L. DiMIER
21 septembre igi.'j.
l'ÉTEKNELLE ALLEMAGNE Il3
Si Bismarck revenait...
Je me trouvais en Allemagne, il y a dix-sept ans, lorsque la mort de Bismarck survint, et, quelque haïssable que lût notre grand ennemi, je ne pus m'empêcher d'être frappé par la mélancolie de cette fin d'existence. Mieux fait, comme toutes les natures vigoureuses, pour la colère que pour la tristesse, le solitaire, l'exilé de Varzin n'avait pas dissimulé la rage que sa disgrâce lui avait causée. Le fondateur de l'unité allemande et de l'Empire était mort dans la peau d'un frondeur, et il n'avait pas dissimulé l'expression de sa rancune et de son dédain pour le jeune maître qui l'avait chassé du pouvoir. Aussi l'Allemagne officielle avait-elle fait au chancelier de fer des obsèques solennelles mais embarrassées. On comprenait que l'intelligence dominante de l'Allemagne nouvelle s'en allait, et nul n'osait en convenir. Une obscure anxiété régnait sur les Allemands. Guillaume II lui-même, en dépit de sa fastueuse assurance, accusait un certain trouble. L'Allemagne sans Bismarck ! On eut, ce jour-là, le sentiment que l'Empire avait perdu sa plus solide armure et que c'était l'histoire d'une autre Allemagne qui commençait...
D'ailleurs Bismarck, durant les longues journées d'oisiveté rageuse qu'il avait passées dans sa solitude de Varzin avant de mourir, n'avait pas manqué de prévoir ce qui arriverait, lui disparu, et ses leçons une fois oubliées.
Il savait bien la peine qu'il avait eue à transformer Guillaume Ier de roi de Prusse en empereur allemand. Il connaissait par expérience l'inaptitude des Hohenzollern à sortir de leur tradition prussienne, à élargir leur esprit jusqu'à la conception impériale. En 1871, lorsque
n4 l'action FRANÇAISE
Bismarck avait créé l'Empire, subordonné, grâce au prestige des victoires remportées sur la France, les princes allemands à la Prusse, Guillaume Ier lui avait donné d'incroyables soucis par son entêtement et même par ses hésitations, tandis que le futur Frédéric III, — Frédéric « le Noble » en personne, — avait failli tout compromettre par ses exigences et par son orgueil. Oui, Bismarck le savait bien, cpie les Ilohenzollern ne comprenaient pas et ne comprendraient jamais sa politique, qne leur esprit restait et resterait borné aux habitudes de brutale rapacité des margraves de Brandebourg. Et c'est pourquoi, inquiet de l'avenir, il avait eu le soin de mettre ses successeurs en garde contre les fautes et les erreurs qu'il avait prévues et dont il avait calculé toutes les conséquences p<>ur l'Empire allemand.
Bismarck ne méconnaissail pas la suite de bonheurs inespérés et d'occasions favorables saisies au vol grâce auxquels il avait pu réussir à mettre sur pied sa grande Allemagne. Il savait bien que la chance d'avoir eu « une giande incapacité méconnue » (ainsi appelait-il Napoléon III) pour adversaire avait été le plus sur élément de son succès. Bismarck ne se dissimulait pas que l'Empire qu'il avail créé « par le fer et par le feu » restail un édifice fragile, un édifice qu'il fallait maintenir en état de défensepar l'entretien d'une force armée extraordinaire, et aussi par une diplomatie d'un doigté et d'une prévoyance toujours sans faiblesse. Il répétait infatigablement que la situation géographique de l'Allemagne ne pouvait pa> être changée, el que cette situation n'était pas favorable. l'Allemagne, avec ses frontières ouvertes et les nombreux el puissants voisins qui l'entourent, étant exposée de toutes parts aux invasions. Il rappelait que Frédéric II disait déjà de son royaume
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que c'était une enclume sur laquelle frappaient trois marteaux, el il adjurait les hommes chargés de gouverner l'Empire de faire en sorte que les trois marteaux fussent empêchés de se réunir et d'accabler ensemble l'enclume.
Bismarck Pavai t-il assez proclamé qu il avait le « cauchemar des coalitions » et qu'il ne craignait qu'une chose : une guerre d'anéantissement dirigée contre l'Allemagne par plusieurs puissancescuropéennesalliées ! Avait-il assez clairement expliqué que, si l'alliance de l'Allemagne et de l'Autriche était une combinaison recommaudable, encore ne fallait il pas que l'Allemagne exposât les os d'un seul grenadier poméranien pour que l'Autriche pût réaliser les promesses de dédommagement et d'agrandissement du côté de l'Orient que lui-même lui avait faites ! Avait-il été assez bon prophète, lui, l'inventeur du pacte triplicien, lorsqu'il avait averti les Allemands qu'ils seraient les derniers des imprudents s'ils comptaient, pour toujours et sans réserve, sur le concours de l'Italie !
Aujourd'hui, si Bismarck pouvait revenir sur cette terre, il verrait que Guillaume II, — le jeune orgueilleux qui avait disgracié et chassé le vieux serviteur de son grand-père, — n'a pas suivi les sages conseils que le fondateur de l'Empire avait donnés, et qu'il a commis toutes les erreurs contre lesquelles l'Allemagne, en suivant les leçons bismarckiennes, devait être à jamais gardée. La Fiance, l'Angleterre et la Russie coalisées contre l'Allemagne, l'Empire engagé par sa propre maladresse et ses provocations dans une lutte formidable avec l'Europe, l'Italie neutre, l'unité allemande compromise ! Dans quelle colère contre les auteurs de tant de catastrophes et dans quel désespoir entrerait le chance-
i le l'action française
lier de fer si ce spectacle pouvait être vu par ses yeux, si son œuvre gâchée lui apparaissait !
L'Histoire dira sans cloute que lunité allemande était une construction artificielle, contraire aux intérêts et à la tranquillité de toute l'Europe, et qui n'avait pu naître et se maintenir que par le génie politique de Bismarck. L'Histoire reconnaîtra certainement aussi que les Hohenzollern ont été inférieurs à la tâche de conduire un vaste Empire. Quand on pense que le jour où Guillaume II lançait son fatal ultimatum à la Russie et à la France, et, en décidant de violer la neutralité de la Belgique, provoquait l'Angleterre, il avait, à coup sur, à portée de la main, dans son cabinet de travail, les deux volumes de Pensées et Souvenirs où Bismarck a si clairement défini ces périls et classé ces fautes parmi celles que le gouvernement impérial ne devait jamais commettre, quand on pense à cela on se dit que Guillaume II a signé ce jour-là sa propre déchéance comme empereur allemand.
Jacques Bain ville.
7 octobre !Ql4.
Individualisme et pangermanisme.
« L'Allemagne et la Guerre. »
M. Emile Boutroux vient de publier dans la Revue des Deux Mondes des considérations qu'on lira avec charme. Sans comparer l'illustre professeur à des personnages officiels tels que le poète lauréat de l'Angleterre ou le poète du gouvernement dans la République Argentine, on peut le tenir pour l'une des voix du régime : cousin ou beau-frère du président de la Repu-
blique, membre de l'Académie française, arbitre de la Sorbonne, ses idées sur l'Allemagne et la Guerre peuvent aider à définir les idées qui courent le monde otficiel.
Elles sont en progrès. M. Boutroux nous change de déclamations un peu creuses sur le militarisme prussien ou bismarckien. Ce n'est pas à Bismarck, c'est à Fichte qu'il fait remonter les origines du germanisme brûlai. Cette mention de Fichte constitue pour nous plus qu'une satisfaction, et presque un succès : il y a juste vingt ans que nous la demandons, il y a vingt ans que noussignalons l'importance des Discours à la nation allemande, sur lesquels on s'appliquait toujours à glisser. Nos instances de 1890 concoururent à faire souscrire 200 exemplaires de la traduction du capitaine Philippe au conseil municipal de Paris. Et ce fut à peu près tout, jusqu'à l'article du i5 octobre igi/j...
Nous avons avec M. Emile Boutroux quelques autres points d'accord.
« La culture allemande diffère profondément de ce que l'humanité entend par culture et civilisation. » Si M. Boutroux donne la plénitude de leur sens à ces mots de lui, ils correspondent à notre pensée. Et les vives peintures que Daudet a faites de l'Allemagne pourraient servir de préface aux remarques, peut-être un peu tardives, mais fines et justes, de M. Boutroux, sur la grossièreté delà nature allemande.
Quel contraste, dit-il, entre la science de ce peuple et l'état de ses mœurs, sa médiocrité de caractère et d'Ame !
