MILITAIRE, SANS POUVOIR SE FAIRE REMPLACER
La population juive , dans nos départements , ne sera point admise à fournir des remplaçants pour la conscription : en conséquence , tout juif conscrit sera assujetti au service personnel.
A la lecture de ce décret, toutes les communautés juives de France furent exaspérées. Il n’y eut qu’un cri. « Par cet odieux, par cet infâme décret du 17 mars 1808, nous sommes mis de nouveau hors la loi. Il fait revivre à notre égard quelques- unes des plus humiliantes dispositions des ordonnances du moyen âge. Nous voilà replongés dans l’humiliation la plus profonde ±. »
Ce qui est vrai, c’est qu’après avoir reçu la plus éclatante protection qui leur eût été accordée dans aucun siècle, les juifs « éprouvaient tout à coup dans leur fortune et dans leur personne une violente secousse 2 ».
1 Halphen, Recueil des Lois , préface, p. xlii, p. 301.
2 Bèdarride, les Juifs en France , p. 423.
On disait tout bas de l’Empereur : « Il nous avait promis que nous serions citoyens sans restriction. lia trompé le monde entier, il a confisqué partout la liberté. Gomment aurait -il pu garder sa parole aux juifs 1 ? »
Au milieu des cris de fureur s’élevant, à la lecture du décret, dans l’intérieur des quartiers juifs, une oreille attentive eût discerné le rire d’un vieux coq, aïeul, par la vétusté de son arbre généalogique, de celui que la Fontaine a immortalisé :
Sur la branche d’un arbre était en sentinelle Un vieux coq adroit et matois.
Et notre vieux coq en soi-même Se mit à rire 2.
Et pourquoi ce rire entrecoupant tout à coup les cris de fureur ?
Au bas du décret, il y avait cette clause :
Les dispositions contenues au présent décret auront leur exécution pendant dix ans , espérant qu'à l' expiration de ce délai , et par l'effet des diverses mesures prises à V égard des juifs, il n'y aura plus aucune différence entre eux et les autres citoyens de notre Empire ; sauf néanmoins, si notre espérance
1 Graetz, Hist. des juifs , t. XI, p. 30 2.
2 Fable du Coq et du Renard,
CONTRE LES JUIFS
était trompée, à en proroger V exécution, pour tel temps qu'il sera jugé convenable.
Ainsi donc, après qu’elles auraient été expérimentées durant dix ans, les dispositions contenues dans le décret étaient susceptibles d’une prorogation illimitée, si l’attente de leurs bons résultats était trompée. Les juifs ont dû rire !
Dix ans ! c’était plus qu’il n’en fallait pour voir passer de la scène du monde le décret de l’Empereur et , peut-être, l’Empereur lui-même. Toute convention avec les fils d’Israël où l’on fait appel à la durée est presque toujours un marché ruineux pour l’autre partie contractante. Le temps n’a-t-il pas été compris dans leur bagage de colporteurs ?
Nos juifs, menacés par cette date de dix ans dans le décret du 17 mars, tenaient de leurs frères d’Orient l’histoire suivante, plus d’une fois arrivée en Perse et au Maroc :
Le Shah, en Perse (le Sultan, au Maroc), convoquait les juifs avec leurs rabbins. « Chiens que vous êtes, leur disait- il, je vous ai fait venir pour vous obliger à reconnaître Mahomet. Fixez un temps à la venue de votre Messie. Je patienterai jusqu’à cette époque. Ensuite, ou vous serez mahométans ou vous perdrez vos biens et la vie. » Les juifs, épouvantés, obtenaient huit jours pour méditer leur réponse. Après avoir conféré ensem ble, ils venaient annoncer au Shah que leur grand Libérateur, si patiemment attendu, paraîtrait dans trente ans; et, à côté de la décision dogmatique, ils déposaient doucement deux millions en or L 1 Malo, Histoire des juifs , p. 308-10 ; p. 340.
La Prépondérance juive, II.
Au bout des trente ans, le Shah avait les yeux fermés par la mort ; ou, s’il vivait, une nouvelle somme venait, comme une infusion de pavots, les lui faire fermer sur la question dogmatique.
Assurément, pour endormir le tout-puissant et très énergique empereur des Français, il ne fallait point songer aux pavots ; mais il restait, comme auxiliaire, le temps qui fane les lauriers et les décrets. Les juifs étaient assurés du temps. Voilà pourquoi au milieu des cris de colère que soulevait, au sein des juive ries, la lecture du décret du 17 mars 1808, leur vieux coq riait. Il riait devant la date de dix ans assignée par l’aigle à la prorogation de son décret, si ses espérances étaient trompées.
Nous connaissons le décret qualifié d’ « infâme » et l’exaspération de la population juive. Allons maintenant au législateur.
Dans la pensée de l’Empereur, ce décret, avec la volte-face, était-il une rupture entre son gouvernement et les juifs ?
