LE ROYAUME DE DIEU ET DES NATIONS
I. Comme quoi la religion chrétienne a proposé la félicité sous la forme d'un royaume de Dieu, non seulement pour l'autre vie, mais dés cette vie. L’Eglise catholique est l'expression visible de ce royaume. — II. Superbe enchàssure des nations dans le royaume de Dieu; la place de chacune; saint-empire et république chrétienne. — III. Tableau de leur félicité: floraison du rèjgne de la justice au milieu d'elles. — IV. Contraste avec la misérable condition des juifs. — V. Réponse à une objection des juifs tirée des restes de barbarie qui assombrissaient les nations, malgré leur enchàssure dans le royaume de Dieu.
Le Christianisme, qui a eu en tout le mérite de l'originalité, est, des différentes religions, la seule qui ait représenté et proposé aux hommes la félicité sous la forme d’un royaume de Dieu.
Voici, en effet, la grande parole de l’Évangile qui a établi à jamais une alliance, une sorte d’équation, entre ce royaume et la félicité :
Cherchez 'premièrement le royaume de Dieu et
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sa justice , et tout le reste vous sera donné par surcroît i.
La région du bonheur, que tous les hommes cherchaient, après laquelle les générations avaient soupiré, la voilà donc enfin désignée, déterminée : et cette région, c’est un royaume de Dieu et la justice. Il n’v a qu’un Dieu qui, connaissant notre nature parce qu’il Ta faite, pouvait nous présenter la félicité sous une forme aussi précise et aussi heureuse que celle d’un royaume relevant de lui.
En effet, quelle idée nous faisons-nous du bonheur ? A quels signes jugeons-nous qu’il y a félicité quelque part ?
D’ordinaire, nous disons qu’il y a bonheur, quand les trois conditions suivantes se trouvent réunies :
Premièrement, quand il y a possession, abondance, plénitude, rassasiement ;
Deuxièmement, lorsque dans la possession, dans l’abondance, il y a paix, ordre, harmonie, tranquillité;
Troisièmement, lorsque dans cette possession et dans cette paix, il y a durée. De fait, le bonheur nous apparaît comme un état stable. Une félicité où la durée n’entrerait pas ne serait pas une vraie félicité. Nous avons besoin, pour être heureux, de nous persuader que notre bonheur ne finira pas. Aussi, est-ce par là que les peuples, quelque effort qu’on fasse pour les démoraliser, seront toujours avertis de ne pas confondre le plaisir avec le bonheur. Nous goûtons le plaisir comme une situation transitoire, comme un acte passa-
Saint Matthieu, vi, 33.
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ger, qui ne dure pas, tandis que nous entrevoyons le bonheur comme un état qui dure. Oui, le plaisir ne sera jamais qu’une situation transitoire ; le bonheur, lui, est un état. On aura beau prodiguer aux peuples des plaisirs et encore des plaisirs, l’absence de durée leur fera toujours comprendre qu’ailleurs est le secret d’être heureux.
Ainsi : Abondance, possession, plénitude ;
Paix, tranquillité de l’ordre ;
Durée;
Tels sont les trois éléments qui concourent à la formation de la félicité.
Gela étant, le Christianisme pouvait- il proposer la félicité aux hommes sous une forme plus précise, plus juste que celle d’un royaume de Dieu ?
En effet,
a) La félicité consiste d’abord, avons-nous dit, dans la possession, dans l’abondance et la plénitude ;
Or, quelle expression plus exacte de cette abondance, de cette plénitude, qu’un royaume de Dieu ?
Un royaume n’est- il pas réputé, parmi les hommes, un assemblage de tous les biens? Quels ne seront pas alors les biens et les richesses d’un royaume où Dieu serait souverain ?
b) La félicité consiste, également, dans la paix, l’ordre, l’harmonie.
Or, quelle plus juste expression de l’ordre et de la paix qu’un royaume de Dieu ?
Un royaume, avec toutes ses forces organisées, pondérées, est déjà la plus belle représentation de l’ordre sur la terre. Mais que penser alors de l’ordre et de la
La Prépondérance juive, II.
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paix clans un royaume qui porterait le nom de royaume de Dieu
c) Enfin, la félicité réclame la durée, un état stable.
Là encore, quelle plus juste expression de cette durée qu’un royaume de Dieu ?
Un royaume, parce qu’il est organisé pour durer, se nomme précisément un État.
Et que penser alors de la stabilité dans un royaume où Dieu demeure?
Donc abondance, tranquillité de l’ordre, durée : un royaume de Dieu renferme tout cela.
La félicité pouvait- elle être proposée aux hommes sous une forme plus précise, plus neuve, plus attrayante?
Mais ce royaume est-il réservé seulement à l’autre vie, ou bien s’étend-il également à cette vie, à la terre?
Évidemment, le royaume de Dieu n’apparaîtra dans tout son éclat que dans la révélation des cieux. Néanmoins il commence et fleurit ici-bas.
