‹ La presse et la guerreChapitre 10 sur 12 · III. — Droits de Cauenir · texte numérisé non relu

III. — Droits de Cauenir

Telle étant la réponse que l'ail à l'anarchie radicale ou libérale le programme du bon citoyen en temps de guerre, ici étant l'usage qu'il fail de sa volonté cl de ses décisions, des mouvements de son corps, des directions

qu'il donne à toute sa conduite, cela n'épuise pas son activité. Si surtout il a le malheur d'appartenir au groupe des non-combattants, ses devoirs envois le pays ne peuvent pas s'arrêter au présent. Il doit penser. Tl doit se souvenir, calculer el prévoir. Il doit faire profiter les autres de ses réflexions ; parmi les cadavres dont le sang fume, devant les champs incendiés, les villes détruites, occupées, rançonnées, le bon citoyen ajoute à la fonction d'innombrables devoirs présents l'accomplissement non moins nécessaire de ses devoirs envers l'avenir. Car il ne saurait frustrer la patrie de ce que Paul Bourgei a appelé, dans sa magnifique série, .( les leçons de la guerre », autant dire le fruit amer et salutaire de nos malheurs. INous n'avons pas le droit d'attendre que ces fruits instructifs,, desséchés dans l'Histoire, soient devenus des abstractions insipides. L'idée doit être nourrie et animée de la liqueur ardente des faits. On ne la comprendra, elle ne sera assimilée, ni digérée que sous cette forme vivante. Très peu d'entre nous avaient compris en 1896 ce que voulait dire Anatole France écrivant: « Nous n'avons pas d'Etat, nous n'avons que des administrations. » Mais ils comprirent, ils comprirent parfaitement jusqu'à dévouer leur vie entière à cette cause de la reconstitution de l'Etat, quand, l'année suivante, en 1897, dans cet Etat, sans force parce que sans gardien, ils virent saccager. pour l'amour d'une cause particulière, tous les intérêts français les plus généraux, la solidité de l'armée, la bonne harmonie du commandement, l'autorité de l'état -major général, — l'état-major du canon de 75 — et jusqu'à l'institution qui. jusqu'alors, nous avait protégés de l'espionnage allemand et sur les ruines de laquelle un premier ministre put s'écrier en 1900, à la

tribune du Sénat : « // ne reste plus rien du service des renseignements. »

Ces ruines furent éloquentes pour une petite partie des hommes réfléchis de notre génération. Il faut que les ruines de 191/1 et 1910 servent à la totalité de l'intelligence française contemporaine. Il ne s'agit pas de faire argument pour une thèse ou pour un parti. Il s'agit de montrer le « trou » où il est, au haut de la voûte, et de le faire voir à tous ceux qui ont intérêt à ce que ce trou-là soit bouché, à ce que la voûte nationale retrouve sa clé. Hormis le nombre inlime de ceux dont le bien personnel serait en désaccord avec le bien général, tous les Français ont intérêt à cette réparation décisive, depuis M. Poincaré (parfaitement !) et M. Viviani (mais oui), et M. de Monzie, etM. Daniel Renoult, à qui j'ai dit et redit cette vérité, jusqu'au dernier des bûcherons perdus dans la plus lointaine de nos forêts. S'il y a un moment où les intelligences sont plus ouvertes, les cœurs plus sensibles, où, d'autre part, les évidences sont plus claires, les tissures et les lacunes plus éclatantes, la dernière des impiétés françaises serait de ne pas profiter de ce moment décisif pour occuper les avenues de la réflexion nationale et pour v établir, dan- sa pleine clarté, une vérité salutaire.

I\ . — Prix de lu vérité.

On peut n'avoir pas réfléchi à ce devoir. C'est ce qui permet de négliger, dans certaines réclamations que l'on nous oppose, les vivacités d'un langage impropre et trop précipité. L'important aujourd'hui est d'associer au maximum d'union nationale le maximum du progrès

pour l'esprit politique de la nation. A-t-on du reste réfléchi à un point de fait? Il n'est pas un parti, pas une faction qui n'intrigue pour les objets les plus immédiats et les plus intéressés. Les factions mêmes que surchargent les responsabilités de quelques-uns des pires malheurs sont à l'œuvre pour les gazer et les escamoter de leur mieux. Nous avons eu l'occasion de marquer combien les puissances de presse, les chaires de l'Etat, tentent de déguiser et de costumer une partie de la vérité. Sur la généalogie du pangermanisme, proche parent de notre esprit révolutionnaire, comme sur les vices fondamentaux de nos institutions, nous avons pris en flagrant délit de colorations ou d'omissions plus ou moins frauduleuses les grands universitaires auxquels est confié le soin de modeler l'esprit public. Il a fallu rétablir le rapport de filiation entre Fichte, Kant et Rousseau. Il a fallu rappeler ce que sait tout le monde sur l'administration prussienne. 11 a même fallu maintenir le principe de l'utilité nationale d'une forte organisation matérielle capable de tenir tète aux organisations matérielles de l'ennemi ! Devant cette conspiration sournoise, mais immense, contre la vérité, c'est-à-dire contre la santé et la force delà nation, ce serait une duperie délaisser, par notre silence, libre cours à des fables que l'intérêt public n'excuse pas, car elles vont très directement contre lui, et, sans aider en rien à la paix du moment, elles préparent de nouvelles dévastations pour demain.

Le général français, ministre de la guerre, qui, en i8g4, adopta et mit en construction le canon de 70 — œuvre des Déport, des Sainte-Claire-Deville et des Rimailho — fut, cinq années plus tard, accablé d'injustes accusations et poursuivi jusqu'au conseil de guerre de

Rennes par l'officier supérieur dont il n'avait pas voulu préférer le canon au « canon du colonel Déport ». Ce général-ministre, que l'on évite encore de nommer dans la presse, mais pour qui l'Histoire de France sera généreuse et magnifique, ce général fit tranquillement la preuve de son bon droit ; puis, fort de l'assentiment et du concours des Delove. des Langlois. des Billot, de tous les chefs, de tous les ouvriers qui avaient collaboré à son choix et qui l'avaient ratifié, il attendit la sanction pratique et le clair suffrage des faits. Cette sanction lui vint une première fois en 1907, lors de l'ouverture des hostilités au Maroc, où le canon adopté par lui émerveilla tous les spectateurs. Elle lui a été réitérée, plus large et plus haute en iôiî. où le même canon a sauvé la Patrie. Telle est la valeur de la vérité dans les arts particuliers de la mécanique et de la balistique. Telle elle se retrouve dans les arts de la politique. Celui qui la possède n'a pas le droit de faire comme s'il l'ignorait. Mies réclamations, ni le> injustices, ni les faux jugements. oe l'arrêteront. Heureux ceux qui ont pu. comme le général Mercier, concrétiser leur perception de La vérité dans nu choix décisif, arrêté une fois pour toutes et dont les utiles conséquences n'eurent plus qu'à se dérouler pour engendrer le bien public. Moins heureux, les simples écrivains obligés de revenir continuellement à la charge, mais dignes de la pitié la plus méprisante si, à chaque soleil levé ils ne repartaient à fond de train pour leur besogne indispensable de clarification et d'en» geignement.

Charles M.ukuas.

5 janvier 1910.

Pour le gouvernement établi.

Nous avons eu le vif plaisir de revoir hier cette ancienne connaissance : un numéro (seulement hebdomadaire encore) de ce vibrant Rappel qui, parmi tant de journaux républicains — radicaux, modérés ou libéraux, — fut à peu près le seul à trouver le moyen d'être pour nous un adversaire sans être un ennemi. Les brillants, spirituels et loyaux articles publiés au Rappel par Edmond du Mesnil et Charles Briand sont encore présents à la mémoire de nos lecteurs. Il y a plus d'un sentiment qui nous est commun avec eux. « Jacobinisme ! » disent-ils. J'aime mieux les jacobins que les libéraux. Sans compter qu'il y a jacobin et jacobin, les indécrottables jacobins de doctrine à la Barère, à la Robespierre, qui sont de simples libéraux évolués, et les jacobins à la Carnot, à la Cambon, que l'idée du Salut public, comprise et pratiquée comme première loi, peut mènera tout, même au Roi.

Donc, on lisait dans le Rappel d'hier matin, à propos des instances et des intrigues des postulants ou remplaçants ministériels du monde parlementaire :

Jusqu'ici, le contrôle parlementaire na été exercé sur les ministres <jue par les candidats à leur succession.

Les critiques visaient moins les budgets que les portefeuilles .

Le souci de l'intérêt général inspirait moins les contrôleurs que leur rancune ou leur intérêt particulier .

