‹ La Presqu'île du SinaiChapitre 4 sur 151 · CONDITIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

CONDITIONS GÉNÉRALES

Lorsqu'on jette les yeux sur une carte topographique de la péninsule sinaïtique, — la seule carte générale de cette région qui ait encore été établie dans des conditions satisfaisantes est celle de l’'Ordnance Survey de 1869, à l'échelle de 1/663.000, source des jolies cartes reproduites dans toutes les éditions des guides de Baedeker, — on est immédiatement frappé de la division très nette de ce vaste espace triangulaire en deux régions de configurations géographiques dissemblables. Au nord, une immense surface aux ondulations larges et rares incline sa pente générale vers la Méditerranée et se rattache sans discontinuité, de ce côté, à la grande table égypto-syrienne dont les eaux, drainées par un dispositif en éventail, arrivent à la mer à El Arish ; ce plateau, vers la péninsule, s'appelle le désert de Tih, et finit brusquement, au sud, à une longue brisure dont la crête porte le nom général de Gebel Et Tih. Cette crête n'a pas, en plan, la forme d’une ligne droite ; elle dessine un saillant très accentué, vers le milieu, de façon à former comme les flanes d’un gigantesque bastion dont la pointe regarde le sud et dont les faces sont orientées à angle droit l'une sur l'autre.

R. War. — La presqu’ile du Sinai. 1

Au sud de la crête de Tih, une ligne de partage des eaux est assez nette entre le versant oriental du golfe d’Akaba et le versant occidental du golfe de Suez. Toute cette région méridionale constitue l’autre moitié géographique de la péninsule, de configuration aussi accidentée que le plateau du nord et de formes planes et larges, inextricable enchevêtrement de massifs montagneux traversés de gorges, de vallées sinueuses recoupées en tous sens par d’autres, dont l'œil n'arrive pas tout d'abord à reconnaître les lignes dominantes, Au point de vue de l'altitude, les deux régions sont différenciées aussi nettement qu’en ce qui concerne les formes. La crête de Tih, qui monte en moyenne à un millier de mètres, ne dépasse que très rarement la cote 1.200, tandis que dans la montagne du sud, le massif du Serbäl s'élève à plus de 2.000 mètres, et les masses énormes du G. Mousa et du G. Katherîn, du G. Oumm Schômer et du G. Thebt atteignent des cotes de 2.400, 2.500 et 2.600 mètres. Les points culminants de la péninsule sont, comme on voit, à l'extrémité méridionale, et dominent d'environ 1.500 mètres le plan supérieur de la table doucement inclinée qui descend, vers le nord, jusqu'à la Méditerranée.

Il est naturel, dans des conditions semblables, d'interroger immédiatement la géologie. La documentation géologique sur la péninsule est moins complète encore que la documentation topographique, et l'on ne possède, pour corriger et compléter la mauvaise carte géologique de l'Ordnance Survey, que la carte tout à fait insuflisante donnée par Hull! en 1884, et des cartes beaucoup meilleures, mais limitées à des portions restreintes de territoire, l'excellente carte de Walther pour la côte occidentale et ses abords?, la carte de Barron pour le versant occidental dans le tiers central de son étendue à, enfin les beaux relevés de Hume pour toute la région de la pointe ‘. Ces documents suffisent à

1. En frontispice dans Hull, Memoir on the Geology and Geography of Arabia Petræa ete., 1889, et antérieurement dans le volume du grand Survey of Palestine intilulé Fauna and flora of Arabia Petræa etc., 1886.

2. Carte géol. au 1/655.000 qui accompagne Walther, Die Korallenriffe der Sinaihalbinsel, dans Abh. d. Kôn. Sachs. Ges. d. Wiss., XXIV (1888).

3. Carte géol: au 1/250.000 dans Barron, The {opography and geology of the Peninsula of Sinai (Western portion), Le Caire, 1907 (Survey Department of Egypt).

#. Carte géol. en trois feuilles, une au 1/62.500 et deux au 1/100,000,

ER: , ù è

mettre en évidence la différence de structure géologique qui correspond aux dissemblances topographiques du sud et du nord : le plateau de Tih est une table de calcaire dont le plan supérieur a très peu souffert de l'érosion, tandis que les massifs montagneux du sud constituent un pointement formidable de roches cristallines, granites et porphyres, dont aucun revêtement sédimentaire ne couvre les parties hautes mais sur les marges duquel apparaissent, en bandes irrégulières, des roches métamorphiques, des schistes de nature variée et d'importantes formations grèseuses.