Le royaume de Lieu est 'parvenu chez vous 4, disait formellement le Christ aux foules qui l’écoutaient. Les Pharisiens l’interrogent : Quand le royaume de Dieu doit- il venir ? Il répond : Il est au milieu de vous 1 2. Et, un jour qu’on lui présentait un petit enfant, il dit: Quiconque n’ acceptera point le royaume de Dieu comme cet enfant n y entrera point 3.
Le royaume de Dieu est donc là-haut, et il est
1 Saint Matthieu, xn, 28.
2 Saint Luc, xvn,][2i.
3 Id., xviir , 17.
ET LES NATIONS
également ici-bas : comment concilier cette apparente contradiction ? C’est bien simple.
Dans l’éternité, le royaume apparaîtra comme la fleur apparaît sur la tige, et le fruit sur la branche; mais, dans le temps, il commence, fleurit, et se développe.
Qu’on veuille bien prendre garde à ceci : le royaume de Dieu sur la terre est au royaume de Dieu dans les deux ce que le germe et la floraison sont à l’épanouissement. Il est jeté en germe ici-bas, pour apparaître et s’épanouir là-haut; car la terre est le lieu de toute culture et de toute floraison; le ciel, le lieu de tout épanouissement et de toute plénitude. Mais c’est substantiellement le même royaume, le mode seul est différent.
Comme, avec cette doctrine, les paraboles du Christ sur le royaume de Dieu apparaissent simples et lumineuses !
Par exemple, la parabole du grain de sénevé : Le royaume des deux est semblable à un grain de sénevé
qu'un homme prend et sème en son champ . et qui
devient un grand arbre .
L’épanouissement du royaume est montré du côté du
ciel : le royaume des deux . un grand arbre ; mais
ses prémices et sa floraison se font du côté de la terre : un grain de sénevé qiïun homme prend et sème en son champ.
Par exemple encore, la parabole du levain : Le royaume des deux est semblable au levain qu’une femme prend , et qu elle mêle dans trois mesures de farine jusqu’’ à ce que la pâte soit toute levée.
La pâde toute levée représente le côté céleste du royaume; mais le côté terrestre du même royaume est
LE ROYAUME DE DIEU
représenté par le travail du levain dans les trois mesures de farine .
Par exemple encore, la parabole de la perle : Le royaume des deux est semblable à un marchand qui est dans le trafic et qui cherche de belles 'perles; en ayant trouvé une de très grand prix, il va vendre tout ce qu’il avait et l’achète .
La possession de la perle , c’est le royaume possédé dans les cieux ; mais c’est ici-bas que se fait le trafic et qu’il faut tout vendre pour se procurer la perle , c’est-à-dire l’entrée du royaume.
Ainsi donc, un seul royaume de Dieu, mais qui a deux phases : une phase d’épanouissement et de gloire, au ciel; une phase de formation et de progrès, sur la terre.
On demandera peut-être pourquoi la souveraine Sagesse a partagé ainsi son royaume en deux phases.
Il n’y a qu’à regarder autour de nous pour le comprendre. La Sagesse a réglé qu’ici-bas toute chose commencerait à l’état de germe, pour atteindre ensuite son épanouissement :
La plante est bouton et fleur avant de devenir fruit ;
L’homme est enfant avant de devenir homme fait ;
La religion a été judaïsme avant d’être christianisme ;
L’Église est militante avant d’être triomphante ;
La grâce aura été la foi avant de devenir la gloire.
La divine Sagesse ayant donc réglé que tout dans son œuvre serait soumis à une loi de floraison et de progrès, on ne voit pas pourquoi le royaume de Dieu lui-même n’aurait pas été soumis également à cette magnifique progression: et, défait, avant que de s’épanouir dans
ET LES NATIONS
les cieux, il a été établi qu’il fleurirait et progresserait sur la terre.
Un dernier trait à signaler : la liaison entre ce divin royaume et l’Église catholique.
Une chose, ici-bas, pour durer, ne doit-elle pas descendre, de la sphère idéale, dans une institution positive? Le royaume de Dieu, jeté en germe et fleurissant sur terre, devait donc avoir aussi son institution, et c’est l’Église. Elle est organisée comme un royaume, et quelle autre société présente aux hommes, en luttant contre leurs passions et en les couvrant de bienfaits, plus de justice et plus de bonheur?
Qu’on remarque, en outre, cette admirable progression :
Le Messie qui a passé en faisant le bien, ayant été annoncé comme le Désiré des Nations , devait travailler, non plus seulement pour la petite Judée, mais pour l’univers. Avec lui, le bonheur, soit céleste soit terrestre, cesserait d’être le lot de quelques-uns, pour devenir la vocation de tous. Voilà pourquoi Jésus a substitué au peuple de Dieu , c’est-à-dire à la Synagogue, le royaume de Dieu , c’est-à-dire l’Église. Le peuple de Dieu s’est élargi en royaume de Dieu, et la Synagogue, en l’Église, pour que tout le monde put y entrer et être heureux.