C'est au Rappel que nous avons dû, il y a trois ans. le premier aveu officiel des révélations de Y Avant- Guerre. Lui devons-nous pour aujourd'hui une confirmation presque officieuse de nos diagnostics de l'état d'esprit des quelques députés ou sénateurs qui, dirigés

76 l'action française

par M. Clemenceau, songent à démolir le gouvernement pour prendre sa place?

Pour la besogne, nous les voyons prêts à tout. Si cela peut conduire à renverser un cabinet, ils entreront dans la voie royale de l'antisémitisme ; ils seront même intègres, comptables jaloux et contrôleurs vigilants des deniers publics. Ces amis de Flachon promettront chasteté, pauvreté et obéissance, si on leur garantit que c'est le chemin du pouvoir. 0 saisons, ô châteaux, chantait Jules Laforgue. Et nous chanterons : ô programmes ! La Lanterne parle de dénonciations, d'accusations qui circulent contre des fournisseurs de l'armée dignes de 1793 ou de 1870, et conclut gravement par cet aphorisme imprévu que « voler l'Etat, c'est voler la patrie » ! Ceux d'entre nous qui se rappellent les réélections de M. Y\ il son ou les relations de Cornélius Herz avec M. Clemenceau ou celles d'Arton avec un certain nombre de membres du Parlement, qui ne sont pas tous défunts ni blackboulés, ne peuvent s'empêcher d'admirer la brusque saute des doctrines en ce mémorable accès de vertu.

L'accès n'est si violent que parce qu'il annonce devoir être fructueux. La volte-face n'est si complète que parce qu'on espère qu'elle conduira aux sommets. Ad augusta !

Déjà, en 1906, nous avons vu le directeur de YHonune enchaîné, jusqu'alors antimilitariste forcené, faire après le coup de Tanger, une violente campagne patriotique : innocents que nous étions, il nous semblait suffisant d'expliquer ce revirement par une rivalité d'odalisques entre M. Clemenceau et M. Delcassé, l'un et l'autre grands amis du roi Edouard VII, l'un et l'autre rivaux dans cette haute et gracieuse faveur, l'un et l'autre

acharnés à faire assaut de zèle. Six mois après, ces explications de psychologie anecdotique étaient complétées par une bonne crise ministérielle éclatant en pleine conférence d'Algésiras. M. Clemenceau devenait ministre, l'automne suivant premier ministre, et le cabinet Clemenceau, premier et dernier du nom, je l'espère, donnait pendant trois ans le pire modèle de tyrannie, de gaspillage, d'incurie civile et financière, d' « incohérence » diplomatique, maritime et militaire que la troisième République ait connu.

Il est facile de rouvrir les archives parlementaires pour en trouver maints témoignages indiscutables : sur la négligence de nos approvisionnements d'artillerie et plus généralement sur les diminutions de nos crédits militaires ! Elles s'élevèrent pour 1907 au [\8 pour cent des demandes administratives, en 190S au 02 pour cent, en 1009 au /ja pour cent ! J'en conclus que le meilleur des antimilitaristes converti peut avoir retourné le programme comme un habit: il est encore à surveiller. Le bombarder ministre pour le récompenser n'est peut-être pas le meilleur moyen de pourvoir à la défense de la patrie. Voilà pour M. Clemenceau et les êtres qui lui ressemblent. Et voilà pour les bons zozos du Parlementarisme de droite qui seraient tentés de lui faire le moindre crédit.

Veut-on que nous ajoutions en manière de courtoisie que, ni de droite ni de gauche, les intentions de ces messieurs ne sont suspectées:' S'ils y tiennent, voilà qui est fait. Mais il ne s'agit pas d'intentions. Les meilleures pavent l'enfer. Même sur ce pavé nous ne voulons pas être conduits à la défaite.

Faut-il répéter que nous sommes parfaitement désintéressés dans cette querelle et que notre défense du

78 l'action française

gouvernement établi se confond avec ce désir de la continuité, de l'ordre, de l'activité, qu'exige la défense du territoire ? Le Rappel se trompe lorsqu'il nous croit mû en tout ceci par l'idée royaliste.

Sans aucune contestation, l'idée du Roi avive, éclaircit, met en ordre nos sentiments de patriotes el de citoyens, et les ordres formels donnés par le Roi contribuent à notre discipline civique; les deux facteurs réunis achèvent de nous établir dans une position tout à fait stoïcienne au milieu des partis. Nous ne pouvons pas demander de bureaux de tabac ni de décorations au gouvernement existant et nous ne pouvons pas prétendre à faire partie des cabinets à établir. Ce sont là des traits inhérents à toute position royaliste. Mais quand nous demandons qu'on laisse le gouvernement tranquille, qu'on ne confonde pas l'heure du contrôle avec l'heure de l'action, qu'on n'ouvre pas une crise ministérielle qui tendrait d'elle-même à la crise présidentielle, avant l'expulsion des Allemands et notre victoire définitive, ce n'est pas comme royalistes, c'est comme bons Français. Si I on m'objecte que c'est aussi comme bons Français que nous sommes royalistes, nous n'avons rienà répliquer à cette élégante confirmation, (|ui serait digne du Rappel.

En attendant, nous faisons ce qui dépend de nous pour servir le pays. L'effort n'est pas inutile. Rien avant la guerre, cela a été reconnu par les spectateurs impartiaux, ï D étranger, ami de la France, correspondant du Times àParis, \1. Morton Fullerton, dans son intéressant volume Problems ofpower (iqi3), nous rendait cette justice en termes trop ûatteurs pour être traduits en français. J'en rappellerai pourtant h1 texte original, déjà cité dans la préface du nouveau Kiel cl Tanger:

// is impossible, however, to exaggerate the admirable and uséful rôle of certain leaders of the anti républicain opposition in helping to create discontent in France and to transmute that discontent into a force capable of deslroying grave abuse. The service rendered tofrench society, and even to the Republic, by [ici le nom de l'un de nous] the Royaliste leader, are invaluable.

Mais ce n'est pas à la République, c'est à la France que nous rendons service en combattant l'intrigue, Ja critique, les convoitises de M. Clemenceau. Une seule chose est nécessaire, c'est que les Allemands soient vaincus, écrasés et broyés, qu'ils reçoivent pile sur pile, et qu'on les pousse et les refoule bien au delà du Rhin jusqu'à la Sprée, dans un tel état de dissolution politique et militaire que non seulement leur empire mais leurs royaumes, grands-duchés, républiques et principautés soient laissés à la merci de l'Europe coalisée et subissent un démembrement rationnel plus complet que celui qu'établit le Congrès de Vienne, égal à la redistribution an-archique dont les Boches furent si justement gratifiés par les traités de Westphalie ! Voilà le but, voilà le vœu, voilà la directive de toute politique nationale sensée, et pour qu'on puisse faire du chemin en ce sens, il est trop clair que le gouvernement ne doit pas être houspillé à tout bout de champ, ni les ministres, surtout le ministre de la guerre, changés à tous les tournants !

Il n'y a qu'un mot d'ordre : paix au dedans pour faire la guerre au dehors.

Charles Maurras,

ij janvier 191 5.

La question religieuse.

Pie X et notre force.

Les barbares ne sont pas encore vaincus. Et voici que le grand Pie X vient de nous quitter. Ce n'est pas seulement à la France, sans doute, — puisque c'est à l'Europe tout entière et, avec elle, à toutes les parties du monde civilisé, — qu'il appartient de ressentir et de pleurer une telle perte, en un tel moment. C'est pourtant denotre France, d'abord, et tout particulièrement des plus jeunes générations des Français, de celles qui sont, en ce moment même, sous les armes, à la frontière, que devra venir au lit funèbre du Père endormi l'hommage du plus profond, du plus intime, du plus reconnaissant et du plus fidèle souvenir. Ces forces, en effet, ces forces toutes neuves, généreuses, inépuisables, que la France de 191 !\ se remet à prodiguer, depuis quinze jours, en Alsace, en Lorraine, en Flandre, ces jeunes forces françaises, soudain réunies et disciplinées, elles doivent quelque chose (nous serions aveugles autant qu ingrats de ne point le voir, ou de ne point le dire aussi clairement que nous le comprenons), elles doivent quelque chose, et quelque chose d'essentiel, d'unique, d'irremplaçable, à la Voix impérieuse et douce qui vient de se taire, et qui, à toutes, même aux plus « infidèles » ou aux plus indifférentes jusqu'alors, avait su, un jour, se faire entendre.