On a employé ce mot de rupture. Il n’est pas juste. Celui qui convient est : mesure de discipline ; par son décret, Napoléon veut amener les juifs à se plier à ce qu’il avait dessein de faire d’eux. Il est fidèle à son plan d’opération, les concernant. Dès le début de son règne, il a voulu les rendre plus honnêtes, utiles, frères des
CONTRE LES JUIFS
Français. C’est pour atteindre plus sûrement ce but qu’il a convoqué l’Assemblée des Notables israélites, puis le Grand Sanhédrin, et qu’il leur a dicté leurs réponses. Le décret du 17 mars 1808, si dur soit- il, fait suite dans les projets du régénérateur à la convocation de la haute Assemblée. Le Sanhédrin avait pour rôle d’éclairer doctrinalement ; l’Empereur s’est réservé celui d’agir militairement : Aide-toi , l'Empereur t'aidera. Ce décret ne fut donc pas une œuvre spontanée de la part de Napoléon ; il fut une œuvre mûrement réfléchie. Son élaboration fut même assez longue. Dès le 6 mars 1806, avant la convocation et la réunion des assemblées juives (les Notables, le 26 juillet 1806 ; le Sanhédrin, le 10 février 1807), l’Empereur s’était préoccupé des mesures à édicter contre les israélites1. Elles furent remises après la réunion et la séparation de la docte et docile Assemblée.
Mais pourquoi (est-on en droit de se demander avec quelque surprise), pourquoi ce parti-pris, chez le souverain, de faire appel à des mesures d’exception et de sévérité, alors que les réformes et les promesses exigées par lui allaient lui être toutes accordées ?
Parce que l’Empereur avait cette conviction, arrêtée par devers lui, et corroborée par Portalis et surtout Molé : que ni appel à la représentation nationale juive
1 II avait proposé à son Conseil d'Etat d 'annuler toutes les hypothèques prises par les juifs faisant l'usure et de défendre à ceux-ci, pendant dix ans, tout droit semblable sur les biens de leurs débiteurs ; il désirait encore qu’à dater du 1er janvier 1807 les juifs, qui ne posséderaient pas une propriété, fussent soumis à une patente et ne pussent pas jouir des droits de citoyen. (Correspondance de Napoléon Ier. Pièce n° 9930. Note pour le grand juge, 6 mars 1806).
dans une assemblée de Notables, ni appel à la sanction religieuse dans la réunion du Grand Sanhédrin, ne seraient suffisants pour changer un peuple réputé indomptable dans ses habitudes. Aux appels d’honneur il fallait allier des mesures de discipline. L’Empereur s’était écrié en plein Conseil d’Etat : On ne se plaint point des protestants et des catholiques , comme on se plaint des juifs. C’est que le mal que font les juifs ne vient pas des individus, mais de la constitution même de ce peuple ; ce sont des sauterelles et des chenilles qui ravagent la France. Et Portalis avait terminé, par cette conclusion, un mémoire auquel l’Empereur donna la préférence sur celui de M. de Champagny : « Il ne saurait être déraisonnable ou injuste de sou mettre à des lois exceptionnelles une sorte de corporation qui, par ses institutions, ses principes et ses coutumes, demeure constamment séparée de la société générale. »
C’est sous l’empire de ces pensées que l’Empereur a prémédité et arrêté, dès 1806, les mesures de discipline édictées dans le foudroyant décret.
Le Grand Sanhédrin qui s’est tenu en 1807 n’a pas eu le talent, malgré son obéissance et ses adulations, de faire échouer la sévérité en réserve.
Quant à l’année qui s’écoule entre la séparation du Sanhédrin et le coup de tonnerre du décret (1807-8), elle est si pleine, hélas ! de tromperies et supercheries juives, qu’elle confirme l’Empereur dans ses dispositions sévères et lui fait lancer le décret. Quelles supercheries, quelles tromperies ? Entre autres, celles-ci :
Pour sauver d’une ruine complète les malheureux
ONTRE LES JUIFS
cultivateurs de l’Alsace écrasés par les usures des juifs, Napoléon avait, en 1806, décrété un sursis d’un an à toutes les dettes hypothécaires de ces cultivateurs visà-vis de leurs rapaces créanciers. Qu’avaient fait ces rapaces ? Ils avaient imaginé de substituer aux inscriptions hypothécaires , des contrats de vente avec faculté de réméré (c’est-à-dire avec faculté du rachat, pour le vendeur, à la condition de rendre dans un délai convenu le prix à l’acheteur). A l’aide de ces contrats à réméré, maint paysan avait obtenu de l’argent, par la vente de son fonds qu’il avait donné à perte. Le délai arrivé, le pauvre paysan n’ayant pu rendre le prix, l’usurier était devenu, légalement et de plein droit, propriétaire irrévocable du fonds qu’il avait acquis à prix modique, et il le faisait passer dans d’autres mains avec de gros bénéfices. « Ce genre de prêt, écrivait fort justement M. de Ghampagny, est plus nuisible à l’agriculture que l’usure même, puisqu’il tend à ôter des mains du cultivateur un sol productif pour en faire un objet de trafic i. »
Autres supercheries. — Depuis leur sortie de Palestine, les juifs avaient toujours eu de l’aversion pour le métier des armes. Mais, en acceptant d’être citoyens français, ils étaient devenus tributaires du drapeau et devaient tirer à la conscription. Or, soit parce que le service était dur sous Napoléon, soit parce que les chances du commerce leur semblaient préférables à celles de la guerre, ils ne se faisaient point faute de
i Arch. nat. S. Int. B B. lô. 639. M. Ghampagny, min. de Tinter, au min. de la justice, 26 juin 1806 5 -S. Secr. AF. IV. 300 dr. 2151. Rapport de M. Ghampagny à Napoléon, 17 juillet 1806.
s’esquiver. Les rapports officiels se plaignent de cette dérobée :
Sur soixante- six juifs qui, dans un laps de six ans, devaient faire partie du contingent de la Moselle, aucun n’est entré dans les armées 4.
