LA ZONE CALCAIRE ET LA MARGE OCCIDENTALE DE LA ZONE GRÈSEUSE
La crête de la falaise de Tih, depuis les environs de Suez jusqu'à 80 ou 90 kilomètres dans la direction du sud, se tient régulièrement à une trentaine de kilomètres de la côte, et sur cette largeur 10 ou 15 kilom., en avant de l’escarpement supérieur, sont occupés par les soubassements largement érodés du plateau calcaire ?. Du pied des derniers contreforts au rivage, la zone littorale a une largeur moyenne de 15 kilom. De Suez au ouady Ouardân, sur 55 kilom. de longueur, c'est une plaine de sable et de gravier légèrement ondulée, coupée de ouadys mal dessinés, insuffisamment creusés faute de pente, qui descendent de la montagne calcaire à la côte. C'est une plage soulevée dont l’émersion est antérieure aux dépôts d’alluvion qui forment sa surface et'reposent sur une infrastructure générale de gypses plus ou moins purs. On constate la présence de ces gypses, au nord, dans les puits d’Aïn Mousa, à peu de distance de Suez, etils commencent à affleurer, sans relèvement du sol, dès qu'on
1. Carte générale 1, que le lecteur voudra bien mettre sous ses yeux jusqu'aux abords de la zone grèseuse (Sarbout ed Djemel, O. Hamr, El
Markha).
a dépassé le O. El Atha, à 20 ou 25 kilom. plus loin !; mais ce n'est qu'à partir du O. Ouardân (55 kil. de Suez) que le sol gypseux commence à se relever; entre les O. Amara (70 kil. de Suez)et Gharandel (85 kil. de Suez), on traverse un plateau de gypse saccharoïde à une altitude de plus de 100 m. au-dessus du niveau de la mer.
Le O. Gharandel, rectiligne et orienté vers le N.-E., à partir de la côte, sur une longueur de 20 kilom., est une. coupure pratiquée le long d'une grande faille qui relève le terrain au sud, la première rencontrée par nous des lignes de rupture en relation avec le phénomène sinaïtique. On remarque qu’elle est transversale par rapport aux grandes lignes du versant, parallèles à la côte ; elle n'appartient ni au système de failles du golfe de Suez, ni au système parallèle et opposé qui fait face à la crête de Tih, et doit être rapprochée, à certains points de vue, des failles en gradins du système transversal dont nous parlerons plus loin et quiamortit, à son extrémité nord-ouest, le grand horst du versant. Dans la vallée même, on constate que l'amplitude du décrochement est voisine de 100 mètres. Le flanc nord-ouest (lèvre abaissée) montre le gypse reposant sur le crétacé supérieur que nous touchons, dans cette direction, pour la première fois, tandis que le flanc sud-est (lèvre surélevée) est le bord d’une région entièrement crétacée. À peu de distance de la mer, dansla faille au fond de la vallée, jaillissent les eaux chaudes, chargées de composés sulfureux et calcaires, de Hammam Faraoun, qui a donné son nom à la grande montagne calcaire qui baigne son pied dans la mer immédiatement au sud.
La zone calcaire qui s'étend sans discontinuité, à partir du O. Gharandel, du littoral à la crête calcaire de Tih, est d’un dessin topographique compliqué. A l'arrière-plan, la crête fait saillie sur son alignement général en un vaste promontoire, le G. Woutah, que le creusement du long et profond O0. Woutah a nettement détaché de la masse du plateau; vers le sud-ouest, les contreforts du G. Woutah descendent vers la zone d'altitude moyenne du plateau de Gharandel, qui s'incline lui-même, de
4. Pour la géologie de cette zone côtière, ef, Fourtau, La côte ouest du Sinai, dans Bull. de la Soc. khédiv. de Géographie, Ve série, 1898 (p. 5-35)
pp. 9-12 et 27-29,
ce côté, vers un long fossé de configuration singulière, parallèle à la côte à quelques kilomètres de distance et séparé d'elle par une haute barrière montagneuse. Au nord-ouest, à l'embouchure, cette barrière se termine par le puissant musoir du G. Hammam Faraoun, dont la falaise se dresse abrupte, du côté de la mer, à 480 mètres d'altitude, et qui incline vers l’intérieur des pentes plus douces ; les calcaires jJauneclair qui forment sa masse sont revêtus, au nord et à l’est, par une sorte de croûte peu épaisse d'un gypse très argileux dont l'existence des sources sulfureuses du voisinage explique la formation !. Au sud-est, l’autre extrémité de la barrière est marquée par le Ras Abou Zenimeh, à l'embouchure du O. Taiebah ; sa longueur totale est un peu supérieure à 20 kilom. Quant au fossé qui dessine sa base du côté de l’intérieur, il est constitué, au nord, par le O. Oushêt?, qui conflue sur la plage de Hammam Faraoun avec le O. Gharandel, au centre par le O. Goueseh, au sud-est par le O. Shebeïikeh, qui descenddans le 0. Taiebah. Le O. Goueseh a un écoulement direct à la mer par l'étroite gorge du O. Et Tal, trait de scie des plus singuliers qui coupe par le milieu la barrière montagneuse.