La situttion de ces pointes cristallines, dominant de 1500 m., à une faible distance, le plateau crétacé qui s'étend vers le nord, suppose qu'une grande rupture géologique s’est accomplie, un décrochement correspondant à une descente de la région septentrionale ou à une surrection de la région opposée, et l’on arrive ainsi à se rendre compte que le pointement sinaïtique est une sorte d'ilot géologique arrêté de toutes parts à des lignes de rupture, puisque du côté de l’ouest et du sud on rencontre immédiatement le grand fossé longitudinal de la mer Rouge, du golfe de Suez et de la dépression de l'isthme, au delà duquel les vastes formations tabulaires du désert entre le Nil et la mer Rouge concordent avec celles du plateau égypto-syrien ; du côté oriental, également, les montagnes sinaïtiques forment la berge d’une zone d'effondrement non moins remarquable et depuis longtemps signalée, à angle aigu avec l'alignement du golfe de Suez et montant vers le nord-nord-est, marquée sur la carte par le golfe d'Akaba, le ouady Arabah, la mer Morte, les vallées du Jourdain, du Litany et de l’Oronte.

La position du massif ainsi découpé à angle aigu par la rencontre de deux effondrements rectilignes, donne immédiatement à penser que l’ensemble des versants oriental et occidental, au sud de la crête de Tih, ne doit être qu'une vaste zone de ruptures, dont les lignes particulières se trouveront en rapport, soit avec l'effondrement de l’ouest, soit avec celui de l'est, soit avec les lignes de résistance du butoir égypto-syrien resté, dans le nord, à une altitude inférieure. Comment les failles sont

avec carte d'ensemble au 1/250.000, dans Hume, The topography and geology of the Peninsula of Sinai (South-Eastern portion), Le Caire, 1906 (Survey Department of Egypt.

réparties exactement, comment les systèmes de failles d’orientation différente se comportent à leur rencontre, on ne le sait point complètement encore ; des deux cartes générales citées plus haut, celle de l'Ordnance Survey ignore des failles jusqu'à leur existence, et celle de Hull, qui note un certain nombre de lignes de rupture orientées nord-sud sur le versant oriental, ne connaît sur le versant occidental que la grande faille du Sarbout ed Djemel, importante à coup sûr mais qui n'est point, comme nous verrons, de celles qui ont donné à ce côté de la péninsule son principal dessin géographique. Le versant occidental, cependant, beaucoup mieux connu et plus souvent parcouru, grâce aux routes de terre qui vont de Suez à Tôr et au couvent de Sainte-Catherine, a donné lieu, outre l'excellent relevé de Walther dont il est parlé plus haut, à des observations géographiques et géologiques assez nombreuses pour qu'il nous ait été possible, ailleurs, de décrire au moins une grande ligne de cette région, une faille parallèle à la direction générale de la côte, avec chute à l’ouest, le long de laquelle l’action de la dénudation pratiqua un sillon d’une cinquantaine de kilomètres de longueur qu'emprunte le principal sentier du versant occidentalt. Nous avons pu noter, de plus, que lorsqu'on chemine du sud au nord le long de ce versant, au fur et à mesure que des hauteurs granitiques du sud on descend vers le niveau de la mer à Suez, on voit affleurer des couches sédimentaires de plus en plus récentes, de plus en plus hautes dans la série géologique naturelle, ce qui oblige à admettre que la table sédimentaire tout entière a subi un déversement vers le nord. Nous avons constaté que plusieurs voyageurs avaient observé réellement ce déversement en plusieurs points caractéristiques, nous l’avons rapproché du fait que la grande table de Tth, elle aussi, était déversée au nord comme l'indiquent ses lignes d'écoulement ; et nous tirions finalement de tout cela un premier essai de reconstitution des phénomènes qui ont donné au pays sa forme actuelle,

La grande table calcaire qui constituait, disions-nous, l'assise

1. Weill, Rec. des inscr. égyptiennes du Sinai, 190%, p. 12-16. La ligne dont il s'agit est celle des ouadys Shellal, Bouderah, Mokatteb et Feîran; nous aurons l’occasion d'y revenir en détail.

