontre il s'était éloigné du grand chemin de la portée d'un coup de pistolet. Le père courut à Metz jusqu'cà la porte dite des Allemands. Lcà, on lui apprend qu'on avait vu entrer le nommé Lévy de Boulay, et qu'il logeait ordinairement dans la rue des Juifs, chez son parent nommé Garçon. Il se rend dans cette rue et demande son enfant; on lui répond qu'on ne sait ce qu'il veut dire. Huit jours après, le 30 octobre, le père déposait sa plainte chez le lieutenant criminel du bailliage de Metz.

L'instruction du procos prouva que l'enfant n'avait pas été dévoré par les loups. Le Parlement de Metz conclut à l'enlèvement, au crime; Raphaël Lévy fut condamné à être brûlé vif, et la sentence fut exécutée le 17 janvier 1070. Continuons avec les /4>"c//iy^5 ;

Vendredi 17 janvier, au matin, on lui lit lecture do l'arrêt; de son cachot, on le conduisit à la chambre destinée aux tortures;

alors il dit aux commissaires de consigner par écrit ce qui suit : Que tout ce qu'il pourrait dire, tout aveu que la douleur de la torture pourrait lui arracher, n'est que mensonge; car lui, il est innocent, et tout Israël est innocent ; qu'il n'en accusait pas ses juges, mais bien les témoins. Sur cela, l'homme saint et pieux supporta toutes les tortures sans dévier de la vérité et de la justice depuis le commencement jusqu'à la fin, et les douleurs les plus aiguës ne purent le décider à avouer ce mensonge par la plus faible parole; il persista dans la vérité, disant que lui, ainsi que tout Israël, était innocent. Gomme il faillit perdre l'âme par les grandes souffrances, on voulut lui faire boire du vin pour le fortifier, mais il le refusa, parce qu'il n'était pas selon les rites hébraïques ; alors on le retira de la torture et on le conduisit dans une chambre, où on le fit asseoir devant le feu pour le réchauffer : plusieurs personnes vinrent ensuite pour l'engager à parler, mais il ne prêta l'oreille à personne et il désira qu'on lui envoyât des Israélites. Cette demande lui ayant été accordée, alors Seligman, le s^'ndic, et rabbi Zanville, allèrent le trouver et le consoler; il leur recommanda sa femme et ses enfants, puis il pleura, pria, mit ses phylactères. A 2heures après midi, on le fit extraire de sa prison et on le conduisit devant l'église métropolitaine, afin de demander pardon; mais il ne voulut ni prendre le cierge, ni demander pardon, car, disait-il, il ne veut ni ne doit demander pardon pour un forfait qu'il n'avait pas commis; de là on le conduisit jusqu'en Fournirue, où une voiture l'attendait pour l'asseoir; il dit que, comme Dieu lui avait donné la force de supporter de pareilles souffrances, il continuera à lui en donner encore pour sanctifier son saint nom et aller au lieu du bûcher. Plusieurs vinrent encore l'engager à faire des aveux ; mais il les repoussa, leur disant : « Ne voyez-vous donc pas le ciel ouvert et deux anges prêts à recevoir mon âme? » Plusieurs chrétiens attestent avoir entendu ces paroles sortir de sa bouche.

C'est ainsi qu'il alla à pied jusqu'en Champ-à-Seille, lieu où était allumé le bûcher ; on lui fit encore lecture de l'arrêt, l'avertissant de bien faire ses réflexions et de faire ses aveux ; mais il resta toujours fidèle à la vérité, protestant de son innocence. Il s'approcha du bûcher qu'on lui avait apprêté; alors le bourreau lui couvrit le visage de paille pour ne point voir le feu.

mais il l'ôta de sa figure, et en moins d'un quart d'heure son corps fut brûlé et anéanti'.

