LE GRAND HORST DU VERSANT OCCIDENTAL ET LE MASSIF DU
SARBOUT EL KHADIM
Le O. Sidreh, en amont du grand carrefour de vallées que nous venons de décrire, est une gorge aux parois verticales coupées dans le granite rouge zébré des puissantes lames de diorite noir que nous connaissons bien, spacieuse malgré l'enserrement des berges abruptes, à beaux tournants très prononcés, au lit de sable en pente douce. Au bout de deux lieues, la vallée se partage. A l'est monte le O. Sidreh proprement dit, dans lequel on voit succéder au granite rouge, à peu de distance, un schiste noir brillant, et dont les branches amont sont inexplorées; au nord s'élève le O. Oumm Ajraf, sur les parois duquel le granite disparaît également bientôt, remplacé par un schiste brun grisâtre traversé de filons massifs couleur de rouille. À quelques kilomètres plus loin, nouvelle bifurcation : à droite monte le O. Sig, improprement appelé Oumm Ajraf par la carte du Survey, qui ne connait le O. Sig que plus loin en amont, à partir de son confluent avec le O. Khamileh venu du nord; quant au véritable Oumm Ajraf amont, que le Survey ignore !, il prend et garde une direction voisine de celle du nord. Le O. Sig continue loin dans la direction de l'est; nous décrirons ailleurs son cours et l'intéressant carrefour que forme son confluent avec le O. Barak et le petit O.Sheikh Ahmed, venus de deux directions opposées et taillés dans un même sillon d'origine géologique. Il est plus important, pour l'instant, de noter la descente dans son lit du O. Khamileh, qui prend vers l'amont une direction voisine, dans l’ensemble, de celle du O0. Oumm Ajraf, car ces deux vallées, qui s'élèvent lentement, à peu de distance l’une de l’autre et dans les mêmes couches, sont les portes d'entrée jumelles de la région grèseuse supérieure. Lorsqu'ayant, en effet, gagné 400 ou 450 m. de hauteur depuis les fonds de Magharah, on accède par l’un ou l’autre des deux chemins à la surface supérieure des
1. C'est le principal accès du plateau du Sarbout el Khadim, qui finit en précipice du côté du nord; mais ce chemin était encore ignoré au moment même de l'expédition de 1904-1905.
schistes (cote approximative 750), on constate qu’ils servent de soubassement à d'importantes assises de grès dévonien rouge sombre, sous lequel le «chiste ne tarde pas à disparaître par suite de l'ascension des thalwegs. Sur le schiste, et sur le granite qui s'est substitué au schiste à une certaine distance à l'ouest, le grès est complètement enlevé par la dénudation au sud d’une ligne dont la direction générale est E.-0. dans la région Oumm Ajraf-Khamileh, mais que l’on ne peut tracer que par conjecture dans la partie occidentale inexplorée du plateau. Un peu plus loin, nous constaterons que la puissance du grès dévonien en tables horizontales, sur le schiste, atteint 200 m., et que les couches minces carbonifères qui le recouvrent sont situées, 101, à une cote supérieure à 850 m.; considérant alors qu'à peu de distance au nord-ouest, aux alentours du carrefour amont du O. Baba, le sol du plateau, à 550 m. d’altitude, est formé de grès supérieur jaunâtre, sous lequel les couches carbonifères affleurent à un niveau de 500 ou 525, on voit qu'il y a, entre le plateau du Sarbout et la région du O. Baba, une dénivellation géologique supérieure à 300 m., et l’on se rend compte qu'elle se traduit par une dénivellation topographique lorsqu'on se rappelle les hauteurs grèseuses aperçues par nous, vers l’est, du plateau dans lequel est taillé à l’amont le O. Baba. Nous verrons ci-après que les lignes parallèles des 0. Lahyan et Nasb marquent le passage de deux failles importantes, avec chute à l'ouest, dont l’ensemble correspond à la dénivellation géologique totale ; auparavant, 1l nous faut explorer le plateau de grès dévonien à l’est de ces failles.
Nous décrirons plus en détail, au chap. 1v ci-après, le cours supérieur du O0. Oumm Ajraf dans le grès, ou O. Savyeh, et la manière dont ce ravin enchevêtre ses branches, à l’amont, avec celles de deux gorges importantes qui ont leur écoulement au nord, le O. Bateh et le O. Sarbout el Khadim. Ce sont des affluents de rive gauche d'une vallée dont la direction générale est de l'est à l’ouest, le O. Suwig, extrêmement remarquable tant au point de vue géologique qu'au point de vue topographique paree qu'il constitue la rainure de base d’un gigantesque escarpement vertical, dressé face à la falaise calcaire de Tih, et par la chute duquel le terrain reperd, du côté du nord, une bonne partie de l'accroissement de hauteur pris depuis les vallées
basses de Magharah. A l’est, une branche amont du SUWIg, celle qui continue à porter ce nom, échancre l’escarpement grèseux parallèlement au O. Sarbout et oppose sa pointe terminale à celle du O. Khamileh, sur l’autre versant ; après quoi l'escarpement s'adoucit progressivement et laisse passer facilement divers sentiers. À l’ouest, il est coupé par le O. Bateh, au delà duquel les formes de la falaise deviennent également plus douces; elle s'ouvre aux débouchés du O. Zobevr, du O. Lahyan où le niveau supérieur du plateau commence à s'abaisser, largement enfin au débouché du O. Nasb, à l’ouest duquel on se trouve dans la région topographique et géologique du O. Baba. Il n'y a, en somme, que dans l'intérieur du promontoire limité par le O. Bateh et le O. Sarbout que la falaise grèseuse soit d'accès impossible ou tout au moins très difficile !.