On est tenté de croire, d'abord, que ce fossé si exactement parallèle aux lignes de rupture les mieux observées du versant, marque lui-même l'emplacement d'une faille ; mais il n'en est rien. On constate seulement que le O. Goueseh est le fond d’un synclinal très prononcé dont la disposition, à l’ouest, détermine le relèvement de la surface du sol jusqu’à la crête du G. Hammam Faraoun ; dans cette dépression d'origine géologique, le mécanisme de la dénudation par déflation s’est exercé en premier lieu pour creuser le long de la ligne Gharandel-Taiebah une série de ces entonnoirs dont nous rappellerons au chapitre suivant le mode de formation, et qui ensuite seulement furent mis en communication et captés dans un système d'écoulement unique par le jeu de l'érosion ordinaire. C’est par le mécanisme de l’ablation sèche que s'explique également le creusement du O. Et Tal.
4. Cf. Walther, Koralleuriffe, p. 7. Walter observe que plus au sud, à EI Ouady, près de Tôr, des revêtements gypseux de même nature se sont formés dans les mêmes conditions au voisinage de sources sulfureuses.
2. Intéressantes phot. dans Petrie, Researches in Sinai (1906), 8, 9, 10, pp. 14, 18.
Quant à l’escarpement occidental du G. Hammam Faraoun, 1l pourrait fort bien être la lèvre supérieure d’une grande faille dont on constate la présence plus loin au sudet dont il prolonge exactement la direction ; nous retrouverons l’occasion de parler de cette ligne droite.
Dans la section inférieure du O. Taiebah !, la pendance des couches est inverse de celle régnante au G. Hammam Faraoun : l'inclinaison, très prononcée, est maintenant vers la côte et ce changement de sens dénote l'existence de ruptures ou de déformations complexes dans le voisinage. En fait, les couches dans le O. Shebeikeh sont parfaitement horizontales ; mais en plusieurs endroits de ce district Oushêt-Goueseh-Shebeikeh-Taiebah, on observe des failles ou faisceaux de failles de petite amplitude qui manifestent les efforts de rupture que le terrain a eu à subir?.
A l’embouchure du O. Taiebah on remarque, sur la rive gauche, formant la pointe extrême du G. Gorab, un ample dyke de basalte dont la couleur sombre fait contraste avec la blancheur des roches crayeuses qui l'entourent : cette cheminée basaltique est la première manifestation que nous rencontrons du vaste épanchement volcanique qui au Sinai, à l’époque tertiaire, précéda les phénomènes de déplacements verticaux de l’écorce ; nous aurons à signaler, par la suite, de nombreuses traces de la nappe basaltique qui, à un moment donné, se répandit uniformément sur une grande surface de la région grèseuse et dont on connaît, outre celle du O. Taiebah, plusieurs autres cheminées.
Le O. Taiebah, à partir de son embouchure du Ras Abou Zenimeh, monte droit au nord l'espace de 7 kilomètres, au bout duquel il reçoit du nord-ouest, comme on l’a dit plus haut, le O. Shebeikeh ; quant au Taiebah lui-même, il tourne brusquement à l'est et continue dans cette direction à s'élever dans la roche calcaire jusqu'à ce que lui succède, en amont, le O. Hamr, la «vallée rouge», ainsinommée parce quesous lecaleaire vient à apparaître un grès jaunâtre, dont la couleur terne est accentuée par
1. Fourtau, loc, cil., pp. 11-12, 27-28 ; phot. dans Petrie, Researches, 11, p. 18.