Dans le département du Mont-Tonnerre, jusqu’en 1806, les juifs ont constamment éludé les lois delà conscription1 2.
Quoique la population juive de ce département du Mont-Tonnerre atteigne 1000 résidents, il n’a fourni que 29 conscrits israélites de 1806 à 1810 3 4.
On comprend que Napoléon, pour qui le service militaire était le plus grand des devoirs qu’un citoyen doit remplir, ait fait un bond en prenant connaissance de ces rapports et se soit écrié : Je leur apprendrai à être soldats! En effet, le dix- septième article du décret de mars 1808, éclatant comme un coup de fanfare dans les quartiers juifs, apprenait que « tout juif conscrit serait assujetti au service personnel, et que la population juive, dans tous les départements de l’empire, ne serait point admise à fournir des remplaçants pour la conscription » .
De tout ce qui précède, il ressort avec évidence que l’Empereur n’a voulu nullement rompre avec les juifs, mais les dompter, les subjuguer. Il a voulu constituer pour eux une école de discipline : « Il n’édictait à leur égard des mesures ‘exceptionnelles qu’afin de les faire renoncer à des habitudes également exceptionnelles4. »
1 Arch. nat. S. Secr. AF. IV. 300. dr 2150. Observations de l’archichancelier au Conseil d’Etat, juin 1807.
2 Arch. nat. S. Adm. F. 19. 1838. Rapport du chef dusecr. gén. au min. de l'int., 11 octobre 1810.
3 Ibid.
4 H allez, les Juifs en France.
CONTRE LES JUIFS
Au surplus, ce qui prouve que telle était bien l’intention de l’Empereur, c’est le langage catégorique dont s’est servie SaMajesté dansce décret qualifié d’« infâme» . La clause qui annonce que le présent décret sera en vigueur pendant dix ans ajoute : « Nous espérons qu'à l’expiration de ce délai, et par l’effet des diverses mesures prises à l’égard des juifs, il n’y aura plus aucune différence entre eux et les autres citoyens de notre Empire. »
L’intention formelle de l’Empereur était donc d’achever leur incorporation à la société en les façonnant à la moderne, ce qu’avait oublié de faire la Constituante, et non de les repousser dans les exceptions permanentes du moyen âge *.
Sa volte-face n’était qu’une manoeuvre.
1 II est absolument injuste et faux d’assimiler les mesures prises par l’Empereur à celles qu’on prenait sous l’ancien régime. « Sous l’ancien régime, tout est calculé pour maintenir les juifs en dehors de la société ; on leur défend d’acquérir des terres ; on leur ferme l’accès de toutes les professions honorables ; on respecte toutes leurs lois nationales, même les plus opposées à la civilisation moderne ; on leur laisse leurs tribunaux. Et si l’on prend des précautions pour prévenir ou réprimer leurs fraudes et leur usure, c’est après les avoir en quelque sorte forcés de chercher une ressource dans ces honteuses spéculations. Ici, le procédé est tout contraire : non seulement l’on ouvre aux juifs toutes les professions honnêtes, mais on fait tout pour les y attirer par la double influence des peines et des récompenses. Non seulement on ne veut pas les exclure de la société civile, mais on ne néglige rien pour leur faire sentir le besoin et leur inspirer le désir de s’y confondre. On prend encore des précautions contre leurs fraudes et contre leurs habitudes de trafic illégitime ; mais c’est parce que ces habitudes sont le plus grand obstacle à leur fusion dans l’unité nationale, et qu’elles n’ont plus même pour excuse une sorte de nécessité. » (Hallez, les Juifs en France , p. 222-3.)
Les juifs, eux, n’ont pas cru à cette manœuvre de guerre en morale. On ne leur ôtera pas de l’idée que le décret du 17 mars 1808 n’a été une œuvre de haine et de répulsion.
Sur quoi basent-ils leur jugement pessimiste?
D’abord sur la législation française. « Ce décret mérite toute réprobation parce qu’il était une violation du principe qui veut que la loi soit égale pour tous i. » En effet, n’v avait-il pas dix-sept ans que les israélites émancipés par la Constituante jouissaient des droits civils ? Or voici qu’un code tout particulier, s’écartant entièrement des principes du droit public, leur est brusquement appliqué. N’était-ce pas la haine qui venait rayer ainsi le principe constitutionnel de l’égalité des citoyens devant la loi? N’était-ce pas la répulsion qui imprimait une flétrissure à toute une classe de citoyens, en les soumettant à des règles rigoureuses et exceptionnelles?