Chez tel savant spécialiste (mettons de chirurgie ou de philologie) « quelle disproportion souvent entre sa science et son degré d'éducation ! Quelle vulgarité de
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goûts, dé sentiment, de langage, quelle brutalité de
procédés '. i) La fibre morale est en retard sur un développement scientifique, militaire et politique incontestable et incontesté. Quelques-uns aimeraient s'en tenir à cette explication. M. Boutroux ne le veut pas. Il n'en est pas satisfait, et il a raison : cette grossièreté et cette barbarie savantes sont mises en système, dit-il. Il fait une analyse du système allemand.
Excès ou lacunes.
M. Boutroux a mentionné Fichte. Quel ennui qu'il n'ait pas tiré de ce nom et de cette doctrine tout ce qui y est contenu ! Son hésitation lâcheuse l'ait tourner court une analysé qui s'annonçait bien. Voua y trouverez de bons morceaux, des indications justes, des remarques de détail fort susceptibles d'instruire et de divertir tout le monde. Vous saurez ce que c'est que la hiérarchie germanique des peuples suivant qu'ilssont naturvœlker, halbkulturvœlker ou kulturvœlker, ou même vollkulturvœlker, lesquels emportent le bâton de maréchal de la Culture.. Mais le passagede la basse nature allemande à la divinisation, plus basse et plus grossière encore, de celle nature, \1. Emile Boutroux ne l'établit point. On sentira peut-être pourquoi.
En attendant, il revient par uo détour à l'idée des deux Allemagnes et delà corruption de. la bonne par la méchante: la prussienne. A l'Allemagne qui fit sa liberté par l'unité, il oppose l'Allemagne qui voulait réaliser son unité par la liberté ; à L'Allemagne de Sadowa et de Sedan L'Allemagne du Parlemenl de Francfort, c'est à dire à L'Allemagne de la réussite L'Allemagne de Lavortemenl : même après un nouvel
Iéna, ce point de vue risquera d'être trouvé faible en Allemagne. Une « Allemagne libre dans l'Europe libre » qu'il essaye de saluer dans un avenir idéal rappelle celte Eglise libre dans l'Etat libre, quelquefois entrevue en rêve, mais qui a toujours mal tourné en réalité.
M. Boutroux croit devoir s'attendrir, s'étonner, se révolter devant la succession de ces deux Allemagnes : fi donc, après l'Allemagne de l'impératif catégorique et du moralisme kantien, l'Allemagne immoraliste des soldats de Bismarck et de Guillaume II ! On dirait que M. Boutroux n'a jamais vu sortir le jacobin du libéral comme le fruit de la fleur, on dirait qu'il n'a jamais vu un 1793 naître logiquement d'un 1789 ni une Terreur d'une Déclaration des droits de l'Homme ? Les marques d'émotion et de trouble données devant un enchaînement aussi naturel ne sont pas un état d'esprit très philosophique.
Ce sont les trous de son analyse. Us sont couverts de la façon la plus ingénieuse par d'intéressants souvenirs donnés aux paradoxes dialectiques de la philosopliie allemande, tels que l'inertie du bien, la fécondité du mal ou la génération du bien parle mal. Mais ces jeux ne sont pas proprement allemands, la philosophie des Grec8 ou leur soplnstique ne s'y est-elle amusée à plus d'une reprise ? Quant au culte de la force sur lequel M. Boutroux appuie si éloquemmenl. il y a des distinctions à l'aire. D'abord ce n'est pas la force en soi que l'Allemagne adore, c'est la force en tant qu'allemande. De plus, le culte de la force, le goût de la domination, l'appel aux puissances mystiques en faveur d'un empire ou d'une armée ne sauraient être confondus avec cette folle apothéose du moi allemand. Toute
l'Europe des croisades s'est dite le soldat de Dieu, et la paix romaine (Rome, force) a. « par la bouche d'or du plus doux des poètes », chanté son droit à s'imposer aux nations pour leur propre bien. M. Boutroux n'aura qu'à rouvrir l'Enéide aux vers qui suivent de près certain hexamètre applicable au général Joffre :
Turegere imperio populos, Romane, mémento; Hœ tibi erunt artes, paeique imponere morem Parrcre subjertis et debellarc saperbos.
Les pangermanistes ont beau démarquer ces beaux vers. Ils ne feront pas de Virgile un impérialiste allemand. L'explication trop ilottante de M. Boutroux enfermerait une profonde duperie si elle leur permettait l'embauchage du poètesacré.
L'individualisme allemand.
Essayons d'esquisser ce que M. Boutroux a laissé en blanc. La doctrine de Fichte où le libéralisme de Kant semble porter et mûrir son jacobinisme, a été appelée l'Individualisme absolu. Kant avait marqué la valeur transcendante de l'individu, niais d'un individu général et abstrait. Ce que Kant avait dit du moi rationnel et humain, Fichte, en somme, le transporta à son moi concret de Germain. L'application qu'il en a faite à la Nation allemande alors vaincue et terrassée bénéficia du vaste courant de libéralisme politique et d'individualisme religieux qui coulait en Allemagne non seulement depuis Kant et la Révolution française, non seulement depuis Housseau. mais depuis la Réforme de Martin Luther. C est ce dont il aurait fallu se souvenir, en bonne philosophie de l'histoire, au seul nom
de Fichte. Mais c'est aussi ce qu'il fallait bien éviter, en bonne doctrine officielle de la République. Kant, Rousseau, les Droits de l'Homme, la Réforme : danger ! En pleine invasion germanique, est-il possible de montrer l'étroite affinité du monde germanique, de l'esprit germanique avec les trois ou quatre dieux et déesses qui président à l'esprit public de notre régime et que ce régime a dû mettre sur les autels ?
L' Action française , qui protesta énergiquementen 191 2 contre le bicentenaire de Rousseau, ne peut concevoir les mêmes hésitations que M. Boutroux. C'est d'ailleurs sa doctrine constante qu'elle retrouve et vérifie en s'exprimant en toute liberté sur ce fruit de Germanie : l'individualisme.
Idées françaises ou germaines ?
« Idées françaises », disait-on. On peut se reportera nos lointains fascicules de 1899 ; nous répondions déjà : elles sont germaniques, les idées de la Révolution et de la Réforme. Cela se lit presque en toutes lettres dans Montesquieu, et le protestant doctrinaire Gui/.ot ne s'y trompait pas lorsqu'il enseignait que la thèse de la « liberté individuelle » du Contrai social et de la Déclaration des Droits nous était venue des Germains. L'autre soir, au Temps, M. Edmond Perrier, en rapportant cette opinion, s'en étonnait. 11 rapportait aussi le sentiment de Goethe qui, lui, ne s'en étonnait point et qui donnait à Eckermann ce commentaire des vues de Guizot :
N'est-ce pas complètement exact ? La Réformât ion n'en dérive-t-elle pas ?... Et ce salmigondis de notre littérature, cette manie d'originalité chez nos poètes dont cha-
cun s imagine frayer de nouvelles roules, ce besoin. qu'éprouvent nos savants, de vivre à part et dans l'isolement ; ces individualités qui ne relèvent que d'ellesmêmes, qui n'agissent qu'à ce point de vue, tout remonte à ce principe Les Français et les Anglais ont plus de cohésion... Quant aux Allemands, chacun procède à sa guise ; chacun recherche sa propre satisfaction ; on ne s'inquiète pas d'autrui, car l'individu porte en soi l idée de ta liberté personnelle', et celle-ci, en effet, inspire d'excellentes choses, mais aussi bon nombre d'absurdités. Les « traditions de brûlai égoïsme » que Gœlhe trouvait propres à sa pairie ne purent être associées dans l'ordre politique ou administratif qu'à la manière de Bismarck, usant d'abord du fer et du feu, puis maintenant la coopération de ces égoïsmes par un appel continu aux convoitises, an goût du pillage, aux passions de la rapine et du gain. A ce prix, mais à ce prix seulement, l'égoïsme forcené des personnes était mis en ('lai de consentir des sacrifices à un égoïsme collectif, à un égoïsme de race. La sociabilité spontanée n'existant poinl ou existant peu (Mi Allemagne, une sociabilité artificielle y naquit de la cupidité devant les proies offertes et les butins promis.
Le primat du moi germanique.
