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Elle fut très habile, cette lutte.
Que font- ils? Attaquent-ils le décret de front? Ils s’en garderaient bien ; ils ne s’y risquent pas. Ils eussent été culbutés, d’un revers de la main, dans leurs anciens gîtes.
Souples et d’un esprit fertile en expédients, ils emploient contre Napoléon une tactique diamétralement opposée à l’action qu’ils ont engagée, contre la Constituante, vingt ans auparavant. Celle- ci avait été attaquée de front : vis-à-vis de l’Empereur, ce sera un mouvement tournant.
On se rappelle le tableau que nous avons tracé de ces quatorze assauts livrés par la ténacité juive à l’Assemblée nationale, de 1789 à 1791, pour réclamer, au nom des Droits de l’homme, l’émancipation civile. Nous remettons sous les yeux du lecteur l’épisode du dernier assaut :
« Il faut reconnaître qu’ils avaient été tenaces, et surtout bons logiciens. Tenaces, puisque, dans l’espace de deux ans, c’est-à-dire pendant toute la durée de la Constituante, la question de leur émancipation avait été quatorze fois présentée par eux, écartée et ajournée quatorze fois par les législateurs, et qu’ils étaient encore là, pour la leur présenter une quinzième fois à la veille de la dissolution de l’Assemblée. Bons logiciens, parce qu’ils exigeaient qu’on tirât, de la Déclaration des droits, les conséquences logiques qu’on ne voulait pas y apercevoir.
« On était arrivé à la veille de la clôture de l’Assemblée constituante. C’était l’avant-dernière séance. Il n’y avait plus ni temps à perdre, ni sursis à accepter. Duport
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se lève et réclame, au nom des Droits de l’homme, l’émancipation des juifs. Régnault de Saint- Jeand’Angély coupe court à toute contradiction, en disant : « Je demande qu’on rappelle à l’ordre tous ceux qui « parleront contre cette proposition, car c’est la Cons- « titution elle-même qu'ils combattront. »
« Lorsqu’un corps de troupes bat en retraite, si on parvient à le jeter sur un obstacle pour le détruire ou l’obliger à se rendre, on dit, en terme de guerre, qu'il est acculé. C’était la situation sans issue de la Constituante, à l’heure avancée de sa retraite. Elle se trouvait en face de cette alternative : ou mettre bas les armes devant les juifs, ou détruire la Constitution, son œuvre, ce qui équivalait, pour la Constituante, à se détruire elle-même devant l’histoire. Elle était acculée.
« La fameuse Déclaration des droits de l’homme était devenue une impasse, un cul-de-sac. L’Assemblée demeura silencieuse devant l’apostrophe de Régnault de Saint- Jean-d’Angély. La victoire resta aux juifs L »
Ainsi donc, après quatorze instances auprès de l’Assemblée Constituante pour la mettre en demeure de se prononcer sur leur émancipation, après quatorze refus de sa part et quatorze défaites pour eux, à la quinzième tentative, les juifs étaient demeurés les maîtres 2.
Pareille attaque de front était absolument impossible avec Napoléon. Au reste, la difficulté à vaincre n’est plus la même. Avec la Constituante, c’était une déduction qu’elle ne voulait pas tirer d’un principe posé par
1 La Prépondérance juive, première partie, Ses origines (178C- 1791), pages 218-20,
* Ibid. Le tableau de ces assauts se trouve aux pages 164-167.
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elle ; avec Napoléon, c’est un fait brutal à redresser. Dans le premier cas, on avait eu affaire à la logique ; dans le second, on rencontrait la poignée d’un sabre et la redingote grise...
La gent prudente de Palestine s’arrêta au moyen du mouvement tournant : tourner la difficulté, c’est-à-dire l’éluder !
Le premier expédient auquel on eut recours pour l’éluder fut les exceptions au décret.
L’historien juif Halévy dit avec un dédain affecté, comme s’il avait voulu donner le change et effacer devant l’histoire la peur ressentie par ses coreligionnaires : « Au surplus, le décret était à peine rendu depuis un an, qu’il en parut successivement plusieurs, affranchissant de ses dispositions les juifs d’un département, puis ceux d’un autre, de sorte que son application se trouva bientôt réduite aux seuls israélites de l’Alsace L » Cette phrase n’est que de la fanfaronnade, voici la vérité :
Napoléon se fit prier. Humbles et suppliants, les Hébreux de l’Empire vinrent successivement solliciter des exceptions au décret. En prince qui voulait se montrer débonnaire, Napoléon les accorda. Use forma alors une file d’exceptions :
1 Léon Halévy, Histoire des juifs modernes.
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En 1808, l’Empereur affranchit du décret les israélites :
de la Seine (6 avril),
de la Méditerranée (16 juin), des Basses-Pyrénées (22 juillet).