Une sorte d’ironie par rapport à l’œuvre du Sanhédrin semblait confirmer ce jugement pessimiste. L’Empereur avait obtenu de la haute Assemblée tout ce qu’il avait désiré se faire accorder. Les notables et les rabbins avaient répondu à son terrible questionnaire comme des enfants de troupe répètent devant le général-inspecteur la leçon qui leur a été apprise dans la chambrée 2 :
1 Halévy, Histoire des juifs.
* Voir ci-dessus pages 73-81.
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et, nonobstant cette docilité, les israélites n’étaient-ils pas, tout à coup, mis au séquestre, ainsi que des vauriens ? Pour comble d’ironie, l’Assemblée avait fourni elle- même les verges dont on les fouettait. Elle avait manifesté, en termes enthousiastes, sa patriotique ambition de voir Israël procurer de nombreux et remarquables soldats, régénérer son commerce, etc. ; et voici que, la prenant au mot, on interdisait aux seuls juifs la faculté de se faire des remplaçants au service militaire, et, pour quelques cas d’usure arrivés depuis la réunion du Sanhédrin, on soumettait tout le commerce israélite à des entraves tyranniques.
Cette pensée d’avoir fourni eux- mêmes les verges exaspérait rabbins et notables. De fait, Napoléon, après qu’il eut obtenu d’eux tout ce qu’il avait décidé de se faire accorder, ne les avait plus ménagés. « Les sanhédrites comprirent, mais un peu tard, qu’ils avaient eux-mêmes, par leurs propres résolutions, fourni à Napoléon des armes contre la race dont ils défendaient la cause i. »
Au lieu de savourer le lait et le miel qu’ils avaient espérés dans une nouvelle Terre promise, nos Hébreux buvaient toutes les eaux salées de la mer Morte !...
(( Napoléon nous a trompés ! » criait-on d’un bout à l’autre des juiveries ; « que le ciel nous venge ! Œil pour œil, dent pour dent : revienne la loi du talion, puisque la loi française ne nous couvre plus ! »
Les juifs influents et mieux informés se montrèrent moins injustes envers l’Empereur que la collection de
1 Fauchille, La Question juive en France sous le 'premier Empire,
colporteurs et d’usuriers atteints au vif par le décret. En effet, ceux qui étaient au courant de la politique accusaient le comte Molé d’avoir été l’instigateur des mesures de rigueur. Ce qui est vrai, c’est que Molé ne supportait ni les juifs ni la croyance que leur sang eût osé entrer dans ses veines i. Profitant de ce que l’Empereur était occupé sur le Niémen, à la veille de livrer la bataille de Friedland, il avait, par des intrigues auprès de ses collègues, fait voter l’urgence des articles contre les juifs 2 : le souverain n’eut plus qu’à ratifier.
L’infatigable adversaire de Molé, Furtado, tenta une suprême démarche pour arracher ses coreligionnaires aux mesures d’exception et de rigueur. Une première fois, à la tête d’une députation du Sanhédrin, il s’était rendu à Fontainebleau pour protester, en face de Napoléon, contre les mesures de répression dont le Conseil d’Etat étudiait les termes : l’Empereur n’avait pas daigné les recevoir3. Une deuxième fois, averti secrètement que le décret était sur le point de paraître, le généreux israélite s’élancait, d’un bond, des bords de la Seine à ceux du Niémen. L’Empereur le reçoit à Tilsitt, l’accueille avec bonté, mais se montre inflexible sur la préparation du décret4.
Quand il paraît, les juifs, à leur tour, croient avec entêtement à une rupture, aux temps du moyen âge qui vont revenir pour eux. L’ « infâme » décret leur a serré
1 Voir plus haut, page 50.
* Graetz, Hist. des juifs , t. XI.
3 Arch. nat., S. secr. AF. IV. 300. dr. 2150. Rapport de M. Maret, mars 1808.
4 Graetz, Hist. des juifs , t. XI, p. 301. — Arch. israélites, 1841, p. 366.
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le cœur : l’ère de l’enthousiasme pour Napoléon est fermée.
L’impassibilité juive se retrouva tout entière pour supporter les souffrances que l’application du décret allait engendrer. La lutte pour triompher de Napoléon va aussi s’organiser.
Une anecdote touchante, rapportée par les Archives Israélites , montrera bien l’impassibilité.
((Dans un village de l’Alsace vivait, en 1807, MardochéeBlum, avec sa femme Rébecca et son fils David. Gomme dans toutes les familles juives d’alors, le père faisait le commerce, le fils étudiait le Talmud et la mère s’occupait du ménage. Mardochée Blum n’était pas riche ; mais par son activité et son industrie il savait tirer parti de son capital, et par le crédit dont il jouissait il parvenait à mener à bien les plus lourdes entreprises. Gomme tous ses confrères, il trafiquait de tout, achetait des immeubles, les revendait et faisait à l’occasion un peu d’escompte. Loyal en affaires, bon et bienfaisant, il était généralement aimé et estimé, autant du moins que pouvait l’être à cette époque un israélite en Alsace, où un préjugé populaire, trop ancien pour être facilement déraciné, avait établi en principe que tous les juifs étaient des usuriers.