Le culte instinctif el traditionnel de Ghaque moi allemand est devenu ainsi le cul te du nous germanique. Et là
se montre une différence profonde entre l'apothéose que lait d'elle-même l'Allemagne et les procédés qui y ressemblent de loin (die/ d'autres peuples. A la lueur de la doctrine individualiste, on comprend que l'Allemagne veut déifier, non l'idée qu'elle peut avoir de son
droit et de sa raison ou même de sa force, mais purement et simplement l'idée allemande. Quia nominor Deutschland \ Athènes s'est épanouie dans le swnbole de la sagesse humaine et divine, mais c'était la couronne même de ses œuvres, la fleur de son art, l'expression et le signe d'une loi qu'elle obéissait. Rome s'est élevé des temples, mais en se prévalant de services séculaires rendus à toutes les races du monde ; la chrétienté incarnait dans ses armes la volonté de Dieu, mais en commençant par considérer de combien de façons « païens ont tort, chrétiens ont droit ». Avec l'Allemagne, tout change : elle commence par dire moi et, tout ce à quoi les autres peuples se subordonnaient, beauté, civilisation, science ou religion, elle se le subordonne à elle. Sa science n'est pas bonne comme science, mais comme allemande. Cette ancilla germanise se justifie par les services rendus à 1 Allemagne, non l'Allemagne par les services rendus à la science, l'individualisme germain ne pouvant être primé par quoi que ce soit.
Voilà l'erreur philosophique allemande. Son rapport avec le kantisme, qui fait tourner le monde autour du moi, qui prend le moi pour le soleil des planètes intérieures, ce rapport-là n'est pas douteux II est à peine utile d'indiquer comment s'y rattachent le romantisme, ne cherchant dans les arts que l'originalité, et l'esprit révolutionnaire, entendant par la politique le simple épanouissement — d'abord (1789) des droits de l'individu, puis des instincts, des passions et des intérêts du même individu, pour autant qu'il en a la force (1793).
L'individualisme libéral fonde l'Etat sur les vœux (ou les votes) individuels, à l'exclusion de tout le reste. Et. quand on a exclu tout ce reste traditions, coutumes, droits et établissements collectifs, conditions
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nationales et religieuses), il en découle, au profit de la majorité des individus, une effroyable tyrannie de l'Etat qu'ils composent seuls. Le pays qui a le malheur de tomber sous le joug d'un Etat ainsi fait n'a qu'une branche de salut : la race peut y être meilleure que le système et le citoyen peut y valoir mieux, que l'institution. C'est assez le cas de la France.
Ce n'est pas celui de l'Allemagne. L'erreur philosophique de l'Allemagne devait aboutir à des crimes contre l'Europe, puis au suicide allemand.
La déesse allemande.
Pourquoi ? Parce que l'Allemagne valait encore moins que sa doctrine. Reportez-vous aux remarques si justes de M. Boutroux sur la grossièreté et l'épaisseur de l'étoffe dont est faite cette nation. M. Emile Boutroux n'en a pas tiré les conséquences, mais ces conséquences existent. Tant qu'une doctrine supérieure, telle que le catholicisme, telle encore que la civilisation française au xvn0 siècle, lui était juxtaposée et proposée en exemple, il y avait espoir de progrès et de correction pour l'Allemagne. Mais quand la seule doctrine officielle qui lui fût offerte de haut fut le conseil d'être de plus en plus conforme au caractère et au génie allemand, quand cette forme du jacobinisme historique et philosophique, régulièrement dérivée de la Réformation et du Libéralisme encyclopédique : « Soyons nous- « mêmes, ne soyons que nous-mêmes, élevons tous les « traits de notre nature au-dessus de tout >\ la régression barbare était inévitable pour la Germanie.
Etant admis que l'Allemagne signifie l'humanité pure, parfaite et divine, l'Allemagne opéra l'analyse de
l'ÉTERNELLE ALLEMAGNE 125
sa nature. Elle se demanda qui elle était. Elle vit au fond d'elle-même ce qui y était : le brutal, le violent, le sauvage, l'impoli, l 'indégrossi et le. dur. Elle mit sur l'autel toutes ces belles choses, en rejetant avec mépris tout tempérament étranger. Le fou bossu qui se croirait Dieu mettrait la bosse au rang des attributs divins. Ainsi a fait l'Allemagne de ses bosses, de ses tares, de ses verrues, de tout ce que l'individualisme absolu, appliqué à sa personne ethnique, lui interdisait de redresser ou de réformer. Sa valeur allemande n'était plus à juger, puisqu'elle était juge ou critère et servait à juger le reste du monde. Un seul devoir : mettre à la disposition de ce juge et créateur du droit les éléments de force, les moyens de domination, capables de permettre son épanouissement absolu. Le succès pouvait être chanceux à l'époque de Jean Gottlieb Fichte : après Blûcher, Bismarck put se flatter de l'assurer et les pangermanistes ont rêvé de l'éterniser.
Que l'anarchisme est suicide .
L'Allemagne n'a pas fait de Révolution directe contre ses princes et ses rois ; elle en a fait une contre la papauté au \vie siècle, elle en a tenté une au xix" et au xx° contre l'ordre du monde, l'Europe et la civilisation. Sa discipline politique et militaire comme son esprit scientifique, comme aussi la production de quelques personnalités de valeur, ont mis longtemps, trop longtemps, des moyens de réalisation puissants au service d'une idée construite au rebours de la sagesse et de la raison : l'idée anarchiste utilisée au profit d'un peuple. L'ordre matériel a servi de la sorte le désordre mental et l'ordre politique le désordre moral le plus
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complet qui ait été vu et conçu depuis qu'il y a des hommes. Ces renversements, ces défis, peuvent réussir, mais, comme disait Pascal, « jusqu'à un certain point seulement », et leur succès devait contribuer à rendre la chute plus profonde. L'individualisme allemand, l'anarchisme absolu systématisé par l'Allemagne et devenu le principe de son Etat, la religion de son Etat, devait fatalement renverser de lui-même cet Etat ainsi que les forces militaires ou civiles subordonnées, et c'est ce qui est arrivé effectivement : en juilletaoût igi 4, on a pu voir Guillaume II et son fils jeter, de leurs propres mains et sur leur propre empire la bombe destinée à accomplir cette destruction par le faîte.
Charles Malrras.
17 octobre 191 ').
Le conflit européen .
La naissance du conflit. Les alliances engagées.
Le conflit se développe avec lenteur, plus de lenteur qu'on ne s'y fût peut-être attendu, mais il se développe sûrement. Les choses obéissent visiblement à une volonté qui n'est ni celle de l'Angleterre ni celle de la Russie. Telle est la situation ; il ne servirait à rien d'essayer de le dissimuler,
En premier lieu, l'Autriche a déclaré la guerre à la Serbie. Appuyée par l'Allemagne, l'Autriche accomplit de point en point le programme qu'elle s'est lîxé. Les menaces de mobilisation de la Russie n'ont pas empêché le gouvernement austro -hongrois de passer à l'exécution de son ultimatum. Voilà le grand fait de la journée du 28 juillet.
D'autre part, l'Allemagne repousse le projet de médiation conçu par sir Edward Grey. Ou du moins elle n'en accepte que le principe, et trouve à l'application un si grand nombre de dangers que sa réponse équivaut à un refus. Sir Edward Grey en est pour une proposition de conférence inutile de plus.
Il devient dès lors un peu plus évident, d'heure en heure, que le bloc austro-allemand persévère dans cette politique d'intimidation qui lui a constamment réussi depuis neuf ans.
La question est de savoir si la Triple Entente hésitera
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encore devant l'énormité du risque ou si, en présence de la tyrannie exercée par le germanisme, elle se décidera à une tentative de libération. À cette question, c'est à la Russie, directement intéressée cette fois, qu'il appartient de donner une réponse. Une fois la guerre déclarée par l'Autriche à la Serbie, c'est du côté de Saint- Pétersbourg que doivent se tourner tous les yeux.
La France attend ce que fera son alliée : et c'est assurément une des heures les plus angoissantes que nous ayons depuis longtemps traversées. Les événements se présentent de telle manière que pour l'alliance francorusse comme pour l'alliance austro-allemande, le casus fœderis peut s'imposer aujourd'hui ou demain dans toute sa pureté.
Qui voudrait se dédire du pacte se rayerait du nombre des puissances. Or nul ne voit encore qui reculera. Et si d'aucun côté on ne recule, c'est la guerre inévitable.
Jacques Bain ville.
29 juillet 1914.
La guerre des nations.
Il importe de comprendre à fond et de saisir avec force les causes du conflit européen si l'on ne veut pas que la politique française soit exposée à des erreurs, le public à des déceptions. Déjà, de divers côtés, on a fait fausse route, on a tiré des interprétations excessives de certaines paroles comme celle de ce prisonnier allemand qui aurait dit : « Celte guerre est une guerre d'officiers. » Méfions-nous des anecdotes et essayons de pénétrer au centre dos réalités.