8a l'action française

Ce qu'elles doivent à la parole, à l'enseignement de Pie \, ces intelligences et ces volontés des deux dernières générations, si ce n'est point, sans doute, leur être originel, ni leur sève, ni leur flamme (les parents y ont suffi), c'est du moins, très exactement, leur esprit, en son plus intime principe de développement et d'action : il était menacé, et il fut sauvé.

Menacé, par qui ? Sauvé, comment ? et quand donc ? C'est ce qu'il est facile, mais indispensable, de bien comprendre, pour peu que l'on se souvienne de l'abominable atmosphère intellectuelle et morale au milieu de laquelle les jeunes Français arrivés à l'âge de raison après l'invasion allemande de 1870-187 1, ont été obligés de respirer et d apprendre à lire, à écrire, à penser, à agir.

Nous ne referons pas aujourd'hui une analyse, cent fois faite ici même, et ailleurs, par les initiateurs de la l grande réaction nationaliste française, commencée il y a vingt ans. L'essentiel est de se rappeler que le plus ; grand péril auquel aient été exposés les esprits les 1 plus nobles, les caractères les plus fermes de chez nous, I du fait de l'irruption des idées germaniques jusque dans > les plus hautes de nos Sorbonnes et même dans les j plus a catholiques » de nos Instituts, c'était une cer-« taine tendance, toujours la même, à laisser s'exalter, sans le moindre discernement critique, les « inspirations » et les « intuitions » de la conscience ou de la I pensée individuelle, considérées comme naturellement bonnes, comme meilleures, en elles-mêmes, que toutes I les méthodes et règles logiques, et discursives, et pa- 1 tientes, auxquelles se réfèrent depuis des siècles toutes» les recherches, tous les efforts, toutes les inventions et tous les progrès de l'humanité pensante. Bref, on ten- 1

dait, dans tous les domaines, à réhabiliter une sorte de « protestantisme » ou de libéralisme frénétique jusqu'à l'anarchie pure.

Or, en définissant cet ensemble d'erreurs, dans sa mémorable Encyclique sur le Modernisme, il ne nous est pas permis d'oublier que Pie X a donné à cette définition un tel degré de clarté, c'est-à-dire, tout à la fois, de généralité philosophique et de précision historique, qu'il n'a plus été possible à quiconque en France avait réfléchi à ces questions de se tromper sur le nom, et le lieu, et la date de l'espèce de folie morale et religieuse qui jetait les Français les uns contre les autres, en leur brouillant la cervelle. Le mal, c'était le sombre piétisme d'un maniaque de Kœnigsberg ; c'était le stupide, le raide et stérile « idéalisme » de ce Prussien, sorte de Platon en zinc peint, qui s'appelait Emmanuel Kant...

L'enseignement de Pie X, en faisant théologiquement justice d'une hérésie, n'a pas seulement parlé aux consciences des catholiques de tous les pays : il a, du même coup, débarrassé les Français de quelquesunes de ces profondes « erreurs qui affaiblissent», et auxquelles la générosité de leur nature les avait trop exposés depuis un siècle : modernisme, individualisme, pacifisme humanitaire, sont toutes folies qui se tiennent et s'impliquent les unes les autres.

En nous donnant, en plusieurs occasions, le contact de la Vérité mystérieuse et ineffable au nom de laquelle Il parlait, le Pape Pie X nous aura communiqué quelque chose de cette Force non brutale, mais invincible, qui mène le monde, et aux lois immuables de laquelle il faut que les nations — qu'elles les connaissent ou non dans leur texte — obéissent dès qu'elles veulent vivre.

Dans la guerre décisive qui vient de s'ouvrir, la 1 France ne l'oubliera pas : c'est le Pape Pie X qui l'aura, dès longtemps, aidée à se relever, à se retrouver elle-même, avec toutes ses énergies, avec tout son génie propre.

Ce génie français, t'ait de lucidité autant que de vaillance, et dans lequel une saine et droite vision des choses, des obstacles à vaincre, précède et guide toujours l'élan qui les vaincra, n'est-ce pas lui que Pie X a exalté, en déclarant Bienheureuse notre Jeanne d'Arc la Libératrice de la Patrie française ?

Henri > aigeois.

21 août Ii)i4.

Campagne de division.

La « guerre des curés » et la guerre aux curés.

I ne sourde campagne, la campagne de la « guerre des curés » continue à être menée. Luc \ague rumeur répète que l'immense effusion de notre sang fiançais a été provoquée, désirée, payée même par les prêtres ou par les nobles, ou par les riches, ou par les bourgeois. Deux honorables protestations officielles, émanant d'un préfet et d'un sous préfet, ont constaté' le fait pour la Savoie et pour la Loire-Inférieure. Le même fait, qui serail honteux pour le pays, sil en était le fruit naturel, a été observé en Dordognc par M. Fonsegrive qui eo a parlé deux fois au Correspondu/il. M. de Mun. à l'Echo de Paris, possède un volumineux dossier de ces infamies. La Croix signale que les mêmes bêtises méçhantes se répètent dans un grand nombre d'autres départements. Les premiers dans la presse parisienne,

nous avons abordé en rougissant cet affreux sujet. Nous y avons apporté toute la mesure possible, et c'est au nom de l'honneur français que nous avons adjuré nos concitoyens de réfléchir, d'intervenir, d'obliger les pouvoirs publics à prendre une initiative d'ensemble, la seule qui soit en état de nous dégager tous de tout contact avec l'abjection et l'ineptie.

A défaut d'honneur national, l'intérêt national devrait être écouté. Dans l'état présent de la guerre, il ne reste plus à l'ennemi qu'un espoir, c'est notre division. Sans doute la sottise, la peur, l'envie civique, la haine sociale, sont les alliées naturelles de l'ennemi. (Mais voudrait-on nous faire croire que ces éléments indignes sont activés ou protégés, servis ou défendus par une X faction politique ? Reste-t-il une faction intéressée à nous diviser et à nous agiter devant l'ennemiJP

Une Française dont tous les parents se sont battus de tous temps pour la France et dont le fils, naturellement, se bat aux avant-postes plus souvent qu'à son tour (i), nous écrit que, dans l'Indre, les basses manœuvres dont je parle vont jusqu'à préciser ce que chaque famille notoire a pu donner de subsides à l'Allemagne pour l'aider dans son entreprise : car il ne s'agit pas seulement de châtelains ou de prêtres ; notre simple bourgeoisie a, elle aussi, son compte. M. Fonsegrive l'avait noté dans son premier article du Correspondant ; il l'a oublié dans le second, et je le regrette pour la clarté et la valeur de ces articles.

Plus les familles font « d'action sociale » et répandent de bienfaits autour d'elles, plus elles sont visées par ces rumeurs. L'une d'elles, qui ne cesse d' « aller

(i) René d'Aubeigné, mort depuis au champ d'honneur.

au peuple », est soupçonnée d'avoir donné une somme tellement énorme que l'empereur Guillaume est venu, en aéroplane, lui porter ses remerciements. Cela est stupide sans doute ? Cela donc est d'abord indigne. Et puis cela peut finir par faire autant de mal à la France que de bien à l'Allemagne armée, et ce n'est pas peu dire !

Le Conseil des ministres vient de répondre aux pétitionnements en faveur des prières officielles que les lois n'admettaient pas son intervention dans les manifestations cultuelles: les mêmes lois admettent-elles la diffamation gratuite et bête des citoyens les uns par les autres? Et si les lois sont gardiennes de la Cité, peuvent-elles permettre les travaux souterrains qui minent la place publique alors que l'ennemi assiège le rempart ? On châtie les fauteurs de panique. Les fauteurs de guerre civile ne doivent pas être traités avec plus de douceur. On a sacré l'union afin qu'elle fasse la force qui fera la victoire. La défaite est au bout des fa" blesses créées par la division.

Je sais qu'on renverse les rôles. Comme pour masquer ces réclamations incontestables fondées sur des scandales d'une indubitable réalité, on s'est mis à exploiter des griefs fabuleux. Un grand journal, sérieux d'ordinaire ou qui couvre mieux ses passions, a pris la tête du mouvement. Une démarche du clergé, la plus naturelle de toutes, la plus simple, la plus inoffensive, et dont un clergé catholique n'était pas libre de s'abstenir, mais qui laissait le gouvernement parfaitement libre de l'accueillir ou de la rejeter, cette démarche qu'on repousse et qu'on a toujours voulu repousser, la requête en faveur des prières officielles, est devenue, par un audacieux renversement des rôles, un principe d'accusation !