« David Blum était un grand et beau jeune homme de
vingt ans, d’un caractère calme et réfléchi, couvant, sous une apparence froide et timide, de fraîches pensées et de nobles sentiments. Il ne s’était pas borné à l’étude des livres rabbiniques ; mais il savait lire l’allemand et le français, et il avait puisé quelques notions d’histoire dans de vieux bouquins achetés à vil prix à la vente d’un émigré. Aussi était- il regardé comme le savant de l’endroit, et toutes les filles à marier l’enviaient à Sarah, sa fiancée, jeune juive aux cheveux noirs et à l’œil vif, qui lui apportait une belle dot en mariage.
« La famille Blum vivait heureuse et contente, attendant le moment fixé pour l’union des jeunes fiancés, lorsque la promulgation d’un décret impérial vint faire évanouir cet échafaudage de bonheur qui paraissait si solide. Ce décret, qui imprime une tache indélébile au règne de Napoléon, et qui est marqué au coin de l’intolérance, de l’injustice et de l’oubli du droit des gens, ordonnait qu’à dater du 17 mars 1808 tout juif français serait forcément assujetti au service militaire, sans avoir la faculté de se faire remplacer, et il portait, entre autres dispositions draconiennes, que le paiement d’aucune obligation, promesse ou lettre de change souscrite à un juif par un Français non israélite, ne pourrait désormais être exigé sans que le bénéficiaire prouvât en avoir fourni la valeur entière. On conçoit facilement ce que de pareilles mesures exceptionnelles durent amener de perturbation dans l’Alsace, où le commerce, surtout celui d’argent, se trouvait presque exclusivement dans les mains des israélites ; mais, parmi les nombreuses victimes que fit l’exécution de cet inique décret, aucune ne fut aussi violemment froissée que la famille Blum.
CONTRE LES JUIFS
L’heure de la conscription avait sonné pour David ; désigné par le sort, il fut obligé de quitter ses parents; et comme il partait le visage brûlant des larmes que sa mère désespérée avait versées sur lui sous prétexte de lui donner le baiser d’adieu, il reçut la visite du père de sa fiancée, lequel lui apprit d’un air froid et embarrassé que Sarab ne pouvait attendre le retour d’un militaire, et qu’il allait lui chercher un autre mari. Quand le pauvre David eut rejoint son régiment et qu’il commençait à se former au service, il reçut de sa famille de tristes et déplorables nouvelles : les débiteurs de Mardochée Blum, profitant avec mauvaise foi des dispositions tyranniques du décret impérial contre les juifs, refusèrent de payer ce qu’ils lui devaient, avant qu’il n’eût prouvé avoir donné le montant total des obligations qu’ils avaient souscrites à son profit; et comme c’était matériellement impossible, Mardochée se trouva en un jour ruiné de fond en comble. Ce n’est pas tout, son crédit fut perdu; ses créanciers, qui n’avaient pas besoin de rien prouver, eux, parce qu’ils n’étaient pas juifs, réclamèrent ce qu’il leur devait, et comme il ne put payer de suite, il perdit la tête, fut mis en faillite ; et, attendu qu’il n’avait pas de livres de commerce, il fut condamné comme banqueroutier à deux ans de prison. Ce qu’il eut à souffrir, nul ne le sut jamais, car Mardochée ne se plaignit pas ; mais une morne douleur, des yeux éteints et ses cheveux qui blanchirent en quelques jours, voilà quels furent les seuls indices de son désespoir, jusqu’à ce qu’un matin on le trouva mort sur la paille fétide de sa prison. Sa femme, Rébecca, avait tout supporté avec une religieuse résignation, et même elle
était parvenue à étouffer ses larmes silencieuses pendant l’heure qu’il lui était permis de passer chaque jour au guichet de la maison de détention; mais, lorsqu’elle eut perdu son mari, elle se livra à des cris de douleur, à des imprécations menaçantes et à des accès de rage où l’on reconnut bientôt tous les symptômes de la folie. Son égarement devint si violent, qu’elle fut enfermée dans une maison d’aliénés, d’où Dieu ayant pitié d’elle la rappela bientôt à lui.
« Rien ne saurait dépeindre la stupeur de David Blum quand il reçut ces fatales nouvelles en Espagne, où il avait suivi son régiment. Enfermé dans le cercle de fer du service militaire, il ne put même donner un libre cours à sa juste douleur; il eût sacrifié sa vie pour aller défendre son père ou consoler sa mère, mais la loi l’enchaînait sous les drapeaux, et il lui fut refusé jusqu’à la triste consolation d’aller pleurer sur leur tombe. Il maudissait l’Empereur, exhalait sa rage en vaines menaces, et sa haine en inutiles imprécations, et dans ses yeux brillait sans cesse le feu sombre du désespoir, en même temps que la lave ardente de la vengeance bouillonnait dans son cœur comme dans un lit de feu. Bientôt il sembla mort à la vie réelle ; il faisait son service avec exactitude, mais machinalement ; il allait au feu et à la parade avec la même indifférence inerte ; un cruel souvenir s’était emparé de tout son être, et la vie ne fut plus pour lui qu’une léthargie intermittente. Un jour cependant, à une revue d’inspection, le général Guilleminot, frappé de l’air défait du jeune soldat, en demanda la cause à l’officier le plus voisin, lequel répondit avec dédain : C'est un juif alsacien , assez
CONTRE LES JUIFS
mauvais soldat , sans nerf et sans courage. A ces mots, le rouge monta au front de David, il se redressa avec vivacité, portant convulsivement la main à la poignée de son sabre ; mais cet éclair d’animation se calma aussitôt, et la pâle figure de l’orphelin reprit son impassibilité accoutumée.