Si nous remontons à trois mois en arrière, — un eu de temps avant l'assassinat de l'archiduc François- 'erdinand. — nous découvrons que la situation diploîatique était la suivante :
L'Europe se trouvait divisée en deux groupes antaonistes, Triple Alliance et Triple Entente, dont l'oposition, en temps normal, avait pour résultante un ïuilibre, relatif sans doute, mais qui, tel quel, était onsidéré comme une garantie de paix. Garantie extrêîement précaire, ainsi que l'événement l'a prouvé. En lit, les deux grands systèmes d'alliances renouvelaient vec une frappante similitude les plus célèbres cominaisons de la diplomatie historique, celles qui s'élient incessamment formées, dissoutes et reformées au ix-huitième siècle, et qui avaient causé les intermiables conflits de ce temps-là, continués et aggravés ar les grandes guerres de la Révolution. Triple Alance et Triple Entente eussent été des conceptions Timédiatement familières à Choiseul, à Kaunitz ou à Védéric II revenant parmi nous. Cent fois nous avons it ici que la République française faisait, sans s'en endre compte, de la diplomatie d'ancien régime dans s conditions d'existence de la démocratie.
Quelque dangereux que pût être l'antagonisme de eux groupes de puissances rivalisant d'armements, n pouvait cependant estimer que la paix européenne ui s'était maintenue, à travers des circonstances si éfavorables, pendant de longues années, pourrait se îaintenir encore. Certes, la politique d'intimidation, à iquelle l'Allemagne se livrait sans trêve depuis le coup e Tanger, était dangereuse et risquait à chaque fois 'entraîner la guerre. Chaque fois l'état d'esprit sincèement pacifique de la Triple Entente écartait ou diffé-
l3o l'action française
rait le danger. La prudence dont on faisait preuve àî Paris et à Londres et à Saint-Péterbourg était telle qu'il était évident qu'il faudrait à Berlin et à Vienne une volonté nettement provocatrice pour troubler la^ paix.
C'est à Berlin et à Vienne que cette volonté s'esta rencontrée, en effet. Mais pourquoi s'est-elle rencontrée en 191 4 et non dans les années antérieures ? Pourquoi l'Allemagne a-t-elle, le mois dernier, franchi le large pas qui sépare la menace de guerre de la guerre ellemême avec tous ses risques ? Nous voici au cœur dul problème.
On s'aperçoit, en effet, en évoquant l'origine du conflit, c'est-à-dire l'ultimatum de l'Autriche à la Serbie, que, pour la première fois cette année, depuis la fondation de l'Empire allemand, on aura vu le monde slave! résistera la pression germanique. En 1878, au congrès de Berlin, comme en iqi2-iqi3, à la conférence île Londres, le bloc austro-allemand avait fait reculer le slavisme, enavaittenu pour nulles les aspirations. Cette fois le slavisme nes'esl pas laissé faire, et aussitôt l'Allemagne a tenté de le briser.
Ainsi, dans son principe, celle guerre était une guerre} des Germains contre les Slaves. On a pu espérer, à Berlin, que la France l'interpréterait ainsi, se dégagerait de l'alliance russe au moment où l'alliance l'exposerait à être attaquée elle-même : la procédure dont s'est servi M. de Schœn prouve bien qu'on a essayé. tou4 jours par l'intimidation et la menace, d'obtenir notre neutralité, \insi l'Allemagne eût défruit l'alliance l'ranco-russe et tenu la Russie à sa discrétion : d'une pierre deux coups. Ce calcul — qui nous réservait de cruels lendemains — a été déjoué et la guerre est de-r
LE CONFLIT ELKOPÉEiN I 3 1
renue générale. Mais il reste toujours que c'est la lésistance du monde slave aux prétentions de l'Alle- Inagne et de l'Autriche dans l'affaire serbe qui a servi Lu moins de prétexte aux deux gouvernements germaniques pour se lancer dans la guerre. Imaginez, en kffet, la Russie se désintéressant de la Serbie, laissant :e petit peuple aux prises avec l'Autriche — comme >récédemment il était arrivé maintes fois à la Russie le le faire, — et le prétexte cherché par l'Allemagne ombait. Quel que fût son désir mauvais d'ensanglanter e monde, elle devait se contenter d'un « succès diplomaique », comme après l'ultimatum présenté à Saint-Péersbourg en 1909 par l'ambassadeur de Guillaume II Que s'est-il donc passé entre 1909 et 191 4 pour que 'attitude de la Russie ait à ce point changé ? Il s'est )assé ceci que la Russie a évolué de l'autocratie pure ers un régime où l'opinion fait entendre sa voi.\ . Naguère le tsar autocrate n'avait — pour adopter le rocabulaire républicain — que des sujets : il y a auourd'hui, — pour parler toujours le même langage, m peuple russe. Et ce peuple a ses passions, ses visées. la une haute idée de ses droits, dont il a pris cons- :ience, et le droit de vivre, de se développer comme îation est le premier de tous. Souvenez-vous des séan- :es orageuses de la Douma, où, depuis un an et demi, a politique de prudence, de temporisation et même l'effacement, que la Russie officielle a pratiquée depuis annexion de la Rosnie par l'Autriche, a été blâmée vec tant de véhémence. La fin de l'amitié tradition telle qui régnait entre la cour de Saint-Pétersbourg et a cour de Rerlin, c'est, pour la plus large part, à la )ouraa, c'est à la naissance d'une opinion publique usse, qu'il faut l'attribuer.
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Qu'en devenant une nation, au sens que le mot avait chez nous en 1792, la Russie dût faire une grande poussée de nationalisme, c'est d'ailleurs ce que l'on pouvait annoncer par l'expérience de l'histoire. Comme la Révolution française, 1' « évolution russe » aura posé les problèmes des nationalités et de races dans les termes et avec la passion qui déchaînent les vastes chocs des peuples entre eux. Voilà ce qui a servi à faire rompre le fragile équilibre de la Triple Entente et de la Triplice...
A mesure que les idées de libéralisme et de démocratie repassent de l'Occident à l'Orient, ce sont les mêmes incendies qu'elles allument. Guerres de notre Révolution, guerres pour l'unité de l'Allemagne et de l'Italie au milieu du dix-neuvième siècle, guerres pour l'affranchissement et la croissance des peuples slaves aujourd'hui, les unes se sont engendrées des autres avec une implacable régularité. Quelle erreur, quelle hérésie, de voir dans le vaste choc qui met en ce moment les nations aux prises, le seul crime des empereurs et des rois ! La vague vient de plus loin que les trônes, et parfois c'est la même qui les a emportés. Et quelle imprudence chez les socialistes français qui croient encore que la République allemande assurerait la paix de l'Europe! Plusieurs républiques allemandes et aussi petites que possible, peut-être... Mais une grande république allemande, qui se battrait avec toutes les ressources accumulées par les Hohenzollern en y mettant l'énergie d'une fureur nouvelle, — celle des républicains de 1793, — une République allemande qui, pour le coup, ne ferait plus une « guerre d'officiers », mais une guerre du peuple et qui défendrait farouchement son unité... Si les socialistes français croient que cette
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République-là arrangerait les affaires de la paix, c'est qu'ils ont oublié tout ce que disait Bebel. . .
Jacques Baiwille.
20 août 19 14.
Albert Ier et. la Belgique.
Voilà environ trois quarts de siècle, l'armée française prenait Anvers comme l'armée allemande vient de le prendre il y a trois jours. Seulement la France voulait alors donner à la Belgique, avec l'indépendance, la grande cité que l'Allemagne voudrait lui arracher aujourd'hui.
Les actes dictés par une haute conception de la politique ne manquent jamais de trouver, un jour ou l'autre, leur récompense. Il n'y avait eu, jadis, que trop d'étourdis dans notre pays pour reprocher à Louis- Philippe de n'avoir pas annexé purement et simplement la Belgique. Il n'y avait pas eu trois douzaines de Français pour comprendre la nature du chef-d'œuvre qu'était la neutralité belge. Il aura fallu la guerre de 191 4 pour faire sentir à tout ce qui n'est pas incura blement ignorant et léger, ce que le duc de Broglie a appelé « le dernier bienfait de la monarchie ». Dans les grands événements comme ceux que nous traversons depuis dix semaines, les peuples s'aperçoivent mieux que les générations dépendent les unes des autres, que le passé gouverne l'avenir, que le raisin vert mangé par les pères agace les dents des enfants, et qu'au point de vue militaire comme au point de vue diplomatique, l'imprévoyance reçoit son châtiment, la prévoyance son salaire.
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L'histoire dira certainement que la monarchie de i83o, avec toutes ses imperfections, avec toutes ses faiblesses, a sauvé la France de 191 !\ : sans une Belgique indépendante, l'ennemi n'eût pas été retenu plus de quinze jours devant Liège, retard qui a ruiné tous ses plans; sans la neutralité belge, le roi George V, les conservateurs anglais et l'aristocratie whig n'eussent pas trouvé la raison péremptoire qui devait jeter dans cette grande guerre l'Angleterre radicale et pacifiste...