En 1810, il accorda la même faveur aux israélites :
des Alpes-Maritimes de l’Aude du Doubs
de la Haute-Garonne de l’Hérault de Marengo du Pô
de Seine -et-Oise de Stura de la Doire de la Seine des V osges du Gard de Gênes des Bouches-du-Rhône j
En 1811, il étendit l’affranchissement aux israélites:
de Rome du Rhône de Montenotte des Forêts
Ainsi, lors de l’année 1811, vingt-deux départements de l’Empire se trouvaient déjà affranchis du décret du
(19 mars)
Ces quinze départements furent favorisés à la fois (11 avril)
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17 mars 1808 h Il est juste de reconnaître que les israélites faisaient des efforts pour mériter de rentrer dans le droit commun. Le Ministre de l’intérieur le signale à l’Empereur : « La régénération des israélites est sensible; ils s’empressent de mériter les bontés paternelles de Votre Majesté, et ils cherchent à se rendre dignes d’une exception aux dispositions du décret1 2. » Sur les soixante- huit départements de l’Empire, habités par des israélites, quarante- quatre étaient encore soumis en 1811 au décret de 1808. Les juifs ne s’étaient donc pas amendés dans tous les départements. Néanmoins, même dans ceux-là, la situation s’était améliorée. La corruption n’était plus aussi générale ; tous les arrondissements, toutes les communes d’une région n’étaient plus uniformément pressurés par les excès des usuriers, et, si l’on ne pouvait pas encore enlever le département tout entier à l’application du décret, il était du moins possible de rendre la liberté à certaines de ses parties. Aussi Napoléon permit-il à son Ministre de l’intérieur d’accorder isolément aux villes des exceptions à l’ordonnance de 1808. Le Ministre de l'intérieur aurait voulu que l’Empereur fît plus encore, et que des villes il descendit jusqu’aux individus mêmes. Mais Napoléon ne consentit jamais à aller jusque-là. Nonobstant les exceptions, le législateur ne badina donc point sur l’application de son décret, quoi qu’en ait écrit avec un dédain assez léger l’historien Halévy. Le lion
1 Arch. nat., Sect.duSecr. AF, IV, 1290, n° 190. Lettre deM.deMontalivet à Napoléon, mars 1811.
2 Arch. nat., Sect. adm. F/19. 1838. Rapports du Ministre de l’intér. à Napoléon, 21 septembre 1808 et 13 mars 1811.
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pouvait bien rentrer ses griffes, mais il n’était pas d’humeur à les laisser rogner. *
Le 9 juillet 1812, un commencement de joie rentra dans les maisons juives. Le service militaire obligatoire pour tout conscrit israélite, sans lui permettre en aucun cas le remplacement, fut mitigé. Sur le rapport du duc de Feltre, ministre de la guerre, les israélites furent autorisés à se faire remplacer par leurs coreligionnaires L
Toutes ces exceptions n’avaient, déjà, pas mal tourné la difficulté du terrible décret. La victoire de la patience se prononçait pour les juifs. Jusque-là, rien que de très légitime.
Mais voici la culpabilité : ils sont allés demander du secours aux sociétés secrètes.
11 est hors de conteste aujourd’hui que les sociétés maçonniques ont eu leur main dans les revers de Na poléon, après l’avoir aidé dans ses triomphes. « Durant la première partie de son règne, jusqu’en 1809, Napoléon rencontra dans tous les pays qu’il envahissait un appui énergique de la part des Loges maçonniques, et plus d’une fois son génie militaire fut aidé par la
* Arch. nat., AF, IV, 630. dr 5383, n« 12. Rapport du Min. de la guerre, duc de Feltre, adressé à Napoléon le 10 juin 1812, approuvé par l'empereur le 9 juillet 1812.
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trahison des chefs qu’il combattait L » Ensuite les Loges se retirèrent de lui, lorsqu’elles comprirent que le despotisme impérial se concentrait tout entier dans une ambition personnelle et des intérêts de famille, et que la Maçonnerie n’avait été pour lui qu’un instrument- Dès ce moment, le combat contre le César infidèle1 2 fut décidé ; le Tugendbund en fut l’expression 3 : mot allemand qui signifie lien de vertu.
Or, les juifs avaient été les complices des sociétés secrètes dans les triomphes de Napoléon : « À Francfort et dans toute l’Allemagne, raconte un historien. illustre, les juifs l’acclamaient comme le Messie, tant ils avaient conscience du renversement de Y édifice social chrétien qui s’accomplissait par ses armes4. »
N’ont-ils pas été les complices des mêmes sociétés secrètes, lorsque celles-ci se retournèrent contre leur idole ? En effet :
Il y a une coïncidence de dates, à charge :
Le décret de Napoléon contre les juifs, décret qui les a tant exaspérés, qualifié par eux d’ « infâme, » est de 1808;
Et le décret des sociétés secrètes qui déclare Napoléon abandonné est de 1809 5.