supérieure du continent égypto-arabique était intacte et sans discontinuité lorsque s’ouvrit la période des grands bouleversements de l'écorce terrestre qui marquent l'époque tertiaire. En même temps que se dressaient, par plissement, la plupart des montagnes qui donnent à la surface du globe son relief actuel, s'accomplissaient des phénomènes de rupture dont le mécanisme est plus difficile à mettre en évidence, et parmi ces derniers, les deux grands effondrements rectilignes, embranchés l’un sur l'autre, de la mer Rouge et de la dépression syrienne. A leur point d'intersection la péninsule sinaïtique, découpée à angle aigu, profilait l'arête vive du lambeau conservé de dalle calcaire qui la coiffait, et le tout eût été, aux abords de cette intersection, de lignes très simples si les effondrements n'avaient été accompagnés de la surrection d'un massif polygonal de dimensions restreintes, compris dans l'angle aigu de la péninsule et qui chassait en l’air, comme un coin qu'aurait projeté la contrepression des parties effondrées adjacentes, à une hauteur certainement supérieure à 2000 m. Comme l'effondrement, immédiatement au sud du pointement nouveau, avait abaissé le terrain à plus de 1000 m. au-dessous de son niveau primitif, c'était au total un escarpement de 3000 ou 4000 m. qui prenait ainsi naissance. Sur le flanc nord du pointement, du côté où il était limité non par des effondrements, mais par le témoin immobile ! du plateau de Tih, l’escarpement était de hauteur moindre, d'autant moindre que le mouvement ascensionnel avait entrainé le terrain avoisinant, dans les limites d’un certain rayon, en relevant les couches à inclinaison croissante en se rapprochant du centre, ce qui avait pour résultat de diminuer l'amplitude du décrochement proprement dit. .:

Lorsque les phénomènes d’effondrement et de surrection eurent pris fin, les assises sédimentaires de la zone affectée par le pointement se trouvèrent tellement rompues, fracturées et déformées par les failles et dislocations diverses qu'elles avaient eu à subir, que les agents atmosphériques les balayèrent totalement à l'endroit où elles formaient la calotte supérieure du massif surgi, et

1. Ou considéré comme immobile ; c'est le .zéro conventionnel de ces considérations de déplacements verticaux, mais il est bien entendu qu'il n’est question, dans tout ceci, que de mouvements relatifs.

que les sommets et les flancs de cette montagne montrèrent à nu la masse cristalline des roches de l'écorce primitive : c’est le Serbâl, les G. Mousa et Katherîn, l'Oumm Shômer du relief actuel. La même action de dénudation s’accomplissait, en même temps, tout autour du pointement, mais avec une intensité décroissante en s’éloignant du centre, de telle sorte qu'en descendant des sommets sinaïtiques vers le nord, on voit paraître d'abord les grès primaires reposant sur les granites, et plus loin, les calcaires reposant sur les grès. Il en résulte qu'il y a une zone d'affleurement périphérique pour chaque étage de roches, une zone de grès par exemple, entre la ligne jusqu’à laquelle, dans l’état actuel du travail de la dénudation, le grès subsiste encore sur les roches cristallines, et la ligne de sa disparition sous la partie conservée des assises crétacées supérieures.

Les diverses zones d’affleurement seraient limitées en plan, d'après cela, par des cercles concentriques, si les phénomènes de rupture n’intervenaient pour les limiter, d'autre part, en fonction de dispositions géométriques différentes : les lignes de faille appartiennent, en effet, à deux systèmes rectilignes au moins, ceux des effondrements embranchés qui embrassent la péninsule. Sur le versant occidental, notamment, les portions d'arcs de cercle limiles d'ablation et les lignes de faille parallèles à la mer Rouge se couperont à angle droit, de telle sorte que schématiquement une roche déterminée, apparaissant à la base d’une fulle, engloutie par la faille suivante au sud-ouest, et dans le sens perpendiculaire, rongée par la dénudation au sud-est et couverte au nord-ouest par l’assise supérieure, doit régner dans l'intérieur d'un périmètre rectangulairesorienté parallèlement à la côte. Nous avions cherché, sur ces bases, à déterminer les quadrilatères fondamentaux de la région grèseuse, à laquelle nous arrivions à assigner, par endroits, ses limites précises ; malheureusement on avait encore peu de renseignements sur les failles, notamment sur la configuration des ruptures sur le flanc nord du grand pointement, du côté qu regarde le plateau de Tih. C'est surtout au point de vue des différents systèmes de ruptures parallèlés et de leur agencement entre eux que la présente étude apportera quelques faits nouveaux. Peut-être seraitil d’une meilleure méthode de laisser ces faits se dégager, au fur et à mesure, de l'exposé des observations de détail qui vont

le

ESQUISSE GÉOLOGIQUE ET GÉOMORPHOGÉNIQUE l

suivre, mais il sera à coup sûr plus simple pour le lecteur de commencer par résumer synthétiquement une partie des résultats qui constitueront plus loin nos conclusions géologiques. Nous ne parlerons d’ailleurs, dans cet exposé préliminaire, que de l’agencement des failles, et particulièrement du problème de la combinaison, sur chaque versant, des ruptures parallèles à l'effondrement d'aval, — golfe de Suez ou golfe d'Akabah, — et des ruptures du revers nord du pointement. Sur le versant occidental, par exemple, les lignes géologiques seront très simples au voisinage de Suez : de la crête de la partie conservée du plateau calcaire au fond de la mer Rouge, on descendra par une succession de failles parallèles plus ou moins nombreuses ;