« Depuis ce temps, rien ne réussit à troubler le sommeil de plomb qui engourdissait les facultés de David Blum ; et lorsque, quatre ans après, il assista à l’incendie de Moscou et à la ruine du Kremlin, son calme et son indifférence ne se démentirent pas un instant au milieu des mille dangers qui l’entouraient. Quelques jours après, c’était le 24 octobre 1812, il se trouva sur les bords de la rivière de la Louga, avec une division de l’armée française battant en retraite, et vivement poursuivie par les Russes que commandait Kutusoff, lorsque le général français, voyant sa division écrasée par l’artillerie russe, fit jeter une centaine de grenadiers dans une église qui bordait la route et la dominait. David se trouvait parmi ces cent braves qui crénelèrent l’église et s’y défendirent avec tant de vaillance, que cinq fois, par leur feu ménagé et dirigé à propos, ils rompirent les colonnes ennemies et donnèrent ainsi à la division française le temps de se réunir au fond d’un ravin où, au nombre de 18.000 hommes, elle résista à 50.000 Russes, qu’elle défit complètement. Après cette brillante affaire, le général Guilleminot, qui commandait la division française, se fit présenter ceux des vaillants grenadiers qui n’avaient pas succombé dans la défense de l’église, et auxquels était du le succès de la journée. David lui fut désigné comme s’étant surtout distingué
par son intrépidité. « Comment te nommes-tu ? lui demanda le général. — David Blum , juif alsacien, qu'on vous a désigné il y a quatre ans en Espagne comme un mauvais soldat . — Tu es un brave , David Blum , et je te fais officier . — Merci , mon général , je ne veux rien ; j’ai combattu parce qu'il s'agissait de la vie de mes frères d'armes , mais je n'ai rien fait pour votre empereur qui a ruiné, déshonoré et fait périr ma famille... »
« Quelques semaines après, l’armée française, en pleine déroute, opérait sa désastreuse retraite sur la Bérésina, et le froid et la faim jonchaient de morts et de mourants la campagne glacée, lorsque Napoléon, s’arrêtant pour se réchauffer au feu d’un bivouac, fut étonné de l’ordre et de la bonne contenance conservés par ce groupe de soldats au milieu de l’effroyable désordre du reste de l’armée. « C’est, lui dirent-ils, à notre camarade David Blum que nous devons notre conservation ; son énergie a soutenu la nôtre, son courage nous a sauvés des escarmouches des Cosaques, et sa prudence nous a toujours procuré des vivres et du feu. — David Blum, dit l’Empereur, de cette voix qui faisait trembler les trônes européens, et qu’il savait, lorsqu’il le voulait, rendre si douce et si attrayante, David Blum, tu es un bon soldat, et ta place est marquée dans la vieille garde ; » puis, détachant la croix d’argent qui ornait son uniforme de général, il la remit au soldat juif, lequel, combattu par le vieux levain de haine qui fermentait en lui, en même temps qu’il se sentait fasciné par la crainte respectueuse qu’imprimait à tous la présence de l’Empereur, répondit avec fermeté, quoique sa figure décelât les vives
CONTRE LES JUIFS
émotions qui l’agitaient : « Sire , je suis juif alsacien, et ne puis accepter ni avancement ni décoration , car ce serait accepter le prix du sang de ma famille déshonorée par V odieux décret du 17 mars. — Ah! reprit l’Empereur d’un air mécontent, on m’a déjà parlé de cela ; puis il ajouta d’un ton bref : Ils m'ont encore trompé sur ce chapitre , mais nous aviserons ; » et un nuage se répandit sur ses traits, une profonde ride vint sillonner son large front, et comme s’il voulait secouer une pensée importune, il s’élança sur son cheval et s’éloigna au galop suivi de son état-major silencieux. David Blum était resté debout, faisant d’une main le salut militaire, et tenant de l’autre la croix de légionnaire que l’Empereur lui avait remise; ses facultés étaient comme suspendues, sa tête était en proie à un bourdonnement confus, son cœur battait violemment, et lorsque ses camarades l’eurent rappelé à lui, il lui sembla qu’il sortait d’un rêve. Mais de plus graves préoccu pations vinrent bientôt faire diversion aux sentiments tumultueux de son âme agitée ; une bande de Cosaques parut dans le lointain, et, après une lutte désespérée dans laquelle le détachement français périt presque en entier, David blessé fut fait prisonnier, et, comme il avait eu le commandement de sa petite escouade, on le prit pour l’officier ; c’est à cette méprise qu’il dut la vie et l’affreux partage d’être ramené à Moscou, d’où, après de longues tortures, il fut envoyé en Sibérie. C’est dans une mine au delà des monts O usais, à neuf cents lieues de Pétersbourg, que l’infortuné prisonnier fut conduit au milieu des traitements les plus barbares. En descendant dans ce tombeau anticipé, il dut abdiquer son nom,