Depuis, l'accusation continue et se développe. Parbleu : elle est utile, elle a même deux utilités. D'une part, elle dispense de réparer les calomnies et d'un autre côté, cette accusation apporte à ces calomnies en elles mêmes absurdes, un concours officiel, qui, lui, n'est qu'injuste, insensé et faux. Cependant, qu'on y réfléchisse ! S'il faut considérer comme un attentat à la trêve ou comme une rupture de l'union sacrée le fait que des prêtres ou des évêques aient conjuré l'Etat de se faire représenter devant les autels, autant dire tout de suite que la profession catholique est interdite en France. Il n'y a pas de catholicisme réel sans cette aspiration à catholiciser la nation en corps et l'Etat, expression politique de la nation.

Cela est extrêmement grave.

Certes, on peut sourire de certains griefs particuliers soulevés ces jours-ci, médailles cousues dans des vêtements militaires, nom de Dieu invoqué par un colonel, cordiale invitation des officiers à leurs hommes pour que ceux-ci se réconcilient avec le bon Dieu : effusions naturelles, effusions légitimes propres à tout homme de cœur et à tout esprit convaincu en des circonstances pareilles, effusions telles qu'il faudrait, pour les abolir, refondre l'humanité, mais la refondre en l'abaissant ! De pareils reproches sont négligeables pour la mesquinerie qu'ils dénotent. Mais il faut relever, il faut prendre au sérieux les admonestations de l'Humanité et du Temps à certains écrivains ou prédicateurs catholiques. Car là vraiment, c'est l'âme, c'est l'esprit du catholicisme qui sont en cause. Quoi ! le Père Janvier ose dire que « sans le secours de Dieu » nous n'obtiendrons pas la victoire ? Quoi ! un écrivain catholique parle des péchés de la France expiés sur l'immense

88 l'action française

autel des batailles : et il ose expliquer les douleurs de ses frères, ses propres douleurs, par une expiation à la justice de Dieu ?...

« Paroles odieuses. » écrit un socialiste. Il faut avertir bien clairement ce socialiste que l'odieux, ici, c'est lui. Il ne s'en doute pas, et voilà son excuse. Mais enfin il appelle les passions de la haine sur une doctrine dont le cœur de nos pères et de nos mères a vécu durant de longs siècles, sur la doctrine dont nos frères combattants, nos frères blessés et mourants, se nourrissent et s'abreuvent, comme des seules substances consolatrices qui ne leur soient pas arrachées avec la vie. L'offensive vient de ceux qui crient à l'offense: l'attaque injuste vient de ceux qui attestent la justice et l'égalité !

Moralement, cette pauvre attaque-là n'est pas belle puisqu'elle en veut à la paix des âmes innombrables qui dévouent à la France tout ce qu'elles possèdent d'existence mortelle. Et politiquement cette même attaque fomente des divisions et des querelles dont les premiers effets seraient d'abaisser le drapeau.

Enfin, du point de vue de la polémique pure, ce mauvais coup vaudra désormais peu de chose, car il apparaît dans son jour: simple parade et parade très Naine, pure diversion tentée pour étouffer les plaintes de patriotes niaisement et perfidement diffamés.

Charles Maurras.

\ octobre igi i,

La paix religieuse et morale.

Vraiment, n'y a-t-il pas moyen de s'accorder ? En recevant le texte du discours magnifique prononcé par

le Père Janvier à Notre-Dame le 29 septembre pour le pèlerinage de supplication à Jeanne d'Arc, j'ai voulu en le relisant avec attention y chercher la matière ou du moins le prétexte des cris de fureur que l'éloquent religieux a arrachés à la presse anticléricale. Est-il besoin de dire que cette recherche n'a abouti, comme elle ne pouvait aboutir, qu'à faire éclater les analogies de sa haute doctrine de l'expiation catholique avec les vues morales communes à toute « la philosophie éternelle •»... Il y a des gens quele dogme du Purgatoire fait écumer : je n'y puis rien. le Purgatoire est dans Platon. Gela devrait le recommander à l'indulgence ou à l'attention de nos esprits forts.

On me permettra de répéter : n'y a-t-il pas moyen de s'entendre ? En lisant le Père Janvier, un détail me frappait : c'était l'identité du noble point de vue de sa charité religieuse avec le point de vue, noble aussi, de cette très laïque philanthropie qui, parlant de la guerre, de la guerre à continuer, émet en frémissant le vœu que nos bataillonsnese laissent pas emporter aux mêmes fureurs que la horde allemande. . Ce vœu nous choque, parfois quand il laisse entrevoir une arrière-pensée de doute sur la noblesse d'âme de nos soldats et de leurs chefs : il nous satisfait pleinement, il correspond à tous les désirs, à toutes les volontés des Français fils de Français et de Françaises, lorsque ce vœu exprime aussi la confiance dans la magnanimité des héros de notre nation.

Ecoutez ces beaux mots qui portent de beaux sentiments :

Les masses se sont heurtées depuis deux mois, avec des alternatives de succès et de revers, honneur à vous, soldais français (applaudissements), vous n'avez pas tué

les femmes qui, armées comme des belligérants, tombaient entre vos mains, vous n'avez pas jeté les blessés dans les fleures pour vous faire des ponts de leurs cadavres, vous ne les avez pas achevés, mais disciples de la noble Pucelle, vous ave: eu pitié de leur souffrance, vous arc: partagé avec eux votre pain, vous les avez confiés à nos brancardiers, à nos médecins, à nos infirmières qui, animés du même sentiment que vous, les pansent aujourd hui et les soignent comme leurs propres frères et comme leurs propres enfants. Je l'espère, bientôt, vous poursuivrez jusque chez lui l'envahisseur... Quand vous serez victorieux, vous n'userez pas de représailles...

Vous devinez la suite, vous devinez que lauditoire applaudit de nouveau. Voilàle sentiment des Français catholiques. Il est humain. Il l'est au moins autant que celui des lecteurs de l'Humanité ou même de la Guerre sociale. Sur des bases pareilles pourquoi ne pas s'entendre, ne passe rapprocher ? Qu'est-ce donc qui divise, quand cela réunit ?

Charles Malrras.

i i octobre 191 4.

Un grand bienfait.

Depuis six mois de guerre, nous avons eu l'occasion de faire observer qu'une seule Internationale subsistait, celle de l'Eglise catholique et romaine. Tandis que dans l'Internationale scientifique, littéraire, socialiste, chaque groupe national a suivi le sort de la nation à laquelle il est attaché, le catholicisme conserve une existence distincte et une loi indépendante. Toutes les

organisations européennes subissant la loi de la guerre ont disparu devant l'Etat dont elles sont citoyennes ou, si elles tentent d'exister hors de lui, font la preuve publique de leur impuissance et de leur inexistence. Seule, l'organisation catholique a donné un signe patent de vitalité autonome : cela s'est passé en Allemagne quand on y a connu la nouvelle de l'arrestation du cardinal Mercier ; l'émotion des Allemands catholiques a été telle que l'administration impériale a dû retirer ses décrets et démentir ses actes. Ainsi, jusque chez les Barbares, il a brillé comme un rayon d humanité intelligente. Et cela par la seule vertu de l'Eglise.

Est-il bon qu'une semblable vertu existe ? Jusqu'à présent, plus on se classait parmi les esprits « avancés », moins on jugeait utile de poser la question. Cela allait si bien de soi qu'on se croyait tenu de multiplier les pouvoirs internationaux de cette nature, tribunal de la Haye, Conférence de Berne, congrès scientifiques, littéraires, professionnels. A la vérité, pour des raisons obscures, on affectait de négliger le catholicisme, mais on allait, on avançait dans la direction du catholicisme, c'est-à-dire de l'universel. Cette haine du catholicisme ou ces préventions contre lui vontelles opérer le divorce du monde démocratico-républicain et de l'Universel? Ce serait pittoresque, ce serait gai, c'est déjà drôle. Rien que dans le Temps d'hier soir, on déclare en première page que « le caractère universel de certaines Eglises est ici en défaut » (sur la question de la guerre et de la paix !) tandis qu'en troisième on écrit avec sévérité : « On voit actuellement où conduit le mépris de l'humain et de l'universel... »

Le Temps de ce soir ou de demain choisira peutêtre. En attendant, nous sommes de ces nationalistes

qui ne méprisent ni n'auront jamais méprisé dans les choses humaines l'humanité, l'universel, ni, par conséquent, la seule institution organique et vivante dont l'esprit soit universel, le catholicisme C'est justement parce que les nations se font, au ras du sol, une guerre atroce, qu'il nous paraît honorable pour notre espèce que. dans le ciel, plus haut, plus loin que le chemin des taubes, existe un lieu où se rencontrent et puissent converger des prières de même rite, exhalées d'âmes ennemies. Il nous paraît, aussi, beau etbonqu il subsiste malgré tout des points communs sur lesquels établir plus tard des éléments de communication. Ces éléments sont, de nos jours, extrêmement réduits, même dans l'ordre religieux. Jadis ils débordaient cet ordre. Il y avait une camaraderie militaire qui, plus anciennement, formait la chevalerie. Il y avait un état d'esprit européen qui donnait des lois humaines à la guerre. Ces grands biens moraux sont perdus. Mais nous voyons le peu qui reste adhérer et se cramponner au catholicisme. J'avoue que ce fait visible et palpable contribue à me rendre extrêmement attentif et respectueux envers tout ce' qui tient à l'essence catholique. L'affaiblir aujourd'hui, c'est affaiblir le dernier refuge terrestre de l'humain, de l'universel.