Le plateau ainsi délimité s'appelle le Sarbout el Khadim, la « Mine de la forteresse », parce que ses couches supérieures renferment les mines antiques au milieu desquelles s'élevait le temple égyptien d'Hâthor, et parce qu'il expose au nord, comme une forteresse bien défendue, une escarpe inaccessible de trois côtés. C'est en ce point que se manifeste de la manière la plus intéressante la configuration de ce plateau grèseux, qui aboutit au nord à un précipice vertical. La crête de l'escarpement est à 850 m. environ d'altitude, plus basse d’une centaine de mètres que la crête calcaire de Tih qui lui fait face à 10 kilom. de distance, de l’autre côté de la grande dépression de Ramleh.
La falaise grèseuse marque l'emplacement d'une faille d’amplitude importante avec chute au nord, comme on le constate par la nature des terrains mis en contact à son pied : schistes cristallins servant de soubassement au grès dévonien au bas de la falaise?, grès de la série crétacée inférieure sur le flanc nord du O. Suwig. Ces derniers grès occupent toute la largeur du Debbet er Ramleh, recouverts d'un manteau irrégulier de gravier et de sable, et forment l'étage inférieur de la falaise de Tih au-
1. C’est néanmoins par cette façade sur le O. Suwig, presque à pie sur plusieurs centaines de mètres de hauteur, que tous les voyageurs qui nous ont précédé au Sarbout ont l’un après l’autre abordé la montagne. Nous reviendrons plus loin sur cette circonstance singulière.
2. Bauerman, loc. cit., p. 30; Hull, loc. cit., p. 35. Nous suivrons un peu plus loin le pied de l’escarpement d’un bout à l'autre.
dessous des couches calcaires !; par quoi se manifeste que ce dernier escarpement est d’origine purement ablative et n’est point la lèvre supérieure d'une faille.
Ce qui concerne la disposition relative de la berge granitique et de la berge calcaire du Debbet er Ramleh est résumé, à hauteur du Sarbout, par la partie droite de notre coupe zyzu par Magharah, le Tartir ed Dhami et le centre de la « forteresse » du nord. Nous pouvons maintenant nous rendre compte de la situation du massif de roches anciennes, large d’une quinzaine de kilomètres, que des failles énormes brisent au sud-ouest et au nord sur la région basse de Magharahet sur le fossé de Ramleh; c'est, comme on voit, un horst de grande dimension, un massif surélevé dont la partie orientale est formée de schistes et la partie occidentale de granite rouge, soubassement sur lequel s'étaient déposées, comme partout ailleurs aux alentours, les assises grèseuses que la surrection porta au niveau des calcaires non dérangés du plateau de Tih. C’est le grand horst du versant occidental dont nous annoncions l'existence au début de la présente étude, et que nous venons de traverser dans sa largeur en attendant de pouvoir tracer ses contours en plan. D’après le mécanisme de formation que nous avons exposé, la chute du terrain, de partet d'autre du horst, doit augmenter d'amplitude à mesure qu'on s’avance vers le sud-est, et l'on peut ajouter que sur la rive occidentale, la descente sera toujours supérieure à ce qu’elle est au point correspondant de la rive orientale, car du côté de l’ouest l'effondrement en gradins qui aboutit à la mer Rouge ajoute ses effets à ceux de la surrection du massif central du versant. En fait, comme nous avons vu, on constate à Magharah une chute d'environ 600 mètres, tandis que du côté et à hauteur du Sarbout, la descente ne semble pas atteindre 400 mètres; le chiffre exact est difficile à déterminer parce qu'au fond du 0. Suwig n'affleurent pas les couches minces d'âge carbonifère qui partagent en deux la série des grès et fournissent, ailleurs, un si précieux moyen d'évaluation des décrochements: nous les retrouverons à la surface supérieure du plateau du Sarbout.