Les Arcliives israèlites font suivre le récit de cette réflexion : « Si cet homme avait appartenu à la communion chrétienne, les Chateaubriand, les Lamartine auraient chanté sa mort; mais un pauvre juif, marchand de bestiaux, qui s'en inquiète ^ ? »

Détrompez-vous, Archives israèlites, le marchand de bestiaux a trouvé mieux que le chantre d'Eudore dans les Mcwtyrs : Metz, elle-même, après l'avoir condamné et brûlé, a pris en mains la cause de son peuple. Toutefois l'impartialité nous fait dire : Là encore l'effet du breuvage ! car à un siècle de distance (1670-1788), Metz était retournée; en voici la preuve, dans cet aveu à propos du concours ouvert en faveur des juifs :

« L'initiative prise par la Société littéraire de Metz avait une grande importance. Ce rôle appartenait l^ien à la cité de Metz, ville libérale par excellence, qui depuis plusieurs siècles possédait dans son sein une juiverie modèle, et qui, réfractaire à la persécution contre les protestants, eut au contraire, et à plusieurs reprises, des échevins de la religion réformée. Il appartenait aussi aux Aom» 2 <?s libéraux, qui composaient la Société roj'ale des sciences et des arts et qui étaient e)i contact fréquent avec les juifs du pays, de faire revenir l'opinion publique de Terreur séculaire dans laquelle on était tombé au sujet des juifs, et de recliercher les moyens de les rendre plus utiles au pays et

1 Archives israèlites, année 18il, pages 371-3 et G09-10.

2 Ibid., p. GIO.

plus heureux eux-mêmes, en les afFranchissant de la réprobation que l'on faisait peser sur eux \ »

Pour nous, nous ne pouvons que raisonner ainsi : Si Raphaël Lévy a été innocent, la Providence, qui se sert de tout, consolait les cendres du pauvre marchand de bestiaux par le premier signal d'une réparation envers son peuple ;

S'il a été coupable, l'audace juive est effrayante puisque, du lieu du crime et du bûcher qui l'avait puni, elle jetait à la société chrétienne le défi de son émancipation. ^, /W^/-,^^ r^-^ J^.J'f^/f;^ ^y ^^^^

« Rechercher les moyens de rendre les Israélites plus utiles et plus heureux en France », tel est donc le but du concours ouvert à Metz. C'est, avons-nous dit, la Société royale des sciences et des arts de cette ville qui en a pris l'initiative.

Le concours a été annoncé en 1785.

Les concurrents ont eu, pour envoyer leurs mémoires, le laps de deux années, jusqu'à la fin de 1787.

En effet, sept mémoires sont envoyés.

La commission qui les examine en discerne deux; mais, au lieu de donner les prix, elle engage les auteurs

* L'Émancipation des juifs devant la Société royale des sciences et arts de Metz en 1787 et M. Rœderer, par Abraham Cahex, (Revue des études juives, 11° 1, p. 84.)

à les perfectionner, et, prorogeant la durée du concours, en reporte la nouvelle sanction à Tannée 1788. En tout cela, ce semble, il n'y a rien que de très inoifensif. La Société royale des scie ^i ces et des arts semble même mériter des louanges pour avoir provoqué ce concours et eu avoir prolongé la durée. Voici cependant les dangers qui s'y dissimulaient.

Le projet d'améliorer le sort des Israélites était entré profondément dans le coeur du généreux Louis XVI. Dès janvier 1784, plus d'une année avant la première annonce retentissante du concours ouvert à Metz, le roi avait rendu un édit qui abolissait les péages l«^ corporels auxquels les juifs étaient soumis. Puis, de Versailles, étaient venues les Lettres Patentes de 1784 qui réglaient, en l'adoucissant, la situation critique des juifs d'Alsace. Enfin, le monarque avait mis à l'étude la question d'émanciper les Israélites, et l'avait confiée à Maleslierbes, qui s'en occupait avec une commission du conseil d'État ; un édit se préparait sous les yeux du roi, où « la prudence chrétienne s'allierait avec la bienveillance royale^ ». Or c'est sur ces entrefaites que part de Metz la deuxième annonce bruyante : le concours est prolongé. C'est étrange. Pourquoi cette prolongation^ ? Pourquoi maintenir à Metz un centre indépendant d'études et d'idées, alors que la question est

1 Tous ces bienfaits de Louis XVI ont été largement exposés dans notre premier volume : L'Entrée des Israélites dans la Société française.

- « La raison apparente, qui en a été donnée, paraît bien puérile. Le fameux comte Rcederer, né à Metz, était rapporteur au sein de la commission. Or, « avec son esprit profondément libéral et pratique, il saisit l'importance de ce concours et tous les détails que comportait la solution

souhaitée Après avoir lu, analysé et apprécié tous les mémoires

envoyés, après eu avoir jugé les plus importants et les mieux faits, il

sérieusement étudiée à Versailles ? N'est-ce pas dans le but de discuter et de contrôler l'édit royal ? Et même, n'est-ce pas dans le but, si les événements viennent à se précipiter, de soustraire la question à la décision de la monarchie ? Premier danger de ce concours.