Un royaume embrasse l’espace ; un royaume de Dieu devait embrasser tous les espaces : c’est bien le caractère de l’Église catholique ou universelle .
« Toute cette enchâssuree st divine,» pour employer le mot de Pascal.
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Les nations ont été appelées dans cette enchâssure, mais avec la liberté d’en sortir.
Parlons d’abord de leur appel et de leur radieux effet dans l’enchâssure.
Il y avait la Gentilité avant le christianisme, c’està-dire les nations, rapidement entraînées par le paganisme dans un état de décomposition et de décrépitude. Le christianisme les a remaniées, pour les sauver et les harmoniser avec le royaume de Dieu où elles devaient entrer. Il les a remaniées, en respectant avec un tact divin, et en retenant soigneusement, ce qui se trouvait de bon en chacune, d’elles. Il s’est servi aussi, comme d’un élément de régénération, du sang neuf des Barbares ou des nations germaines, gardées en réserve par la Providence. Ce saug neuf a été la partie passive de la régénération des nations. Le christianisme a soufflé, dans ces éléments conservés, un esprit nouveau, un ferment divin, toutes les beautés et toutes les ardeurs de l’idéal chrétien, du surnaturel. Alors, les nations ont été dignes de l’enchâssure.
Elles y furent réparties avec le soin que met un artiste à distribuer et à ranger des pierres de grand prix dans un écrin. Le royaume de Dieu ou l’Eglise était l’écrin.
Ce qui frappe d’abord dans l’enchâssure, c’est la variété dans l’unité : bienfait que le royaume de Dieu
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ménageait aux nations rangées sous sa loi d’amour. Les petits Etats subsistent avec sécurité à côté des grands. Quelle magnifique floraison de principautés, de petites républiques, de duchés, de villes libres, fortes, glorieuses, souveraines comme des royaumes : Gênes, Pise, Venise, Florence! La chrétienté fut l’expression de cette variété dans l’unité.
Ce qui frappe ensuite dans l’ench assure, c’est le rôle providentiellement assigné, au sein du royaume de Dieu, à chaque nation en particulier : rôle merveilleusement adapté aux qualités naturelles et au génie propre de la nation. L’Italie remplira glorieusement cette fonction d’enseigner qui est la sienne aux onzième et douzième siècles, à l’époque de ses grands docteurs. La France sera le bras droit de la chrétienté et portera l’épée levée pour la défendre contre tous. L’Espagne et le Portugal, avec leurs flottes, iront au-devant de ces nations attardées qui n’ont pas encore vu luire la lumière de la civilisation chrétienne. Voilà la destinée, le caractère de ces nationalités transformées par le travail intérieur du christianisme. Chacune d’elles a une mission sociale dans le royaume de Dieu.
Enfin, une dernière particularité charme et ravit dans l’enchâssure, c’est la protection que le royaume de Dieu vient demander aux royaumes, même aux petits Etats, qu’il enclave. Certes, le royaume de Dieu protège, le premier, ses chères nations, puisque c’est lui qui les a formées et qui les conserve. Néanmoins, en vertu de cette exquise subordination que se plaît à rechercher l’amour, le royaume de Dieu ou l’Eglise vient dire à chaque Etat protégé : Protège -moi !
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Cette subordination mutuelle par révérence compose en grande partie l’éclat et le charme du moyen âge. Elle a produit, dans les jeux de son amour, cette délicieuse antithèse historique : le saint-empire et la république chrétienne.
L’idéal et la réalité du saint-empire furent une grande chose : l’idéal, plus encore que la réalité. Cet empire, tel que Charlemagne le conçut, eut de l’Église le sacre, et la mission de réaliser le royaume de Dieu parmi les hommes, c’est pourquoi on l’appela le saint-empire . Il eut de Rome la tradition du gouvernement, et l’héritage des lois les plus sages qui furent jamais, c’est pourquoi on l’appela le saint- empire romain. Mais il garda des Barbares le génie belliqueux, un certain respect de l'indépendance personnelle, et la coutume de ne point faire de loi sans consulter la nation au moins dans l’assemblée de leurs chefs : voilà pourquoi on l’appella le saint-empire romain de la nation germanique. Quand l’Empereur, au jour de son couronnement, se montrait le diadème en tête, tenant d’une main le sceptre et de l’autre le globe du monde, faisant porter devant lui la croix, la lance et le glaive, entouré de la féodalité sous les armes et des députés des villes libres du Danube et du Rhin ; en présence d’un si grand spectacle la foule répétait cette acclamation solennelle : « Le Christ est vainqueur, le Christ règne, le Christ a l’empire ! Christus vincit , Christus régnât , Christus imperat ! » Ce grand dessein du saint-empire n’eut qu’un moment de réalité, quand Charlemagne, maître de la Gaule, de l’Italie, de la Germanie, reçut à la fois l’hommage du duc des Basques, du roi des Asturies,
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qui se déclarait son vassal, et des chefs de clans irlandais, qui le nommaient leur seigneur et leur maître, pendant que les empereurs byzantins traitaient avec lui de puissance à puissance, et que le calife Aaroun-al- Raschid lui envoyait les clefs du Saint-Sépulcre. Après ces courtes années, l’empire d’Occident se perd dans les partages de famille.... Mais il ne fut pas si facile d’en finir avec un dessein auquel Charlemagne avait attaché son nom. Seulement Charlemagne, comme tant d’autres ouvriers de la Providence, fit autrement qu’il ne voulait, plus qu’il ne voulait. Il ne réussit pas à reconstruire une monarchie universelle, dont le règne eût été la ruine des nationalités, qui eût enrôlé pour ainsi dire tous les peuples au service du même pouvoir sous une même discipline. La liberté des nations résista; elles restèrent avec leur différence de vocations, de caractères, de génies. Mais le nom de l’empire servit à maintenir l’union des peuples occidentaux, à fonder parmi eux le droit international, à former cette famille puissante, la latinité , qui fit les croisades, la chevalerie, la scolastique, toutes les grandes choses du moyen âge. Ainsi l’empire ne tomba que pour laisser sortir de ses ruines ce qu’on appela la république chrétienne ; et, si l’unité politique périt, l’unité spirituelle fut constituée1.