Et puis l'histoire dira encore que l'homme qui devait faire lever toute cette semence cachée au sein de la Belgique s'est rencontré. Jeune roi. modeste, encore un peu effacé par le puissant souvenir de Léopold II. Albert Ier est apparu tout d'un coup comme grand entre les grands souverains. Non seulement il a bondi sous l'outrage de la première sommation allemande, mais encore il a embrassé, d'un clair regard, les conséquences d'une capitulation de la Belgique. Avec une incomparable énergie, lisant l'avenir sans défaillance, calculant toutes les suites de sa résolution, Albert Ier a fait, en un instant, changer le cours que l'Allemagne prétendait donner à cette guerre. Il a pris une responsabilité si redoutable que personne, si ce n'est un roi. n'eût osé la prendre. Il a dressé toute la Belgique contre le colosse allemand, qui lui proposait, pour prix du passage de ses armées, un marché qui eût tenté, peut-être, un coeur moins généreux et une intelligence moins large. Albert I"r a écarté l'offre d'être pavé en provinces françaises au moment même où il ne pouvait manquer de savoir ce que lui ménageait son refus : la Belgique envahie et occupée, sa capitale et son palais souillés par l'ennemi, Anvers, le « réduit national », assiégé et bombardé... Pour avoir prononcé ce
« non » héroïque à la face du tentateur allemand, Albert Ier a conquis la grande immortalité.
La Belgique qui, d'un seul élan, a suivi son roi, qui lutte à ses côtés avec une énergie infatigable, se couvre avec lui de gloire. Mais ce qu'elle doit savoir, c'est que ses sacrifices et ses souffrances ne lui rapporteront pas de la gloire seulement. Meurtrie, ensanglantée, pillée et rançonnée, la Belgique, avant qu'il soit longtemps, retrouvera ce qu'elle a perdu et le retrouvera au centuple. Quant à être pavée matériellement des ruines que le stupide envahisseur a accumulées sur son sol, elle peut en être certaine. Mais ce n'est pas tout. Pour la Belgique comme nation, pour la Belgique comme Etat, un avenir, plus brillant encore que celui qu'elle semblait avoir hier, s'ouvrira demain.
Avec la chute de l'Empire allemand, recommencera, en effet, une ère de liberté pour les moyens et petits Etats. La politique des « grandes agglomérations » est finie. Cette politique, ce n'est plus la France, qui l'a payée si cher, qui la soutiendra. La domination germanique une fois abattue, cette insupportable et grossière tyrannie une fois détruite, la société des peuples reprendra en Europe ses anciens usages. Chaque nation n'y comptera plus seulement, n'aura plus le droit d'y faire entendre sa voix qu'en vertu de ses millions de soldats et de ses milliers de canons. L'Europe sera libérée de la sauvagerie du nombre. Et, dès lors, le rôle d'un Etat comme l'Etat belge, avec son esprit de nationalité vivace et ses splendides ressources, peut être immense. . .
Jacques Baoville.
i3 octobre i g 1 4-
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Après vingt ans. — Paix ou guerre.
Nous nous sommes inclinés hier devant la dépouille sanglante de M. Jean Jaurès, et nous avons immédiatement exprimé la réprobation que nous inspirait cet attentat deux fois criminel, puisqu'il est stupide. L'incomparable honneur qui vient d'être accordé à M. Jean Jaurès de tomber en signe de sa foi et de sa doctrine affranchit sa personne des jugements d'ordre moral sur sa politique et sur son action. Seules, ses idées restent exposées au débat qui ne peut mourir.
L'importante atténuation que les événements l'avaient contraint d'apporter à sa longue espérance d'une paix estimée éternelle et fatale se charge de répondre, répond seule, mais sans réplique, à la grande question sur laquelle se jugent les intelligences humaines : — Eut-il tort ? ou eut-il raison ?
Depuis une vingtaine d'années, non seulement la France, mais le parti socialiste et démocratique français se trouvait au carrefour d'Hercule, entre le maximum et le minimum de l'effort national. Ma jeunesse a connu des socialistes presque chauvins. Il en était même d'antisémites, dont quelques-uns se retrouvèrent à l'affaire Dreyfus contre Dreyfus ou bien sur un terrain de stricte neutralité. L'hypothèse d'un socialisme nationaliste n'était pas plus improbable qu'une autre vers l'année 189/i. Le nationalisme sous-entend une idée de protection du travail et des travailleurs, et l'on peut même, au moyen de ces calembours qui sont fréquents en politique, y faire entrer l'idée de nationaliser le sol, le sous-sol, les moyens de production. Sans calembour, un sentiment national plus intense, avive par une administration plus sérieuse des intérêts natio-
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naux, en tant que tels, pouvait introduire dans l'esprit de nos lois un compte rationnel des fortes plus-values que la société-nation ajoute à l'initiative et à l'effort des particuliers, membres de la nation. Cette espèce de socialisme nationaliste était viable, à condition d'en vouloir aussi les moyens, dont le principal eût dépendu d'un gouvernement fortement charpenté. Si l'Etat doit être solide pour faire face à l'Etranger, il doit l'être bien davantage pour résister à cette insaisissable étrangère, la Finance, à ce pouvoir cosmopolite, le Capital 1
Il fallait aussi renoncer à une bonne moitié de l'idée démocratique et convenir que le membre de la nation n'est pas le premier individu venu, qu'il est autre chose encore qu'un Homme, à savoir un Français, né d'une famille française, et que cette famille aurait comme lui-même des intérêts, des mœurs, des traditions, des droits particuliers. Auprès et au-dessous de lui, soumis à un droit particulier lui aussi, pouvaient exister des métèques, associés, sujets, hôtes, amis, mais non participants de notre communauté. Cette communauté tutélaire devait avoir les moyens d'être respectée si on lui donnait la charge de protéger. Ce respect était dû plus rigoureusement à l'armée dont les juridictions et l'autorité résument tant de responsabilités délicates, graves, vitales ! Le « communisme scientifique » ne répugnait aucunement, si on le prenait en lui-même, à cette discipline. Il y poussait même un peu. On l'accusait de préparer un avenir en forme de caserne. Eh bien, sur la caserne, il était naturel d'arborer le drapeau. A la Cocarde de Barrés, j'ai connu, il y a vingt ans, de ces socialistes d'abord français, particulièrement communs en Lorraine, et non sans de fortes raisons !
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Raisons fortes qui pouvaient se réduire à une seule : la possibilité de la guerre. Mais ces raisons perdaient leur force, elles tombaient à plat si la guerre était impossible, si les progrès de la science, si le tribunal de la Haye, qui devait être établi en 1900, si l'unification socialiste qui devait se réaliser en 1904, nous assuraient une ère de paix européenne et planétaire. Sous une influence métaphysique « trop allemande », M. Jean Jaurès et ses amis embrassèrent cette hypotbèse pacifiste. Us adoptèrent tout ce que l'autre excluait : le parlementarisme, le jeu des partis, le gouvernement sans chef personnel et sans durée ni tradition. Marcel Sembat l'a dit de la façon la plus' explicite: les actes républicains et démocratiques des Français ont toujours sous-entendu qu'ils n'envisageaient pas l'hypothèse guerrière ; devant un avenir guerrier, il eût fallu s'unir au lieu de se quereller et donner à l'union, pour vivant emblème, le Roi. M. Jaurès et ses amis se montraient donc fidèles à la tradition républicaine ; à peine s'ils s'en distinguèrent, en en prenant une conscience absolue, en jouant tout, absolument tout, sur cette carte de la paix future, sur l'absurdité qu'ils prêtaient un peu gratuitement à nos retours au moyen âge, comme disaient, il y a quinze ans. ceux qui nous traitaient d'esprits attardés et visionnaires du passé.
Visionnaires, nous ! Et c'était eux qui nous le disaient ! Comme, au contraire, la nécessité d'être forts en tant que nation s'imposait de plus en plus à nos esprits ou plutôt à nos yeux et à tous nos sens, par son évidence grossière, nous recherchions avec une anxiété profonde les conditions et les moyens de la force de la patrie. Cette recherche nous avait aiguillés tout droit à la nécessité de l'action royaliste. On lit dans
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une page de l'introduction à Y Enquête sur la Monarchie :
— « Cela est très sensé, me disait un socialiste à « qui je communiquais nos premiers travaux, seulement « vous raisonnez comme s'il ne devait pas se produire « de transformations... »
Eux, raisonnaient comme si les transformations devaient se produire daus le sens de la pacification graduelle, caractérisée par un état de consommation pure, renouvelée de l'abondance et de l'oisiveté de l'âge d'or.