Deuxième danger, plus grave encore : lephilosophisme préside au concours et décerne les récompenses. A Versailles, la direction que la Couronne imprime à l'étude de la question est clirétienne, et Malesherbes, tout philosophe qu'il est, n'oserait y introduire, sous les yeux du roi et de la reine, rien qui soit contraire aux intérêts de l'Eglise et du royaume ^ Mais à Metz, en pleine communauté juive, la question glisse sous l'influence hébraïque qui ne peut manquer de la diriger subrepticement. Tous les membres de la commission qui lisent les rapports envoyés et décernent les récompenses sont des philosophes. Ils devraient juger avec impartialité et ils empoisonnent eux-mêmes la question d'idées libérales. Quoi de plus pernicieux que ces paroles du président, M. Le Payen, à la séance solennelle du 25 août 1788, pour la distril)ution des prix :

trouva qu'aucun de ces travaux ne répondait à l'attente de la Société l'oyale de Metz.

« Sur son rappoi-t, la Société royale laissait le concours ouvert

jusqu'en 1788, en engageant surtout les deux auteurs dont les mémoires ravalent frappée, -dentrer de nouveau en lice. » (Revue des études Juives, n° 1, pages 85, 90, 93.) N'est-il pas entantiu, mais en même temps significatif, de voir deux concurrents excités par la Commission à rentrer en lice, parce que leurs mémoires ne sont pas encore assez conformes à la solution souhaitée?

i Malesherbes désapprouva-t-il ce concours provoqué et prolongé, à Metz? Les documents se taisent. Tout ce qu'on sait, c'est qu'il était eu rapports d'amitié et d'études avec le comte Rœderkr, qui se passionna pour le concours en faveur des juifs.

26 rx CONCOURS A METZ

« Ce n'a pas été sans éprouver une grande satisfaction que la Société royale a remarqué que les trois ouvrages qu'elle couronne, fondés sur les mêmes principes, appuyés sur les mêmes faits, tendant au même but et à peu près par les mêmes moyens, ont pour auteurs des personnes sur lesquelles la différence d'état, de patrie et vraisemblablement de religion, n'a point arrêté Vaclion des vérités éternelles de la nature et de la raison. En général, tous les mémoires que nous avons reçus, à un ou deux près, accusent nos préjugés contre les juifs d'être la cause première de leurs vices, et notamment de celui de tous qui nous révolte le plus (l'usure). Nous les réduisons à l'impossibilité d'être honnêtes ; comment voudrions-nous qu'ils le fussent ? Soyonsjustes envers eux, j^our qu^ils le deviennent envers nous, c'est le vœu de l'humanité et de tous les gens raisonnables ; tout porte à croire que le gouvernement l'a recueilli et ne tardera pas à le réalisera » Un pareil langage était une trahison envers l'Eglise et la France ; il accusait moins les juifs que les chrétiens. Ce président, secrétaire perpétuel de la Société royale des sciences et des arts, justifiait son nom : M. Le Payen.

Trois mémoires furent jugés dignes de récompense, sur neuf qui avaient été adressés à la Commission. Les auteurs couronnés étaient : MM. Grégoire, curé d'Einberménil, près do, Lunéville ; Thiéry, avocat au Parlement de Nanc}^; et Zalkind-Houritz, juif polonais, habitant Paris.

On se garda bien d'accorder une mention honorable

^Affiches des Évêchés et Lorraine, année 1783, ]no35, p. 275, col. 4. — Revue des études juives, n» 1, p. 104.

au sixième mémoire ; son auteur, qui était un bénédictin de Saint-Avold et ancien curé de Gliarlevillc , du nom de dom Chais, y disait que : « Les juifs étant des oiseaux de proie, il faut, sans vouloir les tuer, leur couper les becs et les sei-res;)) et pour les rendre utiles, l'auteur ne voyait rien de mieux, en ce temps-là, que de les employer « à faire la récolte du miel et de la cire dans tout le royaume, attendu leur goût décidé 'pour ces substances ». Plus d'un lecteur sera tenté de convenir, à un siècle de distance, que si l'on ei^it écouté et couronné le naïf bénédictin, l'emploi de vider les ruches eût empêché, peut-être, le vide des caisses de l'Etat, et que ce travail à la Ruth eût sauvé la fortune publique d'un naufrage à la Pharaon ! . . .