République chrétienne, venons-nous d’écrire. Chose remarquable, l’œuvre de Dieu ici-bas est un royaume, puisqu’on dit le royaume de Dieu; immuable, puisque rien n’en pourra jamais détruire ni changer la forme, et qu’à la fin des temps le Christ, comme il est annoncé,
1 Ozanam, la Civilisation chrétienne chez les Francs , t. II, 366, 373-374.
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remettra le royaume à son Père 1 ; et cependant, durant une longue période de siècles, on voit se mouvoir à l’aise, dans ce royaume imperturbable, quoi? la république chrétienne, c’est-à-dire le concert de tous les Etats de l’Europe, grands et petits, monarchies et républiques, qui, protégés de l’Eglise, se montrent à leur tour ses protecteurs. Ils sont dans l’Eglise qui les enclave ce qu’une variété de rubis, de saphirs et d’autres pierres précieuses, est dans une magnifique couronne d’or. Chaque pierre a son éclat, sa couleur. L’enchâssure les fait valoir ; mais, en retour, la couronne est rehaussée par leur réunion. Ainsi, protectrice des Etats, l’Eglise était hère et reconnaissante de la réciprocité de leur protection ; et les souverains Pontifes perpétuèrent à jamais la gratitude du royaume de Dieu en appelant la France la fille aînée de V Eglise, l’Espagne la nation très catholique , le Portugal le royaume très fidèle , l’ Autriche-Hongrie le royaume apostolique.
Il I
Assemblage, éclat extérieur des nations enchâssées dans le royaume de Dieu : c’est ce qu’on vient de lire. Un complément est nécessaire : l’influence interne du divin royaume sur chacune des heureuses enchâssées. Dans le tableau de cette félicité des nations, nous
1 Cum tradiderit regnum Deo et Patri (Ia Ep. ad Corinth., xv, 24).
ET LES NATIONS
n’indiquons que les grandes lignes, et encore, celles seulement qui ramènent une comparaison avec le peuple juif.
Le Christ avait présenté la justice comme inséparable du royaume de Dieu, Cherchez le royaume de Dieu et la justice. La justice devait donc être le principal caractère de la félicité des nations. En quoi consiste- 1— elle ? V oici :
Reconnaître le droit d’autrui, le vouloir comme notre propre droit, le maintenir contre l’égoïsme, c’est aimer 1 e prochain comme soi-même, c’est la justice ! C’est la justice, non pas abstraite, mais pratiquée. De cette justice réelle, vivante, concrète, naquit l’honneur : l’honneur qui fut un regard élevé du chrétien sur lui -même, une pensée de sa noblesse, et, aussi, de celle du prochain . Or, durant les siècles de leur enchâssure au royaume de Dieu, les nations fleurirent de cette justice mêlée d’honneur. Constater cette belle floraison dans la chevalerie, dans le château, serait un éloge suranné : il suffira de la reconnaître auprès du peuple, dans la commune.