au voisinage des hauteurs cristallines du sud, par contre, une

ligne allant du rivage à la crête du plateau calcaire rencontrera forcément deux systèmes de ruptures agissant sur le terrain en sens opposés et comprenant entre eux, au sommet, le massif surélevé. Que se passe-t-il alors dans la zone intermédiaire, et selon quelle ordonnance les ruptures du système intérieur, celui qui regarde le plateau de Tih, arrivent-elles à s'amortir, à disparaître vers le nord en laissant subsister seulement le système opposé, descendant à la côte? La réponse à cette question est

extrêmement simple. La surrection du massif méridional ne pou-

vait, évidemment, affecter un espace circulaire ou régulièrement polygonal sans produire d'effet d'entraînement sur les portions circumvoisines de l'écorce, et de même que l’ensemble des couches, tout autour du pointement, a été relevé jusqu’à très grande distance du centre du phénomène, on doit s'attendre à ce que des faits de relèvement plus accentué, par arrachement vertical, se soient produits plus ou moins régulièrement dans certaines directions. Les deux directions des effondrements des golfes étaient marquées, la chose est claire, pour des phénomènes de relèvement compensateur de cette nature, grâce aux ruptures parallèles qui sectionnaient verticalement la masse, et en fait, on constate que sur l’un et l'autre versant, le soulèvement de la pointe méridionale a entraîné en l'air, par arrachement, de longues et larges bandes de terrain parallèles à la côte qui forment massif surélevé par rapport aux bandes adjacentes. Ces horsts marquent la crête géologique du versant: leur escarpement du côté de la mer est constitué par la plus élevée des failles

dont la série aboutit au fossé maritime, tandis que l'escarpement opposé, qui regarde l’intérieur et domine la région géologique basse du plateau de Tih, vers le nord, appartient au système de ruptures que nous avons appelé inférieur. Sur chaque versant, le système intérieur et le système extérieur se manifestent donc par deux systèmes de failles, parallèles dans l’ensemble, encadrant un horst énorme qui se soude, à son extrémité sud, au massif du pointement granitique.

Lorsqu'on chemine le long du horst, on le voit diminuer d'amplitude, géologiquement parlant, à mesure qu'on s'éloigne de sa puissante racine méridionale, et à un moment donné, il se réduit à rien par la disparition complète de l'escarpement intérieur ; il n'y a plus à partir de là, depuis la crête calcaire jusqu'au fond de la cuvette maritime, qu'un système de failles de même sens, sans rejets compensateurs autres que ceux que peuvent produire les ordinaires accidents locaux. En ce qui concerne maintenant le dessin en plan du horst et la manière dont il se termine vers le nord, il est évident que plusieurs types différents peuvent être déterminés dans le détail par les circonstances locales, et il n’y a nulle raison‘pour que la carte géologique ait la même apparence sur l’un et l’autre versant. En fait, de longues bandes granitiques affleurent jusqu'à une très grande distance le long du golfe d'Akaba, tandis que sur le versant ouest, granites et schistes ont beaucoup plus vite fait de disparaître : de ce côté, le seul où nous ayions pu étudier en détail le phénomène, le horst d'entrainement est en effet brusquement arrêté à une brisure transversale, constituée par deux ou trois failles parallèles entre elles et très obliques par rapport à la direction des systèmes principaux, de sorte que le horst finit en pointe.

L'escarpement intérieur, du côté du nord, fait face à la falaise de Tih, qui ne marque point elle-même l'emplacement d'une faille. Comme cela est ainsi sur un versant et sur l’autre, on voit qu'au pied de la falaise de Tih règne une sorte de vaste fossé, brisé à angle droit au milieu, dont la berge opposée est constituée par la lèvre surélevée d'une faille, ou système de failles, en arc de cercle, formée par la rencontre des escarpements intérieurs des horsts des deux versants.

L'étude qui va suivre se développera principalement aux environs de l'endroit où s'évanouit, recoupé comme nous venons de

le dire, le grand horst du versant occidental, Nous déterminerons la structure géologique du versant à hauteur de ce point, de la crête de Tih à la mer, et nous arriverons à une connaissance sensiblement améliorée de la région grèseuse comprise, de ce côté, entre les calcaires et les roches anciennes. Nous verrons comment ces grès rejoignent, par le pied de la falaise de Tih, ceux semblablement situés du versant oriental, et nous nous demanderons pour terminer, en raison de ce que nous savons sur la structure géologique de ce versant oriental et de la vallée d’Arabah à son débouché sud, si les phénomènes géologiques qui ont amené la formation de la péninsule se sont bien accomplis avec la simplicité et la symétrie que l'exposé qu'on vient delire suppose. :

Page 1