La Révolution est une voleuse, jugement que nous avons motivé dans notre premier volume *. Elle devait prendre d'une manière violente, elle devait dérober aussi d'une façon subreptice. C'est à Metz que s'inaugure ce deuxième procédé de vol.

La Révolution s'y approprie subrepticement la question de l'amélioration du sort des juifs, dont la Couronne avait eu la pensée et l'initiative à Versailles, et dont la solution, pleine de prudence, devait figurer parmi ses

* VEntrée des Israélites, livre IV, chap. vi.

titres d'iioiineur devant Fliistoirc. A Metz, le larcin commence, pour s'achever et se faire légitimer devant l'Assemblée constituante.

Un homme avait, jusqu'alors, dirigé la (juestion : Malesherbes. Le roi l'avait désigné, et les juifs l'entouraient de leurs obséquiosités. Mais la Révolution pousse un autre homme en avant, l'abbé Grégoire, curé d'Emberménil. 11 est le principal lauréat du concours de Metz, pour son Essai sur la régénération physique, morale et politique des juifs. Bon Malesherbes, vous vous étiez donné beaucoup de peine pour le compte des hébreux ! ils vous laissent, ils vont entourer, désormais, le curé d'Emberménil et s'attacher à lui, mais, hélas! comme

Tîf'i

la rouille à un ustensile du Temple.

Dans les principales crises qui ont bouleversé la société chrétienne, l'Esprit de ténèbres s'est toujours servi d'un piêke. Le mal, alors, y entre plus profondément, parce que la corruption de ce qu'il y a de meilleur dément ce qu'il y a de pire, et que le ferment divin, dont le prêtre déchu était dépositaire, acquiert une efficacité terrible dans son retour contre Dieu. Le prêtre Arius a servi pour l'arianisme ; l'évèque Photius, pour le schisme grec ; le moine Luther, pour le protestantisme ; le curé Grégoire, pour la prépondérance juive. A leur apparition, l'éclat du sacerdoce qui rehausse leurs qualités naturelles respectives les désigne à la foule, et bientôt, au charbon dérobé à l'encensoir, l'incendie s'allume ! « Certains noms ont laissé derrière eux, sur les ilôts du temps, une trace éblouissante et jettent dans l'histoire un grand éclat. Que cet éclat ne vous séduise pas ! Regardez avec attention : leurs splendeurs sont les

splendeurs de rincendie ; leurs feux, les feux de l'éclair et de la foudre. On dirait la flamme sinistre que projette au loin un vaste amas de matières impures s'embrasant tout à coup ; ce n'est point la douce et pure lumière si harmonieusement répandue sur les voûtes du ciel par le pinceau souverain du souverain artiste \ » Tel sera l'éclat du prêtre Grégoire, curé d'Emberménil, dans la question juive, éclat qui n'aura rien non plus de la discrète clarté de la lampe du sanctuaire !

Au concours de Metz, se placent donc ses débuts ; il y est le lauréat le plus félicité. Gomme nous retrouverons sa physionomie, ses paroles et ses actes dans le cours de ce livre, nous nous bornons à citer ici la péroraison de son mémoire présenté au concours de Metz :

« Un siècle nouveau va s'ouvrir ; que les palmes de l'Humanité en ornent le frontispice, et que la postérité applaudisse d'avance â la réunion de vos cœurs. Les juifs sont membres de cette famille universelle qui doit établir la fraternité entre tous les peuples ; et sur eux, comme sur vous, la Révélation étend son voile majestueux. Enfants du même père, dérobez tout prétexte à l'aversion de vos frères, qui seront, un jour, réunis dans le même bercail ; ouvrez- leur des asiles où ils puissent tranquillement reposer leurs tètes et sécher leurs larmes ; et qu'enfin, le juif, accordant au chrétien un retour de tendresse, embrasse en moi son concitoj'en et

* DoNoso GoRTKs, Œuvres, t. III.

2 Grégoire, Essai sur la régencration pliysique, morale et politique des juifs, p. 194.

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