République obscure, mais respectée, la commune eut la charte de ses droits, possédant son conseil, ses chefs, sa milice et son drapeau. Sous cette protection sérieuse qui liait l’honneur des classes plus faibles à celui des classes plus fortes, se forma dans la société chrétienne, non pas seulement par les arts libéraux, mais encore par le commerce et l’industrie, si méprisés des anciens, une arrière-garde de savoir et de pointé qui prit rang dans les destinées de l’Europe, et se prépara pour elle-même un avènement plus complet à la vie publique. Ce qui restait de l’esclavage légué par le monde ancien au
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monde nouveau tendit chaque jour à s’adoucir, puis à disparaître. L’ouvrier fut libre, et, averti par l’exemple de l’Eglise, de la noblesse et de la bourgeoisie, que tout homme isolé est un homme perdu, il s’associa pour être respecté. S’il eut encore des maîtres, il eut aussi des droits ; il ne fut plus seul en présence de la richesse, ni seul non plus en présence du malheur. Ainsi, du prince au pauvre, du souverain pontife à l’artisan, s’établit dans la chrétienté politique une hiérarchie où chacun avait sa place, son pouvoir et son honneur, et où, nul n’étant seul, tout le monde était quelque chose : vaste assemblée d’hommes divisés par nations, et où se réalisait, malgré les vestiges subsistants des mœurs barbares, cette forme de gouvernement, composé de monarchie, d’aristocratie et de démocratie, qu’ Aristote estimait la meilleure, et dont saint Thomas d’Aquin donnait après lui cette description : « Le gouvernement est parfait dans une ville ou dans un peuple lorsqu’un seul y préside à tous selon la vertu, qu’il a sous lui des grands qui partagent son autorité selon la vertu, et qu’enfin l’un et l’autre principat est la chose de tous, soit parce que tous peuvent élire, soit parce que tous peuvent être élus1 2. »
Les nations alors n’étaient-elles pas heureuses ? La justice élève une nation* \ n’étaient-elles pas élevées, grandes, magnifiques ? Le Christ s’est servi de cette comparaison : Le royaume de Dieu est semblable à un grain de sénevé qu'un homme prend et jette dans
1 Lacordaire, de V Influence de la vie surnaturelle sur la vie privée et sur la vie publique . (Conférences de Toulouse.)
2 Livre des Proverbes , chap. xiv, 134.
ET LES NATIONS
son jardin, et qui croit jusqu' à devenir un grand arbre ; de sorte que les oiseaux du ciel se reposent sur ses branches i. Cette riante comparaison a passé, ce semble, de l’Evangile dans l’histoire des nations chrétiennes, y devenant une réalité consolante. L’arbre a fleuri au moyen âge. L’histoire de France ne présente t~elle pas saint Louis assis sous le chêne de Vincennes, rendant la justice, et les populations empressées autour du meilleur des monarques ? Ces paysans qui s’en reve naient joyeux, bénissant Dieu et le roi, n’étaient-ce pas les oiseaux du ciel qui chantaient sur les branches, et à l’entour ?
Que vous avez été belles, ô nations ! Le Prophète royal, inspiré par la vision de votre prospérité dans le royaume de Dieu, vous avait consacré ses chants d’avenir les plus enthousiastes. Vous les avez réalisés. Nations , louez toutes le Seigneur ; louez-le tous, peuples de la terre. Vous l’avez loué, et vous aussi, vous étiez dignes d’éloges !
Cette beauté et cette prospérité s’augmentaient d’un contraste avec la misérable condition des juifs.
Eux, également, étaient les tributaires du règne de la justice, mais sous un aspect fort différent : tributaires de la justice comme punition. Ils expiaient au milieu des nations une double grande faute, celle que
i Saint Matthieu, chap. xm, 32.
LE ROYAUME DE DIEU
toute la terre connaît, le déicide, et une autre moins connue, leur conduite coupable à V égard des, nations. A quelle époque et de quelle manière avaient-ils donc commencé à être coupables à l’égard des nations ? Ainsi qu’il suit :
Le peuple de Judée avait été choisi comme peuplé de Dieu, et à ce titre comblé de faveurs : choisi toutefois, non pour se replier éternellement sur lui-même et savourer avec avarice ses privilèges, mais pour s’épanouir comme la plante et présenter son fruit, le Messie, aux autres nations qui l’attendaient. Le rôle d’Israël devait donc consister à passer un jour du particulier à V universel . Peuple de Dieu, il devait, à l’époque de la venue du Messie, se tranformer, s’agrandir en accueillant toutes les nations, et former avec elles, dans une sublime synthèse, le royaume de Dieu.
Or, quand vint le moment de passer ainsi du particulier à l’universel et de s’unir aux nations, le peuple juif sentit une jalousie immense monter dans son âme. Cette idée de l’égalité spirituelle — n’ètre plus tout seul à l’avenir le peuple de Dieu, mais former avec les autres nations le royaume de Dieu; n’avoir plus de privilèges, ne posséder plus en propre la Loi, le Temple, mais former désormais une seule Eglise avec les Gentils, avec le reste du monde, — en un mot, l’égalité spirituelle : cette perspective lui fut insupportable ! Le crime du Calvaire fut décidé, et, déplus, le peuple juif fit l’impossible, comme le rapporte le livre des Actes, l’impossible, pour empêcher l’Évangile d’être prêché aux Gentils. 11 employa tout pour entraver la religion universelle. Même les juifs qui croyaient fermement en Jésus-
ET LES NATIONS
Christ s’opposèrent un instant, par amour pour la Synagogue, à cet appel fait aux nations. Ce fut l’hérésie des Judaïsants , la première et la plus délicate de toutes les hérésies. En un mot, le judaïsme, aveugle, égoïste et jaloux, se mit en travers de la porte du royaume de Dieu, pour empêcher les nations de passer et d’y entrer. On sait le châtiment. Le peuple juif fut balayé dans l’universel , c’est-à-dire à travers toutes les nations.