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sa patrie, son individualité, et son existence fut divisée entre le travail et le knout. Dans ce désert peuplé de quelques centaines de vivants, tous moralement décédés, on ne vit pas, on souffre. Là l’ouvrier mineur n’a ni maison, ni famille, ni amis, il n’a que des larmes et des grincements de rage ; là, l’exilé ne tient plus au monde que par le fil imperceptible d’un souvenir qui va chaque jour s’amincissant ; là, bourreaux et victimes, courbés sous le même joug, s’endorment l’un à côté de l’autre de l’éternel sommeil, et le désert qui voit passer les générations d’exilés n’assiste jamais à leur retour. David Blum vécut vingt-huit ans dans ce travail souterrain, vingt-huit ans pendant lesquels il n’eut ni regrets, ni ennuis, ni désespoir, car son âme était bronzée à la souffrance, et son cœur déchiré était depuis longtemps criblé de trop de coups pour être vulnérable à une nouvelle blessure. Un matin, on lui dit qu’il était libre ; il ne comprit pas d’abord ce mot qui était rayé de sa mémoire; puis l’instinct humain le conduisit, et il se mit à marcher tout droit devant lui. Où allait- il, il n’en savait rien ; mais il était si étonné de pouvoir marcher seul, s'arrêter quand il le voulait, et voir le ciel à toute heure, que son cœur se sentait inondé d’ineffables joies. Il bénissait la pluie, le vent, le froid, car tout cela, c’était pour lui renaître à la vie... Hélas ! bientôt avec la raison, il recouvra le sentiment de tous ses maux! Pauvre anneau violemment détaché de la chaîne sociale, il frémit de son isolement sur la terre, et il eut un instant la pensée de retourner à cette alternative de travail et'de knout qui, pendant vingt-huit ans, lui avait tenu lieu d’existence. Mais le mot France réveilla
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comme par magie son âme engourdie, et il traversa toute l’Europe avec un courage qui ne se démentit pas un instant, ayant pour fortune son bâton de voyage, pour appui l’assistance des coeurs généreux, pour guide cette étoile polaire nommée patrie.
« Enfin, un matin de décembre 1840, il arriva au village natal ; lui si beau autrefois en quittant l’Alsace, lui si fier alors de respirer à pleins poumons la fraîche vie que sa jeunesse lui offrait en perspective, il y revenait le dos courbé, le corps amaigri, l’œil éteint et le pas chancelant. D’abord il regarda autour de lui d'un air ébahi, car on lui dit : « Vous êtes arrivé, » et cependant il ne reconnaissait pas là le village d’autrefois, ni la maison paternelle, ni le noyer sous lequel il s’abritait jadis pendant l’orage. Où est donc ce joli ruisseau dont il suivait, enfant, le cours capricieux ? Que sont devenus ces volets verts qui égayaient le pavillon d’en face ? Et ce jardin, témoin de ses jeux enfantins, et ces fleurs, qu’il cueillait pour Sarah sa fiancée ?... Hélas! tout cela a disparu, le village est devenu une petite ville, des fabriques s’y sont élevées, tout a changé d’aspect, et David, pour la première fois depuis vingt-huit ans, sent une larme mouiller sa paupière, une larme de regret pour ce passé doré qui s’est envolé au souffle de l’adversité. La population du pays était, aussi, bien changée, les anciens étaient morts et les jeunes gens lui étaient étrangers, le nom de Blum était entièrement oublié et inconnu, et David 11e trouva pas une main pour presser la sienne, et ne rencontra que des regards inquiets et des mines soupçonneuses. Alors il s’en fut prier sur la tombe de ses parents, puis il se dirigea vers Paris, où s’apprêtait la
cérémonie des funérailles de l’Empereur, et où le vieux soldat espérait rencontrer quelque ancien frère d’armes. Le 14 décembre, il était arrivé dans la capitale, accablé de fatigue, souffrant le froid et la faim, sans papiers, sans argent, et ne sachant que devenir. Il erra longtemps dans les rues de la grande ville, coudoyant souvent des gens qui parlaient des gloires de l’Empire, et qui ne s’inquiétaient pas si, à côté d’eux, le besoin ron geait un des vieux instruments de cette gloire nationale. La nuit venue, comme il n’avait pas un asile pour reposer sa tête, il s’étendit sur une pierre glacée à l’abri du porche d’un théâtre ; et, comme il était à peine vêtu, il souffrit plus du froid qu’il ne l’avait ressenti en Sibérie. Il ne put dormir, et de sombres pensées agitèrent son insomnie ; que faisait-il encore ici -bas? Pourquoi toute sa vie avait-elle été ainsi vouée au malheur ? Pourquoi survivait-il seul à son père, à sa mère, à sa fiancée, à ses frères d’armes, à ses officiers, et n’avait-il dans le monde entier ni amis, ni fortune, ni travail, rien qui pût attacher son âme à l’espérance, rien qui pût soutenir son corps sur la terre? Et tout cela parce qu’il avait plu un jour à un soldat heureux de mettre les juifs alsaciens hors du droit des gens ; parce que, substituant l’arbitraire à la justice, il leur avait ravi en même temps leur fortune et leurs enfants ; parce qu’enfîn, ce fils parricide de la liberté semblait avoir pris à tâche de monopoliser à son profit l’héritage de sa mère... En ce moment, de nombreux cris de : « Vive l’Empereur ! » vinrent frapper l’oreille de David, et le firent tressaillir comme le voyageur qui vient de mettre le pied sur un serpent, lequel se redresse en sifflant. G’était la foule matinale
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qui se dirigeait vers les Invalides pour rendre un dernier hommage au héros qui fut son idole ; le vieux soldat la suivit et fut saisi d’admiration à la vue du spectacle imposant qu’offraient les Champs-Elysées. Conviée à la fête mortuaire, la population parisienne arriva bientôt en masses noires qui débouchaient de tous les points, et chaque avenue ne cessa de lancer de nouvelles phalanges jusqu’à ce qu’un cordon de têtes unît les Tuileries à l’Arc de l’Etoile ; on eût dit une mer houleuse où se précipitaient en grondant vingt fleuves débordés. Tous les états, toutes les classes sont représentés à cette lugubre solennité ; toutes les récriminations, toutes les haines contre le grand homme paraissent oubliées, et la grande voix de l’histoire a seule la parole sur la tombe de ce géant que l’humanité n’a pu mesurer que lorsqu’il fut étendu sans vie.