— Mais le Pape n'a pas foudroyé les Barbares. — Il ne m'appartient pas de mener le foudre du pape, ni d'en ménager les carreaux. Le pape fera ce qu'il devra et ce qu'il voudra. L'important, c'est qu'il existe et que 1' c Homme blanc » continue à briller sur le tertre de la Sibylle. C'est pour cette autorité précieuse qu'il faut prononcer avant tout le prius vivere. Où qu'elle aille, quoi qu'elle fasse, tant qu'elle est là, elle est: cette existence, à elle seule, est un bienfait immense,

parce qu'elle représente l'unité de centaines et de centaines de millions d'esprits et de cœurs. Elle incarne l'internationalité dans un siècle où les rivalités des nations se déchaînent et se déchaîneront de plus en plus. Avant qu'elle ait rien fait ni rien dit, comprenons qu'il faut la remercier d'être. Ce qu'elle ne fait pas aujourd'hui, elle peut le faire demain. L'espérance dont elle est le signe ne s'éteindra qu'avec elle-même. C'est donc elle qu'il faut défendre d'abord et sauver. L'historien protestant de saint François d'Assise, M. Paul Sabatier, qui critique le pacifisme de certains catholiques italiens, a tout à fait raison contre ces messieurs, mais on chercherait vainement dans sa critique la sérieuse promesse d'une base d'entente et d'accord pour le genre humain. Quand elle commettrait en passant une erreur politique quelconque, l'Eglise, avec son pape et sa hiérarchie, offre à l'humanité un point de rencontre que rien ne remplacerait s'il venait à manquer.

C'est pourquoi je me sens peu porté à la poursuivre de critiques ou même à l'environner d'appréciations, surtout en un temps où les jugements ne peuvent qu'être précipités par des passions rivales et des intérêts antagonistes. Ces passions sont sacrées en nous ? Ces intérêts sont légitimes? Ah ! oui, mais ce sont des intérêts, ce sont des passions : pour conserver à l'homme de tous les pays et de tous les temps l'avantage de son bienfait (position internationale, paternité universelle, juridiction œcuménique) la papauté doit se résoudre à commencer par s'abstraire même de sentiments qui sont pour nous non seulement légitimes, mais obligatoires. Et il lui faut se résigner à ne pas correspondre à tous les recours nationaux qui, s'élançant de divers

0,4 l'action française

théâtres de guerre, s'annulent les uns par les autres. Surtout enfin, il lui faut procéder avec autant de lenteur et de précaution que les peuples armés mettent de promptitude et de rage à se massacrer. Il doit suffire de nous représenter une papauté tenant une autre conduite pour vérifier aussitôt que son pouvoir international deviendrait national, qu'elle tomberait de l'état de juge à celui de plaideur et du rang de père pacifique et silencieux au rang de fils armé et belligérant ; changer ainsi serait disparaître. Les aveugles qui souhaitent que la papauté disparaisse souhaitent cela.

Il est extrêmement visible que, sûre de son rôle et de son devoir, la papauté ne veut pas finir. Elle tient à ne formuler devant personne aucune parole de rupture qui puisse couper court à son ministère international. Le dernier discours prononcé par Benoît XY dit le droit, définit le bien, mais évite de s'attarder sur le tort et le mal, pour éviter de prendre aucune sanction directe, immédiate. Si l'on s'étonne de cette procédure romaine, c'est vraisemblablement parce qu'on se figure que les papes du moyen âge commençaient toujours par lancer des bulles d'excommunication contre le prince criminel et par délier les sujets du serment de fidélité ! Autant voir le passé comme on lit trois lignes de Manuel et se représenter le travail juridique et diplomatique de longues années comme une improvisation de journal ou de tribune bâclée pour agiter l'opinion ou pour la tromper. Autant imaginer aussi que tout ce qui se fait est rendu public instantanément, tout ce qui n'est pas dit, écrit et mis dans les journaux devant être réputé inexistant !

L'inexistant, le frivole, hélas ! ce sont les commentaires et l'état d'esprit de la presse démocratique. Il a

fallu la juste et opportune intervention du cardinalarchevêque de Paris pour faire comprendre à des esprits ignorants et brutaux que l'on peut demander humblement le bien de la paix aux Puissances mystérieuses sans vouloir conspirer contre la victoire ! Il faut d'autres explications pour rendre sensible l'absurdité de notre attitude religieuse officielle : ignorante du Vatican et que les affaires vaticanes obsèdent !

Je notais tout à l'heure le caractère légitime et sacré de la cause française. Gomment des intérêts aussi sérieux, des passions aussi saintes n'ont-ils aucun avocat, aucun représentant devant un tribunal dont l'importance européenne éclate au soleil ? Le Grand Turc est représenté auprès de Benoît W. le roi Georges V l'est aussi. Leur cause est donc soutenue à chaque conflit par des agents armés des renseignements nécessaires, capables de rectifier à tout instant les fables de l'ennemi, comme de déjouer ses intrigues et ses manœuvres. N'ayant rien de pareil, là-bas, il y a cela de bon dans notre système que nous nous plaignons amèrement d'y èlre manœuvres et diffamés à tour de bras. Le stupéfiant, ce serait de ne pas l'être. Or les plus stupéfaits sont précisément ceux que met hors d'euxmêmes la pensée de rétablir cette ambassade qu'ils ont supprimée il y a onze ans. Ces messieurs ne s'étonnent pas de perdre un marché où ils n'envoient rien: ils sont tout ahuris de n'être pas connus ou d'être méconnus par la puissance avec laquelle ils refusent d'avoir des rapports. Ils trouvent naturel qu'un marché délaissé soit occupé par d'autres : ils sont scandalisés de trouver l'Autriche installée tout au large dans la place qu'ils lui ont faite dans ces onze années de carence et de désertion. Enfin ils ont traité en ennemis de l'intérieur

96 l'àgtioh française

leurs concitoyens demeurés en contact avec Rome, ils les ont harassés de vexations grandes et petites, ils s'en sont même pris à leurs monuments religieux, ils leur ont infligé, par la législation scolaire et hospitalière en particulier, un régime fiscal si exceptionnellement onéreux que les œuvres du dehors par lesquelles l'influence française se faisait encore sentir en ont souffert l'inévitable contre-coup : maintenant, ces messieurs se scandalisent que les Français catholiques ne leur aient pas ménagé de meilleurs rapports avec le Siège romain. Que ne leur en avaient-ils laissé plus de moyens!

Charles Mauhras.

a février 191 5.

L éternelle Allemagne.

Le fédérateur allemand.

Ainsi les faits publics, les renseignements indirects semblent concorder ; oui, les fautes énormes, les manœuvres suicides multipliées par l'empire allemand pendant ces derniers jours, permettent de penser qu'un plagiat de deux siècles va prendre fin : l'imitation ou, pour mieux dire, la singerie prussienne de la sagesse millénaire de nos rois Capétiens n'aura atteint à la couronne impériale que pour déchoir avant que son demisiècle soit révolu! Les Hohenzollern ne s'étaient élevés sur le haut lieu que pour y découvrir leur inaptitude à poursuivre la tradition du grand Frédéric et de ce Chancelier de fer, auquel on a rendu une pleine justice quand on les a nommés deux brillants écoliers (mais écoliers germains!) de l'Histoire de France.

La force prussienne et l'unité germanique fondées par leur génie de la contrefaçon se trouvent aujourd'hui compromises, perdues peut-être, par le jeu instinctif des mêmes vieilles causes qui ruinèrent toujours les dominations tudesques antérieures : comme les Othon, les Henri et les Charles, les Guillaume subissent donc le délire et le vertige de la puissance ! On les voit chanceler dans l'ivresse grossière que donne ce grand vin aux tètes et aux cœurs qui ne sont pas faits pour le supporter.