C’est donc au milieu d’elles que les juifs expiaient leur double faute. Le châtiment était, du reste, adapté, comme il convenait, à leur égoïsme et à leur jalousie.
D’abord tous leurs privilèges d’ancien peuple de Dieu avaient passé aux nations, en tant qu’elles faisaient partie du royaume de Dieu. Ils avaient possédé Y adoption des enfants : elles la possédaient, puisque, par le baptême, les enfants de Dieu se faisaient chez elles. — Ils avaient possédé la présence glorieuse de Dieu : elles la possédaient, puisque le tabernacle, renfermant la Présence réelle, était établi et universalisé chez elles. — Ils avaient possédé V alliance : elles la possédaient, puisque les divins sacrements qui unissent Dieu et l’homme, étaient administrés chez elles. — Ils avaient possédé la Loi : elles la possédaient, puisque le Décalogue et l’Évangile étaient enseignés et observés chez elles. — Ils avaient possédé le culte : elles le possédaient, puisque le sacerdoce se recrutait chez elles, que les églises nombreuses comme les étoiles du ciel se bâtissaient chez elles, et que toutes les fêtes, avec leurs pompes, leurs parfums et leurs réjouissances, se célébraient chez elles. — Ils avaient possédé les promesses : elles les possédaient, puisque toutes les douceurs de la familia-
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rité divine, grâces, dons, consolations, extases, suavités, apparitions, en un mot tout ce que le Ciel avait promis de bon était prodigué chez elles.
Et ainsi, dans ce transfert aux nations de ses antiques privilèges, il y avait, pour le peuple juif, une éclatante première punition de son égoïsme et de sa jalousie.
La seconde n’était pas moins bien infligée : une misérable condition pour lui, en face de la prospérité et de la félicité des nations. Tandis qu’elles ressemblaient, comme nous l’avons dépeint plus haut, à des pierres précieuses enchâssées dans le royaume de Dieu, eux ressemblaient à des grains de blé ballottés dans un crible, et le crible était ces nations qu’ils détestaient. Un de leurs prophètes leur avait annoncé, au nom du Seigneur, un pareil châtiment : Je ri exterminerai pas entièrement la maison de Jacob ; mais je les disperserai dans toutes les nations , par une agitation semblable à celle que Von donne au blé quand on le secoue dans un crible : pas un seul grain ne tombera à terré , mais sera poussé au loin par V ébranlement général L Toutes les nations ont exécuté cet ordre. Toutes se sont opposées à ce que les juifs fussent un peuple homogène, et ce peuple, dispersé dans tous les autres, ressemblait parfaitement aux grains de blé qu’une violente agitation sépare, en les poussant en divers endroits du crible. Secoués en France, secoués en Espagne, ils montaient en Angleterre ; secoués en Angleterre, ils descendaient au Maroc ; secoués au
1 Amos, ix, 8, 9.
ET LES NATIONS
Maroc, ils passaient à Constantinople; ils ne rencontraient nulle part stabilité et sécurité.
En opposition avec cette condition misérable, les nations fleurissaient, tranquilles et heureuses.
Il y a, toutefois, une objection des grains de blé contre les pierres précieuses.
L’ère messianique, disent les juifs, doit concorder avec l’établissement de la justice et de la paix dans le monde entier. Ses signes seront ceux-ci : la transformation des armes de guerre en instruments de labour ; le respect du faible par le fort, de l’agneau par le loup ; la réconciliation des frères divisés, d’Ephraïm avec Juda ; la reconnaissance et l’amour d’un seul Père suprême ; la réunion de tous les hommes, troupeau unique conduit par un seul Pasteur; le concours uni • versel des peuples sur la montagne de l’Eternel ; et enfin, suivant une ambitieuse espérance, le monde entier devenu la Terre Sainte.
Or, peut-on dire que ces signes providentiels de l’époque bénie se soient déjà réalisés ?
Loin de là, ajoutent les juifs : et alors ils citent à l’appui les désordres de toute espèce, les guerres, les épisodes sauvages qui n’ont cessé d’assombrir ou de défigurer les nations, nonobstant leur enchâssure au soi-disant royaume de Dieu.
La Prépondérance juive, IL
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Ils en tirent cette conclusion : que le Messie n’est point venu .
La réfutation est aisée.