1. Coupe détaillée dans Bauerman, loc. cil., p. 25-26, accusant une hauteur de 90 m. pour les grès de la base, surmontés par 200 m. environ de sédiments crétacés, Cette coupe est reproduite dans Account of the Survey, p. 108-110, et dans le mémoire précité de Hull,
ESQUISSE GEOLOGIQUE ET GÉOMORPHOGÉNIQUE 39
LL . . . « Lorsqu'on sait le pied de la falaise grèseuse!, — fort mal connue d'ailleurs à l’est du débouché du Suwig supérieur, — on
constate qu'à partir de là, vers l’ouest, une assise ininterrompue de schistes cristallins sert de base aux couches grèseuses, jusqu'au point où le schiste est englouti par une série de failles. Ces schistes de couleur vert-sombre, traversés des mêmes dykes innombrables de diorite et de porphyre qui sillonnent le granite du district voisin, s'observent sur les flancs concordants du Suwig supérieur, aussi haut que le permet l'ascension du thalweg, puis, après débouché du ravin au pied de la grande falaise, sur le flanc méridional du 0. Suwig et sur les flancs concordants des grands ravins qui échancrent la montagne de ce côté, O. Sarbout et surtout O. Bateh, dont la profondeur, la fable pente et la facilité d'accès lorsqu'on vient du nord font une ligne d’exploration des plus précieuses à la base des assises grèseuses ; puis à l'embouchure du O0. Zobeyr et le long du flanc oriental du O. Lahyan, creusé le long d’une faille qui engloutit le schiste du côté occidental, tandis qu’à l’est il forme au-dessous du grès un escarpement de 150 m. de hauteur. A partir de là, le flanc méridional du O. Suwig semble ne plus devoir montrer que des grès, mais le schiste est à fleur de terre et reparait un instant après, pour atteindre une puissance d’une centaine de mètres au-dessus du sol à l'embouchure du O. Nasb. Cette vallée, parallèle au O. Lahyan, est le siège d’une seconde faille avec chute, et telle que le schiste, qui se montre à la base du grès, du côté oriental, jusqu'à une bonne distance en amont, est englouti à l’ouest, et, cette fois, définitivement. Il ne reparaît une minute à la lumière, à 15 kilom. au nord-ouest de Nasb, que dans la profonde dépression du O. Hamr, au pied du Sarbout ed Djemel, où nous avons noté sa présence. ;
Au-dessüs du schiste, dans la région des O. Bateh et Sarbout, s'étagent les assises grèseuses. La masse de la montagne proprement dite du Sarbout el Khadim est formée uniquement du terme inférieur de la série, le grès dévonien rouge sombre, dont la puissance atteint 200 m. et que coïffent encore des lambeaux de la mince couche calcaire carbonifère. Cette pellicule très dure
1. Descriptions fragmentaires dans Bauerman, loc. cit., pp. 26, 30-31, et Hull, loc. cil., pp. 35, 46-47.
a longtemps joué le rôle de chape protectrice pour les assises inférieures, après l'énlèvemént du grès jaunâtre au-déssus, et aujourd'hui qué, profondément attaquée à son tour, elle ne subsiste plus qu'à l'état de témoins isolés, élle se manifesté encore, pardessus les gorges, par l’horizontalité du plan supérieur général du plateau.
A la même hauteur que le calcaire carbonifère se rencontrent des témoins de la couche contemporaine de grès à minerais de fer et de manganèse que nous connaissons bien pour l'avoir vue dans la même situation à Magharah, et immédiatement audessous, des lits à carbonate de cuivre !; tout cela se retrouve, comme nous verrons plus loin, dans le O. Baba, à un niveau topographique considérablement abaïissé. Puis, à 5 m. environ au-dessous du calcaire, la couche de grès ferrugineux renfermant des turquoises que suivent les excavations d'époque antique. On se rappelle qu'a Magharah affleurent dans la même position les couches à turquoises, surmontées des couches à minerais de fer et de manganèse, mais que le calcaire carbonifère fait défaut.
La cote de ces couches minces intercalées dans le grès est, à Magharah, 350 m. et au Sarbout, 850 environ, ce qui permet d'évaluer à 500 m.la dénivellation géologique qui existe entre les deux localités ?. Petrie, qui donne à peu près le même chiffre *, indique fort bien que le résultat peut être également déduit de l'observation des cotes de l’épanchement basaltique qui subsiste en grandes masses dans la cuvette de Magharah et dont des vestiges, d'autre part, coiffent les plus élevées des montagnes auxquelles le plateau grèseux du nord sert de base.
Dans cette région, en effet, le travail de la dénudation n'est pas arrivé au même point que dans les limites du plateau de Sarbout, au sud et à l’est duquel se dressent de grands témoins des assises grèseuses postérieures au carbonifère. Les plus importants sont le G. Oumm Rijlain, la « Mère des deux pieds », dont
1. Pour la géologie de l'aire supérieure du Sarbout, cf. surtout Bauerman, loc. cit., p. 31.
2. Ne pas oublier qu'entre Magharah et la rive occidentale du horst, il y a encore une zone d'effondrement dont la descente s’ajoute à cette hauteur de 500 m., d'où l'amplitude supérieure à 600 m. que l'on constate pour la grande faille de l'escarpement du Tartir ed Dhami qui constitue cette rive occidentale.