<( Ce sublime spectacle fit une révolution dans les idées dont David Blum avait nourri jusque-là son ressentiment, et son cœur subitement illuminé s’ouvrit à la pitié, comme l’horizon chargé de noirs nuages que déchire violemment un rayon de soleil. Il se rappela avec quelle émotion l’Empereur lui avait dit ces mots : Ils m’ont encore trompé ! et, s’inclinant devant la grande infortune du héros français, il lui offrit en holocauste, avec le pardon des maux qu’il lui avait fait souffrir, l’oubli de la haine qu’il lui avait vouée, et il s’écria, saisi d’un saint enthousiasme: Comment es- tu tombée du ciel, étoile impériale, resplendissante de tant de divines clartés ! Comment es-tu mort dans l’exil, toi qui menais les rois à la lisière, et les peuples à la chaîne 1 Colosse gigantesque, qui voulais couvrir toute
la terre de ton ombre, comment t’es-tu laissé disputer quelques pieds de l’aride rocher de Sainte- Hélène ! Non, je n’ose plus me plaindre de ma vie de douleurs et d’infortunes, car les tiennes ont dépassé ce qui est donné au cœur de l’homme de supporter de souffrances. Gomme à moi, on t’a ravi les êtres qui t’étaient chers ! comme moi, on t’a enchaîné sur une terre lointaine î comme moi, tu reviens le cœur glacé et le bras raidi! et le grand Empereur et l’humble juif se rencontrent pour la dernière fois sur un sol consacré de nouveau par la liberté, la tolérance et la justice, car les mauvaises lois n’ont qu’un jour, la liberté, la tolérance et la justice sont éternelles...
« En ce moment, les cloches de la ville sonnèrent comme réveillées en sursaut par le bruit du canon, les tambours firent entendre leur funèbre roulement, les clairons firent résonner leurs gémissements aériens, et une voix lointaine, composée de cent mille voix, s’écria : i< Le voici ! » Sous l’Arc de l’Etoile, géant de pierre élevé pour que la grande ombre de l’Empereur pût se dresser dessous de toute sa hauteur, parut le cercueil triomphal avec sa ceinture de généraux mutilés, avec ses renommées éclatantes, ses bannières aux triples couleurs couvertes de crêpes, et ses aigles aux ailes déployées qui semblaient prendre leur vol vers l’éternité. Ge que David Blum éprouva à cet aspect, nul ne tentera de le peindre ; il tomba à genoux, et pria. Son âme fut calmée par la prière, l’hallucination de son esprit se détendit, son corps cessant d’ètre soutenu par la seconde vie que donne la pensée, tomba affaissé par la fatigue et le besoin; et, quand la foule se fut rassasiée de voir passer
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le cortège, elle remarqua le vieux soldat appuyé inanimé contre une des colonnes triomphales qui avoisinaient l’Arc de Triomphe de l’Étoile.
« Le lendemain, on lut dans un journal l'article suivant :
« Parmi les accidents arrivés hier, on cite un homme a à l’aspect misérable et au visage étrange qui a été c( trouvé étendu sans connaissance dans les Champs- « ÉLysées. On n’a pu savoir s’il est tombé victime du « besoin, du froid ou de la pression de la foule. Trans- « porté à l’hôpital Beaujon, les soins qu’on lui a prodi- « gués ont été inutiles, et il est mort cette nuit après « quelques heures d’agonie. On doit exposer aujour- « d’hui à la Morgue cet être inconnu, sur lequel on n’a « trouvé ni argent ni papiers. Seulement pendant son « agonie, sa main crispée tenait violemment appuyé « sur sa poitrine un petit paquet qui renfermait une « croix de la Légion d’honneur à l’effigie de Napoléon « et un papier imprimé tellement plié et usé, qu’on n’a « pu y déchiffrer qu’avec peine ces mots : Décret im- « jpérial concernant les juifs, 17 mars 1808 L.. »
1 Archives Israélites , année 1841, p. 79-88.