Considérons d’abord les signes 'providentiels de Vèpoque bénie . — N’ont-ils pas commencé à se réaliser d’une façon éclatante avec l’Évangile de Jésus de Nazareth, livre unique de justice et de paix? Or, leur réalisation n’a pas cessé depuis. L’Église, qui applique l’Évangile, n’est- elle pas le royaume de la justice et de la paix? N’est-elle pas la montagne où les nations sont montées ensemble? N’est- elle pas l’asile du faible contre le fort et de l’agneau contre le loup? N’est- elle pas le bercail où le Pasteur unique ouvre ses bras à tous les hommes, à tous les peuples ? Seulement, tous ces signes providentiels accumulés dans l’Église se développent au fur et à mesure des générations, afin que sa mission de justice et de paix soit successive avec les siècles. C’est très heureux pour chaque siècle. Si un seul siècle avait concentré en lui-même les signes du Messie venu, que serait- il resté à faire, pour les autres ? Au contraire, chaque siècle présente, avec le sceau de l’Emmanuel, le témoignage qu’il appartient, par ses progrès, à l’ère messianique, à l’époque bénie. C’est ainsi que l’un apporte au compte commun le défrichement de l’Europe;un autre, l’institution des écoles et des législations ; un autre, les cathédrales ; un autre, la trêve de Dieu ; celui-ci, la scolastique et la Somme de Thomas d’Aquin ; celui-là, la chevalerie; cet autre, les Croisades; cet autre, la découverte du nouveau monde ; cet autre, les œuvres de saint Vincent de Paul. De la sorte, le royaume deDieu,qui date de l’ère messianique, soumis,
ET LES NATIONS
comme tout ce qui est terrestre, à la loi de la floraison et de la croissance, aura présenté, dans la succession des siècles, l’aspect d’une moisson toujours mûrissante, toujours grandissante ; et l’on comprend ainsi que la consommation des siècles soit ce qu’annonce l’Evangile: la plénitude de la maturité et le recueillement dans les greniers célestes.
Des signes providentiels passons aux restes de barbarie chez les nations. — Oui, sans doute, les nations, nonobstant leur appel dans le royaume de Dieu, ont présenté, par leurs vices, leurs écarts et leurs guerres, des contradictions avec ce royaume et avec la venue du Messie. Mais il ne faut pas oublier en quel état elles se trouvaient quand ce divin royaume les a acceptées à votre place, infidèles enfants d’Israël ! Elles sortaient de l’état de gentilitê , état de nature et de barbarie : vous étiez vous-mêmes pleins de mépris pour cet état.
L’Église, chargée du royaume de Dieu, a entrepris leur éducation. A cause de la liberté humaine et aussi à cause de la ténacité de tout ce qui est nature, s’il faut des années pour corriger les défauts dans un individu, il faut des siècles pour les corriger dans une nation. Et l’Église qui, comme Dieu, est patiente parce qu’elle est éternelle, l’Église a employé des siècles à corriger les défauts des nations. Ah! s’il n’eût tenu qu’à elle d’assurer et de fixer le bonheur, il y a longtemps que le monde eût vu réalisées et la prophétie des épées transformées en socs, de charrue , et l’ambitieuse espérance de la terre entière devenue la Terre Sainte. Mais,
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éducatrice pleine de mesure, l’Eglise savait qu’elle avait à combattre les restes de l’état de nature, et elle se gardait d’exiger des nations encore à l’âge d’enfance les qualités que l’on admire dans l’homme robuste et parfait. Néanmoins, à ses leçons aussi respectueuses que tendres, les nations corrigeaient lentement mais sûrement les défauts de leurs natures respectives. L’Italie s’est corrigée, la France s’est corrigée, l’Espagne s’est corrigée, elles se sont toutes corrigées. Aussi, de même qu’à leur arrivée et dans leur réunion au sein de l’Église, les nations avaient cessé d’être la gentilité pour devenir la chrétienté , de même leurs progrès furent désignés par un nom nouveau dans le monde, la civilisation : de barbares qu’elles étaient au temps où les juifs attendaient le Messie dans la Palestine, elles devinrent civilisées quand le Messie eut passé.
Pauvres grains de blé secoués dans le crible de la justice, en vérité êtes-vous bien venus à tirer conclusion contre le Christ des scories des pierres précieuses? Si dans les défauts des nations, vous cherchez des arguments contre le royaume de Dieu, quels terribles arguments n’aurait-on pas trouvé dans vos défauts à vous, quand vous portiez le titre de peuple de Dieu! On vous le reconnaissait, cependant.
Achevons la réfutation de l’objection par un regard sur les vicissitudes du royaume de Dieu. — Ces vicissitudes, qui consistent dans des alternatives d’éclat et d’obscurité, de puissance et de faiblesse, constituent une des plus belles preuves de la venue du Messie : en ce sens qu’elles dénotent une harmonie parfaite entre le
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règne messianique et la personne du Messie, entre le roi et le royaume.
N’est-ce pas un principe de philosophie que Y effet doit toujours refléter les attributs de la cause? Ainsi : dans la création s’aperçoivent les vestiges du Créateur, écoulements de sa beauté, de sa puissance et de sa bonté.