98 l'action française

Cet empire allemand, ouvert de toutes parts, enclavé de nationalités hostiles, créé et soutenu par une race ombrageuse et lourde, d'esprit personnel et jaloux, remplit le moyen âge de ses luttes contre la plus auguste expression de l'unité chrétienne, cette bienfaitrice à laquelle il devait tout. Quand, en fin de compte, le Sacerdoce eut résisté, lorsque la Papauté eut fait la preuve de l'ascendant supérieur d'une sagesse universelle, le génie allemand tira sa vengeance en procédant au schisme affreux du xvie siècle qui fut d'ailleurs pour lui le principe d'une autre ruine. Ainsi tout ce qui sort authentiquement des profondeurs de l'Allemagne connaîtra le même destin, portant le même caractère d'outrance rude et vaine, signe d'une ambition véritablement sans objet parce qu'elle est toujours sans mesure.

Ces édifices de burgraves auront croulé l'un après l'autre pour la seule raison qu'ils n'allaient nulle part et se contentaient d'étaler sous les regards du monde étonné ou moqueur les triomphes béats de la force brute. Toutes les nations allemandes et non la seule Prusse ont donné successivement à l'Histoire l'échantillon de cette erreur. Erreur d'une essence purement allemande. Le sentiment de l'abus ridicule, celui de l'excès criminel, l'idée du correctif, du tempérament et de la limite sont des inventions étrangères qui n'ont pas pénétré ce cuir national. Du haut en bas, c'est la même grossièreté d'intelligence. Mais plus l'on descend, mieux cela se voit. Les épreuves infligées à nos consuls et à nos voyageurs en font des témoignages d'une ignoble naïveté : une police bien faite est celle qui procède à de bonnes fouilles ; la fouille consciencieuse est celle qui s'étend à toutes les parties du corps des patients ; cet

intrépide syllogisme teuton aboutit naturellement à la sordide historiette qu'on trouvera plus loin et qui renouvela sur la frontière de Hollande l'exploit des Barbaresques en Méditerranée, au siècle où Voltaire contait...

Exception faite pour quelques grands Germains, candidats à l'humanité, qui ne laissèrent qu'une rare descendance, l'apogée naturel de ces romantiques-nés se reconnut toujours au même goût de la domination pour la domination. La langue, le fidèle et pur miroir de l'âme populaire, en témoigne elle-même s'il faut en croire ce mystique philosophe et philologue saxon qui remarqua, avec un curieux mélange de vanité et de dédain, que dans les divers idiomes germaniques le titre de roi et de chef exclut toute autre idée que celle de puissance pure, Kœnig, Koning, Canning : bon pour les pauvres peuples classiques d'enfermer dans leur sang du basdeus, du rex, du roi-, du chef ces vaines notions intellectuelles de directeur de peuples, de guide réfléchi ou de tête éclairée par des yeux bien ouverts ! L'orgueil butor, tiré d'un cas d'infériorité obtuse, exprime à merveille l'épaisseur et la présomption d'une race.

Tel étant et tel se montrant le Germain cultivé, dès qu'il érige en loi son instinct, jugez des autres : ceux qui manient l'outil, ceux qui portent les armes ! Les sévices barbares exercés tous ces jours-ci sur la personne sacrée de diplomates, de prêtres ou de malheureux prisonniers, ne se comprennent tout à fait que par l'étude de l'Allemagne lettrée. Il me souvient d un professeur à l'Université de Marbourg, fort occupé d'études romanes, qui s'était fait aussi une spécialité d'analyser la « littérature» de la guerre de 1870, Edouard Koschwitz. En 1896 ou 1897, à l'époque où toutes les forces de l'Etat français tendaient à nous faire oublier l'idée de Revanche, ce

[ BlUlOTHeCA

IOO L ACTION FRANCHISE

petit vieillard blond, jaune et roux vint en France où il prit figure de personnage. Une de ses brochures fut traduite pour nous : cette prétendue « étude psychologique » sur tes Français pendant la guerre était à peu près entièrement consacrée à la négation placide des « atrocités » « mises sur le compte des soldats allemands» par la seule imagination de libellistes chauvins; L'espionnage allemand n'était qu'un mythe solaire, les fusillade- de francs tireurs ou de particuliers inoffensifs. simples racontars de journaux ! Le docteur conclus il par un éloge bien senti de < l'action profonde 0 qu'aurait exercée l'Allemagne au \iv siècle, influence tellement bienfaisante, déclarait-il, que « les générations futures de la France, rendues plus clairvoyantes, ne méconnaîtront pas ee l'ait : elles ne regretteront pas même les défaites de la dernière guerre, a Ils sont comme cela ! disait .Iules Lemaitre en éclatant de rire. C'est ainsi que leurs mères les font !

L'Allemand est persuadé' qu'il améliore et embellit le monde en le ravageant. Il a peine à comprendre que le monde ne soit jamais de son avis.

C'est ainsi que l'homme allemand, .homme total, excellent {ail, man, observe le bon Fichte) a perdu la tête, c'est ainsi qu'il la perdra toujours. Il ne faut pas que le sort L'élève trop haut, car, immanquablement, ce soldat fanfaron, devenu aussi le citoyen fanfaron, réunira l'univers contre lui.

Cette fois, pour le garder de son péché originel, il avait Les leçons, les exemples el les traditions continues (lune d\ oastie économe, instruite à la copie île nos bons modèles français. Comme on n'a cessé de le faire observer ici. il avait ce testament bismarckien qui esl la formule la plus nette de l'esprit de conservation d\nas

L ETERNELLE ALLEMAGNE IOI

ti(|ue prussienne. Personne n'était plus intéressé que Guillaume II et ses fils à s'y tenir, à être en garde contre l'esprit de hauteur ruineuse propre à la Germanie. Or l'esprit allemand a vaincu l'esprit politique. Malgré l'hérédité et malgré la loi salique adoptées enfin, la furie germanique est venue à bout des conseils de la monarchie. Le poison national, lampe depuis quarante-trois ans, finit par èlre le plus fort. Il a noyé circonspections, prudences, souvenir des précédents et des avertissements. L'Allemand éternel titube sur le bord de la catastrophe historique, dans une direction exactement contraire à celle dont ses grands modèles du passé lui avaient donné la notion.

... Le roi de France fut le juge de paix du monde. Sa magistrature consistait à faire l'union autour de lui. Sauf des moments d'erreur vite réparés, sa tâche habituelle était de grouper les Etats moyens, avec leur clientèle de petits princes, contre le prétendant, quel qu'il fût, à la Monarchie universelle. Ainsi, graduellement, s'imposèrent le prestige, l'honneur et l'amour de la nation française. Ainsi sa propre autorité se créait, s'affermissait et s'étendait. Son royaume était vaste, mais plus vaste l'immense domaine moral adjacent. On a pu dire qu'il était, de père en fils et, sous les derniers Bourbons, plus que jamais, le Fédérateur de l'Europe. Nous avons aujourd'hui un fédérateur allemand. Mais c'est contre lui qu'il fédère désormais les nations. Et c'est à ses dépens que se reforme l'union du monde. Il a su de ses propres mains souder la Russie à la Serbie, la France à la Russie, la Belgique à la France, l'Angleterre à la Belgique, demain peut-être Italie, Hollande, même Portugal, se trouveront ils insérés dans les mailles de la même coalition du seul fait de sa volonté, de sa

manœuvre, et, pour ainsi dire, sans qu'aucune de ces puissances ait eu la peine de le vouloir ou l'audace de le rêver !

Charles Maurras.

i3 août 191 4.

L'infériorité allemande. — Leur férocité.

J'admire la naïveté de ceux qui tentent encore de faire une distinction enlre la caste des officiers prussiens et le peuple allemand. Cette vieille niaiserie ne date pas d'hier. Elle est une survivance des folies de Micbclet, qui a écrit sur nos mauvais voisins, peu avant la guerre de 70, les pages les plus fausses, les plus à contre sens et à contre-réel qu'ail peut-être produites le romantisme. Hugo aussi abonde en insanités sur la vertueuse el humanitaire Germanie. Mais elles n'ont pas le côté à la fois docte et enfiévré de Michelet, elles n'ont pas la prétention comique de s'appuyer sur l'histoire. Il y a un rire que provoque la négation de l'évidence, la négation du principe de causalité. Si vous voulez connaître ce rire-là, ouvrez Michèle! .