1 Deschamps, les Sociétés secrètes , t. II, liv. II, chap. vit, n° 6 : « La Révolution à cheval et ses complices en Europe. »
2 « L’Ordre maçonnique considérait l’empereur Napoléon Ier comme un instrument destiné à renverser toutes les nationalités européennes : après ce gigantesque déblai, il espérait réaliser plus facilement son plan d’une république universelle. » Ibid.
3 Id. n° 7 : « Napoléon abandonné par les sociétés secrètes, 1809-1815. »
4 Janssen, Zeit und Lebensbilder, 3e edit., Herder, Fribourg, p. 23-4.
5 Deschamps, les Sociétés secrètes , t. II, liv. II, cbap. vu, n° 7 : « Napoléon abandonné par les sociétés secrètes, 1809. » — Cantu; Eist. univ. t. XVIII, p. 287.
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Cette coïncidence de dates s’explique par celle des rancunes :
« Il nous a trompés ! » hurlait-on fiévreusement dans les Loges ;
« Il a trompé tout le monde, comment aurait -il tenu parole aux juifs? » écrira, au nom de ses coreligionnaires, l’historien juif Graetz i.
En gens habiles et prudents, les juifs chargèrent les Loges de leurs rancunes et des représailles à exercer. Ce n’était pas la première fois que les Loges et les juifs se rencontraient la main dans la main. Quand la Constituante, en 1790-1791, s’attardait et se refusait presque à promulguer le décret d’émancipation en faveur des israélites, ceux-ci s’adressèrent aux Loges qui envoyèrent les faubourgs de Paris appuyer à l’Assemblée leurs amis les juifs 2; maintenant qu'il s’agit non de faire rapporter (on n’oserait!) mais de punir un décret d’exception, les Loges se montrent encore de bonne composition.
Ainsi s’explique cet enchaînement historique :
En 1808, le décret de Napoléon et la colère des juifs;
En 1809, le décret des Loges et la volte-face contre Napoléon.
1 Graetz, Histoire des juifs, t. XI, p. 302.
2 La Prépondérance juive , première partie, Ses origines , chap. vi et vii.
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Fort comme il l’était, il eût été presque indifférent à Napoléon d’être abandonné des sociétés secrètes, si un plus redoutable abandon ne fût venu ébranler son trône : celui de Dieu.
L’Empereur avait osé porter la main sur l’oint du Seigneur. Un jour — c’était le jour même de la bataille de Wagram — le Pape avait été enlevé de son palais du Quirinal par le général Radet ; au bas attendait une voiture dont les stores furent cloués, et les portières fermées à clef; puis, sans perdre une minute, on avait traîné l’auguste et invincible vieillard à Florence, à Turin, à Grenoble, à Valence, enfin à Savone. Livré à la plus amère tristesse, Pie Vil avait fait répondre à Napoléon, qui le menaçait de lui ôter la tiare si elle 11e se pliait à ses volontés : Je mets ces menaces au 'pied de la Croix , et j abandonne à Dieu le soin de venger une cause , qui est la sienne.
L’Empereur était sous le poids de l’excommunication. En apprenant qu’il avait été excommunié par le Pape pour s’être emparé des Etats de l’Eglise, il s’était écrié en se moquant : Croit-il que son excommunication fera tomber les armes des mains de mes soldats 1 ?
Le ciel avait recueilli ce défi, dans les trésors de ses colères. On était à la veille de la campagne de Russie.
1 Ai.zog, Histoire de l'Église , t. III, p. 437.
La Prépondérance juive, II.
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Pour qu’il fût bien prouvé que Dieu lui-même s’était réservé de punir tant d’orgueil, ôtant ce soin au bras des hommes, il fut permis à la victoire d’accompagner la grande armée 1 jusque dans les murs de Moscou : Moscou, encore un de ces noms fabuleux qui avaient tant parlé à l’imagination de Napoléon, comme celui des Pyramides, comme celui du Saint-Bernard ! Ses aigles volèrent jusqu’au faîte du Kremlin. Alors celui qui devait être flagellé devant l’Europe, comme Iléliodore l’avait été devant Jérusalem, fut abandonné aux éléments irrités et conjurés.
1 II avait une armée admirable pour la tenue et l’ensemble, cent soixante généraux de division, trois cent quarante généraux de brigade, cent dix aides de camp. La moitié de l’Europe lui fournissait des soldats, et sa volonté ne trouvait plus de limites.
Voici l’effectif de l'armée qu’il emmena en Russie: