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LA-PBESSE LITTERAIRE
Ainsi des motifs contradictoires retenaient dans la pratique et dans la défense du classicisme, et les libéraux et les légitimistes officiels. Mais ceux-ci n'eurent point de périodique attitré pour y exposer leurs doctrines ; il faut glaner dans la Gazette de France, la Quotidienne, le Drapeau hlanc, les Débats même, les articles qui représentent cet état d'esprit critique (1). Les libéraux, au contraire, par cela seul qu'ils « jouaient à cache-cache » avec les lois sur la presse et avec la censure, créèrent de petites feuilles où, ne fût-ce que pour glisser leur politique sous le couvert de la littérature, ils discutèrent les ouvrages nouveaux. Leurs plus célèbres journaux furent: les Lettres normandes (1817- 1820), la Minerve ou Minerve française (1818-1820), le Miroir (1821-1823), VAlhuni (1821-1829), la Pandore (1823-1828), le Censeur européen (1817-1820), le Courrier français (1819-1851), et la Bévue encyclopédique (1819-1833).
2° Mais il n'est pas vrai de dire de tous les émigrés qu'ils n'avaient rien oublié ni rien appris. Le contact avec l'étranger leur avait, à la plupart, élargi le goût ; le malheur les avait rendus sensibles et mélancoliques. Disposés ainsi à la religiosité, le paganisme classique ne leur avait pas suffi, et déjà séduits par Jean-Jacques, enthousiastes de Chateaubriand, ils étaient prêts à se reconnaître dans les Méditations. Les femmes surtout, fatiguées d'une poésie qui ne parlait point au cœur, lasses de ces tragédies, de ces Gernianicus et de ces Sylla, dont les allusions politiques étaient le seul mérite, devaient applaudir les novateurs. Et les jeunes
1. Cependant les Annales de la littérature et des arts (1820- 1829) semblent parfois défendre le classicisme monarchique ; de même, çâ et là, les Lettres champenoises (1817-1825).
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gens qui cherchaient à s'orienter vers le succès sentaient qu'ils trouveraient, dans cette aristocratie éclairée, des lecteurs et des lectrices « se laissant aller aux choses qui les prendraient par les entrailles . » 11 se forme donc un groupe romantique-ultra, qui unit à la foi monarchique et religieuse, le goût, ou pour mieux dire la passion du romantisme. Pour ce groupe, — écrivains et lecteurs, — revenir au moyen âge et au christianisme, c'est renouer l'antique tradition de la monarchie légitime,en deçà des temps où certains excès ont préparé la Révolution ; c'est prouver que la Restauration a rendu la France à elle-même et lui a rouvert les trésors accumulés jadis par les ancêtres des Bourbons ; c'est démontrer surtout que l'esprit philosophique et encyclopédique, en ne retenant de l'esprit classique que le paganisme et la raison pure^ avait fait dévier le génie national, dont la véritable expression était dans les prouesses de la chevalerie et dans les splendeurs de l'art gothique. Pour les mêmes hommes, s'ouvrir largement aux littératures étrangères c'était revenir à ce fécond échange qui était dans la tradition monarchique, à ces alliances hardies où la France, parfois dape en fait, triomphait toujours par la diffusion de ses idées et par la propagation de sa langue.
L'histoire de ce parti est très claire, de Chateaubriand à Lamartine ; mais la jeune avant-garde romantique ne reste pas fidèlement attachée, même avant 1830, au trône et à l'autel. Victor Hugo, Alex. Dumas, Th. Gautier sont des plébéiens, et leur romantisme s'en ressent très vite. On verra, d'après les dates, se modifier le point de vue. Les périodiques où paraît, dans toute sa naïveté, ce genre de romantisme-ultra sont le Conservateur littéraire (1819-1821) et la Muse française (1823-1824). On voit révolution se faire dans les Anna-
les de h littérature et des arts (1820-1829), les Lettres champenoises (1817-1825), et le Mercure du XIX^ siècle (1823-1833). Pour ces deux derniers périodiques, il faut prendre garde que les Lettres champenoises sont libérales jusqu'en 1820, et que le Mercure du XIX' siècle a oscillé du classicisme académique au romantisme chevelu : c'est à partir de 1827 que le Mercure abandonne définitivement le classicisme,
3» 11 nous reste à signaler le parti le plus sérieux, le plus original, celui qui semble avoir le mieux contribué au triomphe définitif de la littérature nouvelle; je veux parler des doctrinaires.
Le parti doctrinaire, celui de Royer-Collard et de Guizot, est le seul, on peut l'affirmer, qui ait vraiment compris dans quelle mesure les lettres devaient profiter de la Révolution. Plus clairvoyants que les autres partis en présence, les doctrinaires sentirent que, dans les idées comme dans la politique, l'Empire avait été un temps d'arrêt. La Charte, accordée plutôt que consentie, rendait à la France une liberté relative. Ils voulurent que tout en profitât. Jeunes, mais graves, leur enthousiasme est réfléchi : aucune foi ne les lie à un rite; aucune tradition intellectuelle et morale ne les emprisonne daus des formules. L'esprit largement ouvert à l'admiration de chefs-d'œuvre classiques, ils affirment seulement qu'à chaque siècle conviennent et des idées nouvelles et une forme adaptée à ces idées. Pour eux les lettres sont toujours en fonction des mœurs, et ils soutiennent que le développement social et politique entraîne un mouvement parallèle dans les arts.
Aussi, tenteront-ils d'émanciper rationnellement les genres littéraires, comme ils veulent organiser constitutionnellement l'État. Ils sont les disciples de Montesquieu et de M™« de Staël. Sur eux n'agiront ni le
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moyen âge, ni la religiosité, ni l'ossianisme, ni le byronisme, mais plutôt la sereine et hautaine intelligence de Goethe, et le romantisme discret de Manzoni. De là, chez ces hommes si instruits et si fins critiques, une remarquable lacune. Nous verrons qu'ils ne comprennent du romantisme que le principe de ^t'Aer/e, essentiel sans doute, mais non unique en lui. La poésie même, la flamme, la vie, tout cela leur échappe. L'on peut appliquer à toute la critique doctrinaire ce que Sainte- Beuve dit de Rémusat dissertant sur René : « Pour la juger, il commence par dépouiller une nature poétique de ses rayons. » Et ils pénètrent si peu dans ce que j'appelais le foyer même du romantisme que, en 1828, ils croient que le premier élan est apaisé, qu'on est entré dans l'ère de la maturité, et qu'ils donnent pour épigraphe à la Revue française : Et quod nunc ratio est, împetus ante fuit.
Vous les verrez donc, les doctrinaires ,ioxm\x\e\^ d'admirables théories larges et fécondes, appeler de tous leurs vœux les chefs-d'œuvre nouveaux, au nom de la liberté des idées et de l'art; puis, les chefs-d'œuvre parus, s'étonner, s'irriter, faire de singulières réserves. Rien n'est plus surprenant que leurs articles sur Henri IIl et Hernani, après leurs articles sur la nécessité d'une complète réforme du théâtre.
Mais s'ils n'ont qu'à moitié compris le romantisme, on peut dire, par contre, qu'ils ont vu bien au delà. Pour eux, le romantisme n'est évidemment qu'une crise de jeunesse. Leurs doctrines, en somme, s'appliqueraient beaucoup mieux à la littérature qui se développa dans la seconde moitié du xix*" siècle. Les vieux genres, au théâtre, disparaissent; le mélange des tons, si disparate chez Hugo ou Dumas, devient aisé et naturel chez Em. Augier et Dumas fils ; on ne dispute plus
sur les unités, on s'étonne même qu'on ait jamais pu ne pas s'entendre sur une question si relative ; tous les genres deviennent bons, même et surtout peut-être le genre ennuyeux... Bref, si, au lieu de se laisser tous absorber par la politique, les doctrinaires eussent continué à faire de la critique, ils auraient trouvé, jepense, dans le retour au réalisme et dans la dislocation définitive des vieux cadres, à partir de 1850, le triomphe même de leurs théories.
Stendhal écrivait, en 1825 : « J'aurai du succès vers 1880. » Ainsi auraient pu dire, à la même date, les rédacteurs du Glohe ou de la Revue fra.nçaise.
Leurs périodiques sont nombreux. Ce sont : les Archives philosophiques, politiques et littéraires (1817- 1818), le Lycée français (1819-1820), les Tablettes universelles (1820-1824), et surtout les deux publications les plus remarquables de toute cette époque : le Globe (1824-1830), la Revue française (1828-1830).
Tous ces périodiques, quelque parti qu'ils servent, ont-ils des caractères communs, caractères qui peuvent nous autoriser à les considérer comme un groupe original,et qui les distinguent à la fois des feuilles littéraires du xviii^ siècle et des revues publiées à dater de 1830 ?
Les journaux littéraires du xvui"^ siècle sont formés d'articles de fonds sur les livres nouveaux et sur les pièces nouvelles. Ces articles sont rédigés, soit sous forme de lettres, soit sous forme de dissertations plus rhétoriques que critiques. Sur le mouvement général
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des idées, il n'y a rien; la hihliogra.phle y est presque nulle ; peu de nouvelles des littératures étrangères. Les grandes revues qui paraissent après 1830 sont plus complètes et plus variées que V Année littéraire ou le Journal de Trévoux. Mais leur prétention est de donner d'importants articles signés de noms illustres, beaucoup plus que de tenir le lecteur au courant. Les romans et les nouvelles y coudoient les études critiques. La hiblio~ graphie est reléguée sur la couverture. Et la Revue des Deux Mondes elle-même s'occupe presque exclusivement des productions de la librairie parisienne .
Les périodiques rédigés de 1815 à 1830 ont presque tous la prétention d'offrir à leurs lecteurs un tableau complet du mouvement des lettres et des sciences non seulement en France, mais en Europe. Excluons le Conservateur littéraire, la Muse française et la Minerve ; les autres périodiques sont rédigés à peu près sur le plan suivant : 1'^ Poésies, ou morceaux originaux en prose, extraits d'ouvrages parus ou près de paraître ; 2" articles de critique sur des livres nouveaux ; 3" nouvelles et extraits des littératures étrangères ; 4° bibliographie française et étrangère ; 5° faits-divers intéressant les lettres et les sciences. Tels sont les éléments très variés qui entrent dans le Lycée français, les Annales de la littérature, le Mercure du XIX^ siècle, les Tablettes universelles, la. Bévue encyclopédique, Ir Revue française... Le Globe, en partie politique, est, lui aussi, très documenté en bibliographie européenne, et en nouvelles littéraires et scientifiques.
C'est dire que les rédacteurs de ces journaux, — nous le répétons une fois de plus, — envisagent la littérature dans ses rapports avec le développement social tout entier. On ne saurait donc trouver, à aucune époque de notre histoire, une critique plus large et plus
vaste, plus abondante en comparaisons instructives, plus avertie de tout ce qui se pense et de tout ce qui s'écrit.
Si l'on forme quelque jour une bibliothèque des périodiques littéraires, ceux de la Restauration devront y occuper une place d'honneur, — entre ceux duxviii* siècle où la polémique est trop souvent mesquine et se réduit à des questions de personnes, — et ceux de la suite du XIX'' siècle où se glissent, quand elles ne s'y étalent pas, la camaraderie et la réclame.