Evolutionnistes de formation, concevant l'avenir suivant un développement unilinéaire, à la manière de M. Léon Bourgeois, ce fut pour eux un simple jeu d'écriture ou de langage que de prouver par a plus b de combien de façon nous marchions, nous courions au régime de la société des nations, les idées nationales, les faits nationaux devant se décomposer avant même qu'une génération d'hommes eût vécu !
Nous soutenions la thèse contraire, nous montrions que, partout, grandes, petites, avancées, arriérées, les nationalités contemporaines frémissaient, se tendaient vers l'indépendance, vers l'influence ou, pour les plus fortes, vers la domination. Nous attestions toutes les couleurs de la carte. Nous invoquions tous les récits des observateurs attentifs. Nous priions le public de se rendre compte de l'énorme pression exercée devant nous, sur nous, à Paris, par toutes les races de l'univers. Etait-ce le moment de permettre à notre nationalité de fléchir ? Nous était-il permis de la laisser s'affaiblir quand tout conspirait, près de nous, et par conséquent contre nous, à se fortifier.
— Cela nous est permis, répondait-on. Cela nous
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est même prescrit. Oui, c'est bien le moment ! Nous devons cheminer à la tète de tous les peuples, auxquels, comme en 18/18, il nous faut « déclarer la paix ». Yoilà l'erreur qui a plus ou moins dominé depuis vingt ans la politique française. Elle l'a menée absolument pendant les quatorze ans qui s'étendirent entre Fachoda (1898) et Agadir (191 1). Si cette erreur ne l'eût pas emporté, l'Etat-Major général de l'armée française ni le service de renseignements n'auraient eu à subir les affronts, les persécutions et les ruines qu'on leur infligea; on n'eût pas offensé de parti pris les arrêts de la juridiction militaire ; on n'eût pas infligé aux armées de terre et de mer l'humiliante direction des André-Picquart-Pelletan ; on ne se fût pas privé, au dehors, de la magnifique influence européenne représentée par notre ambassade du Vatican ; on ne se fût pas lancé dans ces vexations religieuses ni dans ces luttes de classe qui, pour être caractéristiques du régime démocratique et républicain, d'après Marcel Sembat, n'en détruisent pas moins les ressources intérieures d'un Etat qui doit manœuvrer au dehors. C'est parce que le souci extérieur n'existait point que l'on a pu persévérer dans ce régime démolisseur. Depuis 191 1. on u '\ a persisté que par habitude et faux pointd'honneur, nécessité de manœuvres parlementaires ou électorales: le cœur n\ (Hait plus. Mais que de fois magistrats ou chefs responsables parurent murmurer des sommets du pouvoir : — Si nous avions su ! Et si nous avions mieux prévu !
Il eût été possible de prévoir comme de savoir. L'histoire mieux interrogée aurait dû prévenir M. Jaurès el les socialistes qui le subissaient tous qu'ils tournaient le dos à leur siècle. L'évolution, comme ils disent, ne
va pas à l'unité, mais bien à la diversité. Nous sommes moins près des Etats-Unis d'Europe, Bainville nous l'a souvent dit, qu'aux temps des Vergennes et des Choiseul, qui en étaient moins près qu'Henri IV, au moment du projet de paix perpétuelle, dont le simple rêve était de beaucoup inférieur à cette Unité du monde chrétien que le moyen âge a réalisée. Cette diversification croissante emporte des risques de guerre croissants. Ceux qui ne font que les découvrir d'aujourd'hui ont bien mal lu les avertissements que leur donnaient, dès 1897, la première guerre des Balkans, puis la guerre de l'Espagne et de l'Amérique, la guerre du Transvaal, la guerre de Chine, la guerre russo-japonaise et ce coup de Tanger que nul ne comprit, semble-t-il, si l'on s'en rapporte à l'histoire du parti socialiste et même de tout le parti républicain !... Il fallut l'envoi du Panther pour rouvrir enfin l'entendement d'une moitié environ du monde officiel. L'autre moitié fut irréductible jusqu'à ces derniers jours : ni la guerre de Libye, ni les deux dernières guerres balkaniques, animées d'un nationalisme si décisif, ne réussirent à convaincre un pacifisme invétéré. Les concessions faites à l'évidence l'ont été, pour ainsi dire, sous la pression aiguë de ces dernières heures. Guillaume II avait contraint nos modérés à la loi de trois ans : ce même Guillaume accula les jaurésiens à la sensation de la patrie en danger.
Il y avait même un vif contraste, entre l'étendue des brutalités germaniques et la modicité des concessions de M. Jean Jaurès. Ce qu'il accordait était, je dois le dire, infiniment moins sensible que ce qu'il réservait encore. Plusieurs lui surent gré de son adhésion partielle à la vérité, mais l'immense majorité continuait de mesurer avec épouvante les proportions et les circonstances de
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son erreur. Sa mort tragique en de tels jours prend donc figure de symbole. Avec Jaurès, s'évanouit l'ancienne façon, humanitaire, révolutionnaire, romantique, de rêver les rapports du présent et de l'avenir. L'homme meurt dans la défaite de son rêve. On dirait même qu'il en est mort. C'est la grande pitié de sa brusque agonie. La balle indigne et sotte tirée contre lui par un fou était pourtant d'un fou que menait l'accumulation des passions du moment, des épreuves de la veille, des aventures politiques suivies depuis vingt ans par Jaurès et par l'importante fraction du pays qui le suivait.
Et si, comme on le dit, le jeune assassin a passé par le Sillon, s'il a été bercé là-bas par la chanson non moins pacifiste et non moins humanitaire d'un autre Jaurès, il n'est pas impossible que ce coup de folie tire en partie son origine d'un coup de déception et que son acte de désespoir criminel soit né des désillusions radicales d'un esprit mal équilibré. Villain eût été contenu en d'autres temps par la crainte de la vindicte publique : la situation révolutionnaire, la gueire privée, rendue possible par le scandaleux acquittement de l'assassin de Gaston Calmette, venait d'emporter ce frein social salutaire. Que pouvait-il rester en ce point, le plus faible de la société humaine, dans le tendre et farouche cerveau d'un agité dément ? Il y restait le vent qui passe, le souille des angoisses et des soucis du jour. Je n'explique ni je n'excuse. Je constate. Au degré le plus bas de l'échelle de l'être, à ce point d'intersection du crime et île la folie, dans ce domaine de l'irréflexion et de l'inconscience sinistres, la nature des choses françaises contemporaines est venue porter un témoignage aussi douloureux que certain de la profondeur de l'évolution nationaliste telle qu'elle était annoncée parla
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sagesse, par le patriotisme et par la raison depuis un laps de plus de vingt ans !
Charles Maurras.
a août iyi 'i.
Pourquoi l'Allemagne a fait la guerre.
Pourquoi les Allemands ont-ils engagé, dans ces conditions d'inégalité absurde, cette guerre qui ne peut que mal tourner pour eux? Pourquoi, après de longues années de paix, après avoir laissé passer tant d'occasions qui leur eussent été infiniment plus favorables, se sont-ils jetés soudain dans cette mêlée en réalisant contre eux-mêmes la coalition qu'ils avaient lieu de craindre au plus haut degré, que leur politique devait à jamais s'efforcer de prévenir ou de dissoudre ? Pourquoi l'Allemagne est-elle allée, avec un aveuglement furieux, au-devant de sa perte ?
C'est, pour beaucoup, une énigme. Et cette énigme a d'abord troublé ceux qui ont suivi depuis plusieurs années la politique allemande. Il n'est pas difficile, en effet, de se rendre compte du caractère incomplet et insuffisant des explications, souvent contradictoires, qui sont couramment proposées quant aux causes déterminantes du conflit. On dit, par exemple, que la race germanique, dans son rêve insensé d'hégémonie uniquement universelle, n'a pas craint d'affronter la moitié, ou peut s'en faut, du genre humain en promettant une victoire colossale. Mais cette idée-là, c'est une idéepeuple, une idée comme en peuvent nourrir des foules ivres d'impérialisme ; ce n'est pas une conception acceptable pour des gouvernants, pour des diplomates,
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pour des chefs d'armée qui sont instruits, qui se rendent comptent des réalités et des difficultés des choses. Lorsqu'on dit encore que Guillaume II a entrepris une guerre de diversion, pour esquiver le péril social et pour mettre fin aux difficultés économiques de son Empire, on ne s'aperçoit pas que cette hypothèse ruine la précédente, laquelle s'appuie sur l'unité morale du peuple allemand. Sans compter que Guillaume II pouvait fort bien s'arranger avec « ses » socialistes et que la forte armature de la Constitution fédérale allemande le mettait à l'abri de toute inquiétude sérieuse de ce côté-là. Quant aux crises économiques, elles sont normales dans tous les pays de grande industrie qui en sont encore à la période de croissance ; les Etats-Unis en ont connu de terribles et dont ils ont toujours réussi à sortir...