Si donc le Messie a déjà passé, il a dû nécessairement déposer dans son œuvre, et pour toute la durée de son œuvre, des reflets de sa personne ; en d’autres termes, une harmonie parfaite a dû s’établir entre la personne messianique et le règne messianique, de telle sorte que les caractères de l’un soient aussi les caractères de l’autre.
Or, dans la physionomie de Jésus, quels ont été les traits saillants? Ce sont les contrastes. Il s’est reproduit en lui quelque chose de la fameuse colonne de nuée et de feu qui guida Israël au désert : Jésus fut à la fois lumineux et obscur. 11 naît dans une étable, entre deux animaux : mais une armée angélique apparaît dans les airs pour célébrer sa naissance; il est ignoré à Bethléem, mais une étoile merveilleuse lui amène les Mages, du fond de l’Orient. Et de meme pour sa vie publique et pour sa mort, où les contrastes de lumière et d’ombres, les alternatives de puissance et de faiblesse s’appellent sans se heurter, et se soutiennent en commandant le respect, l’étonnement et l’amour. Ces contrastes ont frappé toutes les intelligences d’élite, depuis saint Augustin jusqu’à Pascal. Ce dernier a dit : « Quel homme eut jamais plus d’éclat? Le peuple juif tout entier le prédit, avant sa venue. Lo peuple gentil l’adore, après sa venue. Les deux peuples gentil et juif le regardent comme leur
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centre. Et cependant, quel homme jouit jamais moins de tout cet éclat? De trente-trois ans, il en vit trente sans paraître. Jamais homme n’a eu tant d’éclat ; jamais homme n’a eu plus d’ignominie. » Et ce grand géomètre de la pensée exacte donne la raison de ces contrastes : (( On n’entend rien, dit-il, aux ouvrages de Dieu, si on ne prend pour principe qu’il a voulu aveugler les uns, et éclairer les autres 1. »
Regardons maintenant l’Eglise, royaume de Jésus. Il s’y continue les mêmes contrastes : la fondation ressemble au fondateur. En elle comme en lui, alternatives de puissance et de faiblesse, non moins étonnantes, non moins harmonieuses, non moins soutenues, non moins triomphantes. Lumière et ombres dans sa catholicité : des peuples la quittent, d’autres lui viennent; son étendue est perpétuellement modifiée, sans être dépassée, cependant, par les religions rivales. — Lumière et ombres dans sa sainteté : à côté des meilleures lois, des abus se produisent, et au milieu des légions d’anges, des scandales paraissent ; mais sa sainteté n’en est pas atteinte. « Qui jamais jugea de l’Océan par l’écume qu’il rejette sur ses bords, ou par les tempêtes qui agitent ses flots? L’Océan n’est pas dans les impurs débris de ses rives ni dans l’inclémence de ses orages : il est dans la profondeur et l’étendue de ses eaux, dans les chemins qu’il ouvre au commerce de toutes les races, dans la solennité de son repos, dans la magnificence de ses émotions, dans l’abîme de ses bruits comme dans l’abîme de son silence; et, lorsque le matelot, porté sur ses
1 Pascal, Pensées sur la Religion , art. IX et art. XIII.
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voûtes tranquilles, les voit tout à coup trembler et gronder, il n’accuse pas le Dieu qui a fait cette immensité sublime, il n’accuse que sa faiblesse, et le front par terre, sur la planche de son navire, il implore l’étoile qui conduit tout, et qui pacifie tout1. » — Lumière et ombres dans les dispositions de ses propres sujets : tantôt le royaume de Dieu est favorisé et soutenu, tantôt il est restreint et combattu. La jalousie des princes est aussi célèbre que leur dévouement; et la vie de l’Eglise, dans lès hommages et les tribulations qui lui viennent des pouvoirs civils, rappelle ces deux journées de la vie du Christ : les foules veulent le faire roi parce qu’il a nourri cinq mille hommes au désert ; et les habitants de Nazareth le chassent hors de leur ville, le mènent jusque sur la pointe de la montagne sur laquelle elle était bâtie, pour le précipiter; mais, dit l’Evangile, il passa au milieu d'eux, et il allait 2; et son règne, aussi, passe au milieu des difficultés, et il va toujours.
Et voilà la parfaite et magnifique harmonie qui existe entre les caractères de la personne messianique et les caractères du règne messianique, entre les qualités du Christ et les qualités de l’Église. Et voilà comment la cause resplendit dans l’effet, comment l’effet reflète les propriétés de la cause; admirable parenté, qui convainc que le doigt de Dieu est là, et qui arrache cette exclamation : iïosanna au roi, hosanna au règne ! Qui médite le Christ peut dire ce que doit être son règne ; et qui médite son règne peut dire ce qu’a dû être le Christ. C’est là un des côtés les plus grandioses, les plus inatta-
1 Lacordaire, Lettres à un jeune homme.
2 Ipse autem transiens per medium illorum , ibat. (Luc. v, 30.)