La vérité est (pie le tempérament allemand, du haut en bas de l'Empire el dans tous les milieux, est un tempérament féroce, chez qui le manque de tact n'est qu'une dépendance du manque de sensibilité. Cette férocité esl méthodique, froidement conçue comme un élément de supériorité ethnique, de domination et de conquête, sans nulle griserie ni dégriserie, et totalement différente de ce que nous mettons d'ordinaire sous les ternies de violence ou même de sauvagerie. Elle est, si bizarre que cela paraisse, à base pédante et scientifique. L'officier de ulhans qui encourage ses

JL ETERNELLE ALLEMAGNE

io3

hommes à fusiller un enfant de sept ans, ou une jeune fille, ou un prêtre, ou un blessé, procède à ces exécutions horribles avec une sorte de satisfaction barbare, très voisine de celle du savant à lunettes d'or qui expérimente sur des malades un procédé mortel. Sa conscience se satisfait à l'idée que tant de sang versé, que tant de terreur inspirée aboutissent à tel résultat. Il se considère, à ce moment-là, comme un surhomme, comme un gaillard épatant, qui mate la banale pitié des occidentaux ordinaires, mouvement subjectif peu recommandable. et lui substitue l'objectivité. Ces brutes sanglantes à face humaine poursuivent le massacre comme une statistique. Si vous en doutez une minute, c'est que vous ne les connaissez pas.

Je vais vous en donner un exemple, que je considère comme saisissant, puisé non dans la guerre, mais dans leurs exercices du temps de paix.

Il y avait, voici un quart de siècle, en Allemagne, un célèbre neuropathologuc du nom de Westphal, qui a donné son nom à un réflexe. C'était un homme de haute taille et jaune, que les étudiants d'alors remarquaient quelquefois dans nos hôpitaux, car il venait en France assez fréquemment. Au cours d'études sur l'opium et son action physio-psychologique, il (Hait devenu morphinomane. Je vous ai déjà dit que la morphinomanie était beaucoup plus répandue encore en Allemagne qu'en France, et que, dans le grand étatmajor notamment et dans le corps des officiers supérieurs, elle faisait dénombrent ravages. C'est une très bonne chose à notre point de vue, car l'euphorie de la morphine incline les militaires autant que les civils aux entreprises les moins préparées et aux présomptions les plus téméraires.

loZj l'action FRANÇAISE

Westphal avait précisément comme élève un certain Levinstein. inventeur d'un procédé de guérison de la morphinomanie bien allemand, aujourd'hui totalement abandonné, et pour cause, connu sous le nom de « méthode brusque ». Ce procédé, très simple, consiste à enfermer le malade, comme un fou furieux, dans un cabanon capitonné et à l'y laisser pendant trois jours, jusqu'à ce qu'il ait perdu, avec le goût du pain, l'habitude du poison. Westphal. désirant guérir, se remit entre les mains de Levinstein.

Vous croyez peut être que Levinstein. plein d'amour et de respect pour son maître, adoucit un peu sa méthode, ou hésita à l'appliquer dans sa rigueur? Détrompez-vous. Aussi déterminé qu'un uhlan. il empoigna Westphal, l'incarcéra dans son cachot avec un peu d'eau et de nourriture et lit défense au personne] du sanatorium d'ouvrir la porte sous quelque prétexte que ce fût. On applique Le procédé brusque ou on ne l'applique pas. Pendant doux jours et deux nuits on entendit . venant du cabanon, de terribles cris qui allèrent décroissant, si bien que les infirmiers suppliaient Levinstein de les laisser s'informer de ce qui se passait, de détendre un peu son règlement. Levinstein tint bon. Le troisième jour, comme il l'avait décidé, il prit ses clés, ouvrit la porte. Son vénéré maître Westphal était étendu sur le sol, complètement mort, les muscles du corps el du visage tordus de crampes épouvantables. Il avait encore dans la bouche, au milieu d'un reste d'écume, des morceaux du drap de son lit qu'il avait déchiré avec ses dents, au paroxysme delà douleur.

Voilà comment un herr professor allemand peut traiter quelqu'un qui lui est cher, quand son orgueil

iq5

scientifique est enjeu. Jugez, d'après cela, de ce que fera un officier de uhlans vis-à-vis de ses ennemis, quand son orgueil national en mouvement sera ulcéré par quelques bonnes reculades. On chercherait en vain, dans la faune des deux mondes, bète plus ignominieusement féroce qu'un tel produit, car les fauves suivent leur instinct bestial, au lieu que l'Allemand suit un instinct ressaisi par la réflexion, et qui lui apparaît comme un dogme stratégique et ethnique. Pour (pie Dèutschland soit uber ailes, il faut fouler aux bottes l'humanité. Cet enfant de sept ans, ces jeunes filles, ces prêtres, sont sacrifiés méthodiquement à Ai 'ininius. Leur sang coopère au bien général, qui est la domination de l'Allemand sur l'univers.

^sous avons du mal à nous représenter semblable monstruosité intellectuelle. Elle est cependant — n'en déplaise aux mânes de Hugo, de Michelet, de Quinet — le fond de l'âme allemande, que celle-ci soit prussienne, saxonne, badoise ou bavaroise, logée dans le corps d'un prince du sang ou d'un sabotier. Cela n'empêche de fleurir ni le myosotis, ni le houblon ni une certaine fausse bonhomie, qui en impose au voyageur superficiel et toujours avide d'être aimé. L'Allemand aime son voisin bien cuit. C'est un ogre pédant, mais — qu'on se le dise — c'est un orgre qui se sauve quand on parvient à lui arracher son couteau et qui demande grâce si on lui met ce couteau sur la gorge.

La civilisation exige que le Français, l'Anglais, le Russe et le Belge, maintenant qu'ils tiennent le porc allemand, le saignent sans merci sur leur billot. Alors seulement on respirera.

Léon Daudet.

a2 août i g 1 4 .

106 l'action française

Le système « Attila ».

A ce que je "vous disais l'autre jour de la férocité méthodique allemande, le Temps a apporté une excellente confirmation par certains extraits de l'œuvre principale du général Bronsard de Scliellendorf qui est outre-Rhin un des docteurs de la guerre. La méthode d'extermination progressive que préconise cet excellent homme, cet assassin à lunettes, entouré de ses plans, cartes et citations, devra porter devant l'avenir le nom de « Système Attila ». C'est, en effet, le retour à l'invasion destructive pure et simple, de telle façon que les populations envahies soient d'abord frappées de terreur et ensuite remplacées peu à peu par l'envahisseur. Le tout se ramène à l'axiome suivant : Pour mieux déloger, il faut hier, et à son corollaire : Plus on tue l'habitant, moins if y a ensuite de bouches à nourrir.

Le joli de la chose, c'est que tandis que ces textes homicides, que ce vade-mecum du parfait égorgeur s'imprimaient tranquillement en Allemagne, vous trouviez des gens pour protester contre « l'imbécile hypothèse d'une agression allemande », pour continuer à défendre le mythe d'une Allemagne idyllique et amie de la paix, menée par quelques méchants impérialistes. Quand la guerre actuelle sera terminée par la défaite des bandes d'Arminius, quand le calme momentané sera revenu, je compte vous offrir à ce sujet un choix de cilalionsnon moins édifiantes que celles tirées de Michelet, Hugo, Jules Simon et Emile Ollivicr avant la guerre de 1870. Il importe que ces monumentales stupidités demeurent comme un témoignage de l'aveuglement des politiciens et aussi des professeurs de

Sorbonne. Nous transmettrons le dossier à nos fils, afin qu'eux aussi soient mis en garde.

D'autres, non moins aberrants, se laissaient prendre aux amabilités de surface de Guillaume II et des hauts personnages qui l'entouraient. Une réception à la cour, quelques paroles courtoises, avaient raison de leur résistance et les livraient pieds et poings liés à la fourbe du Hohenzollern. Il y a environ neuf ans. au moment où ce stropiat grandiloquent était menacé d'un cancer à la gorge, j'écrivis sur lui, dans la Libre Parole, un article intitulé Ceci tuera cela, où, renseigné quanta ses véritables desseins à notre endroit, je me permettais de lui souhaiter de crever, non sans avoir transmis son cancer à sa petite famille, dans le plus bref délai possible. A cette occasion, je fus blâmé par un certain nombre de gens raisonnables, de confrères — dont j'aurai la miséricorde de taire les noms — qui soutenaient que Guillaume II avait « des sympathies pour la France » et qu'il importait de ne pas les aliéner. C'était quelques semaines avant l'alerte de Tanger. Si je cite ce petit fait, c'est qu'il montre bien l'état de candeur où croupissaient alors beaucoup de nos compatriotes, dans les sphères dites éclairées.