D'ailleurs nous commençons à n'avoir plus besoin, pour comprendre ce qu'a fait l'Allemagne, de ces explications très générales et dont aucune n'est entièrement satisfaisante. V mesure même que les événements s'accomplissent et tournent plus mal pour les armes austroallemandes, des documents décisifs et lumineux viennent au jour. Le Livre blanc anglais, le Livré orange russe, nous livrent le dessous des cartes, nous dévoilent les ressorts qui ont fait agir le gouvernement impérial, qui l'ont précipité dans cette mortelle aventure.
On avait cru d'abord — et telle avait été notre opinion durant les journées décisives de la fin de juillet. — que l'Allemagne avait été entraînée à la guerre par la] suite et le développement naturel de sa politique d'inlimidation et d< menace. Depuis L'ultimatum de l'Autriche à la Serbie jusqu'à l'ultimatum de l'Allemagne à
4) la Russie, tout s'est passé, en effet, de même qu'en 1909, par exemple, ou comme pendant les séances les plus pénibles de la conférence de Londres, lorsque l'Allemagne et l'Autriche, en faisant du bruit avec leur sabre, obtenaient de la Triple Entente toutes les concessions sans en excepter les plus humiliantes. Il paraissait donc plausible que, sur la ferme résistance de la Russie au nouvel ultimatum allemand (la Russie étant infiniment mieux prête à la guerre en 19 14 qu'en 1909), tout eût cassé et que la fameuse « conflagration générale » eût éclaté par le fait de la difficulté austro-serbe, les alliances se trouvant engagées à fond et le casas Jœderis se présentant avec toute la pureté possible pour le groupe austro-allemand d'une part et pour le groupe franco-russe de l'autre.
Cependant les révélations du Livre orange (complétées par un précieux témoignage de M. Hanotaux, publié au Figaro) sont venues nous montrer que les choses n'avaient pas suivi ce cours rigoureux. Il est établi désormais que l'Autriche, au moment suprême, a marqué une hésitation, et que ce temps d'arrêt, immédiatement salué et favorisé par le gouvernement russe, dont la bonne volonté et la loyauté ont été indiscutables, eût permis, si l'Allemagne l'avait voulu, de régler la question sans recourir aux armes. Or l'Allemagne n'a pas voulu. Elle a brusqué le mouvement. Loin de pouvoir plaider qu'elle a fait la guerre pour satisfaire à ses engagements d'alliée envers l'Autriche, qu'elle a fait la guerre par point d'honneur, il est avéré aujourd'hui que c'est l'Allemagne qui a entraîné dans le tourbillon une Autriche déjà hésitante et repentante, que c'est l'Allemagne qui a assumé toute la responsabilité de la guerre européenne.
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En prenant cette redoutable initiative, quels plans a-t-elle pu former ? A. quels mobiles a-t-elle obéi ?
Il semble que, sur ce point encore, la pleine lumière ne soit pas éloignée de jaillir. Souvenez-vous des articles, d'un ton si extraordinaire, où, voilà six mois, la Gazette de Cologne recommandait, contre la Russie, la « guerre préventive». Rappelez-vous les manifestations publiques d'une violence et d'une sauvagerie toutes particulières qui ont accompagné, à Berlin, le départ de l'ambassadeur russe. Rappelez-vous l'appel des socialistes allemands à la guerre sainte contre la « barbarie » moscovite. Rappelez-vous l'arrestation de l'impératrice douairière de Russie grossièrement renvoyée à Copenbague, la correspondance bistorique des minutes suprêmes entre Guillaume II et le tsar et l'agressive nervosité de l'empereur allemand, suivie, après la rupture, des plus insultants reproches de déloyauté à l'adresse de l'ancien ami, du Romanof à qui le Hohenzollern avait juré de conserver l'amitié traditionnelle de la Cour de Berlin.
Qu'on rassemble tous ces traits ; il apparaît alors avec clarté que c'est contre la Russie que l'Allemagne, unie dans la terreur que lui inspire le slavisme, a dirigé son agression ; que c'est la menace slave, la force croissante de la Russie qui étaient le cauchemar de l'Empire allemand, qui ont fait délirer toute l'Allemagne. Hanté par le péril russe, Guillaume II est allé, pour mieux en finir, sejeter dans la gueule de l'ours.
Nous ne savons pas ce qui serait arrivé si les choses s'étaient passées de telle sorte que l'Allemagne fût restée, comme elle s'en flattait, en tète à tête avec la Russie. Ce qui est nfmiment probable, c'est que le gouvernement impérial a cru pouvoir espérer que la France n'in-
terviendrait pas. Ce qui est sûr, c'est qu'il a compté que la Belgique livrerait passage à ses armées ; que, par conséquent aussi l'Angleterre n'aurait pas lien d'entrer en ligne. Le gouvernement impérial s'est dit que la France, la Belgique et l'Angleterre offraient en Europe les trois modèles les plus parfaits du gouvernement électif et parlementaire, celui qui est pour le moindre effort, celui qui est le moins doué de prévoyance, le moins propre aux grandes décisions. Le gouvernement impérial — c'est sa faute irréparable — n'a compté ni avec la nation française ni avec la nation belge, ni avec le caractère et les traditions de trois peuples anciens et fiers, qui se sont retrouvés pareils à euxmêmes sous la politique électorale des radicaux-socialistes de France, des catholiques de Belgique ou des libéraux du Royaume-Uni. Le gouvernement impérial a fait trop bon marché aussi des grands chefs militaires et politiques des Etats qu'il prétendait traiter par prétention. Tout à son idée fixe d'en finir avec le péril slave, il a oublié Joffre et Castelnau, Albert Ier et le général Léman, George V et la vieille aristocratie whig. . .
Ce sont des dédains que Guillaume II a payés chèrement. Ce sont des calculs dont l'insuffisance doit lui coûter sa couronne.
Jacques Bain ville.
9 octobre 191 4.
Une démence.
Il importe de dénoncer, je ne dis pas au patriotisme, je dis à la raison, je dis à l'instinct de conservation du
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peuple français, l'échange de lettres qui vient d'avoir lieu entre M. Alfred Naquet et M. Gustave Hervé. Le texte de ces deux documents a paru dans la Guerre sociale du samedi 19 et du dimanche 20 septembre. Tout patriote réfléchi les lira, les méditera, les conservera, et sera désormais fixé sur un genre de folie politique à surveiller de près.
M. Alfred Naquet expose les alarmes que lui inspire la renaissance du patriotisme auquel M. Gustave Hervé prend part. De ces alarmes, les unes ont trait à la vie intérieure du pars, il redoute un retour au Concordat. la rentrée des sœurs dans les hôpitaux, la revanche du cléricalisme, etc. Comme M. Hervé écarte d'un revers de main, presque sans discussion, ces « vaines alarmes » (car il est un peu là, M. Gustave Hervé), négligeons aussi cet aspect du problème abordé. Aussi bien, c'est dans la question extérieure que MM. Naquet et Hervé découvrent et formulent la démence que l'on va voir.
M. Naquet a jadis fait connaître son sentiment sur la France. Il a souhaité qu'elle se donnât en sacrifice au genre humain : quand réclusion de la démocratie entraînerait la disparition de la nationalité française, eh bien, ce ne serait pas trop cher pour M. Naquet. Cette opinion n'ayant plus cours par la faute de l'empereur allemand qui nous a mis dans la nécessité de nous défendre. M. Naquet se décide à approuver la guerre : « Allons-y carrément, arc,- V enthousiasme naturel de notre race. » On ne savait pas que la race juive à laquelle M. Naquet appartient se confondit avec la race bretonne de M. Gustave Hervé. Mais, ajoute M. Naquet: « Veillons au grain, conservons soigneusement nos positions. »
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Il faut sauver la patrie menacée, « c'est entendu », mais il faut aussi sauver l'esprit de la révolution. Cet esprit peut permettre l'écrasement du militarisme prussien à Berlin, comme le veulent les Anglais, qui « ont raison » : « il ne doit pas rester pierre sur pierre de [Empire allemand et de l'Empire d'Autriche ». Complétons l'Italie, la Serbie, la Roumanie, reprenons l'Alsace, rendons Posen à la Pologne, le Slesvig et le Holstein au Danemark, mais, spécifie M. Naquet, l'Allemagne ainsi dépouillée de ses prises, « ne lui enlevons rien de ce qui est réellement allemand et même, pour lui montrer que nous combattons le gouvernement impérial et non le peuple, si celui-ci a le courage de faire un beau geste et de proclamer la République, laissons les Allemands d'Autriche s'annexer librement à la nouvelle fédération. »
M. Naquet s'élève avec vivacité contre le projet « ridicule » de « briser l'unité allemande » , d'annexer à la France et à la Belgique « contre leurs vœux » les provinces rhénanes. Cela, dit-il, « frapperait de discrédit » les protestations de la France contre l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine. Et cela d'ailleurs ne saurait durer... M. Naquet fait bon marché de tout ce que l'histoire et la géographie auraient dû lui apprendre tant sur la fragilité des unités allemandes que sur la facilité extraordinaire avec laquelle les villes rhénanes de langue germanique se sont, à plusieurs reprises, unies à la France. Un respect fétichique de l'unité allemande se confond pour lui avec le culte de la République et la religion de la démocratie.
La réponse de M. Hervé était attendue sans curiosité. On l'aurait écrite à l'avance. Tout le monde prévoyait qu'il répondrait avec son impavide aplomb, né du dé-
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lâchement absolu du vrai et du faux, du droit et du tort, d'un mépris completde l'histoire et de l'expérience, enfin de cette grosse rhétorique simpliste qui, pour faire disparaître une difficulté réelle, se contente de mettre l'objection dans sa poche... Pourtant, nous n'osions espérer que la réponse de M. Hervé serait aussi exactement conforme au questionnaire de son « maître et ami », M. Naquet :
M. Hervé écrit :
<( ...Quand le peuple allemand aura vomi ses Hohenzollern... »
[Ce peuple les vomira-t-il ? M. Hervé n'en veut pas douter. M. Naquet se contentait de rêver un beau geste républicain de l'Allemagne. Ni l'un ni l'autre n'adopte notre programme radical : détrôner les Hohenzollern, morceler la Prusse, Berlin ville libre.]
...Quand le peuple aura l'orni ses Hohenzollern, on voit mal l'Angleterre et la France assez folles pour refuser à la Confédération germanique reconstituée les dix millions d'Allemands gui lui reviennent.
Touchera l'unité nationale allemande au moment où l'Italie, la Serbie, la Pologne, la France elle-même, se battent pour la liberté des nations , serait un tel crime et une telle imbécillité que jamais, etc., etc.
Nous ne savons pas quelle notion peut avoir M. Gustave Hervé du crime politique ou moral. Pour l'imbécillité nous allons la lui faire admirer dans ses propres colonnes. Le même numéro de la Guerre sociale qui publiait la lettre de M. Naquet renfermait aussi une lettre d'un révolutionnaire italien, mazziniste ardent, partisan d'une République romaine, coreligionnaire étroit de M. Gustave Hervé. Ce « cousin italien », comme il s'appelle, et qui signe Fabrice Romano, écrit
LE CONFLIT EUROPÉEN l5l
la table des volontés du peuple italien, c'est-à-dire des siennes et de celles de son parti. Ce programme, en trois articles, annonce la reconstitution delà « véritable unité italienne » avec le « Trentin, Trieste et l'Istrie ». L'Istrie ? M. Romano s'aperçoit tout de suite que l'Istrie, dont les seules villes comprennent deux tiers de population slave, croate ou slovène, et dont les campagnes sont toutes slaves, ne fait guère partie du territoire de l'Italie ! Aussitôt il inscrit ce repentir plein de saveur :
« L'Istrie, non pas par gourmandise, mais parce que la paix future (nous voulons tous, n'est-ce pas, cousin de France, que la guerre actuelle soit la dernière guerre ?) a des nécessités politiques et géographiques qu'il faut absolumeut respecter. »
Ainsi la raison d'Etat grimée de pacifisme inspire au révolutionnaire italien la ferme volonté d'occuper une terre non italienne et d'en dépouiller le voisin. Ces nécessités politiques sont mieux spécifiées encore à l'article suivant du même programme :
«Enfin, Avlona (Valonad), étantle Gibraltar de l'Adriatique, le peuple italien est disposé à la laisser occuper par la monarchie italienne, bien qu'il lui soit déplaisant de piétiner sur le bien d'autrui. Il se pliera devant une nécessité gui lui est démontrée inéluctable. »
C'est le journal de M. Hervé qui souligne ces derniers mots en les enregistrant sans la moindre protestation. M. Hervé admet, et sans doute aussi M. Naquet, que la prise de possession par le peuple italien et la monarchie italienne (S.P.Q.R.) du Gibraltar de l'Adriatique soit une inéluctable nécessité. Mais le même malheureux homme crie à la folie, au maboulisme, à l'imbécillité
i5a l'action française
si, pour mettre la Bête allemande hors d'état de nuire, la France, la Belgique, l'Angleterre s'assurent de territoires ou de têtes de pont sur le Rhin ; si ces puissances attaquées dans des conditions odieuses, dévastées avec une furie et une barbarie sans exemple, prennent des précautions contre un regain militaire allemand, contre l'unité politique, condition de ce regain; ou si même elles songent à refuser à 10 millions d'Allemands d'Autriche la faculté de faire corps avec 60 ou 65 millions d'Allemands prussianisés ! M. Hervé ne dit pas que ces précautions sont, à son avis, exorbitantes, il ne les discute pas, il ne les examine même pas, il les tient pour inexistantes : des nécessités politiques et géographiques, qu'est-ce que cela pour la France ? L'argument qui valait tout à l'heure pour l'Italie s'effondre aussitôt. Cela n'existe pas. Cela ne peut pas exister, et l'on peut en jurer, M. Gustave Hervé n'y a jamais pensé.
Il y pensera demain. Il cherchera, pour s'évader de la sotte prison qu'il vient de se construire, le formulaire de quelque blague nouvelle, de quelque sophisme nouveau. Mais le peuple français qui n'est pas une bête n'a pas envie de faire plus longtemps le dindon de ces farces humanitaires. Ce qu'Hervé n'a pas vu, la nation le voit aussi clairement que le subtil révolutionnaire venu d'Italie pour illustrer le beau texte de MM. Alfred Naquet et Gustave Hervé : ce n'est pas pour créer une plus grande Allemagne que nos pauvres soldats reçoivent, ces jours-ci, l'orage du fer et du feu !
Charles Maurras.
21 septembre 191 !\.
TABLE DES xMATIERES
Le devoir national.
Pages.
Le moral, par Charles Maurras 3
La première classe, par Léon Daudet. , 9
Les âmes cornéliennes, par Léon Daudet 12
Notre jour des Morts, par Charles Maurras l5
La guerre.
Alsace et Lorraine, par Charles Maurras 21
Le nœud de la guerre, par Léon Daudet 23
Paris, par Léon Daudet 26
La perfection, par Charles Maurras 3o
Récit des temps mérovingiens, par Charles Maurras. . 3i
Cunctator et Gott-Mit-Uns, par Léon Daudet. ... 33
Pourquoi la guerre est longue, par Jacques Bainville. . 37
La politique française.
L'embusqué, par Charles Maurras A3
Vers l'unité française, par Charles Maurras 47
Les doctrines écroulées, par Charles Maurras. ... 5o
l54 TABLE DES MATIÈRES
Un entretien avec Monseigneur le duc d'Orléans : la France
et la guerre, par Charles Maurras et Maurice Pujo. . 53
Le salut du pays, par Charles Maurras 67
Pour le gouvernement établi, par Charles Maurras. . . 75
La question religieuse.
Pie \ et notre force, par Henri Vaugeois 81
Campagne de division : la « guerre des curés » et la guerre
aux curés, par Charles Maurras 84
La paix religieuse et morale, par Charles Maurras. . . 88
Un grand bienfait, par Charles Maurras 90
L'éternelle Allemagne.
Le fédérateur allemand, par Charles Maurras. ... 97
L'infériorité allemande. — Leur férocité, par Léon Daudet. 102
Le système « Attila », par Léon Daudet 106
Reims sera vengée, par Louis Dimier 109
Si Bismarck revenait..., par Jacques Bain ville. . . . n3
Individualisme et pangermanisme, par Charles Maurras. 116
Le conflit européen.
La naissance du conflit ; les alliances engagées, par Jacques
Bainville 127
La guerre des nations, par Jacques Bainville 128
TABLE DES MATIÈRES l55
Albert Ier et la Belgique, par Jacques Bainville. . . . i33 Après vingt ans. — Paix ou guerre, par Charles Maurras. i36 Pourquoi l'Allemagne a fait la guerre, par Jacques Bainville 1^3
Une démence, par Charles Maurras 1^7
Poitiers. - Société française d'Imprimerie.
BLOUD et GAY, Editeurs, 7, Place Saint-Sulpice (PARIS- VIO