D'autres s'imaginaient faire preuve de largeur d'esprit en maintenant cette ânerie monumentale, ce bateau de la supériorité prétendue de la kultur allemande, dont ceux de ma génération ont été persécutés. Nos défaites de 70-71 avaient eu pour résultat de germaniser complètement l'enseignement de la philosophie dans les lycées, collèges et institutions de France, si bien que le grand bénéficiaire intellectuel du traité de Francfort fut en réalité Emmanuel Kant. Que de mal nous avons eu, juste ciel, à nous débarrasser du

io8 l'action FRANÇAISE

poison kantien ! J'en appelle ici à Pierre Lasserre et à Vaugeois, avec qui nous regonflons si souvent — comme disait Mallarmé — ces souvenirs divers. Après Emmanuel Kant. le deuxième bénéficiaire fut Richard Wagner,' chez qui, sous les ondes sonores, veillait également l'âme avide, haineuse et sanglante d'Attila, d'un Attila qui brûle une ville où on lui a refusé un opéra. Croyez-vous qu'il avait assez raison, ce cher petit marmiton sifflant Lohengrin, et avec Lohengrin toute la ferraille de l'inverti forcené de Bayreuth !

Cependant, sous l'humanitarisme, sous les extases des salonnards en voyage, sous la kantomanie et sous la wagneromanie, les herren du grand état major continuaient à aiguiser le fer allemand, à préparer les balles dum-duin et les baïonnettes dentelées. A l'abri de l* engouement des germanophiles et de l'indifférence de beaucoup d'autres, les Von der Goltz et les Bronsard de Schellendorf piochaient leur « vortrag » sur regorgement des neutres, l'incendie des villages, le massacre îles otages, (U's femmes el des enfants et tout le système Attila. Quand on tient la kultur, il importe delà propager par le feu et le sang. L'éventrement d'un enfant de sept ans par un uhlan botté doit servir au perfectionnement de I humanité germanisée. En avant, par delà, non les tombeaux, mais les cadavres !

Le réveil des illusionnés est rude. D'ailleurs beaucoup d'entre eux ne sont qu'à moitié réveillés et, avant quelques années, seront retombés dans leurs illusions. Mais je parle pour les autres, pour l'immense majorité des Français qui n'ont jamais gobé le grossier appât allemand et qui, depuis vingt ans. voyaient venir le coup de chien. C'étaient eu\ les clairvoyants cl les sages, [le avaient transmis à leurs enfants leur lucidité et leur

L ETEHNELLE ALLEMAGNE

ardeur. Ce sont ces fils de ceux qui n'oubliaient pas qui sont en train de sauver la France. C'est grâce à eux qu'échoue le système Attila.

Notre deuxième victoire sur ces bandes sera de demeurer des civilisés. Mais, de grâce, ne devenons pas débonnaires. Ce serait la pire des duperies.

Léon Daudet.

2G août 1914.

Reims sera vengée.

Nous avons des représailles prêtes. Il sera urgent de les exercer. Il ne faut pas que les destructions de l'Allemagne restent sans réponse. Cela serait impolitique et cela serait immoral.

Nous ne voulons pas la destruction des monuments des arts. Nous savons ce que l'Allemagne en renferme. Nous admirons à Nuremberg Durer et la Renaissance, à Cologne l'art gothique allemand. Plus que les Allemands eux-mêmes, nous en sentons le prix. Plus et mieux que les Allemands, avec des lumières supérieures, nous aimons les belles résidences, les jardins élevés, sur le sol divisé de l'ancienne Allemagne, par vingt petits princes, clients ou émules de nos rois : Schleissheim, Mannheim, Hernhausen, Potsdam, la Favorite, YYurtzbourg : styles baptisés là-bas baroque et rococo et que nous appelons Louis XIV et Louis XV.

Nous savons la splendeur des collections de peinture de Dresde, de Cassel, de Munich, de Brunswick, de Schwerin. Saccager, compromettre ce trésor serait un crime. Ce crime, les Allemands le commettent ; nous, nous ne le commettrons pas. Mais, heureusement, l'Allemagne rassemblée, l'Allemagne une, nous présente

IIO L ACTION FRANÇAISE

d'autres objets, aussi ridicules, aussi affreux à l'œil que maudits dans leur inspiration,

Monuments récents de l'unité forgée, du despotisme militaire, anticipations tumultueuses d'une durée cpie nous voyons se dérober à leurs prises, bravades de soudards romantiques, fantaisies de pédants retors. Ni le goût ni la noble histoire ne sont intéressés daus leur conservation ; c'est sur ceux-là que nous frapperons.

Aux quinze siècles d'histoire immortalisés dans la cathédrale de Reims, que les obus prussiens viennent d'incendier, nous ferons tomber en sacrifice l'horrible Germania du Niederwald.

Personne ne regrettera ce monument. Il est laid et son insolence ne l'exempte pas de la platitude. L'unité allemande bâclée en quarante ans l'a juché là connue un défi aux siècles, à six cents pieds au-dessus du Rhin. en Mie de Bingen, de la Hesse rhénane, du Palalinat, de Deux-Ponts, de Sarrelouis, de Landau et de l'Alsace.

Une statue criarde et prétentieuse de l'Allemagne, Germania, le surmonte. Le piédestal a vingt-quatre mètres. Sur ce piédestal, un bas-relief d'inspiration pompeuse et écolière représente l'apothéose de Guillaume 1". Un autre représente le Rhin remettant la garde dr l'Empire à la Muselle. Il faudra «pie cela saute, une fois l'Alsace rendue.

Cela lut achevé en i884- A l'inauguration, l'empereur parla ainsi :

« Quand la Providence veut manifester sa volonté par de grands événements, elle choisit la nation et l'époque qui lui plaisent pour exécuter ses décrets. Dans

les années 1870 et 1871, nous avons senti une .pareille intervention de la volonté divine. Le peuple allemand en armes, conduit par ses princes, a été l'instrument de la Providence. »

Certes, et pour une grande leçon. Il s'agissait de montrer au monde jusqu'où le délire de l'orgueil peut conduire un peuple grossier, voué par toutes les leçons de l'histoire au morcellement et au partage.

Que Dieu fasse la grâce à cette génération d'être témoin de la sanction.

Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre !

Que les prières dont Reims fut témoin quinze cents ans, que celles du baptême de Clovis, que celles du sacre des rois, de Hugues à Charles X, que l'intercession de Jeanne d'Arc, qui tint son étendard sous ces voûtes qui s'écroulent, que les saintes exécrations, que les prières fidèles qui monteront de toute la France à la nouvelle de l'attentat prussien, valent à nos armées la victoire ! Qu'elles soient pour nos soldats la source d'une irrésistible vaillance; qu'elles valent à nos généraux, à Joffre, à Pau, à Castelnau, toute l'étendue de leur sagesse, toute la constance de leur volonté, toute l'agilité de leur génie, toute la lucidité de leur science !

Au bruit répandu de l'Allemagne battue sur l'Aisne, comme elle l'a été sur la Marne, devant Reims comme devant Châlons, la Germania tremblera sur son socle, elle sentira venir le coup de botte qui la fera rouler en morceaux dans le Rhin.

Le noble fleuve alors verra refleurir la fierté de ses établissements romains, Cologne, Coblence, Mayence, opprimés par le barbare trophée des descendants de W itikind. Dans le verre du soldat français, les crus de

Ruclesheim, qui couvrent le jNiederwakl, pétilleront en l'honneur de cette délivrance.

Mais cela ne saurait suffire. Après le trophée du soudard, il faudra supprimer le monument du cuistre. Nos armées iront jusqu'en Bavière, et près de Ratisbonne. jetteront la Walhalla par terre.

Cela encore est dû à l'orgueil allemand, qui, dans un temple grec de style munichois barbouillé, a casé, tant inscriptions que bustes, une centaine de gloires allemandes. Dans ces gloires, arrogamment requises pour faire cortège à l'unité germanique, apprenez, Français, qu'il y a Clovis, Charles Martel et Charlemagne ; apprenez, Auglais. qu'il y a Alfred le Grandet Akuin ; apprenez, Suisses, qu'il y a Furst, Stauffacher et Melchlhal, conjurés du Grutli : apprenez, Polonais, qu'il y a Copernic ; apprenez, Hollandais, qu'il y a Erasme ri Guillaume le Taciturne; apprenez, Belges qu'il \ a Van Eyck el Rubens.

Par nos mains, chaque nation d'Europe verra ses gloires désannexées de l'outrecuidante mainmise allemande. On laissera aux Allemands Alaric, roi des \\ isigoths : Odoacre, roi des Hérules ; Genséric, roi des Vandales, réclamés par eux comme ancêtres, hôtes de la Walhalla, dignes d'elles, et, pour célébrer leur mémoire selon leur caractère et selon leur engeance, on mettra le feu. Et ce feu purifiera l'Europe. Et sans dommage du goût, au profil de l'histoire, maquillée dans ces mascarades, Louvain et Reims seront vengées.

Page 1